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Humour/Détente
Palocace : La Fiesta des voisins
 Publié le 16/09/08  -  3 commentaires  -  67888 caractères  -  30 lectures    Autres textes du même auteur

La fête annuelle des voisins, quelle bonne idée ! Voulez-vous y participer ? À lire, toutes portes refermées.


La Fiesta des voisins


Les occupants de l’entrée A :


Rdc gauche : Marcel BRÉMAUD & Raymonde COURVOISIER


Rdc droite : Vanessa FROSSARD


1er étage gauche : Daniel et Corinne BADEL


1er étage droite : Samir & Irène MALOUDA


2e étage gauche : Francis & Jacqueline PACHOUD


2e étage droite : Adam CRETTON


3e étage gauche : Julien DUVIVIER


3e étage droite : Pierre et Maryse BRAHIER


4e étage gauche : Manuel & Monique GELIN


4e étage droite : Conrad & Lydia CHAPUIS


5e étage gauche : Myriam BARILLON


5e étage droite : Élias & Manon MORAND



I



Marcel Brémaud monta les deux marches qui séparaient sa terrasse de la salle à manger. Il revenait de nourrir ses amies les mésanges qu’il invitait chaque matin pour un frugal petit déjeuner. Il avait également jeté un œil sur le pluviomètre qui demeurait désespérément vide. La pluie n’était pas tombée depuis bien longtemps.

À quatre-vingts ans, Marcel se sentait l’enthousiasme d’un jeune homme, même s’il soufflait à maintenir son petit jardin comme un écrin fleuri et que ses vertèbres réclamaient régulièrement les soins d’un acupuncteur. Le cheveu rare et le nez crochu, il avait conservé le regard vif et malicieux d’un bleu limpide tel un ruisseau de montagne sous un ciel immaculé.

Il habitait au rez-de-chaussée de l’entrée A d’un grand immeuble qui comptait cinq étages dans une résidence de la Côte d’Azur. À la retraite, il avait déserté le Nord et ses corons pour venir respirer le grand air et la bonne odeur du jasmin. Marcel avait eu raison de la silicose et c’est avec sa Raymonde qu’il avait décidé de venir ici terminer ses jours. Ils s’étaient connus voici fort longtemps par le plus pur des hasards. Alors que la petite dernière des quatre filles de Raymonde Courvoisier, sa voisine, jouait sur le palier, la balle roula et entra par sa porte ouverte. La coquine se logea sous le lit et c’est à plat ventre, le manche à balai à la main pour la récupérer, que Marcel vit devant lui deux pieds immobiles. C’était Raymonde qui venait chercher sa fille. S’en suivit une merveilleuse histoire d’amour…


Elle était moins âgée que lui. Ancienne femme de militaire, elle était devenue veuve très jeune et avait dû élever seule ses filles. Haute comme trois fromages affinés, la vie avait su la mettre en valeur. Elle avait passé une partie de sa jeunesse en Indochine et cinquante ans plus tard, elle gardait toujours la même nostalgie du pays. D’un tempérament déterminé, elle avait su s’imposer dans l’entreprise qui l’employait. Syndicaliste dès la première heure, elle avait défilé lors des grandes manifestations ouvrières et gardait encore la trace du poids des banderoles avec des avant-bras à la mesure de ses idées revendicatrices.

Raymonde mettait maintenant son énergie au service de la copropriété et participait chaque semaine aux réunions. Excellente cuisinière, elle adorait faire plaisir et invitait régulièrement ses amis. Les Chapuis du 4e étage en faisaient partie. Ce fin cordon bleu avait le goût des anniversaires et des fêtes. Ses arrangements de table auraient pu faire pâlir de jalousie bien des décorateurs des Galeries Lafayette.

Cependant, le tempérament volcanique de Raymonde n’engendrait pas que des amitiés. Respectueuse de l’ordre, elle essayait d’insuffler les règles et les bonnes manières à son entourage. Mais la mentalité moderne n’était pas en parfaite concordance avec ses idées, et bon nombre de jeunes la regardaient parfois, les yeux grand ouverts et la bouche à 8 h 20. L’incident le plus marquant avait été l’aventure de la porte vitrée :

La voisine du 5e avait dû faire changer la baie du séjour et, sous l’effet du vent, les ouvriers n’avaient pas pu retenir la neuve, alors qu’ils la montaient à l’aide d’une corde. Elle s’était fracassée au milieu des arômes et des rosiers de Marcel. La multitude d’éclats de verre répandus dans tous les massifs aurait pu constituer un joli tapis étincelant sous les rayons du soleil, mais Raymonde n’avait pas apprécié. D’autant plus que Myriam Barillon n’était pas venue s’excuser, encore moins l’aider à ramasser les milliers d’éclats.


Ainsi, Marcel et Raymonde vivaient heureux, goûtant une retraite qu’ils estimaient bien méritée. La Citroën avait quitté définitivement le garage, le jour où Marcel, ayant grillé un stop, s’était déclaré inapte à conduire. On les rencontrait, les après-midi de fin de semaine, cramponnés l’un à l’autre, le pas hésitant et la démarche cahotante, allant prendre le bus pour faire le plein de provisions au magasin bio.

On peut avoir les os fragilisés par le poids des ans et conserver un palais d’œnologue. Ne goûtant qu’avec parcimonie les bons crus, ils adoraient acheter quelques bouteilles millésimées qu’ils conservaient dans une cave électrique de leur cuisine. La température demeurait constante et cette assurance constituait pour Marcel la meilleure des satisfactions. Sa vraie cave, située comme toutes les autres, deux étages au-dessous de son appartement, servait principalement à entreposer le matériel de bricolage. Marcel y descendait parfois et on pouvait l’y voir assis, recroquevillé sur lui-même, occupé à quelques travaux minutieux. Depuis la porte ouverte, dans cette demi-obscurité et une ambiance de grande solennité, on aurait pu l’imaginer portant un casque sur les oreilles, un micro devant la bouche, prononcer cette phrase ô combien célèbre : « Les Français parlent aux Français »…. Par ailleurs, des bruits avaient couru qu’il lui était arrivé de remonter à son appartement en se tenant fermement à la rampe, le regard trouble et laissant un halo derrière lui. Mais cela n’avait jamais été vérifié.


Ils ne s’étaient pas mariés pour des raisons fiscales, et leur amour avait résisté au temps. Ils vivaient ainsi, l’un supportant l’autre, dans la quiétude d’une paix de grande tendresse. Des braves gens, en somme. Heureux de vivre et de profiter de la température clémente méditerranéenne.

Marcel arriva à la cuisine. Il se lava les mains et déchira la page journalière du bloc calendrier. Plus que trois jours et ce serait le repas des voisins. Un petit sourire éclaira son visage.


Toujours au rez-de-chaussée mais à droite, habitait depuis quelque temps Vanessa Frossard. Grande, blonde et d’excellente présentation, elle donnait l’impression de toujours être en retard. En arrivant du travail, elle descendait les escaliers de l’entrée, quatre à quatre, et se précipitait, la clé en avant.


- Bonjour Madame Courvoisier ! Nous sommes vraiment gâtés par le temps.

- En effet, mais ne courez donc pas si vite. Un jour vous vous casserez.


Elle avait le sourire aux lèvres et s’engouffrait chez elle en relevant d’un mouvement de tête sa belle mèche qui retombait d’un côté, lui cachant un œil.

La trentaine, elle était célibataire, et personne ne l’avait jamais vue en compagnie de garçons. Parfois une ou deux amies venaient lui rendre visite. Madame Courvoisier avait appris qu’elle était infirmière, car un dimanche où il était nécessaire de lui faire une piqûre, Vanessa s’était proposée. Depuis, elles avaient quelque peu lié connaissance et Raymonde, mine de rien, astiquait au Mirror sa poignée de porte d’entrée en cuivre, en même temps que la sienne. Au-dessus, quelques autocollants donnaient une apparence kitsch à cette porte mais également un petit air de jeunesse.

Si on ne lui connaissait pas d'aventure, il en était de même pour les hobbies. Vanessa était très réservée, à la limite on aurait pu ignorer son existence. Mais sa discrétion était toute relative. Lorsqu’elle était chez elle, le week-end, elle poussait sa chaîne stéréo à tue-tête et il était arrivé, alors qu’elle se trémoussait devant sa fenêtre ouverte, qu’un voisin apparaisse derrière la haie et lui ordonne de diminuer les décibels. Mais comment être agressif devant un tel visage d’ange ? C’est en voulant sortir de l’immeuble, avant d’actionner la porte vitrée, que l’on était le plus souvent confronté aux vibrations des boum- boums qui s’infiltraient par le dessous de sa porte.


- C’est-y pas malheureux de se briser ainsi les tympans, marmonnait régulièrement la propriétaire du 5e en passant promener son chien.


Mais Vanessa, n’en avait cure. C’était son plaisir, la musique forte. Son seul hobby sans doute car elle semblait aussi douée pour le jardinage qu’un boxeur pour la dentelle. Son carré de terre était plus proche d’un parking de Beyrouth-Est que d’une œuvre de Le Nôtre. Son voisin Marcel s’était bien proposé de lui redonner une petite apparence de verdure mais, poliment, elle avait décliné l’offre, prétextant que son manque de temps libre et son absence de motivation pour la culture rendraient très vite le petit jardin de curé à son état sauvage d’origine.

