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Sentimental/Romanesque
Philo : Fatiha-la-boiteuse
 Publié le 23/09/19  -  15 commentaires  -  6675 caractères  -  78 lectures    Autres textes du même auteur

Au fond d'une oasis, il y a quelques siècles, Fatiha-la-boiteuse tisse toiles et couvertures. Ignorée de tous, elle reçoit un jour un client différent des autres.


Fatiha-la-boiteuse


À L’entrée du désert, la grande oasis de Sigilmassa était comme un port d'où appareillaient de longs convois emportant des dattes, du cuivre, des perles, des bijoux, du cuir travaillé, des livres vers l'Afrique noire, et où arrivaient de longues colonnes de dromadaires chargés du sel du Niger, des peaux de girafes, de l'or du Soudan, de la gomme, des cotonnades, et amenant des esclaves. Les chameliers partaient pour de longs mois, voire davantage, bravant les pillards, les fortes températures de la journée, les froides nuits, laissant tout derrière eux pour traverser une infinie mer de sable et de rochers.


Fatiha-la-boiteuse filait. Elle filait et tissait. Tout le jour, souvent la nuit. La laine des moutons, le poil des dromadaires et des chèvres. Elle s’arrêtait, se relevait péniblement de son métier pour aller chercher dans sa maison de terre une brassée de laine ou une pelote de fil. Elle teignait aussi, c’était un autre métier et cela prenait du temps. Ses grandes toiles devenaient couvertures ou burnous. Fatiha vivait avec sa famille, en fait ses parents et ses frères et sœurs, car elle n’était point mariée. Fatiha n’attirait pas les hommes, mais parfois certaines femmes. Son pied traînait sur le sol, elle peinait à le lever ; sa jambe était maigre et bleue et faiblissait sous la charge. La maladie l’avait prise, jadis quand elle était enfant et lui avait laissé la vie et cette infirmité. C’était la volonté d’Allah. Elle travaillait de ses mains, mais ne pouvait cultiver les légumes qui poussaient au pied des palmiers, ni ramasser les dattes ni les olives. Elle filait pour l’oasis. Fatiha de plus n’était pas belle ; un visage grossier, des cheveux noirs sans souplesse, des yeux constamment baissés qui fuyaient ceux des hommes.

Fatiha était invisible pour les autres. Elle aimait venir à l’entrée de l’oasis, là où les caravanes venant du sud croisaient celles qui partaient pour Tombouctou. Parmi ces hommes au pas lassé, couverts de poussière, au visage masqué et la tête couverte d’un large turban noir, elle croisa une fois un regard aux prunelles vives qui ne se détournèrent pas. L’homme était de haute taille. Elle le guetta les jours suivants. Jamais elle n’aperçut ses traits, qu’il protégeait toujours, ne les dévoilant jamais. Elle se surprit à rêver. Un matin, alors qu’elle tissait, les yeux vers le sol, elle entendit un pas crisser sur les cailloux. Il était là, et la dominait de toute sa hauteur.


– Il fait froid, la nuit dans le désert peux-tu me tisser une couverture neuve ?

– Comment la veux-tu ?

– Elle doit être solide et chaude, ne pas s’user facilement car je pars pour de longs mois.

– Pour quand la faut-il ?

– Je repars le mois prochain…

– Tu l’auras…


L’homme parlait d’une voix rauque et égale, mais le cœur de Fatiha avait perçu les sons qui révèlent les sentiments et ses yeux ne pouvaient pas mentir. Fatiha tissa donc cette couverture, et l’homme emporta une longue pièce beige et noire. Fatiha repartit à son ouvrage. Les mois passèrent, bientôt une année, puis une autre. Les hommes passaient près d’elle, elle ne les remarquait pas et pour eux elle n’était pas une femme mais la tisserande du quartier. Elle finit par ne plus aller attendre les caravanes. Son père mourut, ses frères et ses sœurs se marièrent. Des marchands venus de Mésopotamie venaient acheter des esclaves. On entendait dire que des émirs, là-bas, au fond du désert, se faisaient la guerre, on disait que des rois chrétiens, très loin vers le nord, se haïssaient assez pour se battre entre eux. Une jeune femme se dit son amie, elle repartit avec ses bijoux.

