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Fantastique/Merveilleux
Otus : L'heureux Tour
 Publié le 11/09/07  -  3 commentaires  -  27233 caractères  -  5 lectures    Autres textes du même auteur

Les mésaventures animalières de cet homme ont-elles un sens ?


L'heureux Tour


Cette histoire est longue, compliquée, et maintenant encore, alors que je suis sur mon lit de mort, dans un hôpital qui sent déjà la naphtaline, à moins que ça ne vienne de moi, tout ne m’en apparaît pas clairement.


Vous n’êtes pas obligés de croire l’histoire que je vais vous raconter. Considérez simplement qu’il s’agit de mon point de vue, ensuite, faites-vous votre propre idée sur les faits que je vais vous relater.


Tout a commencé l’année de mes 5 ans.


Enfin je suppose.


Cet hiver, j’avais attrapé un virus, la grippe, et j’avais bien failli y rester. Plusieurs docteurs avaient été mandés par ma mère, étaient venus, et certains d’entre eux étaient plus que pessimistes :


- Le virus de votre enfant est coriace, Madame, on croirait qu’il en a après lui ! avait même clamé un docteur, pourtant l’un des mieux réputés de la région.


Il avait rangé son stéthoscope, et le frêle enfant que j’étais avait alors eu comme un soubresaut, comme un trop-plein d’envie de vivre. Je m’étais mis à combattre ce virus, dans chaque parcelle de moi-même. Je voulais vivre, encore et encore. Ce virus a laissé en moi des traces durables, une fragilité pulmonaire dont j’ai toujours dû me méfier. Mais, au bout d’une semaine ou deux, j’ai pu me relever, et j’ai guéri.


Deux ans ont passé, et à sept ans, j’avais passablement oublié cette histoire de virus, sauf quand ma mère m’exhortait à mettre écharpe et bonnet alors qu’il faisait quasiment vingt degrés dehors. Longtemps, j’ai eu l’air ridicule à l’école, avec mes camarades en tenue légère qui se moquaient de moi et de mon bonnet.


Mais l’été, j’avais enfin le droit, après deux ans de convalescence, de sortir avec un simple maillot sur le dos.


J’étais chez les scouts à l’époque, et là aussi, je souffrais de l’excès d’attention de ma mère. Elle demandait au chef des louveteaux que j’aie mon pull même lorsqu’il faisait trop chaud, et le chef, avec ses airs débonnaires, ne parvint jamais à faire relativiser l’inquiétude de ma mère.


Il y eut une nuit, autour d’un grand feu de camp. On faisait griller des saucisses, c’était le genre de souvenir qui nous marquerait tous dans nos vies d’hommes, plus tard.


Alors que je regardais ma saucisse grésiller, léchée par les flammes, une mouche vint se poser dans mon œil. Je tentai de l’en chasser, mais la petite bête, rapide, n’était déjà plus là quand je m’assenai une claque dans l’œil, tout seul. Mes camarades en rirent beaucoup.


La mouche revint tout de suite, dans mon oreille. Encore une fois, je me tapai tout seul, elle s’était envolée depuis longtemps avant que je ne puisse l’avoir. Je m’éloignai du feu de quelques pas, et la mouche entra dans mon autre œil.


Dieu que ça faisait mal ! C’était comme si, avec ses petites pattes, elle avait trituré le blanc de mon œil ! Je laissai tomber ma pique et la saucisse au bout, portai les mains à mon œil enflammé. Le temps que le chef approche, elle était partie, et j’ai eu l'œil rouge pendant deux jours : le jus de la saucisse avait coulé le long de la pique, j’en avais sur les doigts, mais dans la nuit je ne l’avais pas vu, et je me suis mis, tout seul aux yeux des autres, du jus de saucisse dans les yeux.


Ce fut une grande défaite face à l’adversité, et j’ai dû abandonner les scouts, tout le monde m’appelait « jus de saucisse ».