Il lui arrivait de sortir, en fin de journée, vêtue d’une tenue de jogging et d’aller courir sur la colline.

Une jeune fille contemporaine, voilà ce qu’elle était. Heureuse de vivre et de profiter de ses moments de liberté.

Vanessa sortit un petit carnet de sa poche et inscrivit les quelques courses qu’elle jugeait utiles en vue de la soirée des voisins. Peut-être serait-ce pour elle l’occasion de lier connaissance avec les occupants de l’immeuble, puisqu’elle ne les avait pratiquement jamais rencontrés.


Ses voisins du dessus s’appelaient Malouda. Samir et Irène. Un couple de buralistes qui se levaient tôt et ne réapparaissaient qu’en fin de journée. Samir était noir et très sympathique. Toujours à se précipiter ouvrir les portes lorsqu’on le rencontrait, le dimanche matin, à parcourir les couloirs de caves. Lui donner un âge paraissait difficile. Dans la demi-obscurité, on se retrouvait face à ses belles dents blanches et à ses yeux qui brillaient telles des perles dans un écrin de bijoutier.

Irène, très blonde, portait à merveille de longs cheveux qui se terminaient en boucles. Grande et svelte, elle avait une allure sportive qu’elle entretenait en fréquentant un club de gym. Elle montait toujours l’escalier à pied, chargée de ses cabas ou de son sac de sport. Jambes nues le plus souvent, elle laissait admirer le joli galbe de ses mollets.

Était-ce la nostalgie des années soixante, le souci de l’économie ou simplement l’habitude, ils roulaient dans une très vieille Mercedes qui demandait chaque matin de nombreux coups de démarreur. En hiver, c’était sans fin, et la toux de cette voiture hors d’âge sonnait le réveil de l’immeuble tout entier. En été, ils louaient une caravane pour partir sur les plages du Var et on pouvait assister aux préparatifs durant plusieurs semaines.

Ils passaient leurs soirées, la plupart du temps, à écouter de la musique classique en sourdine ou bien le casque vissé sur la tête. Des gens sympas et qui ne manquaient jamais la fête des voisins, apportant chaque année d’énormes saucissons qu’Irène récupérait chez ses parents, charcutiers à Lyon.


Sur le même palier, vivaient Daniel et Corinne Badel. Bien français et sans accent, ils s’adonnaient pourtant à l’heure espagnole. Les stores roulants ne s’ouvraient guère avant 10 h et ne se refermaient qu’en pleine nuit. Grand et maigre, on le voyait descendre l’escalier toujours avec son bichon maltais sous le bras. Une petite chienne d’un blanc plus blanc que blanc qui possédait de minuscules yeux noirs perçants, un museau à la moustache parfaitement symétrique et dressée, et, bien sûr, un nœud rouge qui lui donnait un faux air de chasseur de chez Maxim’s.

Daniel était gérant de la cafétéria d’un club de boules et il entraînait avec beaucoup de dévotion et d’assiduité l’équipe de basket. Corinne, elle, avait cessé de travailler depuis leur arrivée sur la Côte. Elle partait effectuer ses courses sur le coup de midi, pour éviter la queue chez les commerçants. Par contre, elle s’arrêtait tous les dix mètres et papotait durant des heures, la bichonne tenue en laisse mais à ses pieds, car tremblante comme la feuille à chaque passage de voiture. Mélodie qu’ils l’appelaient. Sûr qu’elle devait faire battre le cœur de ses maîtres. Étonnant même qu’elle ne participait pas aux concours. C’était l’enfant de la famille, le poupon, la petite chérie comme disait Corinne, parfois.

Au minimum une fois par semaine, le couple partait danser ou bien dîner dans le cadre des activités sportives de Daniel.


Corinne se pomponnait de la tête aux pieds, ajoutant à ses cheveux courts cendrés de jolies boucles en accroche-cœur. Toujours en robe, elle cherchait à mettre ses formes en valeur et portait de hauts talons qui dégageaient encore davantage l’arrière de ses genoux. Ses yeux clignotaient, tels ceux de Betty Boop dans les dessins animés du dimanche matin, et un parfum des plus enivrants flottait derrière elle. Corinne aimait faire la fête et elle le portait sur elle. Sa démarche naturelle lui faisait onduler le bassin de telle sorte qu’un homme bien portant n’avait pas l’occasion de regarder la propreté des trottoirs.

Les soirs de fête, ils laissaient la petite chérie à l’appartement avec la promesse d’être bien sage et de les attendre gentiment. Mais la porte à peine refermée, Mélodie commençait à pleurer dans un aboiement aigu qui traversait toutes les portes. Plusieurs s’en étaient plaints, comme de la négligence de Corinne lorsqu’elle coupait ses fleurs fanées au-delà des grilles de son balcon et que les pétales de géranium tombaient chez Raymonde Courvoisier. Mais rien n’y changeait. Elle vivait intensément sa vie et peu importait le reste du monde. Elle se faisait également remarquer lors des belles nuits d’été. Il était fréquent qu’en raison de la chaleur tout le monde dorme les baies grandes ouvertes. C’est alors que, sans doute pour manifester sa joie d’avoir passé une superbe soirée de fête, Corinne, très amoureuse, poussait des cris à réveiller même les plus endormis, dans un plaisir effréné qui aurait laissé pantois de nombreux jeunes amants.

Mais chacun n’a-t-il pas ses défauts et, finalement, n’était-ce pas elle qui donnait un peu d’ambiance à cette cage d’escalier sans grande vie ? Plus que quelques jours et elle allait pouvoir se faire belle et émoustiller la foule.


Au-dessus d’eux, apparaissait, de temps en temps un personnage discret : Adam Cretton, ancien gendarme à la retraite depuis longtemps. Un homme qui ne faisait aucun bruit et qui évitait de converser. Un visage rond et rougeâtre, un nez épaté et spongieux, une tête comme on les voyait autrefois aux fêtes foraines, dans le stand du jeu de massacre où il fallait dégommer les piles de boîtes de conserve et que, bien souvent on remplaçait par une tête humaine. De profil, son ventre était la preuve vivante d’une habitude aux repas bien arrosés et au manque d’exercice dû à de longues stations immobiles, à rester caché derrière les haies, guettant les chauffards.

Adam sortait rarement si ce n’était en voiture pour faire ses courses au bourg voisin. Encore une habitude bizarre, mais le monde grouille de tant de gens aux attitudes curieuses. Dès qu’il arrivait chez lui, il s’empressait de refermer la porte afin que nul ne puisse jeter un œil sur son couloir d’entrée. Le bruit courait que, quelques années auparavant, il avait été surpris au -2, dans le local aux encombrants, assis sur une chaise, avec, à califourchon devant lui, la gardienne d’immeuble aujourd’hui disparue. Ce n’était qu’une rumeur. Mais ce qui était sûr, c’est qu’il allait souvent sonner au rez-de-chaussée, apporter un bouquet de fleurs à Raymonde Courvoisier, sous un prétexte ou un autre. Vanessa Frossard, en arrivant chez elle, avait même été témoin d’une scène où Adam Cretton s’était fait gentiment éconduire par Marcel Brémaud. On peut être large d’esprit sans pour autant prêter son lit.

Il passait une grande partie de ses journées devant son poste de télé à suivre le sport avec passion. Comme il était dur d’oreille, et qu’il forçait passablement le son, l’immeuble entier était au courant des buts marqués. Par contre, ce n’était qu’un léger tintement de bouteilles qu’on pouvait percevoir, en passant devant sa cave à la porte tirée, certains après-midi. Adam faisait rentrer du vin en fût qu’il tirait lui-même à la canette. C’était ce vin d’Italie qu’il aurait pu faire goûter lors du repas annuel, mais il n’y était pas allé l’année précédente, ayant préféré rester devant sa télé suivre la finale de foot de la coupe de Belgique.


Toujours au 2e étage, sur la porte en face, figurait une jolie plaque en cuivre : « Francis & Jacqueline PACHOUD ». Le paillasson souhaitait la bienvenue et, lors des fêtes de Noël, une couronne de houx ornée d’une bougie invitait à franchir le passage à l’année nouvelle. La chevelure abondante et grisonnante, le geste expressif et la parole rapide, Francis, très distingué, à la limite efféminé, s’habillait toujours à la dernière mode. Un certain chic italien comme savent le porter bon nombre de coiffeurs. Si l’on était pressé, il pouvait être dangereux de le rencontrer dans les couloirs, car il lui était impossible de s’exprimer sur les dernières nouvelles sans avoir une opinion arrêtée pour tous les évènements, et de monopoliser la conversation… La personne à éviter quand on apprécie moyennement les monologues ou si l’on est sujet à la soûlographie.

Jacqueline lui était assortie, bien que différente. Bibliothécaire, elle ne vivait que pour les livres. Et si elle s’intéressait beaucoup moins aux cancans que son mari, elle avait en commun de savoir intercepter le passant qui n’y prenait garde et le maintenir en éveil beaucoup plus longtemps qu’il ne l’aurait souhaité. Sa mémoire prodigieuse lui permettait de réciter par cœur de nombreuses tirades recueillies au fil de ses lectures.

