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USS-AMÉRION II : Continuation
Sebastien : USS-AMÉRION II : Continuation  -  De justesse
 Publié le 13/07/10  -  2 commentaires  -  15595 caractères  -  13 lectures    Autres publications du même auteur

Le capitaine se leva, tenta de décoller sa chaise du sol pour la repousser sous la table mais abandonna. On ne vient pas à bout d’une patine travaillée à la bière depuis des années en quelques instants. L’aubergiste discutait par roulement avec une demi-douzaine de personnes accoudées au comptoir, roulement qui avait la fâcheuse tendance de décaler les réponses du taulier lorsqu’il passait trop vite d’une conversation à l’autre. Il regarda d’un œil lourd de suspicion le groupe qui se dirigeait vers la sortie de la salle, puis reprit l’essuyage d’un verre à l’aide d’un torchon douteux.


- J’vous l’dis comme je l’pense : ils sont pas nets ceux-là, conclut-il en posant le verre à peine plus propre sur le comptoir.


Arrivés devant l’échoppe de l’employeur potentiel, les explorateurs restèrent un instant perplexes. À l’entrée, une plaque indiquait en galactique standard “Émile Fouchtrebois, huissier de justesse”. Le terme n’augurait rien de bon. Danet leva le nez. La bâtisse était constituée d’une partie commerciale au rez-de-chaussée et vraisemblablement d’habitations aux étages supérieurs.


Guignoletti poussa la porte vitrée qui s’ouvrit dans un dingling de mauvais polar, et la fine équipe pénétra dans une salle d’attente pourvue de profonds fauteuils à oreilles. Les hautes fenêtres laissaient passer autant de lumière qu’elles le pouvaient, mais la propreté toute relative des carreaux colorait la lumière d’un jaune poussiéreux. Quelques tapis élimés et autres plantes à l’agonie tentaient vainement de rendre l’ensemble accueillant.


- Eh ben… murmura Dugommier en se demandant si s’asseoir n’était pas trop risqué. Ça donne envie.


Kroustibat tenta sa chance avec l’un des fauteuils. Un épais nuage de poussière s’éleva dans l’air immobile de la pièce lorsqu’il prit place, et dissimula presque l’armurier aux yeux de ses compagnons.


- Koff kouff koff ! protesta-t-il.

- Moi, je reste debout, fit prudemment Danet. Si c’est pour calancher étouffé par un fauteuil, hein, merci bien…


Les trois mécaniciens se dispersèrent vers trois sièges.


- En s’asseyant vraiment tout doucement, ça doit pas poser trop de problèmes, quand même, firent-ils à l’unisson.


Ils prirent place, chacun au-dessus de sa cible, en position, échangèrent un regard, et décomptèrent ensemble à mesure que chaque fessier approchait de son coussin avachi :


- 3… 2… 1… Contact.


Ils posèrent puis enfoncèrent leurs séants dans les fauteuils : un grincement polyphonique accueillit l’évènement, chaque jeu de ressorts ayant sa tonalité propre.


- Oah, celui de Wou il fait l’octave, s’enthousiasma Plaureur, également à l’octave.


Une porte s’ouvrit au fond de la salle, interrompant le récital, et un grand homme apparut dans l’encadrement. Il dut se baisser pour passer la porte.


- Ah, vous êtes là, très bien. Je me présente, Émile Fouchtrebois, huissier…

- … de justesse, oui, compléta Dugommier.

- Voilà. Comment le savez-vous ? fit-il en replaçant ses lunettes au sommet de son nez.

- C’est marqué sur la porte, en fait, fit prudemment Guignoletti.


Émile Fouchtrebois était grand, comme il a déjà été précisé. Il était vraiment grand, et parvenait tout de même à trouver des costumes trop grands pour lui, ce qui lui conférait l’apparence d’une baguette esseulée dans un sac à pain. Il portait des petites lunettes rondes dont les interminables branches se perdaient dans une épaisse crinière poivre et sel.


- Ah en effet, très bien, très bien. Vous… Ah mais c’est vous que j’ai rencontré tout à l’heure ? s’exclama Fouchtrebois en rajustant ses lunettes. Coulommiers, c’est ça ?

- Dugommier, monsieur.

- Oui oui, très bien.


Les uns et les autres échangèrent quelques regards circonspects tandis que l’huissier examinait Dugommier sous toutes ses coutures, redressant ses lunettes toutes les trois secondes et émettant de temps en temps un murmure d’approbation.


- Oui, bon, très bien. Asseyez-vous, on sera mieux ici que dans mon bureau.


