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Aventure/Epopée
SaulBerenson : Passage à l'Est
 Publié le 12/03/21  -  6 commentaires  -  21404 caractères  -  32 lectures    Autres textes du même auteur

Yougoslavie. 1976.


Passage à l'Est


Me voici donc à l'aéroport où un job d'été finissant me donne l'opportunité de voyager gratuitement vers quelques villes méditerranéennes.

J'ai choisi Athènes. Mais voilà, les aléas d'une modeste compagnie de charters font que le vol est annulé ! Prochain départ trois jours après, ce qui ampute mes vacances d'autant. Reste une seule destination possible ce jour même : Zadar. Doutant fort d'un destin qui nous mène, je crois plutôt au hasard.

Je n'ai aucune idée d'où se trouve Zadar, alors je m'informe. La côte adriatique, pourquoi pas ? Je pourrai toujours rejoindre la Grèce en stop.

J'embarque.


Atterrissage sans problème dans cet aéroport de poche qui ne semble être là que pour accueillir les gentils membres d'un Club Med avec lequel j'ai voyagé, et qui d'ailleurs me mirent vite à l'écart dès que j’eus la naïveté de leur dire que, bien que tout aussi gentil, je n'étais pas des leurs.

Après toutes les peines du monde à récupérer mon sac à dos de voyageur solitaire sous les regards soupçonneux de douaniers débraillés d'un autre âge, je franchis enfin les larges portes du hangar-aérogare.

Dehors c'est la campagne, pas de taxis ni de bus, rien. Le car du Club s'éloigne dans une grande fumée noire écœurante. À part ça, rien d'autre que les voix des douaniers en sandales retournés à leurs clopes et leur ennui. J'ose leur demander la direction de la ville, on m'envoie vers la droite d'un geste vague.


Je marche.

Je marche mes premiers pas en Yougoslavie sur une route bosselée. Je me vois Tintin en Syldavie mais quelque chose ne colle pas. De temps en temps une Lada me dépasse. J'essaie le stop mais aucune ne s'arrête.

Au bout d'une bonne heure on klaxonne derrière moi, le véhicule ralentit, me fonce dessus, puis m'évite d'un crochet, réaccélère et s'en va ! Je pense être tombé sur un délinquant isolé. Je me trompe. Ce truc m'arrivera plusieurs fois là-bas, et parfois avec des familles entières de gosses rigolards à bord. Une fois, j'éviterai de peu une chute dans un ravin où je croupirais encore ! Au mieux, on me klaxonne et me dépasse avec des gestes obscènes.

Ça s'est passé comme ça, je le jure.


J'arrive à Zadar après une quinzaine de kilomètres à pied.

Les gens me regardent curieusement. Je suis en short avec mon sac à dos, assez propre sur moi, je ne porte pas les cheveux longs. Voitures comprises, j'ai l'impression d'être dans les années cinquante. Comme dans un reportage en noir et blanc d'après-guerre, quand on avait autre chose à faire que de repeindre les immeubles ou d'arranger les rues. Les gens marchent sans nonchalance, dans un décor sans couleurs et sans fantaisie. Les femmes sont en noir, les hommes en pantalons chemises Tergal bas de gamme.

Je rentre dans un café où l'on me jauge comme une curiosité. J'en suis une. Un type qui baragouine quelques mots d'anglais m'apprend que bière se dit « pivo ». Je comprends qu'il a passé quelques jours en Angleterre avec son école de Belgrade. Étant donné l'ambiance, je préfère renoncer à dormir dehors dans mon duvet et à faire du stop. Je lui montre mon guide d'Auberges de jeunesse et il m'accompagne à un arrêt de bus.


La route côtière est impressionnante de beauté.

Beaucoup d'à-pics sur une mer turquoise. Je comprends le Club Med d'y avoir installé un village et envie les Gentils Membres du cocktail bien frais qu'ils doivent déguster, servi par un personnel souriant. Ils se marreraient bien en me voyant dans ce bus crachoteux, papier traduit griffonné à la main d'une adresse incertaine, au bon vouloir de ceux qui voudront bien m'aider.