C’était donc dans la plus pure des logiques que ce couple chaleureux attendait la rencontre annuelle qu’ils n’allaient manquer pour rien au monde.


Au 3e étage, c’est la grande surface de l’appartement qui avait décidé Julien Duvivier à venir vivre ici. Informaticien de métier, il récupérait les vieux ordinateurs chez son patron et les retapait à domicile, histoire d’arrondir ses fins de mois. Il faisait appel aux petites annonces et à Internet pour revendre ses bébés clé en main. Parfois aussi, il allait dépanner un PC en carafe chez les voisins, s’étant fait connaître au moyen de prospectus déposés dans les boîtes aux lettres.

La trentaine, il était assez joli garçon et dégageait un certain charme. Grand, brun, un estomac de limande et le cheveu court, on le voyait souvent descendre l’escalier en quatrième vitesse, pantalon noir et chemise blanche col ouvert. Il plaisait à tout le monde et il n’était pas rare de le rencontrer avec des paniers dans les mains, aidant ses voisines à monter leurs commissions. À plusieurs reprises, il s’était trouvé à la porte de l’entrée A en même temps que Vanessa Frossard. Chaque fois, c’était lui qui avait sorti ses clés et tenu la porte ouverte. Lui-même n’aimait pas faire les courses et n’y allait que rarement, mais il en revenait toujours très chargé, le coffre de sa Golf rempli de boîtes de conserve.

Julien sortait le soir plusieurs fois par semaine. On savait qu’il rentrait tard, ses voisins entendant le bruit de ses clés qui fourrageaient dans la serrure. Parfois aussi le matin, mais en short et tennis pour s’aérer les poumons. Un jeune homme sympathique et qui allait venir à la fête, ayant lu la note affichée à la porte de l’ascenseur.

Il avait la sympathie des fils de ses voisins d’en face, intrigués par son va-et-vient d’ordinateurs. La famille Brahier habitait l’immeuble depuis sa construction. Pierre était médecin et exerçait à l’hôpital. Quant à Maryse, elle ne quittait que rarement l’appartement, étant paralysée suite à un accident de voiture. Lui, occupait ses loisirs dans les réunions politiques et elle, avait pris goût à l’informatique. De temps en temps, elle faisait appel à Julien qui lui donnait quelques cours. Internet lui permettait de garder le contact avec tous ses anciens collègues et amis.

Ces gens-là ne s’occupaient pratiquement pas des voisins et ce n’était que sous l’insistance répétée de leurs enfants qu’ils avaient pris les dispositions nécessaires pour se rendre au repas en commun.


À l’opposé, tout le monde connaissait Manuel Gelin. De vue un peu, et surtout par le bruit. Conducteur de bus, il se levait aux aurores et ne faisait pas dans la discrétion. Que ce soit par le claquement des portières, la mise en route de son scooter ou sa voix de mareyeur qui portait à cinquante mètres. Cet immense gaillard à la charpente d’un bûcheron des Grands Lacs avait, un jour, gagné au loto. Le lendemain, on l’avait surpris à se garer avec délicatesse sur sa place de parking, au volant d’une magnifique BMW flambant neuf. Enfin presque.

Il habitait au 4e avec sa femme Monique, et quand il n’assurait pas son service, on pouvait entendre le bruit métallique de son outillage de mécano qu’il utilisait pour réparer les voitures des voisins. Sinon, c’était sa douce voix qui traversait les murs en criant après son épouse. Une fois, leur voisin de palier avait dû les séparer. Comme trop souvent, Manuel avait forcé sur la bouteille et ils en étaient venus aux mains. Monique avait appelé au secours et Conrad Chapuis s’était alors précipité les séparer.


Très bavarde, roulant les yeux en racontant sa vie, articulant à la façon d’une aide soignante qui essaie de convaincre un autiste, Monique avait tendance, pour mieux exprimer ses convictions, à tenir ses auditeurs par le bras. Les yeux maquillés dès l’aube, un rouge à lèvres orange presque fluo et un arceau en plastique dans les cheveux constituaient sa panoplie. Elle travaillait comme caissière chez Monoprix. Dotée d’une poitrine généreuse et de décolletés aguicheurs, elle suscitait le choix pour sa caisse d’une certaine quantité de retraités en manque de jolis panoramas.

Son plaisir était de se précipiter à la boîte aux lettres et d’étudier les journaux publicitaires. Les anniversaires Casino, les promotions chez Auchan, les bouteilles contre remise d’un ticket, les soldes et bien entendu les jeux à la radio occupaient une grande partie de son temps libre. Toujours à l’affût du moindre cadeau ou de l’article bon marché qui pourrait un jour servir, elle était parvenue, en quelques années, à remplir le garage, la cave, et maintenant son balcon de trésors absolument inutiles achetés à bon compte.

Ce couple au contact facile se faisait une joie d’aller passer une soirée à festoyer avec le voisinage.


Au 4e gauche, les Chapuis s’étaient installés depuis quelque temps. Agent immobilier, Conrad avait pu acheter l’appartement dans d’excellentes conditions, suite à une succession qui se voulait rapide. Il l’avait rénové lui-même, ayant un goût prononcé pour le bricolage et la décoration. Chacun se demandait ce qu’il pouvait bien installer, car durant des semaines il avait passé ses soirées à enfoncer des clous dont le martèlement se répercutait à tous les étages.

Autant lui était blond, d’un blond un peu norvégien, autant sa femme Lydia était brune. Les couples sont parfois curieux. Une complémentarité, comme on dit. Lui parlait avec entrain et des gestes très enveloppants, elle avait une petite bouche pincée, une taille de guêpe, une mine renfrognée, une poitrine qui avait oublié de grandir et une voix qui nécessitait à son interlocuteur de tendre l’oreille. Lydia était préparatrice en pharmacie et comme elle faisait tardivement ses achats, c’était toujours à des heures indues qu’elle servait le dîner. Au-dessous, il arrivait fréquemment à Julien de faire la grimace lorsqu’il entendait le crissement des pieds de chaises en bois sur le carrelage alors qu’il était concentré à changer le disque dur de ses poupons. Conrad parlait pour deux, sa femme étant, depuis toujours, réservée tel un réverbère sur un trottoir de cimetière. Ils n’avaient pas pu avoir d’enfants et les mauvaises langues disaient que Lydia faisait même chambre à part.

Ils partaient souvent le week-end à leur petite maison de campagne. Comme d’ordinaire, Conrad bricolait tandis que sa femme restait allongée sur la chaise longue à lire. Il apportait toujours une montagne de journaux hippiques qu’il étudiait avec beaucoup de professionnalisme pour dénicher le cheval qui le rendrait un jour millionnaire.


Lydia ne voulait pas aller à la fête des voisins, refusant de se mélanger à tous ces gens qui n’étaient pas de son milieu, et il avait fallu à Conrad beaucoup de persuasion pour la convaincre qu’il trouverait peut-être, à cette occasion, un nouvel acquéreur en puissance.

Mais quelques soirs auparavant, alors que la nuit était tombée depuis longtemps et que Conrad venait de descendre au local à poubelles porter sa poche de détritus, il se prit les pieds dans un carton ouvert, posé à même le sol, et il faillit s’étaler sur le carrelage gras. Durant sa glissade, il avait entraîné le carton, et tout son contenu s’était répandu. Alors qu’il était occupé à ramasser ce qui traînait, un papier écrit à la main, sur une feuille de cahier d’écolier, attira son attention. Ses yeux étaient tombés dessus de façon très naturelle, et c’est machinalement qu’il le lut, d’autant plus que le message était court et écrit d’une main mal assurée :


« À l’aide, je suis enfermée. »


Conrad était resté là un moment, le papier à la main, se retrouvant dans le noir chaque fois que la minuterie déclarait forfait. Que pouvait bien vouloir dire ce message ? Sans doute n’était-ce qu’un jeu. Il se remémorait sa petite jeunesse, alors qu’il jouait avec son frère, et que son imagination fertile le conduisait dans des aventures rocambolesques. Il se souvenait de ces jeudis après-midi où ils restaient embusqués à surveiller les mouvements des voisins, se parlant au téléphone constitué de deux boîtes de conserve vides reliées par un cordon de laine. Probablement, ce carton d’ordures provenait-il de chez les Brahier, les deux garçons ayant inventé un nouveau jeu.

Machinalement, il avait entrepris de regarder de près chaque débris jeté. Rien d’intéressant, les boîtes de conserve vides succédant aux emballages de lait et de margarine. Mais Conrad se fit la remarque qu’il s’agissait là des déchets d’une toute petite famille. De plus, détail intéressant : les conserves étaient des demi-boîtes. Ainsi, il semblait difficile de penser qu’il s’agissait d’un carton appartenant à la famille Brahier puisqu’ils étaient quatre. Conrad mit le papier dans sa poche, prit l’ascenseur et remonta à l’appartement. Il ne dit rien à Lydia, pensant que, comme autrefois, son imagination avait trop vagabondé.


