Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Horreur/Épouvante
PlumeD : La prisonnière
 Publié le 10/05/20  -  7 commentaires  -  7271 caractères  -  65 lectures    Autres textes du même auteur

Une vieille dame suite à un oubli, à un geste mal dosé, se retrouve dans le froid sur sa terrasse, empêchée de retourner à son logis.


La prisonnière


Éveillée par le bruit, Germaine ne pouvait se rendormir. Il en était ainsi chaque nuit où le mistral soufflait fort, aux battements des volets s’ajoutait un autre bruit dont elle ignorait l’origine, un bruit de patte, intermittent, saccadé, comme l’appel d’une bête affolée.

Germaine se leva, il était minuit passé, elle enfila sa robe de chambre et se rendit à la cuisine. Elle allait se préparer son « somnifère » qui consistait en deux morceaux de sucre dilués dans de l’eau, quand elle aperçut sur la terrasse son séchoir qu’une rafale avait renversé, le linge qu’elle y avait étendu se mêlait à un désordre de tiges sur lesquelles les pinces de couleur semblaient s’être posées comme des papillons.

Germaine oublia son somnifère et sortit sur la terrasse maudissant à la fois le vent et ces imbéciles qui confectionnaient des séchoirs légers comme des plumes. N’auraient-ils pas pu les alourdir à la base ? Il ne fallait pas être bien malin pour comprendre qu’avec le poids du linge mouillé, au moindre coup de vent tout cela s’écroulerait. « Ah ! de mon temps », grommela-t-elle...

C’est alors que Germaine se retourna... la baie vitrée était close. La veille, elle en avait huilé la glissière et il avait suffi d’une poussée un peu trop vive pour que le panneau mobile, en bout de course, enclenche le loquet. C’était si simple et si stupide que cela !

Incrédule, elle posa les mains sur la vitre, poussa en vain ; il n’y avait pas de prise et y en aurait-il eu que cela n’aurait rien changé. Elle était prisonnière, dehors sur la terrasse, au mois de décembre et le mistral soufflait un air glacé. La tête lui tourna, elle s’assit sur le rebord d’une chaise, hébétée.

Le plus navrant était qu’elle connaissait le danger, car il s’en était fallu d’un rien pour qu’elle ne se retrouvât il y a peu dans la même situation. Cela s’était passé de jour et l’affaire aurait été moins grave. Mais là, dans la nuit !

Germaine se leva et avec un entêtement de mouche se mit à cogner contre la vitre sans obtenir le moindre résultat.

Il fallait se ressaisir, ne pas paniquer surtout, elle devait trouver un objet lourd et résistant et en frapper la vitre. Elle chercha, n’en vit aucun, la table et les chaises de la terrasse étaient en plastique, le petit tabouret où elle posait son livre et ses lunettes était également en plastique... le plastique, le plastique, le monde d’aujourd’hui ne connaissait plus que cela, le plastique ! On finirait par manger du plastique, à se torcher avec du plastique, et qui sait si demain on n’irait pas au cimetière dans un cercueil en plastique !

Germaine prise de rage lança malgré tout une chaise contre la vitre, recommença avec plus de violence, la chaise se disloqua et ce fut tout, elle essaya encore avec le tabouret qui semblait plus compact sans autre résultat, alors, essoufflée, haletante, elle s’assit sur le carrelage et les mains posées sur son visage se mit à pleurer doucement. Elle allait mourir là, irrémédiablement, d’une mort presque risible tant elle était absurde.

Mais soudain, l’espoir ! De l’autre côté de la chaussée un groupe de jeunes s’approchait en se chamaillant, en criant fort. Germaine se mit à crier elle aussi, les appelant au secours. Au second appel l’un d’entre eux entendit, ne comprit pas, lui fit un signe amical de la main et ce fut tout, ils reprirent leurs cris sauvages, leurs bousculades imbéciles et disparurent dans la nuit.

Puis ce fut un chien qui passa. Un chien ! En quoi un chien pouvait-il l’aider ? Mais qu’elle était sotte, s’il y avait un chien, son maître n’était pas loin. Elle attendit, il n’y eut pas de maître, c’était un chien errant, un misérable chien, aussi misérable qu’elle, et aussitôt elle éprouva pour lui une immense tendresse, elle n’était plus seule à souffrir, à se désoler... Le chien passa comme étaient passés les garçons, rien d’autre dans la rue hormis le va-et-vient des voitures dont elle ne pouvait attendre de secours.