Geste amical mais expéditif du chauffeur qui m'indique l'endroit, je descends.


La route grimpe en lacet. Là-haut, une belle bâtisse m'attend comme un trophée mérité. Il commence à faire très chaud. J'entre dans l'air climatisé. Un réceptionniste me toise comme un étron en m'indiquant d’un doigt ferme la sortie ! J'essaie d'argumenter en lui sortant une carte de membre qui devrait me donner droit à une chambre de cet hôtel qui figure bien sur le guide, mais rien n'y fait. Pas un mot d'anglais, le mec ne parle qu'allemand. Je sors avant de me faire flinguer par ce nazi en furie.

Je réalise que l'endroit est un vrai hôtel et non pas une Auberge de jeunesse, malgré le sigle reconnaissable sur le panneau d’accueil du parking. Celui-ci est occupé par de fringantes Mercedes ou BMW, toutes immatriculées en Allemagne ou en Autriche. Pas étonnant que l'on m'y chasse avec mon sac à dos et mes baskets !

Me voilà reparti avec une autre adresse du bouquin qui ne me sera pas plus hostile de toute façon.

Gare d'autobus. On m'en indique un.


Après quelques minutes il est évident que l'on s'éloigne du littoral et que l'on m'a donc indiqué le chemin inverse de celui demandé.

Je descends, résigné, et traverse la route pour repartir dans l'autre sens. Heureusement que les tickets sont bon marché.

Après une bonne heure d'un paysage toujours superbe, je réalise que mon inquiétude ressentie à trouver un gîte me fait oublier la nausée que cette route en lacet ne manquerait pas de me produire en temps normal. Le bus arrive enfin sur une vaste place arborée. Un panneau indique l'adresse promise : Makarska.


L'endroit est animé et coloré d'un air de vacances qui me rassure. Quelques personnes sont en maillot de bain. On m'indique un endroit ouvert de tentes sur une colline descendant vers la mer. Le bureau à l'entrée présente le sigle Auberge de jeunesse parmi d'autres, analogues à l'endroit où je me suis fait jeter, mais ici l'accueil est amical.

Un même portrait de Tito est cloué au mur. On me demande d'où je viens.

Je m'installe seul dans une tente prémontée sous des arbres. L'endroit très calme est meilleur marché qu'un grand hôtel plus bas sur la plage. Le tout est un ensemble hétéroclite de magasins et de restaurants ouverts à toutes les bourses.


Je suis dans un immense camp de vacances. Je rencontre beaucoup d'étudiants parlant anglais, la plupart venant de Belgrade. Je me sens bien.

Les jeunes ont dans leur allure un je-ne-sais-quoi différent des Occidentaux qui les font ressembler à de grands adolescents trop sérieux.

Heureusement, un groupe de Skopje y est venu faire une nouba d'enfer. Mélange cosmopolite de locaux et de quelques étudiants éthiopiens, dont l'ambiance festive me fait renoncer à leur demander comment ils ont atterri là.

Un night-club en plein air avec musique en vogue et pivo glacée me font oublier que j'étais le matin même sur une autre planète. Ça déconne même à plein tube comme au collège ! Musique anglaise ou américaine comme dans nos campings et comme partout. La piste est dans une grotte avec un ruisseau qui descend sur un mur et nous envoie des gouttes d'eau par endroit, il fait encore très chaud. La musique trop forte me saoule, un signe à la compagnie et je remonte là-haut, dans la fraîcheur de la nuit.

La tente est confortable, assez haute avec de vrais lits jumeaux. Je m'endors dans la béatitude d'essences des pins alentour. Il me semble entendre des chouettes au loin. Plus bas c'est la mer dont le ressac me parvient au gré du vent mêlé d'effluves de musique. Des rires étouffés là tout près, puis des voix qui s'éloignent dans la nuit.


Le matin c'est tranche de fromage sur pain de campagne et café léger. Tout le monde pareil au camping. Je n'ose pas trop regarder du côté de l'hôtel où les gens circulent au travers de tables bien garnies.

