Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Récit poétique
PlumeD : Les trains
 Publié le 20/12/20  -  7 commentaires  -  7065 caractères  -  41 lectures    Autres textes du même auteur

Partir, rester… quoi qu'il en soit on ne peut échapper à soi-même.


Les trains



On voit des choses bien étranges quand on passe sa vie dans une gare dans l’attente d’un train qui ne viendra sans doute jamais. Ayant perdu à peu près tout espoir, le regard n’est plus brouillé par l’excitation du départ, on retient en des images bien nettes ce que d’autres pressés n’ont fait qu’entrevoir. On devient un spectateur, un témoin parfait, on est libre et on voit…

Ainsi, un trois décembre à minuit, un train sans signe particulier entra en gare. Le chauffeur en descendit et s’approcha de moi, son visage était farineux et fripé comme une figue sèche. Il ôta sa casquette et me la tendit en disant : « Pour nos morts. » Comme je n’avais pas l’air de comprendre il répéta : « Pour nos morts » d’une voix presque menaçante. Je restais immobile, interdit. Il répéta encore les mêmes mots, mais cette fois sur un ton à fendre l’âme, traînant sur le dernier « o » comme si le son en eût été prolongé par la pédale d’un piano… Il remonta dans sa machine, le train partit et ce fut tout.

Chaque nuit à 23 h 30, un train arrivait que l’on ne pouvait voir, une fumée dense et pestilentielle l’enveloppait, en interdisait toute approche. On ne pouvait qu’entendre ses gémissements, ses râles quand il stoppait dans la gare. Lorsque s’estompait le nuage il ne restait plus rien, un vide… aucun bruit pourtant n’avait indiqué son départ, aucun sifflement, aucun ébranlement de ferraille. Une nuit, je voulus savoir. Je me postai sur la voie au-devant de lui. Quelques minutes passèrent puis je sentis un souffle, et ce fut tout… ils venaient donc mourir dans notre gare tous ces trains de 23 h 30 ! Leur cadavre de fer se dissolvait mystérieusement, bu, mangé par la vapeur… C’était leur âme que j’avais sentie, leur âme qui s’en allait.

Lors d’un arrêt, un homme s’approcha accablé de fatigue, il s’assit à mes côtés et me dit : « Il y a si longtemps que dure notre voyage, que la ville d’où nous sommes partis probablement n’existe plus. » Comme je me montrais incrédule, il ajouta : « Des trains, monsieur, il en circule depuis la nuit des temps, chaque civilisation a eu ses trains, il en existe encore qui se mêlent, s’imbriquent, se confondent avec ceux d’aujourd’hui. » Puis après un silence : « Voyez-vous monsieur, pour tout dire, la ville où nous nous rendons n’est probablement pas encore construite, est-elle en projet ? Nous n’en sommes même pas sûrs, mais quelle importance après tout… » Il eut un geste vague et s’éloigna. De mon banc, je lui criais : « Bon voyage, bon voyage… » tandis que le train l’emportait.

Un autre jour, une autre nuit, un train s’arrêta et il en descendit une femme dont la silhouette me rappela ma mère. Elle fut suivie d’une seconde qui lui ressemblait un peu plus, puis d’une troisième qui en avait la bouche et le même sourire, la quatrième avait ses yeux et sa même douceur, la suivante s’en rapprochait encore hormis le nez qu’elle avait un peu court, et chaque nouvelle lui ressemblait un peu plus à l’exception d’un détail de plus en plus infime. La suivante, me disais-je, ce sera elle, ce ne pourra être qu’elle… mais la porte se referma, le train poussa sa plainte dans la nuit et ma mère partit sans en descendre vers une destination qui me resta inconnue.

Celui-ci était si haut de roue qu’il était nécessaire pour en descendre d’emprunter une échelle de corde. Le train ne s’arrêtant que deux à trois minutes, il était bien difficile d’en débarquer. À dire vrai, je n’ai jamais vu de voyageurs y parvenir. Les plus véloces restaient suspendus à mi-hauteur tandis que le train reprenait sa course… Grappes de malheureux retenus à leur corde comme des mouches à du papier collant et qui partaient ainsi aux quatre vents, on ne sait où.

Celui-là était un train de pierre, aux roues de meule, au poitrail de falaise… une avalanche sur les rails. Pas d’ouvertures, rien pour en descendre ou y monter, des masses lisses et nues, grossièrement taillées. Il siffla pourtant comme les autres, il émit quelques jets de vapeur. En l’observant de plus près, j’y vis pourtant quelques fissures et dans l’une d’elles une tête de lézard qui dépassait. En était-il l’unique passager ? Transportait-il un rêve bien caché dans le silence de ses blocs ?

