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Fantastique/Merveilleux
marogne : La vierge de Termignon - Partie 2
 Publié le 22/09/09  -  6 commentaires  -  25233 caractères  -  40 lectures    Autres textes du même auteur

Il n'est parfois pas très bon d'être trop curieux...


La vierge de Termignon - Partie 2


Les archives d’Aussois


Claude était allongé sur son lit, relisant la traduction qu’il avait faite du texte du curé avant de l’envoyer par Internet à son ami à Rome. Il était toujours admiratif de ce que la technique permettait aujourd’hui, et même si son esprit cartésien pouvait comprendre comment cela fonctionnait, c’était toujours pour lui du domaine de la magie.


Tout ce texte était étrange, il avait au départ douté de son authenticité, mais sa grande pratique des documents historiques l’amenait à penser que c’était réellement un document du treizième siècle que Jean Maurel avait annexé à son journal. Il ne comprenait pas ce qui s’était passé dans la vallée : une épidémie, une purge d’hérétiques déguisée en épisode de folie, une révolte paysanne réprimée dans le sang ? Il ne pouvait croire, comme le curé au début de son histoire, à une manifestation du surnaturel ou du Diable, cela c’était pour les esprits naïfs du Moyen Âge. Il devait en discuter avec Serge.


La sonnerie du téléphone le réveilla quelques heures plus tard, l’extrayant d’un cauchemar dans lequel il se voyait nu dans la montagne, au milieu d’une brume noire seulement trouée par des éclairs, la terre vibrant sous ses pieds comme si un tremblement de terre secouait la région.


Serge était au bout du fil.


- Claude, merci du mail que tu m’as envoyé. C’est une lecture effrayante !

- Je suis vraiment désolé de t’avoir infligé cette horrible traduction, je sais que tu lis parfaitement le latin, mais je voulais t’envoyer un résumé du texte, je n’aurais pas eu le temps de le taper in extenso, je l’ai donc traduit « à la volée », mais le sens y est. C’est vraiment incroyable, j’y ai passé la nuit tellement j’ai été captivé. Mais il y a une chose que je ne comprends pas, c’est pourquoi, alors que le rédacteur était très précis au départ, il ne procède plus à la fin qu’avec des allusions.

- Tu sais à l’époque il était difficile de rester du « bon côté » de la religion, on était vite accusé d’hérésie, ou de sorcellerie. Écrire de telles choses était déjà à la limite de ce qui devait être acceptable, et ça démontre un courage certain. Il ne pouvait vraisemblablement pas aller plus loin, et le fait qu’il ait été remplacé moins de trois mois après les faits montre bien l’attention que sa hiérarchie avait portée à ses recherches et à ses écrits. Je suis surpris d’ailleurs que Jean Maurel en ait retrouvé un exemplaire.

- Je crois bien qu’il s’agit d’une copie d’époque, d’après sa facture, il avait dû redouter que son témoignage ne fût effacé. Mais est-ce que tu as pu toi de ton côté obtenir plus d’informations sur cet exorciste ?

- Oui ! L’épisode que le texte cite semble vraiment avoir eu lieu. Un compte-rendu détaillé des actes des exorcistes « officiels » était envoyé systématiquement dans les rouages de l’administration épiscopale, il fallait à tout prix éviter d’être accusé de sorcellerie, et la publicité, déjà en ces temps, était considérée comme un bon moyen pour prouver sa bonne foi. Mais si j’ai retrouvé quelque chose, je dois avouer que j’ai été surpris par la « maigreur » de ma prise. C’est un compte-rendu que l’on appellerait aujourd’hui « télégraphique » tant il brille par sa concision et par son attachement aux faits. Je te l’ai envoyé par mail, est-ce que tu l’as reçu ?


Claude rapprocha son ordinateur et le sortit de l’état de veille dans lequel il s’était mis pendant son sommeil. Sur l’écran un message apparut : « Vous avez un message ». Il ne lui fallut que quelques instants pour l’ouvrir et lire à haute voix ce qui lui avait été envoyé.