Le paysage est grandiose, mer transparente entourée d'une nature escarpée de criques dans tous les sens. J'entends parler allemand partout, surtout du côté de l'hôtel où je retrouve les Mercedes Benz qui rutilent sous les pins. Ce même regard hostile des loufiats sur ma dégaine en short. Indifférence amusée des clients de l'établissement ; âges mûrs, teints pâles à l’œil bleu délavé, femmes blondes élégantes et racées. Démarrage au poil des bagnoles chromées snobant magnifiquement les pétaradantes Lada locales.


Je retrouve mes joyeux larrons de soirée tout au bout d'un ponton amarré de barques multicolores. Je perçois à peine arrivé une certaine tension entre eux que ma bonne humeur ne suffit pas à détendre. D'ailleurs ils parlent serbo-croate, exit l'anglais que l'ambiance dilettante de la veille avait invité naturellement à la fête. Ils s'engueulent maintenant ouvertement et je me demande même s’ils ne vont pas en venir aux mains, quand enfin l'un d'eux se lève et quitte l'endroit, suivi de quelques autres martelant les lattes en bois d'un pas décidé.

Je me contente de regarder ailleurs en prenant un bain de pied d'eau salée, quand le plus énervé restant vient s'asseoir près de moi en tirant sur sa clope.

Grand brun aux cheveux longs, son visage taillé à coups de serpe me rappelle la stupeur d'un auto- portrait de Delacroix, comme un restant de colère exprimé par un mégot trituré entre ses doigts. Il me confie dans un anglais guttural qu'il aime son pays et qu'il est prêt à mourir pour lui ! Entendre de tels propos dans le mien est tellement improbable que j'ai peine à partager son engouement. Pire, sa posture d'attente de ma réaction exclue toutes plaisanteries possibles. J'ai très envie de lui demander de développer un peu plus son sujet mais je crains d'avoir affaire à ces personnages excessivement convaincus dont j'évite soigneusement la compagnie.

C'est comme ça.

J'aime plutôt les gens qui doutent et n'en trouve pratiquement jamais pour douter avec moi. Les douteux doutent à partager leurs doutes et c'est bien dommage.

De plus, un crâneur à chapeau de ses amis dont j'avais déjà noté la suffisance ne m'encourage pas à faire d'efforts, d'autant plus que le belligérant maintenant enfui me paraissait beaucoup plus sympathique.

Je suis dans ce pays depuis la veille avec une nette impression de dureté dans les comportements observés en général. Je vais devoir choisir mes amis.

Deux très jeunes Autrichiennes sont présentes, dont l'une à maillot usé quasi transparent vient consoler le patriote qui au moins ne mourra pas vierge. L'autre a répondu au claquement de doigts du mariole enchapeauté et lui allume une cigarette. J'ai peur que son geste soit d'un premier degré qui ne pousse pas non plus à la rigolade.

Ces jeunes viennent d'endroits différents ce qui semble poser problème quand ils se rencontrent. Chacun semble être ici dans sa case et peu enclin à en bouger, à part l'éternel féminin, dont les fesses magnifiques s'éloignent en chaloupant au bras du Delacroix revenu à des préoccupations plus pacifiques. Je pense à ma fac où un tel dithyrambisme patriotique l’aurait plutôt condamné à la solitude.

Comment s'y retrouver ?!


Je vais justement me retrouver en meilleure compagnie d'un Américain fraîchement débarqué dans les lieux, juste avant le souper.

Nous nous sommes repérés de par la nonchalance occidentale que nous avons en commun et qui, où que nous soyons, fait de nous des pacifistes à la mode, déambulant sereinement dans l'air du temps. On ne risquait pas de se rater.


L'habit ne fait pas toujours le moine mais il y contribue quand même souvent dans le court terme. J'ai vu dans ma courte vie un hippie massacrer un skinhead, un autre m'engueuler d'aimer Paul Simon qu'il jugeait trop sentimental. Vous aurez, cher lecteur, sans aucun doute connu d'ex-trotskystes mués en cadres sup et vous me permettrez de ne pas en lever un sourcil.