Quatre ans passèrent, et à l’aube de mes onze ans, j’étais devenu un enfant renfermé, couvé par ma mère qui n’avait que le mot « fragile » à la bouche quand elle parlait de moi. Je n’étais ni imaginatif, ni courageux, ni rêveur, ni même paresseux, j’étais juste « fragile », à l’entendre.


Papa avait loué une maison en Auvergne, pour passer une semaine, au cœur de l’été.


Une grande maison, entourée de collines et de montagnes, au milieu de la nature sauvage mais pas trop.


Il y avait un petit ruisseau, pas très loin, et dans mes grandes expéditions d’aventurier, ma mère m’autorisait à aller jusqu’au ruisseau. J’avais même fabriqué un petit moulin qui tournait, entraîné par le courant.


Sa construction avait été longue et délicate, et finalement, quand le moulin s’était mis à tourner, ses pales actionnées par le courant, j’avais eu, pour la première fois de ma vie, le sentiment d’avoir construit quelque chose de mes mains.


Je me suis baissé, pour voir, depuis le niveau de l’eau, l’aspect élégant et solide de mon petit moulin. J’ai posé les mains sur la minuscule berge, j’ai penché la tête ; et j’ai ressenti une vive douleur au poignet. J’ai tourné la tête : une petite souris était en train de m’attaquer ! Elle avait enfoncé ses petites dents de souris dans le gras de ma main, et elle avait mordu fort, je saignais abondamment. J’ai voulu me relever, mais pris par mon élan, mon pied a glissé sur la terre meuble du bord du ruisseau, et je suis tombé en arrière, sur le dos. La souris a sauté sur ma poitrine, s’est jetée sur mon visage et m’a mordu de nouveau, à la joue. Je n’avais jamais connu une telle agressivité, surtout pas chez un rongeur que je voyais pour la première fois ! J’ai crié, j’ai remué dans tous les sens, pour éloigner ce contact hargneux et lancinant du petit être qui se tenait à ma joue, mais elle avait planté ses dents, et j’ai crié encore quand j’ai vu qu’elle restait accrochée à ma joue. Avec ma petite voix de crécelle d’enfant, j’ai crié encore et encore, et la petite souris, avec ses petites griffes, grattait sur ma joue, c’était très douloureux. Mon père est arrivé en courant, affolé par mes cris, ma mère sur ses talons. Ses yeux se sont écarquillés quand il a vu la souris, et il l’a attrapée prestement, pour m’en débarrasser. Il a tiré sur le petit corps, et un petit bout de ma joue est parti avec. Vous pouvez encore voir, là, la trace de cette souris. Mon père l’a lâchée, et elle a disparu entre les hautes herbes. Je pleurais de panique, ma mère n’était pas loin des larmes non plus, à voir son unique fils ainsi vaincu par une souris. La scène devait avoir quelque chose de pitoyable.


Je suis rentré dans la maison, ma mère m’a prodigué ses bons soins toute la soirée, poussa ses attentions jusqu’à venir me border.


Puis mes parents allèrent se coucher. Je restai là, dans le noir, à contempler ce que mes yeux ne pouvaient voir, et à me remémorer cette horrible scène qui m’avait non seulement défiguré, mais ôté tout sentiment ou désir de communion avec la nature. Cette rencontre avec la souris sanguinaire allait faire de moi, ad vitam æternam, un homo urbanis.


Je fus brusquement tiré de mes pensées par un drôle de petit poids, sur ma poitrine.


C’était la souris !


En criant, j’ai reculé, et je la sentais, dans l’obscurité, avancer vers ma gorge. J’avais beau remuer, gigoter en tous sens, elle tenait prise.


Mon père a fait irruption dans ma chambre, en pyjama, a allumé la lumière. Alors, j’ai vu cette même souris, sur ma poitrine, qui me fixait de ses petits yeux méchants. Elle avait de la haine dans le regard, à n’en pas douter.