Ceux qui n’étaient pas encore assis choisirent un fauteuil à contrecœur, et, selon la technique utilisée, provoquèrent un brouillard de poussière ou un concert de Pierre Boulez en contre-ut. Piquevent reprit la parole lorsque le calme revint.


- Très bien. Donc dites-moi, Grossommier…

- Dugommier, corrigea le sous-lieutenant.

- Oui, si vous voulez. Vous avez amené vos petits camarades, c’est très bien, mais leur avez-vous parlé des premiers recouvrements à effectuer ?

- Pas vraiment, monsieur, fit Dugommier. D’ailleurs vous ne m’en avez pas parlé non plus, donc…

- Ah en effet.


Kroustibat regarda Danet, Guignoletti regarda Plaureur, les trois mécaniciens se regardèrent entre eux, et Goudd’Aug bâilla.


- Oui, donc, reprit l’huissier. Voici une liste pour les recouvrements. D’ordinaire je les fais moi-même, mais cette année j’ai besoin de renforts. Vous avez 10% sur les sommes perçues, en comptant les variations saisonnières et le taux variable à inflation compensatoire. Dont acte.


Fouchtrebois se leva, puis sentit que le message n’était pas bien passé.


- Alors “dont acte”, ça veut dire qu’il faut y aller. Sabotier, vous me rendrez des comptes lorsque vous aurez recouvré ladite somme.

- Oui monsieur, fit Dugommier en se levant. Et c’est “Dugommier”, monsieur.

- C’est ce que j’ai dit, oui.


Fouchtrebois quitta la pièce, et l’ex-équipage de l’USS-Amérion sortit. Les soleils se croisaient dans le ciel, les passants passaient, les monstres lootaient, et les poules se faisaient taper dessus sans raison. Une rue de village tout à fait ordinaire, en somme, au bout de laquelle on pouvait apercevoir un marché aux bourgnoufs à valvules biseautées.


- Hé ben, il est perché, l’huissier. Pas vrai Sabotier ? rigola Kroustibat, toujours prompt à la boutade.

- Ça va, ça va, fit l’intéressé.

- Donc, dit Guignoletti en prenant la liste des mains de Dugommier. Il y a trois noms, sur sa liste.

- Pfff… P’tite liste, hein, souffla Danet.

- Dugommier, avec Plaureur. Vous irez voir un certain Rognerâble, il doit cent trente-sept péhaux. Danet, vous allez avec Kroustibat, ça a l’air de vous réussir.

- Hé mais je suis pas militaire, moi, protesta l’intendant.

- Moi non plus. Le type à voir s’appelle Coquelicot, fit Guignoletti en retournant la feuille. Ils ont encore du papier sur cette planète ???

- Coquelicot. Bon. Il doit combien ? demanda Kroustibat.

- Trois cents péhaux. Wou, Bwa et Bss, avec moi, ajouta le capitaine en se tournant vers les trois mécaniciens qui jouaient avec Goudd’Aug. On va voir l’aubergiste.


Quelques heures plus tard, Dugommier pénétrait dans la grande salle de l’auberge. Il avait visiblement participé à une explication musclée, et avait reçu quelques arguments percutants. Au fond de la pièce, Guignoletti et les trois mécaniciens devisaient autour d’un petit verre rempli de liquide brunâtre. La bouteille trônait au milieu de la table, à côté d’une pile de verres retournés. Il faut savoir que la boisson principale du coin dans lequel nos aventuriers ont échoué s’appelle la croupinette, et est distillée à partir de poutres de construction dont la fermentation est catalysée par du liquide de freinage recyclé. La croupinette est traditionnellement servie par les hommes qui portent l’habit rituel et folklorique, à savoir tablier de plomb, gros gants et lunettes de protection.


Certains des rares clients qui picolaient au comptoir jetèrent un regard aviné au nouveau venu, s’aperçurent qu’il n’était pas si nouveau que ça, et reprirent leurs activités vinicoles. Une grosse femme rougeaude avait pris la place de l’aubergiste, soufflant et ahanant à chaque enjambée comme si l’accident cardio-vasculaire la guettait, sournoisement tapi derrière une pile de sous-bocks.


Guignoletti poussa une chaise vers le sous-lieutenant. Celui-ci prit place, considéra un instant les mines fatiguées de ses compagnons, puis se servit un verre de croupinette. Au bout de quelques minutes, le capitaine prit la parole.


- Où est Plaureur ?