Aucun uniforme n'est éternel. Nos légionnaires, et encore ! Tant qu'on ne meurt pas dans une défroque on peut toujours en changer. Nous jouons tous un rôle, reste à voir le degré de sincérité et le talent à le maintenir.


Bref.

Je partage la table de ce bel Américain aux yeux pâles et peau cendrée. Il s'appelle Roman et vient de Manhattan. Le genre de garçon qui se lève de table pour aller chercher le sel, et revient dix minutes après avec le sel, et une fille...


Étudiante à Belgrade, Zora a les yeux très bleus et de longs cheveux noirs et bouclés qui lui donnent un coté tzigane. Elle ne cache pas la contrariété de devoir partager sa compagnie, d'un regard glacé sur moi, comme d'un bon tour qu'on viendrait de lui jouer, mais Roman est tellement cool qu'il ne se laissera perturber d'aucune considération rationnelle. Choc de cultures dissipé par la langue russe qu'ils parlent en commun, et déride Zora d'une gaîté qui l'embellit. Elle agite la main et bientôt nous sommes quatre.

Mirjana est blonde aux cheveux très courts coiffés en arrière, à la garçonne.

Comme son amie, elle garde un visage dur quand il ne sourit pas.

Sortant de la mer, son bikini ne passe pas inaperçu quand, goutteuse sirène, elle s'éloigne pour se changer.

J'ai encore cette impression de voyager dans le temps, avec ces deux filles sorties d'une réclame de l'ORTF.

Mirjana revient, corps moulé dans un short taille haute comme Brigitte Bardot dans un film, manque plus que le hula hoop, elle doit avoir vingt ans et en paraît quinze de plus. Leur anglais est approximatif et insuffisant pour une conversation à quatre. Nous avançons donc mot à mot avec le secours du russe et celui des mains. J'ai rejoint Roman dans la séduction depuis qu'elles savent que je viens de Paris, comme si venir de Roubaix aurait fait de moi quelqu'un d'autre.


Il fait chaud et j'ai trop bu de ce rosé trop fort. Nous voici dans la grotte musicale. La bière coule et des garçons ivres regardent un peu trop Mirjana, nous sortons.

Conciliabule des deux filles.

Zora et Roman forment un couple, et moi un autre, avec la jolie blonde restée à mon bras et son parfum poivré qui me colle à la peau. Je lui susurre un anglais joyeusement imprécis d'un viril Hemingway version camping, qui semble lui convenir sans me convaincre vraiment. L'ivresse me dispense de mon éternel besoin de romance qui écarterait en temps normal l'idylle bâclée d'un soir. Le regard des autres me rappelle que ma cavalière est jolie. Je décide alors de ne pas bouder la chance qu'ils m'envient.


À peine arrivée dans la tente la voici qui quitte son short sans un mot et farfouille dans son sac à main, m'offrant généreusement ses fesses au clair de lune. Alors que mes mains chevrotantes tendent vers ce miracle, elle se retourne, index en l'air, imposant patience à mon élan viril. Exhibant un air grave, et une plaquette argentée où s’alignent de petits cônes emprisonnés dans leur bulle de plastique.

Je retiens ma respiration.

Elle en saisit un, puis s'assoit face à mes yeux ahuris pour l'appliquer consciencieusement dans sa blondeur intime.

On va dire ça comme ça.

Elle me fait offrande d'une jambe tendue sur ma poitrine. Geste voluptueux de départ vers les cieux... pas du tout !

Alors qu'une fois encore, honnête garçon, je ne veux m'emparer que de ce que l'on me donne, je réalise qu'elle ne tend cette jambe que pour me maintenir à distance ! D'un geste médical, elle glisse sa main tout en bas et me souffle une phrase, dont je capte le mot « melt », qui signifie fondre.

Elle refuse que je la touche en attendant que le bazar fonde !

On nage en plein romantisme.


Mon mal de tête me revient avec tous mes doutes et mes chagrins. Des visages aussi. Beautés qui se bousculent... et je ne connais même pas encore Adeline !