L’homme revint un soir, il s’était voûté. Elle le reconnut à sa voix. Il lui demanda une autre couverture, en lui jurant que durant des années il n’avait porté que la sienne. Comme la fois précédente, il lui effleura les doigts en glissant quelques dirhems dans la paume. Le caravanier repartit avec une couverture grise et beige. Fatiha-la-boiteuse, s’appuyant sur une vieille branche desséchée reprit quelque temps sa faction à l’entrée du Ksar. Les mois passèrent, puis une année, et une autre. Fatiha se résigna à ne plus quitter son devant de porte. Sa mère mourut, les enfants de ses frères et sœurs grandissaient. On entendait des nouvelles de l’Afrique, que tel royaume noir faisait la guerre à un autre, des nouvelles de l’Europe : tel prince chrétien affrontait un autre, on disait que les chrétiens s'étaient divisés pour une question de doctrine. Des commerçants venaient d’Italie chercher de l’or. Fatiha se moquait de tout cela, elle se calait comme elle pouvait et continuait à filer et à tisser. Ses mains devenaient noueuses et sa vue faiblissait. Ses épaules et le milieu de son dos étaient souvent douloureux. Un homme jeune prétendit l’aimer, il s’en alla avec sa bourse.

L’homme revint une nouvelle fois. Il était encore plus courbé et avait lui aussi besoin d’un bâton. Pour elle, son visage était devenu flou, mais il le dissimulait toujours. Il lui commanda une nouvelle couverture, la demandant deux fois plus longue que les précédentes. Cette fois encore, il lui loua la solidité et la qualité des précédentes. Fatiha s’enferma dans sa maison aux murs de terre, elle mit beaucoup de temps, elle n’avançait plus dans son ouvrage. Fatiha la finit cependant, elle était beige et blanche. En la prenant, l’homme lui saisit les mains.


– Je m’appelle Ahmed, je ne veux plus repartir et partager cette couverture avec toi… Sous tes couvertures, je me suis senti proche de toi pendant toutes ces longues années…

– J’étais là… Fatiha défit son voile et découvrit son crâne rasé. Mes cheveux blancs sont tissés dans cette couverture. Ma chevelure t’a protégé du froid de la nuit… Mais pourquoi ne t’es-tu pas marié, est-ce à cause de moi ?

– Un peu, mais aussi parce ce qu’aucune femme n’aurait voulu de moi.


Ahmed défit son turban et son voile. Son nez, ses joues, son menton, étaient couverts de plaques rouges, d’indurations noirâtres ; entre les touffes d’une barbe blanche clairsemée poussaient des excroissances gorgées de sang.


– Je suis ainsi depuis ma jeunesse. J’ai passé des années à trouver le médecin ou le sorcier qui aurait pu me guérir ; au fond du Pays des Noirs ou sur les bords de la mer Rouge, dans aucun village du Soudan on ne m’a donné le baume ou le remède qui aurait pu me sauver. Je suis sans famille et sans enfants. Comme toi, il me semble…

– Comme moi, oui. Je ne pouvais être la femme d’aucun homme…

– Veux-tu t’asseoir avec moi sous le dattier, tu as assez travaillé aujourd’hui.


Le soleil baissait, ils se couvrirent de leur nouvelle couverture pour assister aux dernières heures du jour.


 
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   poldutor   
25/8/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,

Encore une très belle histoire d'amour, de réprouvés, elle boiteuse au visage ingrat, lui bel homme au visage massacré...
Quel que soit son physique, il y a l'Humanité, tout le monde a droit à sa part de bonheur ; le séduisant comme le laid, est sensible à un beau lever de Soleil, au parfum d'une rose, à une musique divine...
La beauté passe, les belles âmes demeurent.
Jolie histoire où deux cœurs solitaires se rencontrent et finissent par s'aimer. Histoire brève et bien écrite.
J'ai beaucoup aimé.
Cordialement.
poldutor en E.L

   FANTIN   
26/8/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte prenant et bien écrit qu'on dirait droit sorti d'un antique recueil de contes orientaux. Le suspense est habilement entretenu et le propos -malgré la localisation (Maroc) et l'époque approximative (quelques siècles en arrière)- est intemporel.
A travers cette histoire porteuse, comme il se doit dans les contes, de leçon et d'espoir, c'est la patience, c'est une forme de justice qui triomphent, et tout finit en douceur.
Un bon moment de lecture. Merci à l'auteur.