Avant que mon père ne puisse l’écarter de moi pour la deuxième fois, elle avait disparu dans les ombres.


Mais je n’oublierai jamais son regard fourbe et cruel qui voulait ma mort.


Le lendemain, mes plaintes acerbes et mes suppliques prostrées ont convaincu ma mère que nous devions partir, rentrer dans notre pavillon de banlieue. Mon père m’en a toujours voulu un peu pour cela.


Une année est passée, sans histoire, puis une autre.


Pour mes treize ans, mon père a jugé que ma phobie générale envers les animaux avait assez duré. Alors, pour essayer d’exorciser la crainte que je ressentais dès qu’une créature non humaine approchait, il est arrivé, le soir de mon anniversaire, avec un minuscule chaton. Cette créature ne m’inspirait pas vraiment confiance, mais qui peut rester de marbre devant un chaton ? Un être si fragile, si doux, ne pouvait que me guérir. Le chaton a donc habité à la maison, il se promenait de temps en temps dans le jardin, et puis rentrait, miaulait, buvait son lait, rien dans son comportement ne trahissait d’animosité particulière à mon égard.


Parfois, je pouvais voir, à travers la fenêtre, d’autres chats qui entraient dans notre jardin. Ils étaient assez nombreux, les félins, dans le quartier, et ils se réunissaient parfois dans le jardin. Et quand je voyais cinq ou six chats, de toutes couleurs et tailles, se promener, errer et batifoler dans le jardin, je ne me sentais pas fier. C’était comme si la menace était là, comme si elle était venue jusqu’à chez moi.


Un jour, c’était l’été à ce moment-là, ma mère m’a demandé d’aller chercher le linge qu’elle avait étendu dans le jardin, à un long fil tendu entre le saule pleureur et la clôture.


- Mais, Maman… il y a les chats !

- Allez, ne fais pas l’enfant, vas chercher le linge, s’il te plaît.


Ma glotte descendit lentement, comme au ralenti.


J’allai jusqu’à la véranda, et observai, un instant, les chats dans mon jardin. J’en vis trois, dont le nôtre, un chat de gouttière sans prétention, mais à qui je n’avais jamais vraiment porté d’estime. Je me fis violence : ce serait rapide, je sors, je ramasse le linge, je le mets dans le panier au pied de la clôture, je prends le panier et je rentre.


Je devais être rapide. Alors, j’ouvre subitement la porte de la véranda, je me précipite le long de la terrasse, je descends les trois marches qui mènent au jardin proprement dit. Deux chats, à l’autre bout du jardin, me dévisagent. En général, ces chats un peu sauvages ont peur des humains, mais ceux-là se contentent de me regarder, et je devine, derrière leurs fourbes moustaches et leurs regards acérés, qu’ils guettent quelque chose.


J’arrive devant le fil, j’ôte les pinces à linge en bois de Maman, et je les jette dans le panier.


Et, soudain, je me fige.


Là, juste derrière moi.


- Miaou !


Mes jambes deviennent molles.


Je me retourne.


Il y a là un chat, que je n’avais jamais vu avant.


Il me dévisage, et dans ses yeux, je crois voir… je crois voir…


Le chat me saute dessus, s’accroche à mon bras toutes griffes dehors. Il crache, ses oreilles sont pointées vers l’arrière, il mord. J’essaie de m’en défaire, mais plus je lutte et plus ses griffes lacèrent mon bras. Je crie, et dans les jardins adjacents je vois apparaître quelques têtes étonnées.


De la main, je tape sur la tête du chat, mais il semble insensible à mes petits coups, et il me laboure de plus belle, il escalade mon bras de ses griffes acérées, atteint mon épaule, y plante de nouveau ses griffes et ses petits crocs pointus.


Mon père est arrivé, il lisait au fond du jardin, je ne l’avais pas vu. Il saisit le chat par le cou, l’arrache à ma chair, et sans trop comprendre ce qu’il fait, le jette contre le tronc d’arbre. Le chat percute le saule dans un bruit affreux, et tombe, mort.


