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Poésie en prose
Alcirion : Métaphysique de l’idiot
 Publié le 19/03/17  -  10 commentaires  -  3783 caractères  -  126 lectures    Autres textes du même auteur

Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?

Paul Verlaine


Métaphysique de l’idiot



Je regarde sans bienveillance cet étranger aux gestes lents.

Les paroles manquent à sa bouche, son corps infirme cherche un impossible repos.

Tout en lui m’exaspère.


***


On dit – mais c’est sans doute une légende – que cette année-là les ruisseaux de la ville ne connurent aucune décrue. Ils charrièrent, infatigables et consternants, tombereaux de lépreux, ineffables décombres et fragments pourrissants jusqu’au dépérissement du soleil.

L’âme, abominable de vertu, me donnait la nausée. De quand dater le début du déclin était impossible, mais cet hiver trop long faisait sens nécessairement : j’avais vu l’horizon rétrécir insidieusement, et les nuages bien-aimés se changer en enclumes, maladroites sommes d’acier égarées au milieu des cieux.

Mes yeux apprirent à loucher sur le désastre et la corruption. Le désespoir de mes maîtres m’attristait, il ne m’incitait guère à vivre à mon tour. Je ne trouvais de solution que dans l’isolement, la solitude devint une prison dorée.

Bientôt, les voyants croisés au hasard se mirent à lever les yeux au ciel, ils insultaient le destin et tournaient les talons. À la longue, je pris acte de leur impuissance, j’y prêtais beaucoup moins d’attention qu’aux souffrances des pigeons blessés. J’allais mon chemin comme un vieillard, un brodequin de bronze à chaque pied.

Les chiens, eux, m’illuminaient de leur joie sincère parmi les passants gris ivres d’ennui, ils venaient à moi naturellement et je jure que certains même traversaient la rue. Ils apportaient l’espoir ou le signe, j’appris à lire les lueurs dans leurs yeux, j’y voyais simultanément la démence et la douleur du monde.

Le temps coulait à contre-cœur, navrant d’indifférence et de bêtise : il murmurait l’angoisse à mon oreille. Je méditais sur les fractions des hommes qui se plaisent à le découper en salves évanescentes d’éternité ou de concision. Quelle ineptie rassurante.

Au fil de l’immobilité, l’éveil devint un état permanent. Mes yeux aveugles saisissaient l’aube sans être parvenus à se clore un instant malgré les danses bienveillantes des étoiles. Je perdis la forme de la durée.

Vint le temps où le Diable me vanta les charmes de la folie. Bientôt, sa mauvaise gale me rongeait le corps et me tentait l’esprit, je guettais chaque matin l’augure nouveau, parfois une vierge drapée de dorures, parfois un mendiant au visage couvert de plaies.

J’étais un bloc de la cathédrale, j’étais une racine de l’arbre, j’étais une pierre levée ensablée au cœur des immeubles de verre. La conscience grattait le mortier défaillant, tâtait la qualité de la roche : à n’en pas douter, quelque lumière devait bien se trouver derrière.

Aux meilleures lueurs de je ne sais plus quel avril, une pierre vola en éclats, une fragrance d’espérance prit corps de femme et je la suivis un instant, ravi, émergé des ténèbres. J’ajustai mon pas au sien, sa voix éthérée et son front calme m’apaisaient corps et cerveau et je bus ses mots comme une liqueur merveilleuse – celui qui est heureux n’a rien à déclamer.

Elle s’égara je crois au cœur de l’été, septembre me fit perdre sa trace. Son dernier conseil fut d’étrangler toute mémoire de mes propres mains.

Les fatigues des étrangers me vinrent en aide, leurs yeux perclus de souffrance démontraient l’universalité de l’incertitude et de la misère. L’aurore apprit à changer de forme, le crépuscule redonna quelque saveur au jour blessé : cet oiseau sur la branche ne m’était pas connu, son œil indiquait le chemin de la justice, son aile gracieuse invitait à relever le front.

J’avais vécu trente ans et quelque chose venait de finir.