   ANIMAL   
1/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une bien belle histoire que celle de cette Pénélope du désert. Un conte oriental ? En grande partie. Seule la fin me dérange quelque peu, car la morale semble sous-entendre qu’une personne handicapée par la Nature ne peut trouver grâce que dans le regard d’une autre personne disgraciée. Ce qui est faux, surtout pour les boiteuses, appréciées jadis en nos contrées pour diverses raisons que je ne citerai pas ici. Mais Fatiha vit sous d’autres cieux et sans doute les coutumes sont-elles différentes. Autres lieux, autres mœurs.

Mis à part cette remarque, j’ai beaucoup aimé ce récit, cette courageuse tisserande qui malgré les personnes qui abusent de sa gentillesse et de sa crédulité ne devient jamais amère ni hostile. Et les années passent, et l’histoire du monde atteint même ces lointaines oasis, carrefours du commerce.

Une vie de labeur s’est déroulée sur quelques lignes, dure, harassante, et pourtant elle se termine bien (malgré les réserves émises plus haut). D’ailleurs, le « fiancé » aussi se démène durant toute son existence pour trouver une solution à son problème. Aucune rancoeur chez ces gens, on ne se plaint pas de son état, on se bat pour vivre et survivre. Serait-ce la sagesse ?

L’autre morale que j’ai donc trouvée dans cette nouvelle, et que je préfère de beaucoup, est que l’on peut toujours trouver sa place dans une société humaine et vivre avec dignité, même en partant avec des dés pipés.

Concernant le style, c’est parfait pour moi, simplicité du langage et équilibre des phrases. Les images naissent des mots. Il y a des couleurs, des senteurs, des sons et du rêve. Un joli voyage aux côtés de Fatiha.

Merci.

en EL

   Donaldo75   
23/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Philo,

J'ai beaucoup aimé ce conte oriental où le temps qui passe est élégamment brossé. Le rythme va bien avec le thème, le style est très agréable à la lecture et j'ai apprécié chaque instant, chaque mot de ta narration. Les dialogues sont peu nombreux, ce qui évite le bavardage inutile et le remplissage; ils apportent la touche humaine dans ce récit d'une très grande sobriété, un peu comme le lever du soleil dans le désert.

Bravo !

Donaldo

   maria   
23/9/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Philo,

" Elle filait pour l'oasis."

Pas seulement.
J'ai l'impression que Fathia tissait des couvertures pour la terre entière pour la protéger des malveillances.

Belle écriture, belle histoire.

Merci pour le partage et à bientôt.

   emju   
23/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Cette histoire est fluide et agréable à lire. Je l'assimilerais à un conte des mille et une nuits où la jeune fille trouve son prince charmant; là, en l'occurence pas si charmant que ça puisque éclopé de la vie comme Fatiha.
J'ai trouvé la fin prévisible dès leur rencontre à savoir l'étranger (jamais elle n'aperçut ses traits, qu'il protégeait toujours, ne les dévoilant jamais) donc il avait quelque chose à cacher.
Quand il commande une couverture pour deux, j'ai su que c'était pour elle et pour lui.
Belle histoire.

   Cristale   
23/9/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Philo,

C'est beau comme deux oiseaux blessés blottis l'un contre l'autre sur le sable face au soleil couchant.

Un récit mené avec la délicatesse d'une belle plume qui laisse cette l'impression étrange de sérénité et de sagesse, et non de résignation, ni de résilience.

Le temps fait son oeuvre et cette oeuvre est magnifiée par vos mots.

Merci pour ce plaisant partage.
Cristale

   Philo   
10/10/2019
Modéré : Commentaire de l'auteur sous son texte.

   David   
24/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Philo,

Avec la couverture qui passe du beige et noir au beige et gris puis blanc, je sentais bien venir un compte à rebours de quelque chose, mais sans penser particulièrement aux cheveux. Le récit m'a fait penser à ceux des tapis d'orient, dont le tissage de certains aurait pris toute une vie. C'est surtout une belle histoire de laideur, un conte sans autre merveille que le passage du temps, et la force de le surmonter.

   papipoete   
24/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
bonjour Philo
je ne suis aucunement " nouvelliste ", mais à vous lire ci-dessus, on pourrait croire que cet art est si facile...tant cette histoire extraordinaire est en fait si vraisemblable ( éléphant-man, l'homme qui rit )
Vous avez su dérouler la trame, nous faisant languir jusqu'aux ultimes lignes !
Cette fille qu'on ne regardait pas, cachait sous ses traits miséreux, un coeur aussi gros, que celui qu'Ahmed n'osa jamais lui ouvrir !
La fin en faux " happy-end " est très touchante...
J'ai fait dans la trace de votre plume, un voyage dont le joyau n'est pas un palais aux mille et une nuits, mais un visage que l'on ne peut qu'aimer !

   plumette   
25/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une belle histoire sensible.
Deux êtres qui se sont reconnus et s'attendent leur vie durant.

les cheveux de Fathia mêlés à la laine sont une part d'elle-même qu'elle offre à cet homme dont le regard ne peut mentir.

un tout petit bémol au sujet de la fille qui part avec les bijoux et du jeune homme qui part avec l'argent. J'ai trouvé que cela ne "collait" pas vraiment à Fathia qui se laisse donc dépouiller en échange d'une promesse d'affection?