Moi, je saigne du bras, de l’épaule, du visage où il avait réussi à donner quelques méchants coups de griffes.


Mes parents m’emmenèrent chez le médecin, où je reçus trois vaccins différents, et un nettoyage des plaies à l’alcool.


Passée cette expérience, je ne m’approchai plus jamais du moindre félin, quel qu’il soit. Même le nôtre, je ne me tenais plus jamais dans la même pièce que lui.


Mais finalement, le chat a dû sentir l’atmosphère délétère qui régnait à la maison, et il a fini par partir. On ne l’a jamais revu.


Dans la famille, je devins « celui qui n’a pas de chance avec les animaux », ce qui statistiquement était une vision assez réaliste de la situation. On fit quelques gorges chaudes de mon cas pour les déjeuners de Noël et les anniversaires, et puis, finalement l’affaire se tassa.


Trois ans passèrent encore.


Un beau jour, avec ma mère et mon père, nous avons passé le week-end à Honfleur, au bord de la mer. Maman disait que c’était bon pour mes bronches. Papa marchait un peu devant, en fumant la pipe qu’il avait achetée spécialement pour venir se donner des airs de philosophe maudit qui fumait sa pipe, les yeux perdus au large. Papa n’était quasiment jamais monté sur un bateau, sinon pour y vomir. Papa aussi était « fragile », mais moins, à écouter ma mère.


Et puis, une petite fille était passée en sens inverse, avec un chien qu’elle tenait en laisse.


La petite fille criait. Le temps que je comprenne ce qu’il se passait, la laisse avait cassé. Le chien fonçait droit sur moi. Il avait les babines retroussées, il grognait, ce petit chien blanc qui ressemblait à une peluche enragée. Le chien s’est jeté sur moi, il m’a mordu, violemment, au mollet. Moi, j’ai eu très peur, je suis parti en courant, oubliant ma mère et mon père qui fixaient sur la situation de grands yeux hébétés.


Le chien m’a poursuivi, encore, m’a mordu, encore, j’ai traversé la route qui longeait notre chemin de promenade, le chien m’a suivi, mais une voiture passait à ce moment-là. J’ai eu le temps de l’éviter, mais elle a roulé sur le petit chien.


La petite fille est arrivée, en larmes et en proie à la plus vive hystérie.


Moi, pour la première fois, je ressentais, malgré mon mollet blessé, un vif sentiment de victoire sur le règne animal. Ma mère avait manqué de tomber dans les pommes, et cet incident resterait toujours pour elle le jour où j’avais failli me faire renverser par une voiture.


Pour moi, c’était une revanche sur ce satané chat qui m’avait griffé jusqu’au sang, sur cette souris qui m’avait enlevé un bout de joue, sur cette mouche qui m’avait humilié publiquement. Et même sur le virus qui m’avait, dans ma petite enfance, cloué au lit deux semaines.


Dix ans passèrent.


J’avais fini mes études, et étais entré en tant que modeste employé dans une grande firme d’import-export.


Ma vie privée était relativement calme, et je rentrais, tous les soirs, m’enfermer dans mon petit appartement, pour regarder diverses émissions, sauf bien sûr celles qui parlaient de nature ou d’animaux, que je fuyais comme la peste.


Et puis, un jour, le comité d’entreprise a proposé des sorties financées par ses bons soins.


Il y avait deux choix : karting sur piste, et équitation.


Bien entendu, je m’étais inscrit pour le karting.


Le jour du départ, nous nous sommes tous retrouvés sur le parking de l’entreprise, et il y avait deux bus, un qui mènerait au karting ceux qui l’avaient choisi, et l’autre pour ceux qui allaient faire du cheval.