Pourquoi suis-je ici avec elle et pas ailleurs avec d’autres ?

Alors que l'on m'envie au-dehors le torrent de douceurs où l’on me présume vautré, je ne suis que cloué à une tente par une rationnelle Messaline !

Hemingway dans un bordel de la contrescarpe nous parle !

Aragon et Drieu La Rochelle, dans un boxon des années folles, d'accord, on imprime ! Gallimard en redemande !

Mais moi, ici, qui va publier ça... !?

Et Mirjana en rajoute en sondant d'un doigt expert l'avancée du processus comme pot-au-feu sur le gaz ! Ça tient d'avantage du spot publicitaire du vernis rose pâle de ses orteils, d'un produit pharmaceutique, ou de la douceur de l’Adriatique, que d'un moment mature de responsabilité partagé !

Mais comment expliquer mon malaise à cette fille, alors qu'elle ne m'agresse que de ses charmes ?

En vacances les filles se lâchent, alors, puisqu'on est là...


Le soleil tape déjà fort sur la tente et ma partenaire revoilée a mis les voiles.

Et tel est Roman, sac en bandoulière, qui remonte vers la route. Je pensais qu'il resterait quelques jours de plus avec Zora et nous, et tout ce qu'il y a autour, mais non ; « easy come easy go », telle est la loi du globe-trotter américain, et j'en croiserais bien d'autres. Il y a comme une violente indifférence chez eux, pourtant si chaleureusement amicaux et ouverts. Libres, ils ne s'arrêtent jamais car rien ne les retient. Petits-fils de Kerouac balayant la 66 coast to coast, ou de John Wayne dans le grand Ouest, ils sont insaisissables, et ce n'est pas Zora en larmes qui dira le contraire.


Ne sachant plus où elle en est, elle me parle de sa peine en serbo-croate. Je ne sais donc pas si Roman est parti sans lui dire au revoir, ou s’il n'a pas eu la patience d'attendre que ça fonde, ou bien que ce chagrin vienne d'ailleurs...

Ne ratant aucune détresse qui s'accroche à la mienne, je sens monter en moi une grosse boule de tristesse qui n'est jamais loin à laisser le poète pleurer sur lui-même. On ne pleure toujours que sur soi.

Je suis sur le point de lui montrer aussi de quoi je suis capable, quand soudain elle me fixe. Ses yeux rougis ont viré bleu marine. D'un brusque élan elle me serre les bras, et, après un coup d’œil alentour m'assène un « voulez-vous coucher avec moi ce soir !? », refrain lancinant d'un tube à la mode, auquel mon humour dévastateur et la panique qui m'assiège me font répondre trop vite la muflerie d'un « tchi tchi tchi aïe aïe aïe », qui n'est autre que la suite de la chanson à danser. Zora fumasse me fusille ! Sourde à mes arguments que c'est elle qui a commencé, elle redouble de larmes en tapant sur la table !

Évidemment, si j'étais américain, je lui saisirais les bras, puis fermement mais non sans tendresse, lui dirais dans les yeux qu'une aventure m'appelle et que je dois la quitter vite et sans me retourner. Alors, je partirais magnifique dans le soleil couchant, et elle crierait mon nom résonnant dans l'infini... Mais un Parisien complexé ne peut s'en tirer avec autant de brio. Alors je la console d'une épaule fraternelle, aussitôt trahi par l'érection incestueuse de ma mauvaise foi.

À moitié rassurée, elle se lève, en me parlant anglais d'une phrase qu'elle finit en russe, puis, ponctuée d'un geste de mauvaise humeur de n'être pas comprise, elle me désigne d'un doigt sa montre, puis la table, et s'éloigne enfin.


Je sens une irrésistible envie de me carapater et l'urgence à le faire. J'ai moi aussi le droit d'être un peu américain, et c'est bien le moment de laisser derrière moi ces deux harpies tyranniques et les futurs petits soldats se haïr, en prélude à ce qui se passera ici même quelques années plus tard.