Le vent soufflait toujours aussi fort, on était à quelques jours de Noël et là-bas de l’autre côté de la route, entre deux immeubles, étaient suspendues des grappes de guirlandes avec à leur centre un père Noël tout en lumière, qui ballait dérisoirement dans le vent, et ce personnage qui se voulait gai, débonnaire, lui apparut comme un être maléfique, un clown tragique et cruel. N’était-ce pas lui le responsable de son malheur ? Lui qui avait ordonné à sa main une poussée trop forte ? Elle ferma les yeux, mais il était toujours présent devant elle, ricanant, des lumières rouges comme d’énormes cloques encadraient sa bouche, tandis que sa bedaine distendue était l’aveu criant de ses débauches. Alors, Germaine, pour chasser de son esprit cette présence infernale se mit à songer à Jésus, au doux Jésus de son enfance, au Jésus tragique auprès duquel sa propre souffrance paraissait dérisoire, au Jésus nu et crucifié...

Et soudainement, à deux doigts de sombrer, de s’abandonner au froid qui commençait à la saisir, lui vint une illumination... Les clous ! les clous de la croix ! Là, à portée de sa main, le fil électrique qui assurait l’éclairage de la terrasse n’était-il pas fixé au mur par des clous... ! Tout engourdie mais requinquée par cet espoir, utilisant les pinces à linge comme des leviers, elle les détacha du ciment. Par chance elle avait aux pieds des socques dont le talon de bois pouvait servir de marteau. Elle appliqua une pointe contre la vitre à hauteur de son visage et tapa violemment, comme elle était difficile à tenir entre deux doigts, dans sa hâte elle la fit tomber dans la glissière, peu importait, elle en prit une autre, alors plus calmement elle se remit à taper. L’effet fut immédiat, la glace se fendit sur une belle longueur, elle tapa encore, la fente aussitôt s’élargit en en créant de nouvelles.

Germaine était émerveillée qu’une si petite chose pût produire un si grand effet, c’en était presque magique, mais encore fallait-il trouver le bon endroit où frapper. À hauteur du visage ? non, ce serait trop long, il valait mieux choisir plus bas afin de créer une ouverture, une sorte de chatière où comme un gros matou elle pourrait se faufiler. Elle était toute fluette et s’en félicita « Une figue sèche, une vieille souche, pas du tout grosse mémère comme la plupart de mes copines », se répétait-elle en riant, car tout à présent l’amusait se sachant sauvée.

La baie était à double vitrage, après qu’elle eut brisé le premier, le second céda sans grande difficulté. Elle acheva le travail à grands coups de socque. « Eh tiens ! eh tiens ! lançait-elle à la baie, prends ça et ça encore... » Elle s’amusait comme une enfant.

Sans une égratignure elle parvint à rejoindre le salon. Elle était épuisée et rayonnante, la mort était restée sur la terrasse et devrait patienter encore quelque temps. Plus besoin de somnifère, à peine revenue dans son lit, elle sombra dans un lourd sommeil.

Le lendemain, après avoir téléphoné à un artisan pour réparer la baie, elle se rendit à l’église la plus proche, et là, à genoux devant la croix, elle remercia le Bon Dieu d’avoir permis la crucifixion de son fils. Oh ! sans la moindre malice, sans bien percevoir ce que cette pensée pouvait avoir d’impie.

Le Christ avait peut-être accompli cette nuit-là son dernier miracle...


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   cherbiacuespe   
8/4/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Histoire amusante qui me rappelle assez "à gauche en sortant de l'ascenseur", un film d'Edouard Molinaro.

Je ne vais pas mentir, je n'ai pas vraiment transpiré de peur. Mais j'ai beaucoup apprécié la réalisation de ce récit qui est bien pensé, bien imaginé, judicieusement construit. C'est bien écrit, avec peut-être quelques invraisemblances (pas de voisin immédiat par exemple), et la lecture est agréable. Merci, je ne me suis pas ennuyé!

Cherbi Acuespè
En EL

   ANIMAL   
13/4/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai bien aimé cette histoire très plausible, du même type que claquer la porte sur soi en oubliant la clé à l'intérieur mais en plus grave. Un accident est si vite arrivé et les conséquences sont parfois fatales.

Heureusement, notre petite dame a du répondant et ne se laisse pas abattre, malgré quelques idées noires bien compréhensibles dans une situation si stupide.

Tout ici est bien observé, le décor comme les pensées de Germaine. Le style est simple et descriptif comme il convient à ce type de texte. Certaines trouvailles sont savoureuses comme "Germaine se leva et avec un entêtement de mouche se mit à cogner contre la vitre" et "la mort était restée sur la terrasse".