Celui-là encore dont les wagons au freinage s’emboîtaient les uns les autres comme les cylindres d’une longue-vue, la machine elle-même disparaissait dans l’énormité du dernier wagon. Au départ, elle ressortait sa tête minuscule, poussait un cri d’oiseau et le train reprenait sa forme. Quel esprit avait conçu pareille mécanique défiant tout bon sens ? Pour quel but, pour quel usage ?… Peut-être n’existait-il que pour lui-même, comme les nuages, comme l’eau, comme le vent qui caresse ou qui gifle ? Et moi donc ! Étais-je plus utile assis là sur mon banc ?

Il y eut aussi, parmi tant d’autres, ce train étrange où à chaque roue une jeune fille nue était écartelée, sale au plus haut point, couverte de suie et de poussière, les cheveux dégouttant l’huile et le suint. Un mécanicien descendit et les examina une à une comme s’il s’agissait de pièces mécaniques dont il devait s’assurer du bon fonctionnement. Il tapota la joue de l’une, ôta à une autre une branche qui s’était accrochée à sa taille, brossa le ventre de celle-ci, offrit de l’eau à celle-là, assujettit plus solidement les membres d’une dernière. Puis il prit du recul, examina l’ensemble, fit un signe au chauffeur et le train repartit.

J’ai vu des trains qui avaient aux fenêtres des barreaux de prison ; des trains-couchettes où sur chaque lit reposait un cercueil ; des trains de toréadors en habit de lumière ; des trains d’échassiers dont les becs et les pattes s’enchevêtraient sur les banquettes ; des trains aux wagons-aquariums où nageaient des tortues endormies ; des trains de bébés nus ; des trains d’orphelinat ; des trains aux rideaux fleurdelisés derrière lesquels agonisait un roi ; des trains de cirque où des augustes crasseux saluaient le public des gares ; des trains-bulles dont les wagons éclataient de-ci de-là et puis se reformaient de rien… longs chapelets de ballons de baudruche, rêves d’enfants posés sur des rails partant vers des pays d’image. J’ai vu des trains de feu qui lacéraient la nuit ; des trains mous et transparents qui tremblotaient comme des méduses ; des trains d’os dont les wagons ressemblaient à des cages thoraciques…

Et mon train ! Quel aspect a-t-il ? Est-ce un train de joie ou de tristesse ? M’emmènera-t-il vers un pays d’enfance ou très loin en avant au-delà de la vie ? Peut-être est-il en moi, et il rouille sur mes rails, perdu dans ma mémoire ? Quoi qu’il en soit, je resterai ici, figé, au-delà de l’attente ; je resterai jusqu’à ce que passe le dernier train et que tout soit fini, jusqu’à ce que l’on enlève les rails, les traverses, que l’on démonte la gare, que l’on emporte mon banc… Je m’assiérai sur ma valise… Voyageur sans voyage, mon destin est de rester immobile.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette poésie sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   socque   
4/12/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Ce texte insolite m'a laissé en première lecture un sentiment de frustration, j'ai dû décortiquer le début pour le surmonter. C'est ce passage qui m'a déstabilisée :
Lors d’un arrêt, un homme s’approcha accablé de fatigue, il s’assit à mes côtés (...)
J'ai eu l'impression, comme auparavant le narrateur avait dit s'être placé sur la voie, que ce narrateur avait lui-même pris le train spectral et que le banc sur lequel le rejoignait le voyageur faisait partie du convoi !
C'est bien bête de ma part, j'en conviens, mais ça a nettement perturbé ma lecture, d'autant que, dans mon expérience des gares, pour s'asseoir désormais on dispose de chaises et non de bancs ; le banc se rapproche plutôt de la banquette... du train.

Quoi qu'il en soit, je salue la belle imagination mise en œuvre ici. J'ai particulièrement aimé le train d'où descendent des doppelgängers de plus en plus proches de la mère du narrateur, celui de l'âge de pierre avec son dinosaure suggéré, le train-gigogne. L'écriture sert le propos mais ne m'a pas tellement marquée. Trop de répétitions du mot "trains" à mon sens dans le paragraphe
J’ai vu des trains qui avaient aux fenêtres (...) des cages thoraciques…
car l'énumération permet l'ellipse.

Un bémol sur la fin que je trouve trop insistante. Le narrateur qui s'était élégamment effacé pour me laisser savourer ses visions se replace (selon moi) longuement et complaisamment au centre du récit. Je pense que deux ou trois phrases auraient suffi à donner la note de fin. À vous de voir, bien sûr.