« En l’an de grâce mille deux cent cinquante, moi, Edmond de Lantival, ai été appelé par le curé du village de Saint-Étienne, pour éradiquer l’emprise que le malin semblait avoir sur les hommes simples de la vallée. J’ai effectivement constaté à mon arrivée un dérèglement abominable du comportement de certains individus, que la bienséance m’empêche de détailler dans cette lettre. J’y ai reconnu néanmoins certains signes que j’avais rencontrés précédemment, et décidai d’appliquer un traitement qui avait alors fait ses preuves. Je le mis en place avec l’aide du curé d’une paroisse voisine, Aussois, car une des caractéristiques du remède est de pouvoir circonscrire le mal par le froid. J’étais arrivé à pied d’œuvre au début de l’été, et en repartis vers la fin de l’automne. J’avais attendu la fête de tous les Saints pour commencer à agir et bénéficier de leur aide. La situation est redevenue normale, sauf à déplorer de lourdes pertes chez les habitants de la région, mais telle a été la volonté de Dieu, et fasse qu’il nous bénisse, nous pauvres pêcheurs, qui méritons tant sa colère. »



- Extraordinaire ! Vraiment extraordinaire ! Tout s’emboîte ! Il faut maintenant que nous trouvions ce qui s’est réellement passé à la fin de cet épisode, et ce qu’ils ont fait de ceux qu’ils croyaient possédés par le Diable.

- N’est-ce pas ? Est-ce que tu connais le village qu’il mentionne ? demanda Serge.

- Aussois ? C’est un petit village situé au pied des montagnes, un peu plus bas que Termignon. Il me semble qu’il serait bon que j’aille y faire un tour pour voir si quelque chose dans les archives ne pourrait pas nous mettre sur la piste.

- Tu as toujours mon « sauf-conduit » ? Il te permet de consulter les archives paroissiales de la vallée de l’Arc. Vas-y ! Explore ! Je suis sûr que de toutes ces questions sortira quelque chose de vraiment fort.

- Je te remercie Serge, je vais y aller. Oh mais je n’avais pas vu l’heure, c’est déjà deux heures et je n’ai pas déjeuné. J’irai demain, il est trop tard aujourd’hui.

- Prends garde Claude, sois prudent, et ne parle de ces choses à personne. Beaucoup a été fait pour que nous perdions trace de ces événements. Je ne sais pas pourquoi, mais je suis confusément inquiet.

- Ne t’en fais pas Serge, je serai prudent, et comme promis, je partagerai tout avec toi. Je te téléphonerai demain soir pour que nous puissions analyser ensemble ce que j’aurai trouvé dans la journée.


---


Le petit village d’Aussois semblait comme écrasé par la Dent Parrachée qui culmine à trois mille six cents mètres au-dessus de lui, du moins c’était ce que ressentait Claude alors qu’il y montait. Il avait, depuis son arrivée dans la vallée, des sentiments qui évoluaient quant aux montagnes. S’il avait d’abord ressenti un malaise diffus, voire une peur de se laisser engloutir par des mâchoires telluriques comme un simple fétu de l’histoire, la peur que ces pans de rochers, de terre et de glace se mettent en branle et dévalent dans la vallée pour effacer ce que des siècles de labeur avaient construit se muait maintenant en respect, ou plutôt en une volonté de se montrer à leur hauteur. Cette cime qui paradait au-dessus de ce village, même si toujours inquiétante, devenait insensiblement à portée de l’homme qui se rêvait la conquérir tout en frissonnant de son audace.