Le lendemain soir, alors que la poche des détritus était toute petite et que, sans difficulté, elle aurait pu passer par la trappe du vide-ordures, Conrad fit le choix de redescendre au –2. Cette fois, aucun carton n’était posé à côté des grosses poubelles sélectives et en bousculant un peu les poches qui séjournaient, il ne remarqua rien de particulier. Pas suffisamment fou au point de les ouvrir toutes et d’en examiner le contenu, il ferma la porte du local et remonta.

Ce n’est que le soir suivant, poursuivant son idée, que son regard tomba sur une poche en plastique d’un jaune transparent qui laissait paraître l’étiquette d’une boîte de conserve identique à l’une de celles qu’il avait vues auparavant. Une boîte de conserve reste une boîte de conserve, mais la marque en question lui était inconnue. On pouvait penser qu’elle provenait de la même source, donc du même appartement. Le calme régnait à cette heure-ci dans les sous-sols, aussi Conrad entreprit-il de retirer le galon plastique et de vider délicatement la poche, prenant à part chacun des composants. Il y avait bien des revues, des journaux, des prospectus, même des tickets de caisse, mais aucune enveloppe de courrier ouverte qui aurait pu donner le nom du propriétaire, et encore moins un papier comme l’autre soir. Aucun message, jusqu’au moment où il aperçut une page d’écolier similaire à celle qu’il avait eue entre les mains. Vite, il la défroissa et dut s’appuyer le dos à la poubelle. L’écriture était la même ainsi que le stylo utilisé, et cette fois il lisait :


« Sauvez-moi, je veux sortir. »


Conrad se dit que, jusqu’à présent, il avait toujours été sain de corps et d’esprit. La logique aurait été d’en parler à la police. Oui, mais il y avait toutes les chances pour qu’on lui rie au nez, ou pire, qu’on le soupçonne de se moquer des agents. Les voisins viendraient à apprendre son initiative, son erreur, et il n’aurait plus qu’à longer les murs du patelin. Son agence immobilière pourrait être éclaboussée, quant à Lydia, elle lui en tiendrait rigueur jusqu’à la fin de ses jours. Il se décida de mettre le papier, une nouvelle fois, dans sa poche, et d’attendre, de voir venir. La fête des voisins était demain soir, il compterait les absents.


Au 5e et dernier étage, Myriam Barillon était à mille lieues de s’imaginer ce que pouvait manigancer son voisin du dessous à une pareille heure. Veuve d’un employé de la ville, elle avait conservé son grand appartement pour héberger ses enfants lorsqu’ils viendraient de Paris. Mais les années passaient et les enfants en question étaient bien trop occupés pour venir profiter des vacances chez elle. Elle vivait seule avec son chien, la tête pleine de souvenirs et l’appartement rempli de vieilleries.

On aurait pu qualifier Myriam de maîtresse femme. Elle avait l’avant d’une bétonnière et l’arrière d’un semi-remorque américain, ce qui fait que lorsqu’elle prenait l’ascenseur avec son chien, il n’était pas question d’envisager de profiter du même voyage. D’autant plus que l’odeur laissée derrière eux rappelait cette fragrance si caractéristique des chenils de banlieue. Elle empruntait l’ascenseur trois fois par jour pour aller promener Bouzou. Sa langue avait dû fourcher lorsqu’elle avait baptisé son adorable chiot car Bouseux aurait été un nom plus proche de la réalité. C’était en fait un horrible clébard, fruit du péché, entre le chien sans collier du boucher et la chienne du brocanteur. Sa tête hirsute, il n’y pouvait rien, son poil aurait gagné à être lavé, brossé, et son hygiène de vie était assez loin de celle prônée dans les manuels. Et puis, cette odeur qui vous montait aux narines imprégnait les vêtements et enfin la garde-robe. Mais c’est au-dehors que l’animal s’exprimait véritablement. Uriner contre les pneus était son moindre défaut. Sur le trottoir, il jouait au petit Poucet. Devant lui, sa maîtresse, chignon en boule et charentaises aux pieds, ne cessait de lui parler, s’adressant au vaurien comme à un bébé qui vient d’être reçu à l’examen d’entrée de la maternelle : « Oh, c’est bien mon chéri, un beau caca. Allez, fais encore pipi et Maman te remonte… » Plusieurs fois, les passants avaient émis des remarques pour qu’elle évite ce genre d’incident, mais s’ensuivaient toujours des cris rappelant ceux des poissonnières des halles le dimanche matin.

Myriam Barillon attendait le repas des voisins, principalement pour sortir Bouzou qui raffolait de ce genre de réunion, et également étudier de plus près tous ces gens rencontrés à longueur d’année de façon anonyme.


Sur le palier de droite, Elias et Manon Morand clôturaient la liste des habitants de l’immeuble. Il était entrepreneur storiste tandis que sa femme travaillait au Crédit Agricole. Chaque matin, ils conduisaient Camille, leur fille de cinq ans, chez une gardienne, et la petite famille ne se retrouvait que le soir, en compagnie du chat Polisson. Ce dernier était l’enfant chéri de Camille et on ne voyait jamais l’un sans l’autre. Un jour, l’immeuble entier était rassemblé sur le parking, le nez levé en direction du 5e étage. Polisson avait échappé à sa maîtresse et il jouait au funambule, tentant désespérément de relier son balcon à celui de Myriam Barillon. À mi-chemin, il avait croisé le regard de Bouzou qui l’attendait sur son balcon, toutes dents dehors. Le chat était resté immobile, pétrifié, et Camille, en bas, avait appelé au secours. Elle voulait aller chercher son drap de lit pour faire comme les pompiers dans les films. Mais Myriam avait retiré son chien et Polisson était rentré sagement.

Camille se réjouissait maintenant de la fête toute proche, espérant y faire de nouvelles connaissances car ses parents avaient promis de l’emmener.


L’ensemble de ce petit monde avait les pieds dans les starting-blocks, prêt à descendre sur le parking, résigné à ranger sa fierté et ses principes dans la poche pour que la fête, sous des motivations bien diverses, puisse être une pleine réussite.


II


Il était 18 h 30 lorsque Manuel Gelin frappa à la porte des Morand.


- Ça y est, les tables sont arrivées. Le camion de la commune vient de les déposer au pied du parking. On y va ? demanda Manuel alors que Polisson lui passait entre les jambes.

- On y va, répondit Elias qui tenait encore à la main sa serviette éponge de la douche. Il y a déjà du monde en bas ?

- Quelques-uns des autres entrées, oui. C’est le moment d’aller les aider.


En effet, sur le parking ensoleillé, régnait une certaine activité. Les tables étaient empilées, repliées, et il s’agissait de les dresser et de les aligner.


- Bonjour Jacques, ça va ?

- Salut Manuel ! On a de la chance, la météo est avec nous ce soir.


Quelques gamins étaient là aussi pour ne rien perdre de ce moment historique, l’installation des tables à la fête annuelle des voisins. Certains avaient apporté leur ballon, d’autres leur vélo.


- Ne restez pas là, les enfants. Ça pourrait être dangereux ! Écartez-vous un peu.


Elias Morand était à son article. Diriger les opérations lui rappelait ses années d’Afrique, lorsqu’il était chef de chantier dans une exploitation forestière. Il adorait guider les chauffeurs de poids lourds à reculer. Ici, il se limitait à se courber, fermer un œil, et donner les instructions pour aligner les tables.


- Un peu plus vers là. Oui, comme ça, ajoutait-il en agitant sa main afin de faire pousser les tables de quelques centimètres, levant l’avant-bras pour stopper la manœuvre.

- Bonjour tout le monde ! Je peux aider ?


C’était Francis Pachoud qui avait fermé son salon de coiffure plus tôt que d’ordinaire, et qui, lui aussi, désirait donner son coup de main. Avec sa chemise rose, un petit foulard de soie qui dépassait de la pochette, son pantalon beige bien coupé et ses chaussures aux bouts sans fin, on pouvait penser qu’il partait à un mariage. Son eau de toilette dégageait un tel parfum qu’il aurait pu anesthésier un travailleur de force non averti.


- C’est gentil M’sieur Pachoud, mais vous allez vous salir, répondit Manuel qui avait déposé sa chemise sur le dos d’une chaise et transportait allègrement les lourdes tables sur ses épaules.


Quelqu’un qui serait arrivé sur le parking, par hasard, aurait pu croire qu’un chapiteau allait s’installer, tant l’activité qui régnait partout pouvait laisser présager l’arrivée d’un cirque.

Alors que les tables s’alignaient progressivement, que maintenant les chaises se positionnaient, Irène Malouda, qui avait laissé son mari au bureau de tabac, arriva en compagnie de Madame Courvoisier avec un grand carton qu’elle déposa sur une chaise.


- Voilà les nappes. On peut les installer ? demanda-t-elle aux hommes.

- Vous pouvez. Nous, nous on a fini de ce côté, répondit Elias Morand.


Elles se mirent donc toutes les deux à dérouler le papier nappe en fixant de-ci de-là des pinces en plastique. Irène ne s’était pas encore changée car elle avait tenu à montrer sa participation active aux préparatifs de la fête, tandis que Raymonde Courvoisier était déjà fin prête. Le matin, elle était allée chez sa coiffeuse et en était ressortie la tête comme un motard. Les frisettes avaient surgi de partout, la rendant presque méconnaissable aux yeux de Marcel qui avait pourtant poussé un Ooooh d’admiration pour satisfaire sa compagne.

