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Policier/Noir/Thriller
Solal : Les chaînes écarlates
 Publié le 30/04/13  -  4 commentaires  -  11861 caractères  -  147 lectures    Autres textes du même auteur

Trois frères, trois tempéraments, une seule issue.


Les chaînes écarlates


Les plaintes ne cessaient pas. Depuis deux heures, elles s’élevaient, à peine audibles, et retombaient lasses mais pas vaincues. Elles s’épanchaient à travers le plancher, s’envolaient dans la pièce et se volatilisaient dans la nuit.

Et puis, le silence, un sursis fragile.

Dans la lumière blafarde du local, trois hommes vaquaient à leurs occupations.

Dim, assis sur le canapé, cachait mal sa nervosité. Ses pieds battaient le sol, se crispant en mouvements impérieux.

Ray, à sa droite, tirait les cartes. Le visage tendu, il se concentrait sur son jeu.

Et Ber, adossé au mur, fumait un cigare. La tête haute, il expirait de larges volutes de fumée et les regardait grimper jusqu’au plafond.

Les gémissements résonnèrent à nouveau, doucement tout doucement. Ils sifflaient dans l’air, haletaient quelques secondes et s’écroulaient dans le vide.

Dim se rongea les ongles, le regard perdu, il souleva son visage famélique en direction de Ber.


– Putain, j’en ai marre, elles s’arrêtent jamais. Je peux pas rester comme ça ! Ber, sois cool, donne-m’en un peu. Je vais pas déconner, je te le jure.

– Écoute petit. J’aime pas que tu te défonces quand j’essaie de faire des affaires.

– S’te plaît, j’en peux plus. Je vais craquer.

– Mouais, c’est vrai que ces deux putains commencent à me les casser aussi. Tiens, si tu descends pour leur fermer la gueule, je te file un peu de came.


Quand Ber souriait, son épais visage se tranchait en deux. De cette balafre se dégageait une violence muette.

Elle annonçait toujours le début d’un jeu cruel.


– Pourquoi c’est à moi de descendre ? Ce plan était ton idée.

– Parce que t’es un drogué doublé d’une lavette, en plus moi, ça m’amuse plus. Alors si tu veux ta dose, t’as qu’à bosser un peu.

– M’oblige pas à le faire. Je suis écœuré de tout ça.


En un pas, Ber se posta devant son frère. Il se courba à la hauteur de son visage et abattit brutalement ses bras pour acculer le petit Dim au fond du canapé.


– Tu vas le faire parce que je te le dis. Tu peux même les tringler, lâche-toi, c’est gratis. Je cherche du fric, moi. Ok ! Toi, tu fais quoi, hein ? À part me coûter cher en drogue.

Je vous fais bouffer tous les deux. Qu’est-ce que vous seriez devenus sans moi ? Avec la guerre et tout le reste. Tu te souviens de l’assistance, du vieux Rémi, ce gros dégueulasse, de ce qu’il faisait avec toi ? Qui t’a vengé, hein ? Si tu vis, c’est grâce à moi, grâce à mes combines.

J’aurais pu vous laisser crever, mais je suis l’aîné ici. Je vous ai protégés. La famille, tu piges. Tu trouves ça écœurant ?

Bon, on va y aller ensemble, d’ac. Et tu vas me prouver que tu es un homme, un vrai.


Sous ses vêtements crasseux, tous les muscles de Ber se contractèrent sous l’effet de la frustration. Dans ces moments-là, on arrivait à ressentir leur puissance. Comme si une force invisible alourdissait l’atmosphère.

Il attrapa Dim par le col et le força à se lever. Alors qu’ils se dirigeaient vers le fond de la pièce, Ber se retourna pour s’adresser à Ray.


– J’emmène le petit à la cave. On va s’occuper de nos deux princesses. Toi, tu veilles au grain. Avertis-moi si nos clients débarquent.