Idéalement construit sur le plateau surplombant le cours de l’Arc, le petit bourg était situé au-dessus du dernier des bastions constituant la barrière de l’Esseillon, ouvrage militaire témoignant de la vanité des espoirs de conquête et de la fragilité des décisions des militaires. L’église était plutôt en contrebas des habitations. Monument classique à l’extérieur, comme beaucoup d’églises de la Maurienne, elle était richement décorée à l’intérieur, un des exemples de l’art baroque des Alpes-du-Sud. Sur la paroi extérieure du chœur, à l’est, avait été placé un grand Christ en croix. Sur la partie la plus haute de l’instrument de torture, étrangement, l’artiste avait placé un coq. Était-ce pour saluer le soleil du matin ? Ou pour insister sur la communion du Dieu de l’église chrétienne avec la vie rurale ? Ou alors pour rappeler la nécessité de toujours être sur ses gardes, de toujours être prêt à se reposer sur l’Église pour se protéger de ce qui viendrait des terres sombres de l’Est ?


Claude n’eut pas de mal à convaincre le curé de la paroisse d’avoir accès aux archives. Elles étaient limitées aux registres des messes et des sacrements, et leur faible volume lui permit de trouver rapidement ce qu’il cherchait. Ce n’était que quelques lignes explicitant les raisons d’une messe célébrée un an après les faits, en commémoration de la victoire sur le Malin, et leur concision même, si elles ne laissaient pas de doute quant à ce à quoi elles étaient rattachées, montrait la crainte que le rédacteur avait que son travail de mémoire ne soit mal interprété.


« Ce jour, onzième jour du mois de novembre de l’an de grâce mille deux cent cinquante et un, une messe a été célébrée pour remercier Dieu de l’heureux dénouement de l’entreprise du Mal sur la vallée que nous avons subie l’année dernière. Beaucoup de ceux qui ont eu le courage alors de mener ceux qui étaient possédés dans le froid éternel de la montagne de Dieu ont contribué à cette célébration, remerciant par leur geste le Créateur de les avoir épargnés. Puisse cette prison de glace, sous l’église des cimes, là où la croix a vaincu la montagne, garder pour l’éternité hors de la portée des hommes l’essence du mal. »


L’église de glace


Claude avait longtemps discuté de la fin de la note laissée dans le registre d’Aussois avec Serge. Ils convenaient que c’était l’indication du lieu où les villageois épargnés avaient conduit ceux qu’ils estimaient possédés. Ils avaient cherché longtemps des significations cachées dans les mots, des références à des textes connus au treizième siècle, avant que d’être intimement persuadés qu’il fallait prendre au premier degré ce qui était écrit. Si « la prison de glace » pouvait être rattachée directement à un glacier, et l’on en trouvait en quantité dans la région, restait à déterminer lequel. L’endroit recherché ne devait pas être loin d’Aussois. Ils étudièrent systématiquement les cartes de la région. Un lieu semblait convenir à l’expression « là où la croix a vaincu la montagne », un passage risqué que les guides déconseillaient et qui était nommé « Brèche de la Croix », mais il n’y avait rien autour qui puisse évoquer « l’église des cimes ». Les seules montagnes à proximité avaient pour nom la « Pointe de l’observatoire » et la « Pointe de l’échelle ».


C’est par hasard que Serge, depuis son bureau de Rome, trouva la solution en recherchant sur Internet des cartes anciennes de la région. Il en trouva une qui datait du treizième siècle et qu’un fanatique de la mise sur le réseau du savoir avait scannée. Elle montrait Aussois et, plus étrange, mentionnait explicitement la Brèche de la Croix malgré son insignifiance à l’échelle de la région. Mais la cime au pied de laquelle s’ouvrait ce col ne s’appelait pas la cime de l’Échelle, mais la cime de l’Église. Et au pied de cette cime, au débouché de la Brèche de la Croix, un immense glacier était représenté qui recouvrait la majeure partie du grand cirque dont ce massif constituait un côté. Ce ne pouvait être que là, tout concordait. Et même si la comparaison des cartes montrait un recul considérable du glacier, il était toujours présent au pied des hautes falaises qui devaient faire comme un chœur au fond de la vallée.