 
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   Proseuse   
3/3/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,

Comme une vie sans faire attention, et qui l' air de rien nous boulotte , j' ai aimé lire au travers de tout ces regards le constat des jours, sans faire exprès et puis ce réveil un peu tard où pointe l' espérance ....enfin !
un texte où l' émotion passe bien et avec beaucoup de subtilié
merci pour le partage

   papipoete   
4/3/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
prose
30 ans viennent de s'écouler, alors que je regardais le temps irrésistiblement passer !
Un jour, tel un bloc de la cathédrale, je me suis détaché et plutôt que de finir pulvérisé, oublié, je commençai à écouter les plaintes, les lamentations et je ne fermai plus ni yeux, ni oreilles .
NB l'auteur se retourne sur son " hier ", efface ses erreurs et décide de vivre dans une nouvelle peau ; tout cela dans des phrases lumineuses, parfois abstraites, mais rassurantes !
papipoète

   AxelDambre   
19/3/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai du mal à commenter les poésies en prose... elles sont trop souvent arythmiques à mon goût ! :)
Mais j'aime bien la forme de ce texte en salves courtes et contrepoints... la lecture en est facile et les images bien vivantes. Le flou laissé à l'interprétation y crée un dialogue agréable avec le lecteur.
Pour le détail:
- Le début est un tout petit peu long à mon goût, un peu dans la répétition des noirceurs. De belles images ponctuent cette première partie cependant:
- nuages bien-aimés se changer en enclumes
- Au fil de l’immobilité, l’éveil devint un état permanent.

La vraie relance du texte est dans cette lumière (saxifrage? :) ).
J'aime beaucoup:
- celui qui est heureux n’a rien à déclamer
- Elle s’égara je crois au cœur de l’été

Bref, une très belle découverte.
Merci.
Axel

   hersen   
19/3/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'aime beaucoup le ton de ce poème, de ce cheminement.

Des mots comme "des passants gris ivres d'ennui" me ravit.

C'est une rétrospective douloureuse qui amène le lecteur à (un peu) comprendre le cruel constat que fait le narrateur.

Quelque chose s'est arrêté, mais il faudra maintenant vivre avec ce manque et "le crépuscule redonna quelques saveurs au jour blessé".

Je suis très touchée par ce texte.

Merci pour cette lecture.

   fugu   
20/3/2017
Alcirion, ce n'est pas souvent que je commente tes textes, je crois même ne l'avoir fait qu'une fois. Non pas que je n'aime pas ce que tu écris car il y a ici dans ce texte comme un souffle épique, une verve et même je dois dire une certaine aisance dans l'écriture. Il y a du Lautréamont, du Baudelaire, du Lovecraft,... Tu as probablement de grandes références gothiques. Mais ces références, chez moi et bien elles me correspondent par phases. Un peu comme il me prend parfois l'envie d'écouter sunn o ))) (je pense que tu dois connaitre ça)
mais pas tous les jours.
Il y a toujours cet aspect emphatique et théâtral qui peut à la fois me séduire et me déplaire dans les œuvres à tendance gothiques et du coup ton texte n'échappe pas à ce sentiment général.
Ceci dit, j'admire la force de ton imaginaire. Et c'est une constante chez toi d'après ce que j'ai pu lire jusqu'à présent. C'est tout un univers.
Pour en revenir au sens de ce texte, j'aime l'idée de rétrospective. L'idée d'une fin de cycle. Comme si quelque chose avait été tué en le narrateur. Quelque chose de douloureux, surement. Une grande solitude ainsi qu'un rejet des autres.
Une histoire avec une femme à une époque.
Par contre, la fin laisse entrevoir comme un début de "maturité" avec cet avant dernier passage avec les étrangers.
Le narrateur prend t-il conscience qu'il existe ailleurs une misère plus grande que la sienne ? Je m'interroge.
Bon voilà en gros ce que peux dire de ce texte. Je n'évalue pas.

   Ludi   
21/3/2017
Bonsoir Alcirion,

Vous m’avez fait plaisir en venant commenter mon poème classique (Ep1 de mes Inconvenants), alors que ce style, si j’ai bien compris, ne semble pas d’ordinaire « vous intéresser vraiment ». Je trouve normal de faire le même chemin, c’est comme ça que je vois le bon fonctionnement du site.