   Edgard   
7/12/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bon attendeur, salut!
Je trouve votre texte magnifique d'imagination et de poésie. Il irait sans doute très bien, selon moi, dans la nouvelle catégorie "Récits poétiques".
Quelle imagination dans le défilé de ces trains, toujours une nouvelle trouvaille qui mitraille! Votre écriture est simple, la lecture est tellement facile, on redevient enfant, même si le thème est plus grave qu'il n'y paraît. On se laisse emporter (malgré les difficultés à monter dans vos trains...)
Une coquillette à mon sens "qui me restât inconnu".
Et le premier §, peut-être en dites-vous un peu trop: quand on passe sa vie dans une gare, dans l'attente d'un train qui ne viendra peut-être jamais..." le reste, pour moi, ce n'est pas la peine. Les choses étranges, elles arrivent, pas la peine de le dire avant....mais ce n'est que mon impression. Attendons les commentaires des vrais spécialistes.
Pareil à la fin "mon destin est de rester immobile" c'est peut-être un peu inutile parce que le dernier § est superbe et ça me suffit. Mais ce n'est que mon sentiment encore.
En tout cas ça pète et ça fait plaisir, (ça nous change du train-train quotidien!) Bravo pour ce beau travail.

   papipoete   
11/12/2020
 a aimé ce texte 
Bien
prose
un récit tout droit sorti d'un cauchemar, dont Pink Floyd imagina le scénario.
Toute sorte de voyageurs y circulent, sans jamais en descendre, et le train lui-même semble un zombie d'acier, dont le bruit et la fumée sert de décor;
NB je ne sais la différence, à lire ce texte, entre prose, nouvelle ou récit poétique ? mais le film qui en découle, est à la fois étrange et rassurant, et ses voyageurs presque attachants !
papipoète

   Eclaircie   
12/12/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

Un poème présenté en prose qui ne me semble pas relever de cette catégorie (même si les catégories sont souvent poreuses entre elles)
Ce texte me parait avant tout narratif, emprunt de poésie, certes mais d'abord narratif, sans que l'expression poétique prévale sur le récit.
Ceci dit, j'ai lu, j'ai relu et j'apprécie beaucoup celle métaphore de la vie.
L'expression est soignée, les répétitions de "train" participent à l'atmosphère à la fois mouvante (pour les autres) et figée (pour le narrateur).
L'introduction, dans le premier paragraphe, prépare le lecteur à la suite du récit.
Le choix des trains défilant, s'arrêtant et repartant est large et sert à chaque paragraphe suivant, à provoquer chez le lecteur un flot d'images personnelles, et au-delà à voir le monde dans cette gare..
Le paragraphe final, revient au narrateur avec qui l'on a fait le(s) voyage(s).
Un récit poétique que j'ai apprécié, beaucoup.

Merci du partage,
Éclaircie

   Pouet   
20/12/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Slt,

Laissons les trains filer sur les rails de l'imaginaire...

Un petit texte ma foi fort bien écrit, un peu dérangeant, avec des images fortes et réussies, que j'ai pour ma part pris plaisir à lire. L'avant-dernier paragraphe particulièrement.

Les associations inhérentes à ce thème, la mort, le destin, l'espoir, la vacuité... sont ici bien exploitées, portées par les métaphores.

On pourrait se croire à la gare de King's cross revue et corrigée par Lovecraft ou par Poe.

Bravo à vous.

   Myo   
20/12/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un récit poétique qui voit défilé tous ces destins de vie qui choquent et s'entrechoquent
Bravo pour cette imagination débridée qui nous entraîne sur un terrain mouvementé et déroutant.
Je comprends mieux pourquoi le narrateur préfère rester sur son quai... les trains qui se présentent ne donnent pas envie de les emprunter et pourtant le risque du voyage n'est peut-être qu'apparent.

Une écriture agréable à lire et qui laisse le lecteur en éveil.

Myo

   Lulu   
24/12/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour PlumeD,

J'ai trouvé dans ce texte une belle manière de voir avec parfois un côté surréaliste qui permet de rester en retrait tout en étant au coeur du temps qui file ou a filé via ces verbes essentiellement au passé. Cela donne d'autant plus de force au dernier paragraphe qui se tourne sur un avenir intéressant de par son côté déterminant. La valeur du futur y est particulièrement belle. L'immobilité interroge dans son rapport au présent et à sa portée future.

J'ai trouvé ce récit bien poétique, notamment à partir du second paragraphe avec ce "ton à fendre l'âme, traînant sur le dernier "o"..."

L'ensemble semble être comme l'écho d'un rêve ou de rêves juxtaposés, mais le récit a sa linéarité.

De prime abord, ce récit m'avait paru presque long d'apparence, mais il se lit très vite et avec intérêt.

Le narrateur est à la fois observateur et comme témoin du temps, ou de la vie, il semble, avec une belle envie de poursuivre ce qui fait le train de la vie.

Bonne continuation et au plaisir de vous relire.


Oniris Copyright © 2007-2020