C’est au terme d’une ultime conversation téléphonique avec Serge, que Claude décida d’aller voir lui-même, là-haut, la configuration des lieux et peut-être trouver des indices concrets de ce qu’il percevait avoir été un drame qui s’était déroulé dans le froid des cimes près de huit cents ans auparavant.


Au-delà de la curiosité de l’historien, il sentait en lui un désir impérieux de monter, d’y aller, de comprendre. Serge ne partageait pas son impatience, étant loin, et n’ayant pas été impliqué directement dans la recherche des indices, il voyait les choses avec plus de distance, plus calmement. C’est du moins ce que lui disait Claude. Mais ce n’était pas tout. Serge était inquiet. Cette volonté pendant des siècles de cacher ce qui s’était passé, la destruction, sans aucun doute, au plus haut niveau de l’église, d’éléments concrets, les noms qui avaient changé, les curés déplacés, l’allusion faite par l’exorciste sur la répétition d’un épisode qu’il avait connu ailleurs, avant, tout cela s’accumulait pour conférer à cette histoire des relents inquiétants. Mais son esprit cartésien, bien qu’allié à une foi sincère, ne lui permit pas d’énoncer ouvertement ses craintes à Claude, il redoutait d’être tourné en ridicule par son ami. Il regrettera toujours cette pusillanimité, du moins jusqu’à son suicide.


Claude partit d’Aussois vers sept heures du matin, il souhaitait pouvoir monter les plus de mille cinq cents mètres de dénivelé « à la fraîche ». Il aurait pu rejoindre les lacs d’Aval et d’Amont en voiture, mais cela lui était apparu comme « inapproprié », il devait vaincre la montagne par lui-même, refaire le chemin qu’avaient emprunté, au petit matin, les hommes du treizième siècle. Au premier lacet au-dessus du village, il eut une magnifique vue sur le haut de la vallée de l’Arc, vers Termignon et vers Bonneval. Le ciel était d’un bleu clair pur, presque blanchi par le soleil qui se levait. Aucun bruit ne montait jusqu’à lui, les touristes ne commenceraient à envahir la montagne que plus tard.

Un seul nuage était visible en amont, ou, plutôt qu’un nuage, une brume épaisse qui résistait aux rayons encore timides du soleil. Cette brume, grise, lourde, semblait descendre dans la vallée, surgissant derrière un sursaut rocheux qui en cachait le fond. Elle s’écoulait doucement, tout doucement, et derrière cette lenteur, mais aussi derrière cette détermination, le cerveau enfiévré de Claude voyait un signe, ou une menace, comme si c’était la somme de tous les malheurs qui se déversait sur la vallée, détruisant, brûlant tout sur son passage, et devenant encore plus dense, plus puissante des âmes volées aux hommes.


Mais il fallait monter, et l’effort effaça ces divagations de son esprit. Garder le rythme, un pas après l’autre, respirer, cela fut pendant un long moment ses seules pensées. Mais au fur et à mesure qu’il s’approchait du début de la petite vallée qui menait au col d’Aussois, il se sentait plus fort, comme si l’air plus pur, les fleurs innombrables à côté du sentier, l’odeur fauve des terriers de marmottes, comme si tout cela lui communiquait une force dont il n’avait jamais tout à fait pris conscience.