Le destin s’est joué de moi avec culot ce jour-là : il était tôt le matin, j’étais mal réveillé, j’ai suivi mon plus proche collègue, me suis assis à côté de lui dans le bus. Nous avons parlé de diverses choses, comme chaque jour pendant, notre pause déjeuner, et avant que je ne puisse faire quoi que ce soit, nous étions arrivés.


Devant une grande bâtisse. Avec des écuries sur le côté, et cet épouvantable odeur de fumier qui se répandait partout. Je m’étais trompé de bus.


- Ah, je croyais que tu avais choisi l’équitation ? me demanda-t-il.


Je décidai de faire contre mauvaise fortune bon cœur, et de me lancer dans l’expérience. Mes autres collègues étaient autour, le chef de service aussi, et s’il m’était bien donné une occasion de lui faire bonne impression, ce serait pendant ce court week-end d’équitation.


Il y avait des mouches, des moustiques, des bourdons, des sauterelles, des fourmis, et quantité d’autres horreurs. J’allais devoir faire face, j’allais aussi pouvoir, je l’espérais, exorciser cette malchance chronique dans mes rapports avec le monde naturel.


Une heure plus tard, nous étions tous en bombe et bottes, un moniteur bellâtre pour qui mes collègues féminines n’avaient que d’yeux, nous expliqua les rudiments d’une bonne chevauchée.


Ronchin, le chef de service, n’avait pas ôté sa casquette de mâle dominant, et essayait de faire l’intéressant pour attirer un peu d’attention à lui. Comme cela me sembla pitoyable ! Mais je devais, coûte que coûte, être à ses côtés, ne serait-ce que pour qu’il me remarque positivement. J’ai donc ri à chacune de ses blagues et autres commentaires, tourné la tête vers lui, en signe de soutien, quand il coupait la parole au moniteur, et je crois que j’ai marqué quelques points dans son estime, pour peu que le premier critère pour y grimper soit la servilité.


Et là, alors que la situation me paraissait mal engagée, j’ai vu arriver le cortège de l’apocalypse : dans un tonnerre de sabots, dans une puanteur animale, dans une poussière aveuglante, se profilaient une quinzaine de chevaux, des noirs, des marrons, des bruns, des blancs. Certains collègues, essentiellement les femmes, allèrent spontanément vers les bêtes. Moi, sans m’en rendre compte, j’avais fait dix pas en arrière.


Ronchin se tourna vers moi :


- Allez, ne faites pas l’enfant, venez donc les voir ! Ils sont magnifiques !


Comme un vieux singe dominant en perte d’autorité, il essayait de se faire remarquer comme le meilleur ami des chevaux, il était juste un peu gras pour jouer à Robert Redford.


Je devais y aller. Sinon, mon patron me prendrait pour un pleutre. Je n’avais pas le choix.

J’en choisis un, un peu à l’écart, et m’approchai doucement de lui, sans mouvement brusque, dissimulant vainement la trouille bleue que je ressentais au fond de moi.


Celui-ci avait l’air docile, son regard ne brillait pas d’une franche intelligence, mais je ne comptais pas sur des animaux pour me démontrer une quelconque vivacité d’esprit.


Le moniteur, avec ses biceps et sa tignasse blonde décolorée, s’approcha de moi :


- Venez, regardez ! Tendez votre main vers lui, qu’il puisse la sentir !


Je tends ma main vers le cheval. Il approche ses deux énormes narines, renifle vaguement ma main, et je vois ses deux grosses lèvres qui s’écartent.


Je retire, vivement, ma main, et je ne peux m’empêcher de crier brièvement, d’un petit cri aigu de panique.


Tout le monde à la ronde sursaute, sauf le cheval qui continue de me fixer de ses yeux vides.


Ronchin me lance un regard plein de mépris.


Pour la promotion, c’est fichu, il est comme ça, Ronchin.


Les autres partent donc en balade, le moniteur ne veut pas que j’y aille, et je suis entièrement de son avis.