- C’est compliqué, fit Dugommier en essuyant les larmes provoquées par la croupinette. Le type, là, Rognerâble. Il voulait pas payer, pour commencer. Alors, avec Plaureur, on a commencé à le secouer un peu, pour voir. Vous saviez que Plaureur a été contretoumaître dans les geôles de Klamydya, la planète-champignon ? Bref. Donc le type s’est vexé, un de ses acolytes m’a mis un coup d’annuaire dans le nez, et…


Un fracas de bois interrompit le récit de la bataille nasale. Plaureur se tenait debout devant ce qui restait de la porte, hagard, les vêtements en lambeaux. Le sous-lieutenant retourna un verre supplémentaire et le remplit à ras bord de croupinette. Un peu de liquide goutta sur la table et rongea le bois, émettant par la même occasion une fumée marronnasse. Plaureur tituba jusqu’à la table, s’assit bruyamment et avala d’un trait le contenu de son verre. Dugommier reprit la parole après que Plaureur eût fini de s’étouffer.


- Et donc, voyant qu’on n’aurait pas le dessus, j’ai opté pour la fuite. Enfin, le retrait stratégique, plutôt, en attendant de revenir à pleins pour leur montrer qui c’est le patron, fanfaronna-t-il. Bon le problème c’est qu’ils ont chopé Moz pendant que je me faisais la malle. Après, ben… je sais pas trop.


Les regards convergèrent pour se fixer sur Plaureur, qui tentait de se servir un deuxième verre de croupinette.


- Euh… tu devrais faire gaffe avec ça, conseillèrent les mécaniciens.


Plaureur remplit son verre sans prêter attention aux recommandations de prudence, mais non sans en verser la moitié à côté. La table tenait désormais plus de la feuille de salade prise d’assaut par les gastéropodes que du meuble à proprement parler. Plaureur vida son verre, toussa, s’étouffa, et parut finalement se détendre un peu.


- Ahors honc… Herde, h’est-he hi h’arrive ?

- Je me demande si ça serait pas la croupinette, ça, hasarda Dugommier. Tu sens ta langue ?

- Hon.

- Hon quoi ? Hon oui ou hon non ?

- Hon hon.

- Non ?

- Oui.

- Bordel.

- Je crois que c’est non, sous-lieutenant, fit Guignoletti en s’étirant sur sa chaise.


La capitaine profita de l’incapacité temporaire de Plaureur à couiner pour raconter comment lui et les trois mécaniciens avaient brillamment négocié avec l’aubergiste. Ce dernier s’était endetté auprès de différents marchands lors du dernier achat de combustible, et, ledit combustible ayant mystérieusement disparu dans l’arrière-salle, le retour sur investissement n’avait pas été probant. L’aubergiste avait donc expliqué en chouinant, sans toutefois se hisser au niveau de Plaureur après une bonne baffe, que ses tonneaux s’étaient spontanément vidés.


- Trois tonneaux, un de Villageoise, un de Gros-Bourdon et un de vin rétro-annuel ! Évanouis, comme ça, pfouit ! postillonna-t-il tandis que Guignoletti se mettait à couvert pour éviter les balles perdues. Comment il veut que j’m’en sorte, hein ?

- Euh ben... bredouilla le capitaine qui relevait timidement le nez au-dessus du comptoir.


Les mécaniciens, eux, n’avaient pas de soucis à rester hors de portée des projectiles gluants du tenancier étant donnée leur taille. Et, pour être franc, ils essayaient de se faire encore plus petits qu’ils ne l’étaient déjà.


- Mais moi, moi, si je l’chope, çui qui sait me dire où qu’sont ceux qui m’sont pris sur les tonneaux, reprit le taulier avec plus de véhémence que de cohérence, ben moi, je lui fais voir qui qu’ça sera qui rigolera bien pour partir avec la monture, hein !


Guignoletti jeta un œil en coin aux mécaniciens.


- J’ai décroché depuis un moment, souffla-t-il devant le comptoir, toujours à l’abri. On va pas y passer la journée. Faites le tour et gaulez la caisse pendant que je l’occupe. C’est pas très académique, mais bon...

- T’façons on n’est pas académiciens, murmurèrent les trois demi-portions. Entendu, not’ capitaine.


Guignoletti se redressa et continua à hocher la tête avec conviction à chaque postillon plus gros que la moyenne. Un pour sept, en moyenne, comme les vagues.