Quand il arriva au-dessus du lac d’Amont, la petite vallée glaciaire qui menait au col se dévoila devant lui. Un refuge avait été construit près du torrent, il faisait restaurant et hôtel durant l’été pour les touristes qui venaient faire le tour du massif de la Vanoise. C’était autrefois uniquement un lieu d’alpage, et les bergers utilisaient toujours les abris de pierres sèches qui avaient été construits patiemment par leurs ancêtres pour y coucher durant la saison, et pour y préparer le délicieux Beaufort d’été. Mais ce n’était pas cela qu’il voyait, ce n’était pas les vaches qui lui barraient le chemin, nonchalantes, surprises de l’intrusion, mais la barrière qui s’élevait devant lui, haute, si haute qu’il en ressentit un étrange malaise, doutant de sa capacité à la vaincre. On ne pouvait pas vraiment voir encore le col, caché par un ressaut rocheux, mais la Pointe de l’Observatoire, mais surtout la Pointe de l’Échelle, ou devait-il dire la Pointe de l’Église, se détachaient sur l’azur comme autant d’avertissements. Il essayait de se mettre dans le corps de ces hommes du treizième siècle, encore ignorants des forces de la nature, emplis de superstitions, tremblants ce matin de novembre alors qu’ils essayaient de pousser devant eux la horde des possédés. Il devait alors faire encore nuit, et c’est la portion la plus périlleuse du chemin qui les attendait. Il imaginait les mêmes cimes se découpant sur le noir du ciel, les étoiles leur octroyant un diadème scintillant. Il eut froid. Cette évocation seule avait changé son état d’esprit, d’historien cartésien, moderne, il s’était senti homme du Moyen Âge, enfant tremblant devant ce qu’il ne comprend pas. Mais en même temps, la force qu’il avait sentie au départ de son chemin le poussa à continuer sur le sentier qui à partir de là était uniquement indiqué par des cairns érigés par les randonneurs, pierre après pierre.


S’il s’était alors retourné, il eut vu que la brume noire, qui le matin n’était qu’en haut de la vallée, avait gagné les abords d’Aussois.


La Pointe de l’Église était sur sa gauche, mais aucun chemin n’y amenait. Il avait donc décidé de gagner le col et, de là, gagner à flanc de montagne, coupant les pierriers, la Brèche de la Croix.


Le chemin était relativement facile, les éboulis étant constitués de roches et de pierres qui restaient stables quand on y posait le pied. Sa progression fut assez rapide, et la brèche approchait. Il ne sentait plus la fatigue.


Soudain un bruit sur le côté le fit se figer. Un bouquetin était apparu derrière un rocher, et sa découverte subite de l’homme sur son chemin l’arrêta. Il était aussi surpris que Claude était ravi de voir le superbe animal à quelques mètres de lui. C’était un jeune semblait-il, et il penchait légèrement la tête pour mieux voir de ses grands yeux naïfs l’étrange créature qui s’était aventurée dans des hauteurs que seul il croyait pouvoir parcourir. Leurs regards se croisèrent, et l’attitude de l’animal changea du tout au tout. Son expression, curieuse au départ, fit place à un étonnement profond, tous ses traits se figèrent, sa respiration s’arrêta quelques secondes, puis, en un mouvement d’une rapidité extrême, il se détourna et s’enfuit, volant de rochers en rochers, et en quelques secondes fut hors de portée de vue de Claude. Tout cela se passa en un éclair, mais pas assez néanmoins pour que Claude ne puisse noter l’expression de terreur que reflétait le « visage » de l’animal avant sa fuite, comme s’il était devenu en un instant humain et terrorisé par le mal qu’il voyait devant lui.


Au bas du passage entre la Pointe de l’Église et la Pointe de l’Observatoire où se trouvait la Brèche de la Croix, se trouvait une petite mare. Claude y fit halte pour déjeuner avant de se lancer dans la dernière partie de son ascension.


Curieusement le col était constitué de deux passages, comme s’ils avaient été taillés dans la montagne par deux coups de sabre qui avaient fait voler autour des entailles des échardes de pierres. Il se dirigea d’abord vers celui de gauche. Il était impossible, du moins sans équipement d’escalade, de s’y engager. La crête était à cet endroit-là réduite à sa plus simple expression, et c’était par un à pic de près de trente mètres que commençait la descente. En se reculant, il sentit sous sa main d’étranges aspérités. Se retournant, il distingua sur la roche une croix gravée, à peine visible tellement les intempéries avaient essayé de l’effacer. Intrigué, il regarda autour de lui. Ce n’était pas une seule croix qui avait été gravée, mais trois, quatre, plus. Il comprit que c’était là, la Brèche de la Croix, du moins celle qu’avaient dû emprunter, forcés, les hommes de Bonneval en ce matin de novembre mille deux cent cinquante. Et au moment où il comprenait cela, où il réalisait la tragédie qui s’était produite ce jour-là, une profonde haine le saisit, haine contre l’homme, haine contre l’Église qui l’avait contraint à l’oubli.