Je vais donc rester devant le centre, à attendre que ce week-end interminable veuille bien agoniser, pendant que mes autres collègues noircissent l’asphalte, dans une atmosphère qui sent bon l’essence et le métal, où les animaux ne sont pas admis et meurent prématurément à cause des fumées d’échappement. Et moi, je suis là, au milieu de toute cette verdure hideuse qui me donne des maux de tête, à guetter chaque bestiole qui passe trop près de moi, à paniquer dès que quelque chose bouge dans mon champ de vision.


Pour tuer le temps, je fais le tour du centre. C’est une grande bâtisse toute de bois, avec des dépendances de chaque côté.


Arrivé de l’autre côté, je vois un pré.


Et dans le pré, un cheval. Blanc, vaguement jaune par endroits. Celui-ci n’est pas parti avec les autres. Et il me regarde. Je vois tout de suite, dans ses yeux féroces, cette lueur haineuse que j’avais fini par oublier.


Il tape du sabot. Je recule un instant, avant de voir qu’une chaîne le retient prisonnier de l’enclos, et au bout de la chaîne, un large pieu d’acier fiché dans le sol.


Alors, rasséréné, je m’approche, de quelques pas.


- Alors, qu’est-ce que tu vas faire, hein ?


D’un bond, le cheval charge. Mon sourire, crispé, se fige quand je vois la bête accourir, dans un fracas de fin du monde. La chaîne se tend, la chaîne se casse.


Le cheval défonce la maigre barrière. Il est sur moi. Je fais demi-tour, je cours, il me poursuit. Je ne peux pas m’échapper. Je cours, droit devant moi, mais il est très rapide. J’entends ses sabots qui martèlent le sol, je sens son souffle sur ma nuque, une haleine tiède et malodorante.


Il y a les écuries devant moi, et je crois que c’est ma dernière chance. Je fonce, plus vite que la mort, et je vois un box vide. J’entre dedans en manquant de glisser sur le crottin par terre. Je claque la porte derrière moi, et je cherche le verrou, avant de me rendre compte que ces box se verrouillent de l’extérieur !


Le temps de comprendre mon erreur, le cheval, de l’autre côté, envoie une puissante ruade dans la porte, et les gonds lâchent. Je reçois la porte, de toute sa largeur, et elle me projette contre le mur du fond. Le cheval m’observe, il me surplombe et me fusille de ses deux gros yeux noirs.


De chaque côté, il y a d’autres boxes, et d’un coup d’œil je vois que celui d’à côté est vide. Je me roule sous la cloison à l’instant où les deux sabots du cheval viennent frapper le sol, juste là où je me trouvais. Je me fais vaguement éclabousser de crottin et de boue, je crois bien que des éclats de pierre viennent me fouetter le visage.


Mais je suis dans un nouveau box, fermé celui-ci.


Le cheval, juste derrière la mince cloison de bois, vocifère, grogne. Il veut ma mort. Alors, je fais la seule chose que j’aie jamais fait dans ce genre de situation : j’appelle.


- Au secours ! Au secours !


Je n’entends rien, je ne sais pas s’il reste quiconque dans la grande bâtisse ou dans ses dépendances.


Le cheval hennit encore, cogne des sabots sur la porte du box où je me suis réfugié.


- Au secours !


Le cheval est encore là.


Le cheval reste. J’appelle, mais personne ne vient.


Finalement, assez sûr de mon abri pour n’en pas vouloir sortir, j’attends. Encore et encore.


Et puis, alors que le désespoir commence à me ronger, le bellâtre de moniteur ouvre subitement la porte. Près de lui, tous mes collègues, et Ronchin parmi eux.


Je suis là, recroquevillé au fond du box, maculé de crottin jusque sur le visage. J’ai vraiment l’air merdeux.


- Le cheval, il a essayé…

- Mais quel cheval ?

- Un cheval blanc, qui a essayé de…


Je ne savais même pas ce que le cheval avait essayé de faire, mais ce n’était pas amical, pas de doute là-dessus.