L’installation des décors du banquet allait se terminer lorsque Lydia Chapuis arriva sans faire de bruit, se glissant doucement en direction des deux autres femmes.


- J’aurais voulu venir vous aider plus tôt, mais à la pharmacie, impossible de me dégager murmura-t-elle.


Elle n’ajouta pas que si son mari ne l’avait pas tirée dehors, elle serait encore à son officine. Celui-ci arriva ensuite, un cabas à la main, en compagnie de Marcel Brémaud qui portait un petit cageot.


- Vous êtes bien chargés ! s’exclama Manuel Gelin qui venait de revêtir sa chemise et semblait attendre patiemment sa femme.


Les poignées de main s’échangèrent. Certaines avec enthousiasme, d’autres plus réservées.


- On peut s’asseoir ? demanda Monique Gelin qui arrivait, rouge comme une pivoine, en poussant un caddie.

- Bien sûr, s’écria, le premier, Francis Pachoud, tapotant légèrement sa coiffure comme si trois cheveux avaient jailli là où il ne fallait pas.

- Et on s’installe comment ? s’inquiéta Lydia d’une toute petite voix.

- À votre guise ! déclara Elias qui revenait de chercher sa femme Manon ainsi que Camille.


Le signal était donné. Après un court moment d’hésitation, chacun traîna sa chaise jusqu’aux tables et s’installa à la suite des couples voisins.


- Ah non ! On se mélange. On est là pour faire connaissance, hein ?


Manuel s’était relevé et commençait à prendre les femmes par le bras pour les distancer de leurs époux. Lydia s’échappa d’un mouvement brusque et s’isola un peu du groupe.

D’un rire jaune, laissant parfois des espaces, chacun prit une place. Manuel, un peu gêné tout de même, plongea la main dans le caddie que Monique venait de rouler derrière lui et il en retira plusieurs bouteilles de blanc qu’il s’empressa de déboucher.


- Allez, en attendant les autres, commençons par boire un coup. Honneur aux travailleurs !

- Et aux travailleuses ! reprit Raymonde dont l’esprit syndical venait de se réveiller.


Les verres se heurtèrent violemment. Manuel avala le sien d’un trait, Elias le regarda par transparence, Francis le respira, Conrad en but une gorgée et la fit longuement tourner dans sa bouche. Lydia, quant à elle, le reposa sans goûter tandis qu’en s’engouant et se penchant pour mieux voir la tête des convives, Monique eut cette merveilleuse phrase :


- C’est pas qu’il soit terrible, mais il était en promo et pour trois bouteilles, j’avais la quatrième gratuite !


Marcel, fine bouche, lecteur assidu du « Chasseur français » auquel il était abonné depuis son retour du service militaire, bien que non-chasseur, faillit avaler son dentier. Samir Malouda, qui venait d’apparaître, la regarda avec de grands yeux qui semblaient encore plus blancs que d’ordinaire par rapport à sa peau noire, et il profita de la confusion pour prendre place entre Lydia et Manuel. Quant à Francis Pachoud, il grimaça et regarda son verre sans rien dire. De plus, il est chaud, pensa-t-il.

Conrad observait la scène dans un mutisme parfait. Bien sûr, le vin n’était pas terrible mais qu’importait s’il était plat, sans saveur ou curieux, même s’il avait été acheté au rabais. Car, à quelques dizaines de mètres et dans les étages, une personne était peut-être ligotée, emprisonnée et voulait recouvrer sa liberté. Il manquait encore bon nombre de personnes et Conrad se dit qu’il n’avait pas fini d’observer.


Camille venait de terminer son verre de sirop de framboise lorsque les deux fils Brahier arrivèrent, suivis du docteur qui poussait la petite voiture de sa femme. C’est donc parée de magnifiques moustaches roses que Camille répondit aux bises des nouveaux arrivants. On en était à dégager une place pour Maryse Brahier lorsque s’approchèrent, presque ensemble, Julien Duvivier, une bouteille de champagne en mains, et Madame Barillon précédée de son affrosité de chien. Conrad remarqua qu’elle boitait. Elle avait dû sortir de son armoire d’avant-guerre des frusques dont elle s’attifait du temps de sa jeunesse car elles lui allaient maintenant comme des bretelles à un lapin, et Conrad imagina que de près, elle devait être enveloppée d’un nuage de naphtaline, ce qu’il se dispensa de vérifier. Myriam déposa ses victuailles pêle-mêle sur la table tandis que Bouzou tournoyait autour des pieds de chaises, laissant son flair prendre connaissance de toutes ces belles jambes dénudées.


Lorsque les Badel surgirent, les conversations se figèrent et les regards se tournèrent en direction de Corinne. Sans doute avait-elle confondu le dîner des voisins avec la garden-party de l’Élysée. Toute de blanc vêtue, elle arborait un superbe chapeau à larges bords et de longs gants à grandes mailles. À quelques dizaines de centimètres au-dessous, Mélodie, affichant un magnifique nœud argenté sur le dessus de sa tête, revenait de passer son après-midi « au chien chic » et se pavanait telle une diva devant la montée des marches de Cannes. Il n’en fallut pas davantage à Bouzou pour se précipiter vers elle tel un guépard sur une antilope, et ce n’est que par un geste rapide à la Lucky Luke que Daniel Badel lui évita les derniers outrages. Ou plutôt les premiers.

Corinne se trémoussait de l’un à l’autre, excusant elle-même son retard et le justifiant par des communications téléphoniques non sollicitées. Elle tendait tellement sa main abaissée au-dessus de Francis Pachoud que celui-ci pensa qu’il était de son devoir de lui baiser la main. Ce qu’il fit alors que sa femme arrivait. Assistant à la scène, elle ne pensa rien faire d’autre que de déclamer une tirade des Précieuses ridicules dont personne ne comprit vraiment le sens. Corinne s’assit auprès de Manuel qui s’empressa de lui servir un verre de son merveilleux vin blanc. Mélodie, sur ses genoux, tendait le nez par-dessus la table, attirée par toutes les bonnes odeurs des paniers qui reposaient en attendant la curée.

Daniel Badel prit place à la suite de Monique Gelin, en pleine conversation avec Conrad qui tentait vainement de lui expliquer que les promotions n’offraient bien souvent que la qualité de leur prix.


Irène avait la main plongée dans son panier, pour en retirer les trois saucissons qu’elle avait rapportés de son récent voyage à Lyon, lorsque les derniers arrivants sortirent du sous-sol pour se joindre à la joyeuse troupe.


- Ça bourdonne comme une ruche s’écria Le père Cretton, une bouteille de vin d’Italie dans chaque main. Bonsoir à tous !

J’ai apporté du ravitaillement. Et quand y en aura plus, y en aura encore.


Cette année, il avait décidé de venir. Sans doute par curiosité et connaître la tête des nouveaux arrivants, et puis surtout afin de passer une soirée auprès de Raymonde Courvoisier.


- C’est pour moi, la place qui reste à côté de vous ? lui demanda-t-il, en se penchant vers elle.

- Oh sans doute, oui, répondit-elle, tandis que Marcel, à sa droite, se tourna et fusilla du regard Adam qui s’était déjà installé.

- Bon, c’est bien joli toutes ces bouteilles, s’écria Manuel, on ne se voit même plus. On va commencer par les déboucher et les répartir. Elias, vous venez m’aider ?


Le grincement des tire-bouchons se mêla au rythme d’une musique créole qui provenait du lecteur de CD de Vanessa Frossard. Elle s’approchait, sourire aux lèvres, en dansant au rythme de sa musique. La célibataire du rez-de-chaussée s’était parée d’une coiffure de fête avec paillettes sur les joues, et elle portait en ensemble moulant qui laissait découvrir son joli nombril. Samir se sentit comme happé et se mit à danser avec elle, retrouvant là une musique de son pays.

Puis elle chercha une place disponible. Son regard croisa celui de Julien. Tu viens ? semblait-il proposer. Elle lui fit un sourire, contourna la table et demanda aux fils Brahier de se pousser un peu afin de s’intercaler.


Tout le monde était là. Les agapes pouvaient maintenant débuter.


III


Les femmes retiraient le contenu de leurs paniers tandis que les hommes alignaient les bouteilles en étudiant les étiquettes. On se serait cru un matin de Noël à ouvrir les cadeaux. De-ci, de-là s’élevaient des exclamations du genre :


- Hummm ça va être bon. On le goûte quand ?


Elias coupait le saucisson en tranches tout en prélevant quelques échantillons.


- Attends donc, lui soufflait régulièrement Manon, sa femme.


Bouzou s’était dressé, en bout de table, et tendait le cou comme un admirateur de Danielle Gilbert un jour d’animation Carrefour. Sa langue touchait la nappe, et il garda les yeux exorbités, jusqu’à ce que Francis lui jette la couenne du jambon blanc qu’il avala d’un seul coup de dent sec avant de reprendre sa position et d’émettre des couinements qui n’auraient pas laissé insensible Mère Teresa.