Fiévreusement il se dirigea vers l’autre passage. Celui-là était praticable, et il commença la descente vers le glacier qu’il voyait en contrebas.


La brume qui l’avait comme suivi sans qu’il ne se rende compte depuis le matin, était arrivée à la petite mare à côté de laquelle il avait déjeuné quelques instants auparavant.


Arrivé à une dizaine de mètres de la glace, il sut qu’il devait aller sur la gauche pour rejoindre l’arrivée de la vraie Brèche de la Croix. Le chemin n’était pas facile et requérait des dons d’escalade qu’il ne se savait pas posséder, mais il progressait, il se trouvait maintenant dans le passage, au-dessus du glacier, ou plutôt au-dessus de ce qui restait du glacier, celui-ci ayant dû perdre depuis le treizième siècle une bonne dizaine de mètres d’épaisseur. Et sous ses pieds, là où avait dû se trouver le début de celui-ci, il découvrit des monceaux d’ossements, des monceaux d’ossements humains. Il ne pouvait les compter, mais il était sûr qu’il y avait là des dizaines de corps, ceux qui avaient été poussés par les hommes sains vers la montagne, vers le gouffre, pour y être précipités, pour y être anéantis et ensevelis à tout jamais dans les glaces de l’église des cimes. Au milieu des ossements, il distinguait nettement les restes d’enfants qui avaient été sacrifiés avec les adultes. Mais le réchauffement climatique les avait fait revenir à l’histoire, et, Claude le savait maintenant, à la vie.


On aurait pu s’attendre à ce que les squelettes soient dispersés au gré de leur chute, mais ils étaient étrangement tous réunis au même endroit, formant un cercle, les uns au-dessus des autres, comme une mêlée de rugby. Claude ne pouvait s’empêcher de voir derrière cette anomalie le résultat d’une volonté déterminée, comme si les cadavres avaient alors voulu se rejoindre pour, ensemble, protéger quelque chose qui était plus important qu’eux. Et il voyait, près de huit siècles plus tôt, ces corps ensanglantés, morts ou vivants, ramper tous vers un centre, et constituer cette fraternité dans la mort qui leur assurerait l’éternité. Il s’avança vers le monticule d’os, à la fois attiré par une force qu’il ne comprenait pas, et effrayé par ce qu’il redoutait de trouver. Au fur et à mesure qu’il en approchait, il se sentait plus fort, plus déterminé. Devant ses yeux, et il ne savait pas distinguer le souvenir de l’hallucination, défilaient des images de luttes qui se déroulaient dans des époques différentes, mais qui toutes alliaient extrême violence et jouissance. Il voyait aussi des défaites et ressentait dans ses veines la peur et la fureur, tout en comprenant que ce n’était que partie remise. Et il revit ce matin du onze novembre mille deux cent cinquante, il se revit courir dans les montagnes, poursuivi par les soldats, il était dix, il était vingt, et tous ses corps souffraient le même martyre, laissant sur la roche acérée des lambeaux de chair alors que les cris se rapprochaient. Et il vit le col, la neige haïe de tous côtés, et il sut que c’était la fin, tous ses corps tombaient les uns après les autres le long de la falaise et se fracassaient sur les rochers et sur les arêtes du glacier avant d’être avalés par une crevasse qui les enfermerait dans une prison de froid. Il devait se protéger, survivre, et il les amena tous ensemble, pour que la somme de ces âmes le protège.