J'ai passé un bon moment de lecture. Je ne sais pas si un clou peut réellement briser une vitre à double vitrage mais j'ai apprécié que la nouvelle se termine bien, ce qui est rare dans le genre horreur/épouvante.

en EL

   plumette   
10/5/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Voilà un récit bien mené qui m'a tenue "éveillée " de bout en bout.

Se fermer dehors!Se mettre soi-même à la porte de sa maison est toujours surprenant et cela arrive bien souvent dans des moments de zapping, où l'on se décentre d'une action pour se jeter dans une autre.

En pleine nuit et en plein hiver par fort mistral, se retrouver sur sa terrasse en tenue de nuit ( elle a tout de même enfilé une robe de chambre, sage précaution ) n'est pas des plus confortables pour cette femme qu'on imagine un peu âgée.

Il manque quelques indications pour bien se représenter la scène. Je suppose que Germaine est dans un immeuble. N'a-t-elle pas de voisins? Ou alors est-ce un de ces immeubles de villégiature habité à de rares occasions?

les pensées de Germaine qui s'imagine mourir là sont crédibles et sa technique de sauvetage en lien avec la pensée du christ en croix donne ( pour moi) une petite touche humoristique à cette mésaventure.

L'écriture est précise et fluide. j'ai passé un bon moment!

Plumette

   Anje   
10/5/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Une jolie histoire qui put se terminer bien plus mal et le sort de cette dame âgée ne tenant qu'à un fil n'est pas dévoilé avant la fin savoureuse. Un suspens fort bien mené.
L'écriture est simple et fluide donc facile à lire. Un récit fort bien écrit. Si ce n'est la question du début qui m'a tenu un peu trop longtemps. Mais où habite-t-elle ? Au quatrième étage ? Ah oui, résidant en rez-de-jardin, je ne l'avais pas imaginé d'emblée. Pas plus que je n'ai jamais imaginé un cercueil en plastique...
J'avais l'humeur grise comme le ciel, ce texte m'a rendu le sourire et fait un second miracle !
Merci de ce partage qu'une poésie vient accompagner le même jour. Un troisième miracle ?

   hersen   
10/5/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↓
C'est plus une anecdote qu'une réelle nouvelle.
Je pense que l'auteur s'est trop contenté(e) de décrire les faits, de raconter scrupuleusement. Donc, cela reste une histoire, bien sûr, mais il aurait fallu y insuffler davantage de ces sentiments que la vieille dame a ressenti. Tel quel, on a l'impression que tout lui glisse dessus, que ça ne l'atteint pas tant que ça. Il n'y a pas de degré, de crescendo.

La chute avec les clous, on est entre hasard et miracle, je pense que c'est une fin gentille, mais qu'elle ne laisse pas une grosse empreinte.

L'idée est bonne, le traitement manque un peu d'étoffe.

Mais c'est une petite histoire malgré tout plaisante.

Merci de la lecture !

   thierry   
24/5/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
"La mort était restée sur la terrasse et devrait patienter encore quelque temps" Ah ah ! comme c'est bien vu !

J'ai beaucoup aimé, tant le style que l'histoire. Tout est joliement dit. Une très belle progression dramatique, très maîtrisée. Bravo
J'ai eu l'impression que toute une vie se compressait sur ce balcon, tout y prend un relief très fort, comme si vous aviez mis une dose de vodka dans un verre d'eau. Tout se compresse dans l'urgence du froid, l'imminence de la mort, la peur.

J'y ai vu un arbre, avec tous ses possibles, toutes ses hypothèses qui passent avec leurs absurdités de chien errant ou de jeunes crétins, jusqu'au Père Noël et... le Christ.

J'aime beaucoup l'intervention divine ici. C'est exactement ça, un miracle, ce n'est pas un tour de magie, c'est un truc qu'on pourra expliquer, qu'on est libre de ne pas envisager comme tel. La discrétion divine...

Cette nouvelle est vraiment très profonde
Merci

   Epitaph   
30/8/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Hell-o Plume,

J'ai apprécié la nouvelle et encore bien plus la presque fin (quand tu parles de la mort qui est restée sur la terrasse).
Cependant, je pense que tu aurais pu nous décrire les sentiments de cette vieille dame. Bien sûr, on imagine qu'elle est désespérée, en colère de sa bêtise peut-être, triste aussi de finir ainsi, mais on ne peut que le deviner. Cela la rendrait plus humaine, elle deviendrait sympathique et nous donnerait envie d'avoir de l'empathie pour elle.


Oniris Copyright © 2007-2020