Mélodie, toujours sur les genoux de sa maîtresse, se contentait d’agiter son museau.

Raymonde coupait les tomates en tranches tandis que Marcel les assaisonnait dans les assiettes et qu’Adam tendait des feuilles de papier essuie-tout à son amour secret. Manon tranchait les œufs durs, Maryse mélangeait la salade, Vanessa éventrait les paquets de gâteaux apéritifs, Julien s’évertuait à ouvrir un bocal de pâté récalcitrant, tandis que Monique, armée d’une paire de ciseaux, découpait les bons gratuits et que Lydia, assise sur sa chaise, attendait, les bras croisés.

Deux tourterelles, marchaient côte à côte de long en large, jusque sous les tables, et s’évertuaient à rendre le sol aussi net qu’une piste de danse.


- Qui veut du Pastis ? demanda Manuel en s’épongeant le front.


Il était curieux de regarder cette diversité de personnages. Facile de se rendre compte que chacun se retrouvait incorporé à une assemblée qui n’avait en commun que d’habiter le même immeuble. Tous étaient venus par curiosité, devoir ou solidarité, mais il était clair que pour devenir amis il faudrait vraiment accomplir de grands efforts de part et d’autre.

Conrad observait le remue-ménage, les préparatifs, les verres qui s’entrechoquaient, et ses pensées vagabondaient en direction du local à poubelles, aux messages qu’il avait là, au fond de sa poche, et vers la personne qui attendait peut-être de l’aide. Qui pouvait bien séquestrer un individu à la barbe de tous les occupants ? Le geôlier inévitablement se trouvait ici car nul ne manquait.

Et le plus incroyable, justement, c’était que nul ne manquait. Conrad connaissait de vue tous les résidents et aucun n’avait déclaré forfait. À moins, naturellement, qu’une tierce personne, inconnue de tous, vive dans l’un des appartements. Conrad balaya d’un regard la table et s’arrêta sur chacun des convives qui ne vivaient pas en couple.

Adam Cretton était en grande conversation avec Raymonde, tandis que Marcel, qui peinait à suivre les propos, avait glissé sa main derrière l’oreille et s’assurait qu’ils étaient bien innocents. Naturellement, Adam vivait seul. Enfin, le croyait-on. Était-il veuf, divorcé ? Ou alors il était marié, jaloux maladif, et il séquestrait son épouse depuis des années… Curieuse cette manie qu’il avait toujours à refermer précipitamment sa porte d’entrée derrière lui. Pour le moment, il riait de bon cœur, s’approchant souvent de Raymonde qui gloussait aussi avec entrain. Marcel, beaucoup moins. En face, Lydia Chapuis était toujours devant un fond de Martini et suivait la conversation discrètement, sans prendre part.

Myriam Barillon était penchée sur Elias Morand et lui parlait d’une fuite d’eau qu’elle avait décelée à la verrière située au-dessus de leur palier.


- J’y regarderai un de ces jours, avait-il répondu.


Il disposait d’une grande échelle et ne jugeait pas utile de faire venir un spécialiste.

De temps en temps, elle passait la main sous la table et la retirait vide de la tranche de saucisson qu’elle venait de présenter à Bouzou. Elle ne vivait que pour son animal et on imaginait mal que cette femme, en marge des modes, puisse cacher un amant.

Quant à Julien qui était occupé à expliquer des tas de choses à Vanessa, il n’était pas possible non plus de croire une seule seconde qu’il retenait contre son gré sa vieille mère ou une tante malade. Idem pour Vanessa qui le dévorait des yeux, admirative de ses propos, et qui balançait la tête au rythme de son CD.

Non vraiment, je fais erreur, pensa Conrad. Ces messages sont en fait les extraits d’un roman recopié, ou bien une dictée d’autrefois. Mon imagination débordante me joue des tours.

Il tendit son assiette à Daniel qui assurait le service des harengs pommes à l’huile.


- Et hop ! fit-il, retournant l’assiette comme s’il venait de marquer un panier au basket.

- Bravo ! s’écria Conrad.

- Quelqu’un aurait-il une éponge ? demanda Jacqueline qui voulait essuyer le jus d’orange que Camille avait renversé.

- Oui, moi ! cria Maryse.


La gamine regardait sa mère, assise un peu plus loin, honteuse d’avoir chaviré son verre et taché sa belle robe, craintive de se faire réprimander devant tout le monde. Mais Manon lui adressa un sourire tandis que Jacqueline trouvait les mots justes en nettoyant la tache de la robe.


En milieu de table, Manuel goûtait les différentes bouteilles avant de les tendre à ses voisins. La magnifique terrine que Maryse avait préparée connut un franc succès tandis que la salade de museau de Monique n’intéressa que peu d’amateurs. Adam et Elias se relevèrent et partirent dans les caves chercher du ravitaillement. Manuel en réclamait depuis quelque temps, craignant sans doute d’avoir un malaise s’il se sentait déshydraté. À ce propos, Francis relatait une émission de télé qui prônait les dangers de la déshydratation, aidé par Jacqueline qui faisait référence à un nouvel ouvrage de sa bibliothèque sur le même sujet.


- Oui, mais il s’agit de boire de l’eau et rien que de l’eau, avait rajouté Manon.

- Détrompez-vous, chère Madame, interrompit, l’œil globuleux, Manuel qui avait capté une partie de la conversation. Le vin éponge la soif s’il n’est pas trop alcoolisé et de plus, protège le cœur. Également, il est prouvé que les gens qui ne consomment pas de vin sont tristes et presque rachitiques.

- Merci pour eux, s’indigna Manon qui se sentait visée.


Toute petite et menue, elle regardait le colosse par derrière le dos des convives.


- Cela dépend des quantités, rattrapa son mari.

- Et de la nature du vin, rajouta le docteur Brahier.

- Nous, on ne boit que du bio, hein, Raymonde ? insista Marcel qui venait de remettre son sonotone en route.

- Oui, mais le bio, ça coûte cher, commenta Myriam Barillon en balançant la tête.

- On peut faire des économies par ailleurs et boire bio, affirma Raymonde, bien contente de pouvoir clouer le bec à celle qui avait détruit son jardin avec ses éclats de verre.

- Les économies, c’est pas pour cette année, reprit Francis. Les charges n’arrêtent pas d’augmenter. J’ai bien ma petite idée sur les dépenses…

- Tais-toi donc, le coupa Jacqueline.

- Pas facile de s’enrichir, poursuivit Conrad, tout va mal, même la Bourse.

- Ça, c’est bien vrai, acquiesça le médecin.

- Mieux vaut jouer au loto, lança Manuel en reposant la bouteille qu’il débouchait. Si on ne compte que sur l’immobilier…

- Justement, avec la pierre, vous ne risquerez jamais rien.

- Tout dépend à combien on peut acheter ou vendre. Vous, bien sûr, agent immobilier, vous vous enrichissez sur le dos des autres.

- Il faut savoir saisir les opportunités !

- Vous l’entendez ? demanda Manuel, prenant l’assemblée à témoin. On connaît vos manières d’agir.

- Elles sont honnêtes, Monsieur. Moi je respecte votre métier, même si parfois je me pose des questions sur la confiance qu’on peut accorder à un chauffeur de bus après le déjeuner…

- Que voulez-vous insinuer ? Manuel venait de se lever et repoussait sa chaise lorsque Monique se précipita sur lui.

- Manu, je t’en prie !


Lydia, tête baissée, pianotait discrètement la table tandis que Samir découpait les poulets cuits par Irène.


- Allez, on s’en prend une rincette ? demanda Manuel dont le teint virait maintenant au cramoisi et qui ignorait délibérément Conrad. Votre vin italien, on y revient, M’sieur Cretton.

- Ça dépend lequel, reprit Francis qui faisait allusion à une émission sur la mauvaise qualité de certains vignobles de Calabre. Ils pressent tellement le raisin, qu’ils nous vendent de plus en plus de piquette.

- Rien ne vaut le vin français, déclara Pierre. C’est une honte de voir tous les mélanges depuis que les médias ont fait voter l’Europe.

- Et ça sur le dos des ouvriers, marmonna Raymonde.

- En tout cas, il est bon, poursuivit Manuel, clignant de l’œil en direction d’Adam et claquant la langue contre son palet. Allez, un gorgeon Elias, proposa-t-il en se penchant pour voir celui qui le comprenait le mieux.


Corinne ne participait pas à ce genre de débat et préférait expliquer à Conrad que sa petite chérie devait être baignée tous les trois jours et qu’ainsi elle pouvait dormir sur le lit. De temps à autre, elle lui offrait une croquette d’un paquet apporté spécialement pour l’enfant chéri.

Camille jouait avec les garçons, essayant de faire passer un morceau de pain entre deux verres. Quant à Vanessa, elle avait posé sa tête sur ses poignets et suivait avec intérêt les explications de Julien sur sa théorie des PC d’occasion, de meilleure fiabilité que les nouveaux.


- Il est bon votre poulet, Madame Malouda, dit Daniel. Mais moi je le cuis aux herbes et ça le parfume davantage.