Un éclair fantastique troua l’obscurité qui était tombée sur la vallée. La brume qui était montée à la suite de l’homme s’était transformée en un nuage épais que le soleil n’arrivait plus à percer. La terre vibrait à l’unisson des coups de tonnerre qui faisaient tomber les pierres des falaises. Un grondement sourd résonnait dans le cirque glaciaire, régulier, comme un cœur qui battrait dans les profondeurs abyssales de la terre.


Dans son dernier moment de lucidité, Claude se vit au milieu des ossements, il s’était frayé un passage en les rejetant au loin, et en avait atteint le centre. Il distingua une forme molle qui était animée d’une pulsation lente, et qui lui parlait. Il continua à s’approcher. Il la saisit, ou plutôt, elle le saisit, l’enveloppa, pénétra dans son corps, s’empara de ses souvenirs, de son âme, de son corps. Et Claude cessa d’exister.



Épilogue


Le monde a changé dans des proportions que je n’avais jamais vues lors de mes précédents cycles. L’homme est plus puissant, beaucoup plus puissant, mais cette force, les progrès qu’il a faits vont jouer en notre faveur. Il ne pourra plus nous vaincre, ou nous limiter comme il l’a fait dans les temps passés. Il nous a donné vitesse, connaissances et moyens pour agir de plus en plus loin. Il nous a donné aussi la possibilité de pouvoir agir de concert, d’attendre le meilleur moment pour frapper définitivement.


Par ce Claude, par les connaissances que son esprit avait acquises, je sais que certains de mes frères ont pu agir dans un passé proche pour acquérir de la puissance et faire évoluer le monde sans se mettre en avant, en laissant l’homme travailler pour nous. La fonte des glaciers a été une idée superbe. Quand ils ont appris notre point faible, ils nous y ont acculés, enfermés. Ils savaient qu’ils ne pouvaient pas nous vaincre, mais ils savaient que nous serions impuissants à tout jamais. Mais c’était sans compter sur l’oubli et la volonté de puissance qui leur a fait négliger la terre qui les nourrissait.


Je vais, maintenant que j’ai assouvi ma faim sur les quelques villages de cette vallée, retrouver mes frères pour préparer l’offensive finale. Le temps de l’homme, qui nous avait dépossédés de notre terre il y a des temps immémoriaux, est prêt de se terminer. Il ne sait pas encore, ironie suprême, qu’il est lui-même l’instrument de notre revanche.



La Bastide,

samedi 1er août 2009 – dimanche 9 août 2009




 
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   xuanvincent   
27/9/2009
 a aimé ce texte 
Bien
29.09.09 : Après relecture de ce volet, les impressions de ma première lecture se sont confirmées lors de cette lecture.

Dans cet épisode, la part du "policier", au sein du fantastique m'a paru tenir une place assez importante.

Certains paragraphes, très bien écrits comme l'auteur sait le faire, ont retenu mon attention.

La fin, tragique (cela ne me surprend toujours pas trop), telle que l'auteur l'a imaginée, m'a plu.

22.09.09 : Après une lecture rapide, l'écriture de ce deuxième volet m'a semblé plus homogène que celle du premier volet. Dans l'ensemble plus aboutie.

Par ailleurs, la description des lieux (un des points forts à mon avis de l'auteur) occuper une place importante, il m'a semblé y avoir relativement peu d'action dans ce volet.

La fin est tragique, mais je n'en suis pas trop surprise.

Le sens du paragraphe final m'a un peu intriguée.

PS : Ma lecture étant un peu rapide, je préfère pour l'instant ne pas mettre d'évaluation.

   Anonyme   
22/9/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
La nouvelle étant classée en catégorie "fantastique/merveilleux" j'attendais depuis ma lecture de la première partie la justification de cette classification. Je ne suis pas déçue.

Comme Xuan, la fin tragique étant annoncée dans le "résumé" de la première nouvelle, je m'y attendais. j'étais simplement curieuse de savoir quelle forme elle revêtirait, ce n'est vraiment pas mal du tout. Une histoire plutôt passionnante et bien ficelée.