Ray observa d’un œil furtif ses frangins franchir la trappe qui menait à la cave. Il continuait de battre ses cartes, lassé par le discours de son aîné.

Pauvre Dim, obligé de subir les caprices de Ber. Tu parles d’un mentor bienveillant. Un sadique ouais, qui les a conduits dans ce foutu pays où tout le monde est l’ennemi de tout le monde.

Combien de temps vont-ils encore vivre de combines sordides ? Changeant continuellement de squat, fuyant les autorités.

Toute sa vie, il serait lié par le sang, contre la violence, le rejet, les abus ; des chaînes écarlates le retenaient au désespoir, à la folie.

Les gémissements résonnèrent avec plus d’insistance, des bruits sourds les accompagnaient. Il en eut la nausée, se concentra sur son jeu, en vain.

Au bout d’une demi-heure, le silence emmura la pièce. Dim ouvrit la porte, son visage fin se contractait sous la pression simultanée du manque et de l’horreur. Son allure penaude indigna encore un peu plus son cadet. Ber lui emboîta le pas. Ragaillardi par un peu d’action, il fouilla dans ses poches, tendit un petit sachet à Dim et l’interpella sur un ton jovial.


– Tu vois quand tu veux. Faut juste savoir te motiver. Maintenant on est enfin tranquilles.


Le frêle gamin attrapa le paquet du bout des doigts, se saisit d’une boîte métallique traînant sur la table basse et courut s’enfermer dans la salle de bains. Dans sa précipitation, il entraîna quelques cartes à jouer dans son sillage.

Ray fronça les sourcils avant de relever la tête.


– Putain Ber, t’es vraiment obligé de le foutre dans cet état ? Regarde-le, c’est un véritable déchet humain.

– Je lui donne des couilles au petit. Si ça te plaît pas, t’avais qu’à y aller à sa place.


Ber s’exprimait toujours sur un ton ironique. Il ne manquait jamais de prouver sa supériorité.

Ray ramassa les cartes à terre et recommença sa partie. Il perçut un profond soupir, puis le silence, enfin.




On toqua à la porte d’entrée. Mâchonnant son cigare, Ber s’empressa d’accueillir ses invités. Deux soldats pénétrèrent dans le salon. Ray les toisa d’un œil rapide, il ne les reconnaissait pas. Ils avaient l’air encore plus vicieux que leurs collègues habituels.

Ber leur servit deux verres de gnôle mais l’atmosphère demeura tendue. Il s’entretint avec eux dans un anglais approximatif.

Ray glanait quelques mots de leur conversation. Son frère leur parlait de jeunes campagnardes, de très bonne marchandise, de dressage. Les deux interlocuteurs restaient muets. Cette attitude éveilla la méfiance du cadet. Il glissa sa main dans la poche de son pantalon, tâta son colt 9mm. Ces deux pervers étaient peut-être aussi violents que lubriques. Et avec l’impulsivité de son frangin, il valait mieux réagir vite.

Finalement, le trio trinqua et s’engouffra au sous-sol. On entendit des cris puis le groupe rejoignit la pièce accompagné par deux filles jeunes et marquées.

Âgées de quinze ou seize ans, elles grelottaient dans leurs linges déchirés en jetant des regards hagards à travers la pièce.

Un des soldats, sans doute le plus gradé, attrapa le menton d’une fille et la força à tourner la tête.

Après examen de l’adolescente, il se tourna vers Ber avec un sourire douteux. Il désigna une marque à la base de la pommette droite. Pour lui, ils avaient trop amoché la fille, ils devaient donc baisser son prix. Une discussion véhémente anima les deux hommes. Ber certifiait ne jamais frapper au visage, plaidait pour un traumatisme involontaire. Ray serra ses doigts autour de la crosse.

Finalement, les esprits se calmèrent, l’argent fut échangé et compté. L’agressivité et la corpulence de Ber intimidaient n’importe qui.