Je sors, merdeux, de mon box, et mes collègues n’essaient même pas de dissimuler les fous rires qui les tordent.


- Ce cheval ? me demande le moniteur en désignant le cheval blanc qui a voulu me tuer, et qui est en train de brouter paisiblement dans son pré.

- Oui ! C’est lui !

- Enfin, Monsieur ! Laclos ne ferait pas de mal à une mouche !


Je lui jette un drôle de regard, et retourne devant le bâtiment.


Finalement, on me laisse prendre une douche, et on me donne un vieux survêtement hideux qui moule mes parties intimes et donnerait une silhouette ventripotente même au plus beau mannequin du monde.


J’attrape le moniteur dans un coin et le persuade de me conduire à la plus proche gare.


De là, je rentre chez moi, je me fais couler un bon bain. Je vais devoir changer de boulot.


Après cet incident qui m’a coûté mon emploi et qui aurait pu me coûter la vie, je ne suis plus jamais sorti de Paris, j’ai évité comme la peste tous les endroits où pouvaient exister des animaux, j’ai déménagé deux fois à cause de chiens ou de chats dans le voisinage.


Trente ans ont passé.


Je suis à la retraite depuis peu de temps. Je meuble mon existence creuse, ponctuée d’essais amoureux ratés, en allant tous les matins prendre le café au bistrot, où je lis le journal.


Un matin, un beau matin de février, je remarque un jeune homme, un peu typé, comme métis entre asiatique et occidental. Un garçon plutôt avenant, en réalité. Cela fait deux ou trois jours que je le vois, toujours à la même place. Mais j’ai la vue qui baisse, alors je n’y fais pas vraiment attention.


Le matin du quatrième jour, il vient s’asseoir en face de moi.


Je laisse tomber mon journal. Il me dévisage.


- On se connaît, jeune homme ?

- Oui, on se connaît.

- Ah ? Et puis-je savoir quand je vous ai rencontré ? Vous ne m’êtes absolument pas familier.

- C’est bien dommage. Vous croyez en la réincarnation, Monsieur ?

- Non, pas du tout. Je suis cartésien, moi, Monsieur.

- Ah ? Pourtant, vous avez connu beaucoup de malheurs avec des animaux auxquels vous n’aviez rien fait, si je ne me trompe pas ?


Le journal que je venais de reprendre me tombe des mains.


- Quoi ? Qu’avez-vous dit ?

- Vous avez très bien entendu.

- Et comment est-ce que vous le savez ?

- Vous êtes peut-être une créature innocente dans cette vie, mais dans vos vies précédentes, vous étiez un beau salaud, Monsieur.


Partagé entre le ridicule de la situation et ma curiosité piquée au vif, je me laisse prendre au jeu :


- Ah, et quand était-ce ?

- Entre autres, au milieu du Moyen Age. Vous étiez un grand Seigneur, et moi une paysanne.


Je manque de pouffer.


Il ne se laisse pas démonter et continue :


- Vous m’avez pris dans vos serfs, puis vous avez abusé de moi, de nombreuses fois, et puis vous m’avez envoyé brûler sur un bûcher. C’était, en ces sombres temps, très facile d’accuser une jeune fille de sorcellerie.

- Je n’en doute pas. Et pourquoi venez-vous me raconter cela ?

- Je viens vous apporter une réponse, Monsieur. Vous en ferez ensuite ce que vous voulez. Ce cas s’est reproduit plusieurs fois ensuite. Pendant les Croisades, puis la Guerre d’Espagne, quelque part pendant la Renaissance, deux fois rien qu’au 17ème siècle. Et puis encore une fois pendant les guerres napoléoniennes, et enfin, durant la seconde Guerre Mondiale. Dans chaque vie, nous nous retrouvions, vous me faisiez souffrir, et ensuite, invariablement, vous me tuiez.

- Je n’en crois pas un mot.