Le récit, bien structuré et fluide, me paraît assez bien écrit. Les descriptions se glissent comme des intermèdes naturelles dans l'évolution de l'histoire. Elles sont détaillées sans être pesantes, pourtant elles sont nombreuses ce qui d'ordinaire me donne la sensation d'étouffer l'histoire. Ce n'est pas le cas ici.

Il y a toutefois encore quelques phrases qui m'embêtent.

Dans ce paragraphe, par exemple:

"...du moins c’était ce que ressentait Claude alors qu’il y montait. Il avait, depuis son arrivée dans la vallée, des sentiments qui évoluaient quant aux montagnes. S’il avait d’abord ressenti un malaise diffus, voire une peur de se laisser engloutir par des mâchoires telluriques comme un simple fétu de l’histoire, la peur que ces pans de rochers..."
Le verbe "ressentir" reviens deux fois en deux lignes ainsi que le mot "peur". Il y aurait vraiment moyen de les remplacer par des synonyme, je pense.

"La brume qui l’avait comme suivi sans qu’il ne se rende compte depuis le matin" J'aurais mis "la brume qui semblait l'avoir suivi" plutôt.

"comme si les cadavres avaient alors voulu se rejoindre" Pourquoi avoir placé un "alors" à cette endroit ? Il n'apporte rien à la compréhension de la phrase. Je le bougerais, personnellement.

Voilà, ce ne sont évidemment que des suggestions. Elles valent ce qu'elles valent :-)

En résumé, c'était là une lecture bien agréable qui m'a fait passé un bon moment.

Bonne continuation marogne !

   Anonyme   
22/9/2009
 a aimé ce texte 
Bien
La suite de l'histoire est passionnante
J'ai retrouvé le thème de l'homme qui oublie la nature et en est puni.
(il me semble que ce thème revient dans plusieurs des nouvelles de l'auteur). Pour l'épilogue, je n'ai pas toute les clés je crois que chacun peut interpréter suivant son vécu. D'anciennes divinités païennes que les hommes auraient chassées et emprisonnées.
L'écriture est précise au détriment quelquefois de la fluidité. ex un bruit le fit se figer (le figea ?)
Mais en fait cela ne m'a pas arrêté dans la lecture grâce à une progression dans le récit qui emporte la curiosité

Merci

Xrys

   jaimme   
23/9/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Un long récit dont j'ai bien aimé la fin. Il avait une belle force et une atmosphère bien rendue.
L'histoire en elle-même est intéressante. J'aime bien ces atmosphères historico/fantastiques.
Deux reproches: les recherches historiques méritaient un traitement plus... érudit. (Un détail par exemple, personne n'a l'air de s'étonner, ou bien j'ai loupé quelque choses, de trouver des archives du XIIIème siècle!! C'est pourtant du domaine de l'inhabituel, voire de l'exception rarissime).
Le second est plus global: l'écriture alterne entre phrases agréables et bien construites et d'autres qui mériteraient relecture et peaufinage.
Je suis conscient de la difficulté à raconter une histoire un peu complexe dans le cadre étroit d'une nouvelle, même un peu longue. Je trouve donc que l'ensemble mérite qu'on s'y arrête, et j'espère bien lire d'autres nouvelles de cette veine de la part de Marogne.

   Lapsus   
26/9/2009
L'intérêt pour l'intrigue ne se dément pas.
La chute, au travers de cette fusion-absorption du personnage central est bien amenée. De quoi vous éloigner des névés pour un bon moment.
Ce fut une lecture plaisante.

   florilange   
16/10/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Décidément une nouvelle bien agréable.
Oh, bien sûr, parfois des petites choses qui pourraient être allégées. Mais dans l'ensemble, on est entraîné. Puis les descriptions de la région... Belles.
Je suis ravie de ma lecture.
Florilange.


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