Le charme de ce texte vient aussi de l'univers qu'il décrit.

Un bon moment de dépaysement.

   Philo   
25/9/2019

   solo974   
26/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Philo,
J'ai beaucoup aimé votre nouvelle.
L'atmosphère qui règne dans le désert est particulièrement bien décrite, avec ses dromadaires, ses chameliers itinérants, et les règles de vie propres à la communauté musulmane.
Le personnage de Fatiha est très émouvant : alliant laideur physique et bonté d'âme, handicap et générosité infinie, elle est en effet extrêmement attachante.
L'amour qui naît entre les deux protagonistes est évoqué avec une pudeur qui m'a également beaucoup plu.
Un grand bravo à vous et à bientôt.

   Louis   
26/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ce texte nous place dans l’ouvert, qui prend figure dans l’oasis Sigilmassa.
Le lieu du récit se situe dans un lointain, à la fois temporel (une époque indéterminée du passé, comme dans un conte), et spatial, par rapport au lecteur européen (une région en Afrique, au nord de Tombouctou, au voisinage du Soudan et du Niger). Mais ce lieu reculé n’est pas un ‘trou’, un lieu isolé, un milieu clos fermé sur lui-même, bien au contraire. Un « port » ouvert sur le vaste océan de sable du désert, « une infinie mer de sable et de rochers », tel est Sigilmassa ; un port et une porte ouverte sur le désert, et, paradoxalement, sur le monde. Cette oasis est un lieu de passage, un nœud de circulation pour les voyageurs, un lieu où arrivent et partent de grandes caravanes, « d’où appareillaient de longs convois… ; où arrivaient de longues colonnes de dromadaires ». L’oasis est un carrefour où circulent et se croisent marchandises et voyageurs à dos de chameaux.
Circulent aussi et s’échangent informations et connaissances : « On entendait des nouvelles de l’Afrique… des nouvelles de l’Europe ».

Fatiha, le personnage principal du récit, évoque aussi l’ouvert par son nom, puisqu’il signifie en arabe « l’ouverture », la sourate qui introduit le Coran, le prologue qui ouvre sur le monde sacré musulman.
Sigilmassa et Fatiha : deux liminaires d’un désert, et ce désert est fond d’un flux où circulent hommes et bêtes, informations et connaissances, laïc et sacré ; fond d’un déplacement qui crée les séparations, les éloignements et les distances ; d’un déplacement qui ouvre et crée l’espace.

Là où tout est mouvement, passage, écoulement, Fatiha figure l’immobile.
Infirme, elle ne peut pas, ou très difficilement, se déplacer, « Son pied traînait sur le sol, elle peinait à se lever. » Point fixe relativement auquel tout est passage ; sédentaire dans un environnement nomade, tout passe devant elle qui est ouverte à tous les passages, mais elle, Fatiha, elle ne passe pas.

Fatiha vit dans l’ouverture, le monde défile devant elle ; Fatiha vit dans l’ouverture et tisse pourtant des couvertures.

Elle tisse jour et nuit : « Fatiha-la-boiteuse filait. Elle filait et tissait.»
Elle rapproche les fils, les resserre, les croise, les entrelace. Elle rapproche ce qui est distant, supprime distance et séparation, elle abolit l’espace.
Les fils des chemins qui traversent les grands espaces, elle les trame, elle les noue dans l’oasis, « elle filait pour l’oasis ». Elle est pour une part Sigilmassa, point fixe où s’entrelacent les chemins.

L’ouvert permet le visible, mais le visible en son sein peut receler de l’invisible.
Fatiha voit passer le monde devant son immobilité, elle voit mais sans être vue,
« Fatiha était invisible pour les autres ».
Son visage disgracieux, « un visage grossier », son infirmité aussi, négatrice du mouvement, la dissimulent au monde. Le voile de laideur, le spectre de l’immobilité font détourner les regards.
Ignorée, comme rien, elle est inexistante aux yeux des autres, exclue du monde d’autrui.
Le voile ne lui donne pas même une apparence, mais une inexistence. Une paradoxale
apparence inapparente.