- Chacun fait comme il veut, le principal étant de ne pas faire trop de fumée, marmonna Jacqueline qui devait garder en tête certains souvenirs.

- Aux herbes, c’est le rôti de porc que j’aime préparer, mais à la broche et dans ma cheminée de ferme, reprit Conrad en regardant Irène.

- Tout le monde ne possède pas de maison de campagne, rajouta Myriam qui suçait bruyamment l’os d’une cuisse sous les yeux passionnés de Bouzou.

- Pour mon mari, nous ne mangeons jamais de porc.

- Mais vous êtes tout de même Français ? demanda Raymonde à Irène.

- Bien sûr. Samir est né ici.


Ce dernier disséquait une aile sans dire un mot. On apercevait ses dents blanches qui brillaient derrière le morceau.


- La France aux Français, reprit Pierre Brahier, tandis que Maryse lui pinçait la cuisse.

- Vous ne voulez pas qu’on aille coller des affiches aussi ? demanda Marcel qui s’énervait silencieusement.

- Pas de racisme ici ! s’écria Daniel une feuille de laitue dans la bouche.

- Allez qui veut du fromage ? interrompit Monique.

- Y a de la Vache qui rit ? demanda l’un des garçons à la grande joie de Camille qui ne mangeait plus depuis longtemps.

- Non, répondit Jacqueline, mais vous aurez de la glace tout à l’heure.

- Youppie ! fit la fille en se relevant. À la vanille ?

- Si tu veux, oui à la vanille.


Le fromage, la glace, Manuel Gelin n’en prendrait pas. Le teint rouge, la mèche pendante et l’œil vitreux, il ne parlait plus beaucoup, écoutant les conversations sans trop réagir, les bras croisés devant son verre à moitié vide.


- Donc, tu fais du jogging, toi aussi ? demanda Vanessa à Julien.

- Oui, souvent le matin. J’ai vu que toi c’était le soir.

- Oui, c’est vrai, mais si tu veux, je peux m’arranger. Si tu ne cours pas trop vite, on pourrait en faire ensemble.

- C’est une bonne idée, répondit Julien, s’essuyant la commissure des lèvres.

- Allez jouer ailleurs ! s’écria Lydia, s’adressant aux garçons qui venaient de la bousculer.

- Oui, arrêtez de tourner ainsi autour de la table, reprit Maryse Brahier.


Bouzu aboya tandis que Mélodie voulut l’imiter. Mais Corinne la calma d’un chut.


- D’un autre côté, ils ont l’âge de jouer, reprit Maryse en regardant Lydia qui s’essuyait l’épaule. Toute la journée, ils font attention à ne pas faire de bruit, ici ils ont besoin de se libérer.

- Je n’aime pas les rencontres populaires, répondit-elle.

- Il faut rester chez soi, alors !

- Allons Mesdames, interrompit Conrad, gêné que sa femme ait mis le feu aux poudres.

- Qui veut de la glace ? demanda Monique qui terminait la présentation du dessert sous l’œil averti de Corinne et d’Irène.

- Moi ! moi ! moi ! répondirent en chœur les trois enfants qui guettaient le signal.

- Apportez vos assiettes !


Le grand moment du dessert arriva. Manon posa sur la table une grosse soupière remplie de salade de fruits frais tandis que Francis découpa les deux beaux gâteaux réalisés par sa femme le matin même.


- Moi je vais chercher les bouteilles de champagne que j’ai laissées au frigo, s’écria Daniel.

- Bonne idée ! répondit Manuel qui retrouvait sa voix.

- Et moi je vais dégager un peu le champ de bataille, décida Conrad qui venait de saisir des sacs-poubelle.


La table fut nette pour la poursuite des festivités et Conrad se rendit au local à poubelles. Il était occupé à lever un couvercle lorsqu’un bruit le fit sursauter. C’était un voisin de l’entrée B qu’il connaissait de vue, pour l’avoir déjà croisé dans les couloirs, qui arrivait déposer son sac. Surprise : il s’agissait d’un sac transparent jaune, comme le dernier que Conrad avait ouvert.


- Excusez-moi, Est-ce vous qui déposez ces sacs chaque soir ?

- Heu, oui, pourquoi ? demanda Jacques Grosjean. Je laisse mon sac-poubelle en me rendant au garage. Normalement, je devrais aller au local de l’entrée B, mais ici c’est sur mon chemin.


Conrad tenait son coupable. Il ne s’agissait pas de le laisser filer.


- Alors, je vais être direct. Ça ne me gêne absolument pas. Un sac de plus ou de moins, cependant, j’aimerais une explication…

- Dites-moi, s’enquit le voisin, surpris d’un tel propos.

- Voilà… C’est délicat, et cela n’a rien à voir avec vos ordures. Je voudrais savoir si vous vivez seul. Je vous connais de vue, et je me pose cette question depuis quelques jours…

- Ah bon ? reprit Jacques étonné, je peux facilement vous répondre. Non je ne vis pas seul, mais c’est tout comme.


Conrad avait les yeux grands ouverts en dépit du repas bien arrosé, les oreilles en éventail et il venait de réappuyer sur l’interrupteur de la minuterie qui avait repris sa musique : tictictictictictic…


- Oui, continua Jacques, je passe l’essentiel de mes journées à m’occuper de ma femme qui est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Comme vous le savez, cette maladie est irréversible et s’amplifie de mois en mois. Souvent elle se croit persécutée et n’a qu’une idée, se sauver. Je fais tout ce que je peux pour elle, et pourtant ce n’est pas facile…


Conrad vit, en dépit du mauvais éclairage, qu’une larme coulait doucement sur sa joue.


- Je comprends, répondit-il. C’est bien triste. Je vous souhaite beaucoup de courage. Maintenant je me permettrai de vous demander des nouvelles de votre épouse.


Et ils se séparèrent sans que Conrad rajoute autre chose. Il venait de recevoir un coup en plein estomac mais le mystère était éclairci. Quand il regagna la fête, Vanessa força le son de son lecteur de CD.


- Allez, tous en piste ! cria-t-elle

- Vous pouvez pas baisser le son ? On s’entend plus, rouspéta Adam, un morceau de quatre-quarts à la main.

- Je vous croyais sourd, Monsieur Cretton. C’est pour les fois où vous nous faites subir les matchs de foot.

- Petite impolie ! Vous nous cassez les oreilles.


À ce moment, Julien vint au secours de sa nouvelle amie. Il lui prit la main sans qu’elle ne la retira, et il expliqua à Adam qu’il en fallait pour tout le monde et que ce soir, exceptionnellement, on faisait la fête. Irène s’approcha de Vanessa et lui dit discrètement :


- Ne vous occupez pas de lui. C’est un vieux cochon. Il me suit dans l’escalier pour regarder mes jambes.

- J’ai vu, oui, et puis, il ne prend pas garde à notre sommeil, toutes les nuits à se lever sans cesse pour uriner et tirer la chasse.


Le champagne coulait à flots. Les coupes avaient été remplies plusieurs fois. Manuel, vautré sur sa chaise, ne put qu’esquisser un petit geste lorsque Lydia se leva et s’esquiva en douceur. Les verres s’entrechoquaient et leur bruit se mêlait à la musique. Des petits groupes s’étaient formés. Les hommes refaisaient le monde, les femmes riaient à pleine voix, les enfants étaient partis jouer dans les ascenseurs.


- Tu viens chéri ? demanda Corinne à son époux, le pas mal assuré et redressant son chapeau.


Mais celui-ci, manifestement ne semblait pas décidé à reposer sa coupe.


- Bon, eh bien, je vais danser. Hic…


Alors que personne ne l’attendait plus, Manuel se releva et saisit la belle Corinne pour tenter une danse.


- C’est agréable de danser par une si charmante soirée, dit-elle à son cavalier qui peinait à rester debout. Si seulement vous pouviez faire moins de bruit le matin…

- Et vous lorsque vous montez aux rideaux, répondit-il en essayant d’ouvrir ses yeux.


Corinne en avait oublié la petite chérie qui gambadait joyeusement. Manon s’était assise sur les genoux d’Elias qui philosophait sur les vertus de la communication. Marcel venait de laisser tomber son sonotone et c’est Monique qui, à genou sous la table, tentait de le récupérer. Conrad observait la scène ou plutôt la position de Monique dont il pouvait apprécier le bas de son dos et le haut de son string noir.

C’était maintenant à Raymonde de régler ses comptes avec Myriam qui venait de l’agresser à propos du courrier que, soi-disant, elle lisait lorsqu’une enveloppe s’égarait.


- Moi Madame, je commence par respecter le règlement que vous, vous ignorez. Votre chien doit être tenu en laisse et vous devez le surveiller.

- Vous Madame, apprenez que je le surveille mon chien, et qu’il est peut-être même mieux élevé que vous.

- Ah sans doute, rajouta Raymonde, à le laisser uriner sur les roues des voitures et les plantes vertes. À ne pas ramasser ses crottes sur le trottoir, vous pouvez être fière de vous. La délicatesse ne vous étouffe pas. Et lorsqu’on dit que quand on parle du loup…

- Maman ! Maman !


