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Réalisme/Historique
rmu : Papa Zende
 Publié le 17/07/09  -  9 commentaires  -  5305 caractères  -  40 lectures    Autres textes du même auteur

Une famille arrive au bar du village pour la levée des récoltes de caoutchouc...


Papa Zende


Papa Zende essuyait derrière le bar quelques verres avec sa touaille aussi nette que le drap moisi où dormait son chien jaune. Il écoutait sans les regarder les patrons blancs venus s'imbiber comme tous les soirs, de l'alcool pour oublier un peu leur vie d'exilés parmi les sauvages. Parce qu'ils parlaient fort les Blancs quand ils s'attablaient au comptoir, et très vite ils prenaient possession des lieux et les quelques clients indigènes présents dans le café se barraient rapidement. C'était le Chef de l’usine de caoutchouc, son contremaître M. Guillet, et son comptable M. Richmond.


- La vache ! Quelle poisse cette chaleur, j'ai cru suer tout mon sang aujourd'hui, soulève Guillet.

- Et moi j'ai tellement sué que j'ai pas pissé d'la journée ! continue Richmond. Ils éclatent d'un rire bruyant.

- Ils se rendent pas compte là-bas à la capitale ce qu'ils nous doivent, sans nous pour leur fournir le caoutchouc, leurs bagnoles elles avanceraient sur des pneus en bois ! dit le Chef. Et puis : La colonie c'est ça, jamais un gramme de reconnaissance. Et même des nègres, merde ! C'est pas nous qui leur donnons du boulot à ces gorilles ? Ils seraient encore à chasser dans la forêt. Et regarde comment ça nous traite. Même les femmes ! Elles pourraient être plus reconnaissantes merde !


Ses deux acolytes acquiescent en riant, même Guillet qui était pourtant plus captivé par le sexe fort et surtout juvénile comme je l'appris quelques mois après.


- Vive la France ! Vive la colonie ! Ils trinquèrent.


C'est à ce moment qu'un Noir apparut sur le seuil de la porte, un pagne autour de la taille, son coupe-coupe à la ceinture. Timide, il n'osait pas entrer. On aurait dit que c'était la première fois qu’il voyait des Blancs.


- Tiens ! Y'a d'la visite, remarqua le Chef. Qu'est-ce que tu veux le bougnoule ? Entre ! Nous pas manger sauvage.


Sur ces paroles, le Noir pénétra dans le café. Il était suivi de sa femme qui portait un gros panier rempli de caoutchouc brut en équilibre sur sa tête et de leur fils à peine âgé de six ans. La femme se déchargea de son fardeau et le tendit hésitante au Papa Zende. En temps normal, la levée des récoltes de caoutchouc se fait à la tombée de la nuit par Papa Zende lui-même. Les familles se présentent chacune avec leur pesant de récolte devant le café où se situe l'unique balance du village apportée par les Blancs. Papa Zende est le seul indigène à savoir l'utiliser la balance. Les sauvages n'y comprennent rien. Ce soir, le panier était rempli de caoutchouc brut. Cette famille s'y était mise depuis un certain temps quand on sait que les troncs crachent difficilement un demi-gobelet de résine en deux mois. Ils avaient l'air d'animaux craintifs, le père en avant, la mère en retrait protégeant son rejeton apeuré.


- Laisse bougnoule ! Je vais le faire ! qu'il lance le Chef au Papa Zende en se dirigeant derrière le comptoir. Donne ! Il arrache le panier des mains de Papa Zende et vide son contenu dans la balance, griffonne rapidement des chiffres dans le livre de comptes, tire quelques pièces de la poche de son gilet qu'il balance sur le comptoir. Le compte est bon. Tire-toi ! qu'il dit pendant que ses amis blancs se tordent de rire.


Le nègre ne bronche pas.


- Qu'est-ce que t’attends bougnoule ? Tire-toi que le Chef te dit ! C'est ton compte ! Lui pas comprendre français ! Lui pas savoir compter. Y en a encore sauvage là-dedans !