Les voyageurs de passage, eux aussi sont voilés, « couverts de poussière, au visage masqué, et la tête couverte d’un large turban noir ». Ils existent, ces nomades, mais sous un voile, une apparence.
L’ouverture ainsi n’est pas la transparence.
Elle rapproche, mais ne joint que des apparences et parfois des inexistences.

Un regard pourtant se posera un jour sur Fatiha. Un regard qui ne se détournera pas.
Un regard qui la fera exister.
L’homme qui saura la voir, plus que tout autre, est caché derrière un masque, derrière un voile : « … ses traits qu’il protégeait toujours, ne les dévoilant jamais ».
Il est voilé, mais sans duplicité, contrairement à cet « homme jeune » qui « prétendit l’aimer » et « s’en alla avec la bourse » ou cette « jeune fille » qui « se dit son amie » et « repartit avec ses bijoux ». Il n’a pas l’apparence trompeuse de l’hypocrisie. Il est sincère et franc. « Ses yeux ne pouvaient pas mentir ». Lui, l’homme voilé, qui ne se départit jamais de son voile, a les yeux et le cœur purs, sans voiles.

Ainsi Fatiha sera vue par celui qui ne veut pas être vu. Seul saura la voir celui qui se dérobe à tout regard.
Celle qui n’est pas objet de regard pour les hommes sera objet de fascination pour lui.
Des sentiments naitront. Il aimera ce qui est sans regard.
Cette fois, l’amour ne sera pas aveugle.

Il n’interrompra pas cependant son voyage, son errance perpétuelle, son nomadisme.
Fatiha tissera une couverture pour lui, un tissu qui abolit les distances. Avec ce tissage, il restera proche d’elle, elle restera près de lui.
« Sous tes couvertures, je me suis senti proche de toi pendant toutes ces longues années. – J’étais là… »
La couverture les rapproche, les unit malgré les grands espaces qui les séparent.
Un lien fort est tissé entre eux.
Aux fils qui ont servi à tisser ses couvertures, Fatiha a mêlé ces autres fils que sont ses cheveux, bravant l’interdit musulman fait aux femmes de se couper les cheveux, et surtout de se raser le crâne. Ces cheveux, très représentatifs de la féminité dans le monde musulman, Fatiha les a offerts à son amant.

Les caravanes passent, et le temps aussi.
Fatiha tisse aussi le fil du temps. Elle contracte le temps, les durées dans l’étoffe tissée.
Le temps passe pour son entourage, pour son corps aussi, mais dans le tissu il se condense, et à la fois se dilate en une permanence ; les instants se resserrent, les durées se dilatent.
Il rend possible une permanence de leur existence commune : « Il lui demanda une autre couverture, lui jurant que pendant des années il n’avait porté que la sienne »

La couverture que tisse Fatiha est constituée d’une trame à la fois spatiale et temporelle.
La couverture prend les couleurs du temps.

Fatiha et son amant finiront par se dévoiler, par se découvrir, abandonnant le voile des apparences, pour se recouvrir de cette couverture tissée au fil du temps et des grands espaces.
Dans l’ouverture, ils se couvrent contre les blessures que leur inflige un sort cruel. La couverture les protégera contre le froid du désert, et leur apportera la chaleur affective absente dans la froideur des échanges humains ; la couverture sera efficace contre le froid du désert qu’était devenu leur vie.
Ainsi s’unissent deux inexistences, qui ne trouvent d'existence que l'un pour l'autre.

Merci Philo, pour ce récit bien conté, et fort intéressant.

   aldenor   
26/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Un beau conte habilement construit. Fatiha file jour et nuit. A Sigilmassa le temps semble arrêté. On entend seulement dire qu’ailleurs « au fond du désert », il s’agite. Mais en trois temps, trois mouvements, la vie est passée...
On s’interroge sur les couleurs des couvertures : beige et noire ; grise et beige ; beige et blanche… Puis vient l’explication, les cheveux de Fatiha sont tissés dans ces couvertures. Joli !

« Jamais elle n’aperçut ses traits, qu’il protégeait toujours, ne les dévoilant jamais. » me parait répétitif.
« je ne veux plus repartir et partager cette couverture avec toi… » : la négation englobe la fin de la phrase et en fausse le sens.


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