Sur ordre de son supérieur, le deuxième soldat conduisit les deux filles à l’extérieur. Ber et le gradé se jaugèrent encore un moment puis le militaire tourna les talons sans le saluer.

À cet instant, le silence pesait encore plus lourd aux oreilles de Ray. Bientôt, il faudra à nouveau tracer la route.

Ber l’extirpa de sa torpeur.


– File réveiller le petit et prends les clefs de la caisse. Il est temps de dépenser tout ce fric.




La guimbarde filait cahoteuse au travers de la nuit. Par moment, elle dansait entre les cratères et les épaves. La visibilité était nulle, Ray anticipait chaque obstacle mais braquait le volant tardivement.

Il pensait à tous les corps qui moisissaient dans la boue.

Bientôt son tour viendra, bientôt il finira lui aussi au fond d’un trou et nourrira les mêmes bestioles que ses frangins.

Un obus, une balle perdue, ou pas et il se fera baiser comme tous ces cons qui pourrissaient en public. Ils n’enterrent même plus les cadavres ici.

Ber le cogna à l’épaule avant de beugler :


– Eh ducon ! C’est là qu’on s’arrête.


La bagnole fit demi-tour et se gara devant un préfabriqué où luisaient quelques guirlandes colorées. Un bordel de fortune comme il en poussait des centaines dans tout le pays.

Ber appréciait ces bouges où il pouvait « se taper de vraies femmes ». Il ouvrait la marche en chantonnant. Dim le suivait d’un pas décidé. Ray les observait incrédule.

À l’intérieur, l’enthousiasme et l’euphorie lui sautèrent à la gorge. On parlait, on braillait, on s’agitait inutilement. La musique, les danseuses et l’alcool affûtaient les esprits. Une lumière rouge et tamisée voilait les visages.

Les trois frères inspirèrent une bonne bouffée de misère et se dirigèrent vers une table. Dim dut commander les boissons au bar. Sans attendre son retour, Ber bouscula les tables pour flirter avec une femme de couche.

Le benjamin regagna la table avec trois verres à la main. Quand il s’assit, Ray remarqua un éclat sinistre dans ses yeux ; ils brûlaient d’une lueur glaçante. Il devinait déjà la phrase de son petit frère.


– Je vais le buter. Ray, je te jure, je vais le buter.


Il connaissait bien cette phrase, le gosse la rabâchait sans arrêt. Elle lui transperçait les lèvres pour s’évanouir aussitôt. Dim avait un tempérament velléitaire, Ber l’avait bien dressé. Les brimades quotidiennes, la drogue l’avaient rendu docile. Comme ces chiens battus qui grognent sans jamais attaquer leur maître. Jusqu’au jour où…

D’ordinaire, Ray se complaisait dans le mutisme. Mais aujourd’hui, lui aussi se sentait prêt à mordre.


– Alors vas-y ! T’attends quoi ?

– Mais bordel Ray, on vend des êtres humains, « la marchandise molle » comme il dit. C’est pas une vie ça ! Écoute, on le bute et se casse d’ici, le plus loin possible de ce pays de merde.

– Petit frère, Ber ne nous laissera jamais tomber. Tu le sais, non ? On a le même sang et c’est tout ce qu’on a sur cette terre.

– Tu sais ce qu’il m’a obligé à faire à ces deux gosses, ces gamines. J’oublierai jamais la détresse dans leurs yeux. Je voulais pas, il m’a obligé et… je ne veux plus… Je vais le crever.


Ray capta la détermination qui soutenait les paroles de son frère.

Dim n’est pas lâche, il ne l’a jamais été. Il ose encore s’opposer à Ber, subir ses maltraitances. Le faible, c’est lui, éludant toute confrontation, courbant l’échine pour éviter les supplices.

Le courage de Dim est en train d’exploser, il lui faut improviser un plan.