Ils éclatent de rire. Penaud, le nègre ramasse les quelques pièces sur le comptoir.


- Attends ! J’ai oublié la peine pour le retard, qu'il sort le Chef en récupérant la moitié de la paye. Maintenant barre-toi vite avec ta pute et ton morveux. Ça pue le nègre !


D'un geste il fait voler le reste des pièces dans la case. Mais le Noir ne bouge pas. D'un geste furtif, il a posé sa main sur le manchon de son coupe-coupe. Aucun des trois Blancs n’a remarqué le mouvement, même Papa Zende n'a rien vu venir. Seule la femme pressent le geste. Elle arrête son mari en lui prenant le bras. Il comprend lui aussi qu'il n’a aucune chance face au Chef et qu'il risque sa vie à s'en prendre aux Blancs. Résigné, il baisse sa garde. Sa femme s'accroupit alors pour ramasser les quelques pièces éparpillées au sol. Elle l'entraîne avec elle. Le môme regarde ses parents faire.


- Vise un peu ces animaux Robert ! Accroupis comme des chiens ! qu'ils lancent de l'autre bout du café.


Le Chef s'approche du père, lui donne un coup de pied au derrière qui fait basculer le nègre vers l'avant. La femme se redresse en vitesse, saisit l'enfant avant d'aider son mari à se relever. Elle les sort du café sans même avoir récupéré tout son dû. Les Blancs rient dans la case. À l'extérieur, elle échange un dernier regard avec son mari avant de s'enfoncer tous les trois dans la forêt.


Ma mère me portait sur son dos. On marchait derrière mon père à travers la forêt et l'air lourd de la nuit. Personne n’a rien dit. C'est seulement quand on a traversé la rivière pour rejoindre le village que j'ai senti maman pleurer. Ça se sent quand elle pleure maman, dans sa façon de respirer. Le soir dans la cabane, allongé sur mon matelas de feuilles, j'écoutais les murmures de la forêt – ils n'ont pas échangé un mot – me promettant silencieusement que plus tard je saurai compter.


 
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   kullab   
17/7/2009
Bonjour rmu,
Désolé, mais la scène décrite ici est exactement la même que dans "Voyage au bout de la nuit", lorsque le narrateur débarque en Afrique.
Du coup, impossible tout simplement d'accrocher à ce texte.

EDIT: Non, non, ce n'est pas raté ! C'est seulement que j'ai été surpris en lisant la nouvelle.

   rmu   
17/7/2009
Oui je suis parti d’une scène décrite dans le livre de Céline. En réalité, cette scène m’avait beaucoup marquée et j’ai voulu la réécrire et en faire une entité indépendante à part en entière, en garder les éléments qui m’ont touché, rajouter des choses auxquelles je suis sensibles aussi comme par exemple faire raconter cette histoire par le personnage qu’on laisse un peu de coté, ce petit garçon témoin de l’humiliation de ses parents. Je pense avoir rajouté ma sensibilité à cette scène, en tout cas j’espère... Maintenant, c’est peut-être raté !

   calouet   
17/7/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Moi qui n'ait pas lu l'oeuvre en question, je peux te dire que ça fonctionne... Mai ça me gêne de ne pas savoir si c'est juste inspiré ou carrément pompé... Je te mets une évaluation de confiance, en rapport avec l'émotion qu'il y a là dedans. C'est plutôt bien écrit, notamment les dialogues, très bien rendus... Juste un souci quand même, de concordance de temps, des passages passé-présent incessants qui me semblent ne pas être justifiés.

   florilange   
17/7/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Pareil pour moi, j'ignore s'il y a "pompage" quelque part, ce qui m'ennuie 1 peu. Mais le texte me saisit, m'entraîne & me scandalise.

J'aime assez malgré, par-ci par-là, quelques faiblesses. 1 part de notre passé qu'il nous faut bien assumer, quoiqu'il ne soit guère glorieux.
Merci pour ce moment de lecture,
Florilange.