Roman, ça tombe bien, m'a parlé d'une petite île grecque ; paradis hippie sans bagnoles, où l'on mange et dort pour deux sous, avec des babas cools et des fleurs partout. Fort de ces arguments je prends courageusement la fuite vers ma tente, la pinède, et la route qui domine tout là-haut.

J'aime les aiguilles de pins grésillantes et le vacarme de millions d'insectes qui entourent ma liberté retrouvée.

Chaque pas m'éloigne d'un tourment vers celui qui m'attend, mais il y a toujours un petit bonheur à grappiller quelque part.


Arrivé sur la route, un car agonisant peine dans la côte à me dépasser. Marcher détend et il faut guetter un endroit propice à l'auto-stop. Je suis têtu quand je n'ai pas le choix. J'avise un virage où les voitures doivent ralentir, et me poste derrière un petit rocher qui me protégera des Lada belliqueuses.

Une heure passe, puis une autre.

Imperturbablement, tout ce qui roule et brille est germanique quand tout ce qui fume et rouille est local.

Arrogant mépris des uns, gestes divers des autres, je n'invente rien, j'y étais.


Quand enfin, bercé par ce dualisme monotone, je vois au loin autre chose approcher.

Une différence marquée dans le paysage, un peu comme Roman, dans une dégaine toute mécanique cette fois. Un véhicule qui ne scintille ni ne s'altère approche et me fait lever le doigt un peu plus haut. La plaque française identifie une sympathique Citroën Ami 6 dont le clignotant clignote (si si) un arrêt imminent à ma hauteur !

Tout ceci en moins d'une minute...

Un jeune couple sitôt débarrasse le siège arrière, et je m'y engouffre vite avant qu’ils ne changent d’avis.

Je suis leur premier auto-stoppeur depuis l'Italie et ça ne m'étonne pas vraiment.

Ils vont justement en Grèce.

Il y a des jours comme ça.


___________________________________________________________________________________________

Note de l’auteur

Je trouve une mise au point nécessaire pour l’éthique d’Oniris qui aura peut-être la générosité d’héberger ce texte :

J’affirme que tous les faits relatés dans cette nouvelle sont authentiques. Ce pays s’appelle maintenant Croatie, je n’y suis jamais retourné, mais le ferai un jour si l’occasion se présentait, tant il est magnifique.

Je comprends que certains passages puissent paraître xénophobes, nul doute que, quarante ans plus tard, mes sentiments sur toutes ces personnes croisées là-bas seraient beaucoup plus indulgents.


 
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   ANIMAL   
13/2/2021
 a aimé ce texte 
Bien
Une nouvelle sympathique. Ce jeune homme aventureux veut des vacances cool, il atterrit dans un pays qui à l'époque ne l'était pas vraiment sous Tito.

Qu'il est étrange de se rendre dans un endroit dont on ignore tout, et cela pour ne pas rater quelques jours de vacances...

Au moins, notre héros fera des rencontres singulières et il ne lui arrivera pas de vrais ennuis. D'autres en ont eu dans des pays communistes.

J'ai lu avec une certaine curiosité pour savoir comment ce périple de hasard allait se terminer. Bien, heureusement, car le narrateur ne s'est pas laissé prendre au piège des discussions politiques, ni dans les filets de l'amour.

Au moins, cela fait des souvenirs. La preuve.

   placebo   
18/2/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J’ai bien aimé, il y a la nostalgie d’un été finissant, d’une époque où l’auto-stop et le voyage en Europe pouvaient relever de l’aventure, de l’amour de vacances avec de véritables sirènes.

