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Poésie libre
Pluriels1 : Peuple Parlant
 Publié le 17/11/11  -  5 commentaires  -  9678 caractères  -  65 lectures    Autres textes du même auteur

À tous ces Antillais qui
d'un mot
d'un geste
ou
d'un rire
m'ont fait voir
ce pays
et qui sont Poètes
sans le savoir
dans leur Île-Poème
merci.


Peuple Parlant



Des tiges communes plantées montent dans le bond lisse de leurs sèves,
Vert cri hissé,
Des feuilles bruissantes épousent là l'alizé vainqueur,
Cercles froisseurs sur les herbes,
Des grandeurs à se renverser le cou avec l'anneau du doigt au poli de l'écorce-paille,
Mains du chant vers le ciel.



Bambous.



Bois dur en rideau plus loin des caïmites clôtures médianes,
Articulaires où l'espace s'aligne d'une ombre souveraine aux feuilles.


Fleuve enroulé du vent sous les chaleurs et, sur l'herbe écrasée,
Le poids parlant d'une invisible caresse.


Flèches chantées dans la beauté d'une démente hauteur atteinte,
Berceuses pour les yeux sur le fouet du flexible
Et le plus pâle de la couleur devenu jaune vers sa terre
Où la pousse perce d'un fendant cri le plus sec des poussières.


Sous les feuilles longueur précise de l'ombre mouvante
Et, sur les jaunes fourreaux s'écaillant, la douceur coupante des cuirs,
Un frottement craqué soudain claque ainsi que cassure nue
Et surprend de sa brutale plainte le presque silence des pierres.


Toute une folie à l'emballement tout à coup des tiges
À la frappe imprévisible et rapide d'un vent duelliste,
Un chant ainsi sifflant révolution sur le rythme des murmures
Et l'agité des herbes, poussant sa démentielle clameur
À la débandade du hasard d'un plus sonore éveil, hurle
Dans la stupeur des yeux le parfait de son nom croissant.



Bambous comme un peuple parlant.



La force même d'une sève identique en puissance cachée,
Sang riche dans le plus dur des midis habités,
Vient transpirer sur la noire sueur d'une luisante peau
Et les coupeurs, sur le réel nœud des muscles, frappent,
Au plein serré des entrelacs de la verticale canne,
Dans la violence retenue des machettes - si coupants couteaux -
Et l’heure creuse sur leurs fronts transpirants de plus profondes
Et plus visibles rides lisibles, ici horizontales.


Les amarreuses lient les tiges jetées, tranchées,
Dans le temps bref d'une rapide danse des poignets voltigeurs,
Et les dos sont lourds, prenant l'exacte forme des courbures,
Vers les poussières noyées où s'émiettent des débris secs,
Où les pieds se coupent, d'une entaille muette, à la paille.



Comme un peuple parlant.



Plénitude entière des gestes cent fois déjà dits
Néanmoins modifiés au ralenti des âges calcifiants,
La connaissance meut le pluriel des bras sur le singulier des sucres,
Les gaines-paille se déchirent d'un arrachement décharné
Sous un parler chantant et l'aussi rire des hommes,
Sur le cri du vent, féconde les lèvres - bavardages - des femmes,
Ouvrant une fraîcheur de syllabes sur le chaud des nuques pliées.


Délivrances virgulaires des mains comme l'essentiel d'un signe
Et l'ailleurs d'une complainte, fatale douceur à l'oreille, captive,
D'autrefois belles robes moulent des parfums de cuisses dures,
De blanches chemises se fracturent - trous éclatants - noires
D'un labeur harassant et le ciel est si vaste au-dessus
Que l'œil n'a pas le droit d'y chercher des oiseaux.



Bambous parlants comme un peuple.



Sur l'aire découpeuse s'articulent les vertes brassées entassées,
Les bœufs meuglent assoiffés d'ombres moins mobiles et de mouches,
Dans le saillant des dos acajou coulent les sueurs du plein soleil
Comme une là tant douleur et souffrance supportable,
Comme une mesurable sagesse limitant malgré tout l'amplitude des mains,
Et comme une couleur brillante sur le miel pétrifié des sucres nus
Déjà liqueur sortie du cercle net des coupures subites.
Soleil vert sur la savane,
Mamelles nettes sans le lait des brumes du matin au loin cheminantes
Et l'ovale tache d'un nuage court à l'ondulation de l'herbage
Sans hâte, sans détour, paume grise sur le vertige des verdures.