Autant vous le dire tout de suite, je ne suis pas le meilleur client pour votre prose.
Cela ressemble à une descente aux enfers. Le narrateur émerge de ses ténèbres par « une fragrance d’espérance au corps de femme ». Une femme va le sauver, quoi…

Pour vous lire il faut aimer les périphrases, les circonlocutions. Tout ça avec une préciosité un peu obscure qui moi me fait vite lâcher prise. Si c’est une poésie, je trouve qu’elle est le contraire de ce qu’elle devrait être à mon sens. La poésie, il en faut dessous, il en faut pas dessus. Si c’est de la prose, le narrateur ressemble beaucoup à un diseur de Phébus, comme on dit. Beaucoup, beaucoup de mousse. Que cache-t-elle vraiment ? J’aime lorsqu’on atteint l’os de la désespérance, qu’il y reste le moins de gras autour. Le texte m’apparaît daté 19e siècle. Des mots agglomérés à proximité comme « âme, vertu, nausées, cieux » me semblent hors-siècle, en tout cas du nôtre.

Je suis vraiment désolé, Alcirion, je ne sais pas si j’ai bien fait de passer :)
J’ai appris que vous sortiez un roman. SF j’espère ? Je vous souhaite le meilleur des succès.

Cordialement

Ludi
colleteur de Phébus

   Arielle   
22/3/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'ai beaucoup aimé ce récit d'années sombres que le recul permet d'habiller d'images poétiques tout en lui gardant sa sincérité. L'émotion demeure perceptible sans être entachée par un pathos que n'aurait peut être pas pu éviter une relation trop "à chaud"
L'équilibre me semble parfait entre le fond et la forme et je ne peux m'empêcher de trouver un parallèle entre cette Métaphysique et l' Alchimie du verbe de Rimbaud "A moi. L'histoire d'une de mes folies"

   Bidis   
22/3/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Je trouve beaucoup de profondeur dans ce texte - et de la poésie, bien sûr. Mais pour moi, ce n'est pas un "poème en prose".
Pour cela, j'aurais vu d'autres formes, par exemple (ce n'est qu'un exemple, tout le texte est concerné), pour "Les chiens, eux, m’illuminaient de leur joie sincère parmi les passants gris ivres d’ennui," j'aurais vu un "poème en prose" écrit ainsi : "M’illuminaient de leur joie sincère, les chiens. Eux (seuls) parmi les passants gris ivres d’ennui, etc..." Et, mieux, avec des retours à la ligne :
"M’illuminaient de leur joie sincère,
les chiens. Eux (seuls)
parmi les passants gris ivres d’ennui, etc..."
Le même texte, mais présenté, agencé, autrement.
J'espère que je n'ai pas exaspéré l'auteur avec ce commentaire. Parce que c'est un beau texte, et je l'ai aimé.

   Sodapop   
24/3/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je reste un éternel amoureux de la plume d'Alcirion. Un très bel écrit que je commente avec quelques peu de retard, car il faut trouver le calme absolu pour lire ce genre de poésie en prose, légèrement hermétique, avec de belles images de noirceurs. Toujours une belle rythmique, et le temps s'écoule merveilleusement bien tout au long de cette histoire que tu nous conte. J'ai un peu plus de mal avec la poésie en prose, par la longueur de construction, moi qui suis un adepte des vers courts, mais tu arrives malgré tout à me donner du plaisir ici. Une première partie un peu lascive, un peu longue pour rentrer dans le vif du sujet, mais quelle satisfaction d'avoir tout lu! J'aime tes mots, j'aime tes vers. Merci

   Queribus   
26/3/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Alcirion,

Habitué à la poésie classique, j'avoue que je suis un peu décontenancé devant ce genre de texte. Celui-ci m'est apparu un peu long avant le dénouement final, très bref lui. J'y ai trouvé cependant de fort belles images où l'on sent nettement l'influence de Baudelaire, de Lautréamont et des gothiques du XIX me siècle. Votre écrit témoigne, par ailleurs, d'un vrai travail de recherche sur la forme tout à votre honneur malgré certaines longueurs.

Le bilan m'apparaît donc plutôt positif, en ce qui me concerne bien-sûr, et j'attends vos prochains textes avec curiosité.

Bien à vous.


Oniris Copyright © 2007-2017