– Écoute, j’ai le flingue. Il est dans ma poche. Je te le passe et quand Ber monte dans les chambres tu le descends sans risque. Il s’y attendra pas.


Il déposa le pétard sur la table. La présence du pistolet n’affola personne, les armes circulaient aussi librement que les prostituées. Il dévisageait le petit et arborait un sourire ironique. Il le provoquait, le poussait à tendre le bras.

Dim attrapa le colt et le glissa dans son manteau.

Ber débarqua sans rien remarquer, il dévoila plutôt un entrain morbide en balançant une claque dans le dos du petit.


– Alors fillette ? On boit un coup avant que je bourre ma petite pute.

– J’ai pas tellement envie.

– Tu préfères ta drogue, sale camé ? Bois, comme les hommes, les vrais.


Ber n’invitait jamais son frère, il le contraignait. Les verres tintèrent sur la table. Dim colla sa main sur sa bouche et reçut un deuxième coup qui faillit le faire vomir.

Son tortionnaire éructa bruyamment et empoigna les hanches de sa grosse. Ils montèrent l’escalier. Le gamin se consumait dans la colère et l’alcool.

Après dix longues minutes, il se redressa pour suivre les traces de sa proie.

Ray trempait ses lèvres en riant. Il avait gagné.

Ber mort, il ne traînera pas Dim et ses remords derrière lui. Cette loque n’arrivera jamais à fuir sa conscience, seuls les lâches en sont capables.

Quand la détonation percuta ses tympans, il s’empara des clefs de la voiture et claqua la porte du bordel en sifflotant.

Au milieu de l’agitation nouvelle, personne n’entendit crisser les pneus.


 
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   socque   
1/4/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Une histoire sordide à souhait, oui. C'est pas trop mon truc, je l'avoue, mais elle me paraît plutôt bien fichue. En revanche, les personnages sont trop archétypaux à mon goût : la brute, le dominé, le louvoyant qui s'en sort. Bon, et puis après ? (Je trouve la fin sympa, cela dit, d'un cynisme réjouissant.)

   macaron   
8/4/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Une bonne petite série noire. L'ambiance froide et électrique colle bien au sujet. Les trois frères, très crédibles avec leur personnalité différente, suggèrent la mésentente, le drame à venir. Classique mais efficace.
Les prénoms Ber et Mil peu attractifs; le titre de la nouvelle: un rien tordu et compliqué!

   brabant   
30/4/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour Solal,


"Les chaînes écarlates" : Voilà réellement un joli titre, totalement représentatif du texte ; une belle trouvaille, vraiment ! Dans mon top ten des titres :)

Maintenant, je ne vois pas très bien, ce sinistre trio (car il n'y en a pas un pour rattraper l'autre) '''vend''' de la "chair molle" pour pouvoir aller en virée (au péril de sa vie) se payer de la chair molle. ?... Pourtant, même si elle est brûlée, il y a de la cervelle dans cette histoire à trois têtes, puisque les protagonistes ont survécu (jusque là du moins) Lol.
Je ne vois pas très bien non plus un drogué abattre le fournisseur dont il dépend, à plus forte raison son frère, dans cette histoire où il y a beaucoup de dettes lourdes à porter.

Ceci dit vous parvenez assez efficacement à établir une atmosphère lourde et prenante, à agripper votre lecteur. Tel fut mon cas :)

Pan !

   Acratopege   
1/5/2013
 a aimé ce texte 
Bien
La violence n'est pas mon truc, mais j'ai été pris dans votre histoire, bien écrite, avec un bon rythme, des personnages assez crédibles. Les interactions entre les trois frères, heureusement, dévient un peu l'attention de la situation sordide dans laquelle vous nous plongez. Les Dalton en version gore, pourquoi pas?
Je n'aime pas pour finir, aimer les fins où un meurtre ou une vengeance me font ressentir un sentiment de soulagement ou presque de plaisir...Là vous faites fort dans le genre!


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