   Marite   
18/7/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Je n’ai pas lu « Voyage au bout de la nuit » et ne puis donc faire la comparaison. Comme vous avez expliqué votre démarche je lis ce texte comme étant vôtre, inspiré par un autre ouvrage.
Les dialogues reflètent bien la réalité de ce qui fut et, que l’on ne se leurre pas, qui existe encore même si ce ne sont plus les mêmes mots qui sont utilisés. Si on prend un peu de recul et qu’on ne s’en tient qu’à ces dialogues et attitudes des personnages de l’ histoire, on peut sainement se poser la question : quels sont les plus civilisés en tant qu’êtres humains ? Rmu, je l'ai trouvé bien réécris et je salue le courage que vous avez eu pour présenter ce texte dérangeant qui bouscule quelque peu les consciences…

   Anonyme   
18/7/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Salut rmu ! Non ce n'est pas raté ! Je rejoins le commentaire de Marite ; j'ai moi-même connu beaucoup de "Guillet", avec un langage peut-être plus policé que celui que tu nous présentes, mais avec une mentalité qui n'avait pas évolué depuis le "bon temps des colonies"... Merci pour ce petit rappel sur un sujet qui reste d'actualité.

   Anonyme   
19/7/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Ton texte fonctionne, inspiré ou non de Céline et Voyage au bout de la nuit ou pas...
C'est vrai que c'est perturbant hein, mais en le prenant comme un texte indépendant et en faisant celle qui sait pas, ça marche quand même...

Le style n'est pas à discuter, c'est court, c'est dur, c'est moche, ça nous rappelle des trucs dont toute l'humanité devrait encore se flageller (mais c'est pas le cas...)...

J'aime la prise de risque. Et proposer un texte qui est si résolument plein de racisme que c'en est effrayant est un risque en soi...
Ce qui explique surement qu'un texte aussi court soit si peu commenté.

Ton commentaire explicatif est intéressant, la fin de la nouvelle aussi.

Pour te dire, j'ai commencé à lire, j'ai senti mes vibrisses se hérisser de partout et j'ai lu... juste pour voir où tu voulais en venir... juste pour voir justement quel point de vue tu allais adopter et comment tu allais terminer...

Bon, ça faisait longtemps que j'avais pas eu envie d'en coller une sévère à un personnage de nouvelle, ton Guillet (qui me rappelle pas mal de connards que j'ai pu rencontrer dans ma vie... la vraie...) je me le ferai bien...

Voilà, choquant dans le réalisme et les termes utilisés, je trouve ce genre de textes très intéressants... dérangeants, mais nécessaires, parce que ce sont des choses qu'il ne faut pas oublier...

Merci rmu, perso je suis convaincue... et je te félicite pour la reprise à ton compte d'un Céline, ce qui n'est quand même pas une chose aisée (j'aurais pas osé) et avec laquelle tu t'en sors bien.

Maintenant pour être franche, un poil de chameau plus long ne m'aurait pas dérangé... juste pour la fin... le retour de la famille, l'humiliation et le constat de l'enfant...
Voilà.

Au plaisir.

   Lilas   
23/7/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Plus l'homme est bête plus il est raciste !

   liryc   
31/8/2009
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai aussi apprécié la qualité des dialogues qui font vraies.
Un problème pour la fidélité historique :
L'Hévéa, qui donne le caoutchouc à d'abord été exploité à Manaus en Amazonie grâce à la main d'oeuvre indigène, indienne. Les esclaves africains débarquaient à Baia, distante de milliers des kilomètres. Plus tard des plantations d'Hévéa ont été faites en Malaisie grâce à des graines subtilisés par les anglais. Je me demande donc si des noirs ont bien pu être exploité pour ce travail.
Ceci dit (un détail) j'ai apprécié l'ensemble de la nouvelle.
Liryc


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