Cannes comme un peuple parlant.



Pays sans fleuve pourtant que tout un fleuve d'hommes et de femmes,
D'ailleurs, a nourri d'une parfaite moisson épuisante,
Pays sans oubli dans l'immédiat ici de son autre naissance
Avec, sur pailles jaunes, tout le vert des pousses,
Et sous ce vert le feu noir des pierres vernaculaires
À réciter avec eux l'ancien pays d'Afrique dans la même saison,
Avec plus au nord, sur les laves saunières, le sel venu de l'autre bord du monde,
Ainsi que poudre sur le brûlé des paumes, disant d'un longtemps plus fort cri
Cependant le davantage souffle d'un souvenir encore libérateur,
Et les gravures s'enfoncent d'un trait plus sombre sur le plat bombé tant fuligineux des roches,
Aussi ancienne histoire sensible écrite du nouveau vieux pays.


Lecture ensuite d'une odeur demoiselle, reliant le vert des cannes
À l'aube infinie des rouilles pourpres où cuisent les toits de tôle peinte.



Là, le parler d'un peuple comme bambous.



Dire l'envahissant aussitôt des visages tant espérants,
Tant maintenant pénétrants,
Tant simples chaînes des yeux au malgré tout apporté d'une indéniable attente
Et dire des foisons de prières sous la couleur claire des ongles,
Dire la racine et la feuille,
Dire la terre, sèche suie, comme roc à casser et l'humide motte assemblée défaite dans l'eau subite des démences,
Dire le sang donné dans l'espérance d'une autre vie-voyage,
Dire la liberté portée comme un fiel et comme un caillou,
Dire les cavernes funèbres enfouies dans l'aliénation des mots interdits,
Dire le pur chemin égaré sous des richesses de fruits fécondés,
Dire le rhum comme un baiser final parfois dans les soirs à mourir sous les disques fouetteurs des palmes,
Dire aussi et surtout, dans l'herbe toute obscure, le baiser en cachette à cette terre-là malgré tout nôtre,


Dire le commencement de l'éveil au matin des aurores sur les hauteurs des mornes verts,
Les aubes fromentales se glissant dans les criques à corail,
Les fulgurites trouant les laves-déchirure,
Ces aubes alors prenant à la mer étale le bleu de sa couleur
Et fleurissant les roches d'un diamantin éclat tonnant, sec et nu,
Les aubes ovales des dos aux fatigues marines sur les quilles des gommiers marqués à l'envers,
Les sables se creusant blancs d'un sommeil satisfait inerte,
Dire l'absence de l'alizé ici sur les mille pas bleus des lagons plats,
Dire l'écaille des lazulites à la frappe dure d'un imprégnant partout soleil,
Dire un pays nôtre.



Ô Mirifiques ! peuple parlant.



Ma voix ricoche sur les eaux d'un immense - partout - rire,
Mouille le si rigide blanc miroir à la face d'un monde non-fini
Où le récif s'achève - cercle noir - d’un dernier baiser lavant
Sur un infini départ de vagues dans l'arrivée des courants sombres,
Et se baigne dans le toucher lumineux des méandrines en sommeil.


Un Carême en bonbon donné plus doux, menthe forte dans le fragile de ma gorge.


Ma voix sonne à jamais fleur sur les songes obscurs des feuilles,
À peine insecte, à peine oiseau, à peine fruit : orchidée.


Une entière histoire inventée complète la raison des hommes
Lorsque les traces d'un passé exactement restituent des splendeurs
Et que le meilleur des destins règne sur le temps précis des paroles.


Dans les cases s'agite le poivre-parfum sur des nuits de vanille,
L'encens des marmites mousse où mitonnent les poissons-mangue,
Les sirops bâtards se mordorent unanimes d'un nocturne voyage lent,
L'anse des tasses supporte l'abîme noir des impatients cafés,
De biais les cocos versent d'infernales fraîcheurs - pulpe blanche -
Mais la douceur du chant sait le doux pouvoir d'endormir les enfants
Dans la maille apprivoisée des virgules aux hamacs, innocents rêveurs,
Et, marque du soleil, sous les fenêtres les panicules se fragilisent
Spontanément d'un éclatant sourire à la danse éclatée des moelles.



Ô Bambous parlants !