Mais, en mon fort intérieur, mes tripes se livrent à une remuante guerre civile, et je me sens envahi par la ferme conviction que cette histoire à dormir debout est la seule explication plausible à tout ce qui s’est passé. Je le laisse poursuivre, en tâchant de mon mieux de me donner des airs sceptiques alors que je suis, littéralement, pendu à ses lèvres.


- J’ai obtenu un petit arrangement avec… disons, avec les forces cosmiques. Moi, j’avais fini mon cycle de réincarnation. Les souffrances que vous m’avez infligées ont parfait mon cycle. Mais j’ai demandé à revenir. J’ai dû parcourir toutes les étapes de l’évolution. J’ai commencé tout en bas, j’étais un virus de la grippe au départ. Mas je savais qu’en vous marquant dès votre plus jeune âge, de blessures infligées par de petits animaux, vous prendriez conscience de votre faiblesse, et ainsi, ne redeviendriez pas ce tortionnaire impitoyable que vous avez été presque toutes vos vies. Dans une certaine mesure, je vous ai rendu service en perpétrant ma vengeance.


Cette fois, mes mains tremblent. J’essaie, compulsivement, de prendre ma cuiller, mais elle m’échappe et tombe sur le carrelage.


- Vous voulez dire… que les animaux n’ont rien contre moi ?

- Non, bien sûr.


Je ne sais plus quoi penser. Je me sens vide.


- Et j’ai fini de payer ?

- Non, pas tout à fait.


Le jeune homme m’empoigne par le col de mon manteau, me traîne dehors. J’arrive difficilement à rester debout. Il y a une rue devant nous, et au moment où une voiture passe, il me jette sous ses roues !


La voiture me percute, je tombe inconscient.


À mon réveil, j’ai appris que mon agresseur était en prison.


Je ne me suis jamais vraiment remis de cet accident. C’était il y a trois mois, et mon état empire. Je ne passerai pas le mois. Et j’espère, j’espère, que dans ma prochaine vie je ne tomberai plus sur ce genre de fous à lier.



 
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   Bidis   
11/9/2007
 a aimé ce texte 
Bien
A mon avis, il y a "à boire et à manger" dans cette nouvelle.
D'abord, elle se lit avec grand intérêt jusqu'au bout, la fin étonne, et certaines actions sont excellemment écrites, précipitées, haletantes, le lecteur est pris.
Mais que d'expressions "parlées" ! Par exemple :
"j’avais bien failli y rester"
"on croirait qu'il en a après lui"
"la nature sauvage mais pas trop"
"un petit bout de ma joue est parti avec"
ou alors incorrectes, comme :
"pour qui mes collègues féminines n'avaient que d'yeux" ("que pour lequel mes collègues féminines n'avaient d'yeux" et mieux, faire une nouvelle phrase : "Mes collègues féminines n'avaient d'yeux que pour lui. "
ou des termes pas très heureux :
"à attendre que ce week-end interminable veuille bien agoniser" - un week-end qui agonise, peut-être, mais qui veut bien agoniser, heu...
Bref, du très bon et du pas bon du tout.
Mais ce qui est bon est très important : l'intérêt du lecteur est éveillé et tient la distance.
C'est un auteur dont j'attends de lire d'autres texte avec curiosité.

   Otus   
12/9/2007
Merci beaucoup de ce commentaire, Bidis. A force d'écrire sans être lu, je menaçais de verser dans une certaine autosatisfaction. Il m'est infiniment bénéfique de me faire ainsi "secouer les puces", afin de me surpasser, et donc, de m'améliorer.

   Ephemere   
27/1/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↓
D'accord avec Bidis, on reste en haleine du début à la fin. C'est vrai qu'il y a des tournures gênantes, j'en ai relevé une autre : "Papa marchait un peu devant, en fumant la pipe ... pour venir se donner des airs de philosophe maudit qui fumait sa pipe" + une faute que je ne retrouve plus (cet au lieu de cette).
Merci FMR


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