Je pense que le texte pourrait vraiment s’alléger des passages "adresse au lecteur" type "L’habit ne fait pas le moine […] bref". Pas compris non plus le passage/l’intérêt de imprime/gallimard/publier.

ma liberté retrouvée . -> espace en trop
me fusille! -> espace manquante

Des passages m’ont rappelé le seul pays communiste que j’ai visité :)

Bonne continuation,
placebo

   Donaldo75   
23/2/2021
 a aimé ce texte 
Pas
Je n’ai pas été client de ce texte. Je trouve qu’il ne va pas bien loin alors que le thème permettait justement de dépasser le simple journal de bord. Et il ne raconte pas. Pour moi, raconter, c’est autre chose que relater des faits ou des situations, c’est quand le vieil homme du village réunit ses ouailles autour du feu et les emmène loin, les captive. Ici, l’accumulation de souvenirs, avec des digressions pas forcément utiles, manque cruellement de style, d’impact, de ce qui rendrait justement ces faits racontés et m'emporterait moi, lecteur, dans cette ancienne Yougoslavie qui semblait si mystérieuse à l'époque et l'est probablement encore. Dans le cas présent, ces faits auraient pu se passer n'importe où en fait, il n'y aurait pas eu de différence en termes d'impression de lecture. C'est dommage.

   hersen   
23/2/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
j'aime ce texte qui en fait relève presque de l'anthropologie :) tant il définit pile poil un pays, un endroit, à une époque donnée racontée par les yeux du plus naïf, donc découvreur, qui soit.
Je comprends qu'on puisse s'ennuyer un peu à la lecture, et pourtant, il y a un mot écrit en énorme au travers de la page : barouder.
C'est exactement ça, être toujours plus ou moins largué par ce qui arrive, tenter de prendre ce qu'on peut prendre ou apprendre pendant que c'est le moment.
J'aime par-dessus tout le côté "jamais au courant de rien" et finir par avoir du pot et tomber sur... des compatriotes pour se sortir de là !
le côté "nu" de la narration convient à mon sens très bien, car justement, on a tant lu d'écrits sur ceux qui ont fait le voyage de leur vie sans qu'une ligne ne soit honnête. ici, le texte transpire l'honnêteté du gars qui ne sait pas trop où il est, qui se prend dans la tronche les clichés véhiculés par le monde plus riche d'où il vient.

j'aime aussi ce texte car il ne nous raconte pas un des pays qu'il était glamour dans ces époques de nous raconter : il était là où personne n'allait. Par hasard il est vrai, mais il a su le suivre. Sinon, clairement, les côtes grecques envahies de babas cools ou Katmandou, ça le faisait mieux !

j'ai quand même le regret d'un gros manque : pas une seule MZ en vue ! Pourtant, on pouvait choisir la couleur, soit beige verdasse, soit vert beigeasse. mais sinon, le récit a tout à fait cette couleur, de celle de l'uniformité.

   Malitorne   
13/3/2021
 a aimé ce texte 
Bien
Ce n’est pas la première fois que j’entends dire que les croates ne sont pas très sympathiques. Il y a des peuples comme ça dont l’accueil n’est pas la vertu première. Ce sont par contre de redoutables sportifs, teigneux et combatifs, l’un expliquant peut-être l’autre…
Pour en revenir à votre texte je l’ai bien apprécié. Il est d’un style clair et fluide, moins haché que de coutume, et les souvenirs s’y rapportant sont finement évoqués. Le genre d’histoire qui nous ramène tous à quelque chose que nous avons vécu étant jeunes quand nous partions le sac sur le dos, avec nos rêves et nos idéaux. C’est dommage qu’il n’y ait pas vraiment de dialogues, ça aurait rendu le récit plus animé. Et surtout, évitez ce genre de remarque : « cher lecteur ». Personnellement, rien de tel pour me faire sortir de l’ambiance ! Je déteste que l’auteur me prenne à partie pour confirmer ses propos, je ne suis pas son complice mais juste un observateur passager.

   aldenor   
18/3/2021
 a aimé ce texte 
Bien
Je me suis intéressé à ce carnet de voyage. La région m’est familière. Zadar-Makarska, belle route dont vous communiquez bien les charmes. Split méritait quand même une halte...
Les choses ont un peu changé depuis votre passage. Mais le témoignage n’en est que plus valable.
Cependant votre récit se disperse dans des péripéties que je trouve un peu ternes. Pourquoi ne pas développer plutôt une fiction à partir de ce « carnet » ?


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