Qu'une saison s'écrive sur l'engainé de vos tiges où naît le poids des sucres !
Que vienne à la bouche le plus mince des cannelas d'un ovale plaisir !
Nulle aurorale ne saura dire votre nom véritable à la face du jour,
Nulle chanson n'aura la voix équitable de la sincérité de vos cris,
Nulle ville n'aura votre souveraine gesticulation-conciliabule
Et les ravines sont là pour répandre la voix aiguë de vos paroles,
Les pollens sont fondants désirs pour colorer les vents
Et, sur les transparences des ronds marigots, sera lumière pour ma bouche,
Lorsque le soir viendra, sur l'eau, le cercle assoiffé de la lune.


Et, dans le silence de la nuit magnétique, s'entendront les herbes,
Dans le sommeil des hommes nus étendus, muets d'un rêve infini,
Dans le souffle-sourire des femmes musicales où le songe s'affole,
Dans l'encore sursaut rieur des enfants dans l'image continuée du jeu
Dans le candi des jus fidèles à l'entière vie de vos pousses parfaites.


Et, dans le silence de la nuit de l'île, je vous entends,
Bambous comme un peuple parlant.


 
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   Anonyme   
10/11/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'avoue que ce peuple parlant m'a donné du fil à retordre par sa longueur et dans la description détaillée du bambou et des gens du pays. Rien n'est laissé à l'imagination. Tout est dit. Pour décrire de cette façon ce peuple des Antilles, il faut presque en être amoureux. Un beau travail d'écriture poétique et lorsque je suis arrivé à la chute, j'ai eu envie de relire pour entendre moi aussi la musique des bambous.
``Et, dans le silence de la nuit de l'île, je vous entends,
Bambous comme un peuple parlant.``

``Dans le souffle-sourire des femmes musicales où le songe s'affole `` ( très beau)
En résumé un très bel hommage à ce peuple dont j'ai apprécié la couleur locale. Cependant les incipit des différentes parties enlèvent un peu à la beauté du texte.

   Charivari   
14/11/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour.
Franchement, on me dirait que ce texte a été écrit par Aimé Cesaire, je le croirais. C'est un vrai compliment, ce texte est splendide.

J'ai beaucoup apprécié la forme, avec ce jeu de sonorités et ce rythme complexe, ces compositions de mots qui donnent un ton faussement naïf, très poétique, à l'ensemble (les "poissons-mangues" par exemple). Au niveau du fond, cette longue métaphore filée sur les bambous, peuple parlant, est une très belle idée, il y a une force evocatrice extraordinaire, et on retrouve le même souffle que chez Aimé Césaire.

Mais ce rapprochement avec le poète antillais est aussi un reproche : les effets sont les mêmes que le "maître", et finalement, malgré l'apparente originalité, le texte manque peut-être un peu d'un touche personnelle.

Au niveau des reproches, je pense aussi que vous abusez des ellipses syntaxiques (caïmites clôtures médianes, par exemple) : l'effet est intéressant, mais quand il y en a trop c'est un peu indigeste.

Et puis, surtout, c'est long, trop long. Enfin, plus que long, je trouve que l'idée n'évolue pas asez par rapport à la durée du texte. On est toujours plus ou moins dans la même idée du début jusqu'à la fin.

Mon appréciation sera néanmoins très bonne, parce que c'est vraiment très très bien écrit, au fur et à mesure de la lecture, on sent les parfums, on entend les chants, on palpe le soleil... Il y a des images magnifiques et aucune vraie fausse note.

   Lunar-K   
14/11/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Un hommage magistral au peuple antillais, à son pays et, aussi, surtout, à sa littérature ! Tout particulièrement, il me semble, à Césaire, bien sûr, mais aussi à ses successeurs et contemporains qui ont su, tout comme lui, nous faire parvenir ce souffle si particulier, ce langage et ce rythme détonants, à eux seuls porteurs d'une révolte puissante et continue, d'un cri de rage par la destruction du langage qui opprime et d'amour par la fusion interne de l'énonciateur et de son objet, la terre (au sens très large) qui est la sienne.

Or, je retrouve dans ce texte tous ces éléments. C'est vous dire combien j'ai apprécié... Je pense que c'est d'ailleurs fort explicite par cette récurrence des "bambous parlants", ostensiblement mis en parallèle avec le titre de votre poème : "Peuple parlant". Une manière, il me semble, de lier, sinon de confondre, l'homme qui parle tout autant que son pays à travers lui, de rendre compte de l'interaction continue qui se joue parmi eux.