C’était Camille qui aurait dû aller dormir depuis longtemps et qui faisait des bonds en agitant son doigt… Maman, Maman, regarde ce que fait Bouzou !…


Les conversations s’arrêtèrent et les visages se tournèrent en direction du doigt de Camille… Bouzou venait de faire connaissance avec Mélodie de manière très approfondie…


- Mon Dieu, s’écria Corinne, laissant tomber son chapeau et frappant d’un coup de pied le bel hidalgo. Sac à puces ! Fous le camp !

- Ah Madame, je ne vous permets pas, s’écria Myriam, se précipitant pour protéger le beau Bouzou. Si vot’ bestiole n’activait pas le croupion comme sa maîtresse, ça n’arriverait pas !


À ces mots, et n’y tenant plus, Corinne attrapa un verre à moitié vide qui traînait sur la table et le jeta à la figure de Myriam, médusée.


- Vous me paierez ça ! balbutia celle-ci, suffoquant par la vague qu’elle venait de prendre en pleine face.

- Rentrons, Corinne, rentrons avant que je la monte par la peau des fesses en haut des escaliers, s’écria Daniel.


Tout le monde avait assisté à la scène et chacun avait réagi selon son tempérament. Certains en avaient le souffle coupé, d’autres disaient que c’était dégoûtant, Marion, catholique pratiquante, s’était bouchée les yeux, et les garçons, comme tant d’autres étaient pliés de rire. Même Manuel avait ouvert un œil avant de reposer sa tête sur la table et de plonger dans un sommeil réparateur.

Francis, d’ordinaire tellement stylé, ne put s’empêcher d’ajouter à l’encontre de Corinne, tandis qu’elle reprenait ses affaires :


- Quand on a un animal de foire, on le met sous cloche.

- Ah vous la pédale, on ne vous a pas sonné, hein ?

- Je vous en prie, restez polie. Et commencez donc par ne pas brancher votre aspirateur sur la prise des parties communes !

- Vous n’avez qu’à brancher votre appareil à frisettes dessus également, vieux beau !

- Ça suffit la nympho ! s’écria Jacqueline qui était arrivée en courant.


Et, se tournant vers son mari, prononça le mot de la fin :


- Allez viens, Francis, rentrons.


Loin des cris et de la déroute de la cage d’escalier A, Vanessa et Julien dansaient tendrement. Ils avaient découvert que la danse était leur hobby commun. Mais si Vanessa se trémoussait souvent sur des rythmes endiablés, elle aimait aussi les belles chansons romantiques. Quant à Julien, il lui avoua qu’il donnait des cours de danse à la Maison pour Tous et que ce serait avec le plus grand des plaisirs qu’il pourrait lui enseigner le tango argentin dont elle rêvait depuis toute petite.


- Conrad, auriez-vous l’amabilité de m’aider à remonter mes paniers ?


Monique venait de rassembler ses boîtes Tupperware et s’apprêtait à laisser son mari aux bras de Morphée. Sa démarche était assez chaotique et elle se tint légèrement à l’anse du panier de Conrad. Ils croisèrent dans les sous-sols les deux fils Brahier qui riaient en partant chercher leurs parents.


Arrivé au pied de l’ascenseur, Conrad remarqua que la porte forçait.


- Pourvu qu’il ne tombe pas en panne, dit-il à Monique dont le visage disparaissait derrière les boîtes. Il faudra penser à le remplacer. Pourtant, les réparations de l’immeuble commencent à coûter cher…


Alors que l’ascenseur avait légèrement patiné au démarrage, il s’arrêta d’un coup sec, naturellement entre deux étages.


- Allons bon, s’écria Monique. Vous pouvez le remettre en route ?

- Comment voulez-vous ? Je n’y connais rien. Je suis sûr que ce sont les fils du toubib qui ont tout détraqué. Attendons que les derniers voisins rentrent et ils vont téléphoner au dépanneur.


Monique venait de reposer ses boîtes par terre lorsque l’éclairage s’arrêta.


- J’ai horreur du noir s’écria-t-elle. Je ne suis pas claustrophobe, mais là, pas tellement rassurée.

- N’ayez pas peur, répondit Conrad. Patientons un peu.


Le silence devenait pesant. La conversation s’était arrêtée. Tous deux tendaient l’oreille vers l’extérieur.


- Conrad, je voulais vous remercier pour la fois où vous êtes venu à mon secours, se remémorant l’intrusion de son voisin alors qu’elle venait de se ramasser une tarte magistrale.

- Oh, ce n’était rien. N’importe quel homme aurait fait de même.

- Ce n’est pas sûr, rajouta-t-elle. Si vous saviez comme j’en ai assez de vivre avec Manuel…


Et à ce moment, Conrad sentit une main qui attrapait la sienne…


- Conrad… Vous me plaisez beaucoup…


Il perçut qu’elle lui levait la main et elle l’immobilisa contre sa poitrine…


Ce n’est que plus d’une heure après, lorsque les retardataires eurent découvert le couple emprisonné et que les pompiers furent repartis, que Monique et Conrad regagnèrent leur appartement respectif. Pierre Brahier et Elias étaient restés au plus près de la cabine immobilisée et ils avaient probablement su trouver les bons mots d’encouragement contre la claustrophobie, car les deux captifs ressortirent sans exprimer le moindre besoin d’un soutien psychologique.


Un peu plus tard, les dernières lampes de l’immeuble s’éteignirent, laissant chaque étage s’endormir paisiblement. En bas, près des boîtes aux lettres, une feuille de papier informatique, fixée par quatre punaises au tableau d’affichage, indiquait :



Venez tous vendredi soir !


La fête des voisins est l'occasion de nous rencontrer pour développer l’esprit de convivialité qui nous permet de rompre l'anonymat et l'isolement qui règnent souvent à l’intérieur de nos immeubles.

Dans une société où s’amplifie le repli sur soi et la peur de l'autre, connaître ses voisins permet de mieux vivre ensemble et de s’apprécier davantage.

Au-delà d'une soirée de fête dans l'année, il est nécessaire de renforcer au quotidien les petits services entre voisins et, pourquoi pas, une solidarité de proximité.



Nul doute que dans la cage d’escalier A, débuterait demain une journée différente des précédentes. Les gens se regarderaient avec une bien meilleure estime. Ils se salueraient dans les sous-sols, se tiendraient les portes et s’entraideraient tout au long de l’année, attendant avec impatience le repas qui les réunirait de nouveau. Ce serait encore l’occasion de se côtoyer et d’échanger à la sympathique fête des voisins.



 
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   xuanvincent   
16/9/2008
 a aimé ce texte 
Un peu
Cette nouvelle ne m'a pas trop plu.

La première partie m’a paru trop longue, avec un peu trop de personnages à suivre.

Dans la deuxième partie, je n’ai pas trop aimé les dialogues (qui m’ont paru assez banals). L'action commence mais l'histoire ne m’a pas passionnée. Aucun fait marquant ne vient introduire un élément de surprise, de rupture dans cette soirée (la panne de l'ascenseur ne m'a pas paru en être vraiment un), c’est dommage je trouve…

Je suis toutefois sensible de souci de l'auteur de bien décrire ces personnages et à la structure du texte (présentation des noms des personnages, description détaillée de ces personnages, début de l’action proprement dite, conclusion).

Ce texte aurait sans doute gagné à être écrit de manière plus concise, afin de faire ressortir les éléments les plus importants de l’histoire.

Au final, cette fête de quartier m’a paru sympathique mais telle qu'elle a été racontée, elle ne m'a pas captivée.

PS : J'avais davantage apprécié, du même auteur, "L'e-mail codé".

   Anonyme   
17/9/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Ce récit qui aurait pu être sans grand intérêt, devient sous cette plume colorée, un agréable divertissement. Forcément si nous ne nous sommes pas reconnus, on peut dire que nous avons bien reconnu notre voisin.
Les descriptions sont très expressives et croustillantes, elles nous donnent bien l’ambiance, au point d’en avoir fait la grimace lorsque le mauvais vin en promo est arrivé sur la table.
J’ai beaucoup apprécié ce pamphlet. Les caricatures savoureuses de ces personnages pittoresques, et je me suis souvent surprise à rire.
Le plus dur moment pour moi, est celui où j’ai voulu après cette lecture, essayer de mettre ma bouche à 8h20.
Cette fresque parfois burlesque, avec quelques notes plus profondes sur la solitude, se lit comme une récré, le sourire aux lèvres presque du début à la fin.
J’ai souvent pensé pendant cette lecture à l’écriture d’Audiard et de Frédéric Dard .
Bravo également pour le choix de la couverture.

   leon   
20/9/2008
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Je n'ai pas accroché du tout. La multitude des personnages m'a lassée : avec tout ce beau monde, on aurait pu faire un roman fleuve de 600 pages.

Pour ma part, j'ai tendance à penser qu'une nouvelle doit être courte et percutante.

Certes, c'est bien écrit et fluide mais où cela nous mène-t-il ? Il n'y a pas véritablement de chûte et, comme je l'ai dit, l'histoire pourrait encore se poursuivre.

Néanmoins, je reste persuadé que l'auteur, avec son style plaisant, peut nous écrire des textes plus captivants, en essayant d'aller plus à l'essentiel.


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