Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Forums 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche



Parcourir ce sujet :   1 Utilisateur(s) anonymes





La poétesse Anne Carson reçoit le prix Nobel de littérature - Poème
Expert Onirien
Inscrit:
27/09/2014 00:27
Groupe :
Évaluateurs
Auteurs
Membres Oniris
Groupe de Lecture
Post(s): 4009
Hors Ligne
La poétesse canadienne Anne Carson reçoit la prestigieuse récompense « pour son œuvre audacieuse et inventive qui, dans un dialogue ludique avec la tradition classique, a créé de nouvelles formes pour la littérature contemporaine ». (Extrait de L'ARCHE Éditeur)

Je pose ça là, un poème traduit de l’anglais par Claire Malroux



ESSAI SUR CE QUI OCCUPE LE PLUS MES PENSÉES (extrait de Men in the Off Hours)

L’erreur.
Et ses émotions.
Être au bord de l’erreur est une situation de peur.
Être en pleine erreur un état de folie et de défaite.
Prendre conscience qu’on a commis une erreur suscite honte et remords.
Est-ce vraiment le cas ?

Voyons un peu.
Quantité de gens dont Aristote jugent l’erreur
un phénomène mental intéressant et appréciable.
Analysant la métaphore dans la Rhétorique
Aristote dit qu’il y a 3 types de mots.
Les étranges, les ordinaires et les métaphoriques.

« Les mots étranges nous intriguent simplement ;
les mots ordinaires traduisent ce que nous connaissons déjà ;
c’est par la métaphore que nous pouvons appréhender quelque chose de neuf
et d’inédit »
(Rhétorique, 1410b,10-13).
En quoi consiste l’inédit de la métaphore ?
Aristote dit qu’elle permet à l’esprit de se saisir
dans l’acte de commettre une erreur.
Il décrit l’esprit comme avançant sur une surface plane
de langage ordinaire
lorsque soudain
cette surface se rompt ou se complique.
Émerge alors l’imprévu.

Au début il paraît étrange, contradictoire ou faux.
Puis il prend sens.
Et à cet instant, selon Aristote,
l’esprit se retourne vers lui-même et constate :
« C’est bien vrai, et pourtant je m’étais trompé ! »
Des erreurs vraies de la métaphore on peut tirer une leçon.

Non seulement que les choses sont autres qu’elles paraissent
et que nous nous trompons sur elles,
mais que cette façon de se tromper est appréciable.
Ne lâchez pas ce fil, dit Aristote,
il y a là beaucoup à voir et à sentir.
Les métaphores exercent l’esprit

à goûter l’erreur
et à apprendre
par la juxtaposition de ce qui est le cas et de ce qui ne l’est pas.
Un proverbe chinois dit :
Le pinceau ne peut écrire deux lettres d’un même coup.
Et pourtant

c’est exactement ce que fait une bonne erreur.
En voici un exemple.
Il s’agit d’un fragment de poème grec ancien
qui contient une erreur d’arithmétique.
Le poète semble ne pas savoir
que 2+2 = 4.

Fragment 20 d’Alkman :
(?) a créé trois saisons, l’été
l’hiver et l’automne le troisième
et quatrième le printemps quand
il y a des fleurs mais pas assez
de quoi manger.


Alkman a vécu à Sparte au VIIe siècle avant J-C.
Sparte était une cité pauvre
et il est peu probable
qu’il ait mené une existence d’homme riche ou bien nourri.
Ce fait constitue l’arrière-plan de ses observations
qui s’achèvent sur la faim.

La faim semble toujours
une erreur.
Alkman nous fait vivre cette erreur
avec lui
par l’usage efficace d’une erreur quantitative.
Pour un pauvre poète spartiate qui n’avait plus rien

dans son garde-manger à la fin de l’hiver –
voici que vient le printemps
telle une pensée après coup de l’économie naturelle,
quatrième d’une série de trois,
qui déséquilibre son arithmétique

et lui fait enjamber le vers.
Le poème d’Alkman se brise à mi-chemin d’une brève d’iambe
sans expliquer
l’origine du printemps
ni pourquoi les nombres ne nous aident pas
à mieux dominer le réel.

Il y a trois choses que j’aime dans ce poème.
La première, c’est qu’il est court,
léger
et d’une sobriété plus que parfaite.
La deuxième, qu’il semble suggérer des couleurs comme le vert pâle
sans jamais les nommer.

La troisième est qu’il réussit à introduire
quelques grandes questions métaphysiques
(comme Qui a créé le monde)
sans analyse patente.
On remarque que le verbe « a créé » au premier vers
n’a pas de sujet : (?)

Il est très inhabituel en grec
qu’un verbe n’ait pas de sujet,
en fait c’est une erreur grammaticale.

Les purs philologues vous diront
que cette erreur est un simple accident de transmission,
que le poème tel que nous le possédons

est à coup sûr un fragment
provenant d’un texte plus long
et qu’Alkman a presque certainement
nommé l’agent de création
dans les vers qui précèdent.
C’est possible.

Mais, comme vous le savez, le principal but de la philologie
est de réduire tout plaisir du texte
à un accident de l’histoire.
Et cela me gêne qu’on prétende savoir exactement
ce qu’un poète veut dire.
Alors laissons le point d’interrogation à sa place

au début du poème
et admirons le courage d’Alkman
pour affronter ce qu’il met entre parenthèses.
La quatrième chose que j’aime
dans le poème d’Alkman
c’est l’impression qu’il donne

de laisser échapper la vérité malgré lui.
Plus d’un poète aspire
à ce ton de lucidité irréfléchie
mais peu l’obtiennent avec des moyens aussi simples.
Naturellement sa simplicité est feinte.
Alkman n’est pas simple du tout,

c’est un maître forgeur –
ou ce qu’Aristote appellerait un « imitateur »
de la réalité.
L’imitation (mimesis en grec)
est un terme collectif désignant chez Aristote les erreurs vraies de la poésie.
Ce que j’aime dans ce terme

c’est la facilité avec laquelle il accepte que
ce que nous poursuivons en écrivant des poèmes soit l’erreur,
la création volontaire d’une erreur,
la cassure délibérée et la complexité de fautes
d’où puisse naître
l’imprévu.

Ainsi un poète comme Alkman
élude la peur, l’anxiété, la honte, le remords
et toutes les autres émotions stupides liées à l’acte de commettre des fautes
pour s’attaquer
au fond du problème.
Le fond du problème pour les humains est l’imperfection.

Alkman enfreint les règles de l’arithmétique,
met en péril la grammaire
et gâche la prosodie de ses vers
pour nous mettre devant ce fait.
À la fin du poème le fait demeure
et Alkman a sans doute aussi faim.

Pourtant quelque chose a changé dans nos attentes.
Car en se trompant,
Alkman a parachevé quelque chose.
Il a même
fait plus que cela.
Et d’un seul coup de pinceau.

Contribution du : Aujourd'hui 11:33:10
_________________
« Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit »
Transférer la contribution vers d'autres applications Transférer



 Haut   Précédent   Suivant





Oniris Copyright © 2007-2025