La syntaxe et le rythme déstructuré (sans qu'il n'y ait cacophonie pour autant) participent, je crois, à ce même mouvement vers l'immédiateté, qui est à la fois immédiateté de la pensée dans le langage et immédiateté de l'homme dans son milieu.

Bref, contrairement peut-être aux apparences, il ressort véritablement de votre texte une profonde harmonie. Je dis "contrairement aux apparences" car cette harmonie n'est en rien apaisée. Ou si peu... Je parlais de mouvement et d'interaction, c'est exactement cela. Du moins, c'est ainsi que je perçois votre texte. Non pas une identité dans l'immobile, mais dans l'action, dans ce parler du peuple et/ou du bambou qui est effectuation et non simple affirmation de leur égalité...

D'où, je pense, ce ressassement de la même idée tout au long des différents tableaux que vous nous présentez. Et d'où, par conséquent, la longueur de ce poème... J'avoue que cette longueur m'a un peu rebuté quand même car on finit par avoir l'impression de ne pas trop avancer. Cependant, je ne pense pas que ce soit purement gratuit, le ressassement dont je parlais étant lui-même signifiant et participant à ce mouvement de la pensée décrite ici, à cette réalisation du "peuple-bambou parlant".

Au final, un poème d'une puissance et d'une pénétration inouïes. Certes, la longueur finit un peu par lasser, mais il y a néanmoins une représentativité très forte dans ce texte ainsi qu'une pensée parfaitement mise en scène grâce et à travers elle. Un pouvoir évocateur assez sidérant. Je ne trouve pas grand-chose à redire, j'aime vraiment beaucoup !

   brabant   
18/11/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Pluriels1,


J'ai pensé, bien sûr, aux poètes de la négritude, et le premier nom qui m'est venu à l'esprit est celui de Senghor (évidemment Césaire, par ailleurs plus souple que le précité, plus communicatif, peut-être plus accessible) est plus indiqué. J'avoue en effet avoir du mal avec leur poésie que je trouve trop académique (deux agrégés ? qui le font sentir, trop impeccables, ça tue quelque peu l'émotion) Et pour ce qui est de l'exotisme je préfère Leconte de Lisle plus chaleureux à mon avis.

Il semble qu'ici vous ayez voulu user de ce langage, de ces tournures propres à recréer un univers de tropiques, un univers de natifs aussi d'où jaillit une force puisée à même la sève, le soleil, les éléments. Vous me donnez l'impression d'être là où naît... l'Innocence, là où l'homme communie avec... la Nature.

AMHA vous abusez de l'inversion adj-N : "un fendant cri... les jaunes fourreaux... sa démentielle clameur... un plus sonore éveil... etc" afin de créer/recréer cet univers premier. "luisantes peaux... si luisants couteaux..."
(il n'y a pas que ce procédé-là, hein, dont vous abusez...)
Cependant c'est cette accumulation qui donne au texte sa beauté même et fait sa force comme un rempart. Par cela, et par la longueur même du texte, vous érigez une véritable cathédrale dont les piliers et les flèches seraient de bambous ligaturés qui lancent un défi au ciel des commencements.

Le résultat final est à coup sûr remarquable et laisse interloqué face à une vibration de l'espace.

Mais, il ne faut pas disséquer, sinon la magie en prend un coup. Le poème vaut par son ensemble ; c'est un édifice.

Je suis donc, malgré mon envie de réticence, époustouflé.

J'avais envie de ne pas noter, mais je note quand même, ce serait trop cruel : TB.

   vicon   
21/11/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Cette lecture m'a retourné ! Franchement impressionnant !
J'ai été, comme les autres, un peu étonné par cet écrit "à la manière de", mais n'étant pas spécialiste des poètes de la negritude, je ne peux pas trop voir où vous prenez vos libertés, et je le regrette... Je pense que s'il y a une critique a vous faire, elle est bien là.
Par contre, je connais bien René Char et je retrouve dans votre texte un motif que j'aime chez lui (je l'ai vu souvent aussi chez Césaire) : celui de la terre natale, terre de jaillissement, espace-temps en pulsation de la vie vers la vie.
Les autres commentateurs ont très bien définit tout ce que je pense de ce texte. Je vous laisse donc avec ce petit retour.

A bientot,
V.


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