Wou décida de contourner le comptoir par la face nord, tandis que Bwa et Bss, encordés, attaqueraient l’édifice par le côté sud. Le point de jonction se situerait derrière l’obstacle, à l’abri du tiroir à sous-bocks ouvert contre lequel la brioche de l’aubergiste avait développé un cal de la taille d’un des tonneaux manquants. Là, Bwa ferait la très courte échelle à Wou qui choperait ce qu’il pourrait et le balancerait à Bss. Ainsi fut dit, ainsi fut fait, et avant que l’aubergiste n’ait le temps de refaire le plein pour une deuxième salve soutenue, Guignoletti et ses acolytes avaient mis les voiles.


- Et c’est tout ? fit Dugommier. Mais alors où il est passé l’aubergiste ?

- Il est parti racheter de la Villageoise.

- À crédit, ajoutèrent les mécaniciens.

- Hé bé…


Plaureur, dont la langue avait décidé de revenir de vacances, poussa du coude la bouteille de croupinette et reprit la parole.


- Alors donc, comme j’ai essayé de vous le dire, après le repli stratégique de Dugommier, j’ai décidé de me replier stratégiquement aussi. Bon le problème c’est que les gros bras de Rognerâble me sont tombés dessus sans coup de semonce, et ils m’ont attaché. À une chaise.

- Ah les cuistres, gronda Guignoletti.

- Oui non mais c’pas grave, j’ai réussi à me barrer après le premier passage à tabac.

- Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ? s’inquiéta Dugommier. Ils t’ont battu, hein, c’est ça ?

- Ben… pas vraiment. En fait je crois qu’ils sont un peu demeurés dans le coin. Ils m’ont passé à tabac, mais avec du vrai tabac. Ils m’ont fumé dessus, si vous préférez.


Guignoletti, en tant que capitaine, avait la priorité pour les regards perplexes. Il ne se gêna pas.


- Mais par contre je…


Un deuxième fracas interrompit le navigateur. Le second battant de la porte de l’auberge gisait à côté du premier, plus ou moins dans le même état. Danet tenait Kroustibat qui tenait un fusil déniché on ne sait où. La taulière s’agita et tambourina sur son comptoir.


- Crénom de créfieu d’fi d’garce, ils peuvent pas faire attention aux portes ? Y’a don point d’portes là d’où ils viennent foutrecul ?


Dugommier et Guignoletti se levèrent comme un seul homme. Les trois mécaniciens embarquèrent discrètement la bouteille de croupinette et suivirent l’état-major qui se dirigeait vers Danet.


- Bon quoi encore ? grogna Guignoletti.

- Euh on a eu un petit problème, mon capitaine, répondit l’intendant à bout de souffle. En fait on a réussi à prendre plus que prévu, mais les mecs sont pas contents. Coquelicot, c’est pas un tendre en fait.

- Plus que prévu ??? bondit le capitaine.

- Non mais moi j’ai… tenta Plaureur.

- Vous êtes cinglés ? Pourquoi vous avez fait ça ?

- Je vous dis que…

- Ben on a trouvé plus alors on a pris plus, quoi, normal ! fit Danet, peu sûr de lui.

- Écoutez-moi bon sang…

- Vous êtes cinglés, c’est bien ça, s’emporta Guignoletti en levant les bras au plafond.

- Mais ÉCOUTEZ-MOI nom d’une pipe !!! brailla Plaureur. J’ai retrouvé l’Amérion ! Il est dans un hangar, apparemment les mecs qui nous l’ont piqué l’ont acheminé ici. Au fait : ce petit village c’est la capitale de la région. Y a rien d’autre à des milliers de kilomètres à la ronde.


Ce qui suivit cette déclaration ferait passer une minute de silence pour un solo de trompette dans une cathédrale. Enfin, jusqu’à ce qu’une douzaine d’autochtones fasse irruption dans l’auberge. Armés jusqu’aux sourcils et dotés de regards à manger des chatons au petit-déjeuner, ils venaient visiblement pour récupérer le trop-perçu. Voire même le perçu tout court.


 
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   Anonyme   
25/2/2015
 a aimé ce texte 
Bien
Nos joyeux lurons volent la caisse de l'aubergiste en prenant plus d'argent que prévu. En même temps on apprend que ce tout petit village est en fait la capitale de la planète, sans rien d'autre à des milliers de kilomètres à la ronde, et que l'Amerion a été retrouvé dans un hangar. Mais bientôt surgissent une douzaine d'autochtones à la mine patibulaire afin de récupérer l'argent...

   Donaldo75   
16/12/2021
 a aimé ce texte 
Bien
De l'action, encore de l'action et toujours de l'action ! L'histoire continue à prendre forme dans le sens du récit et non d'un concours de pétomanes dyslexiques. Je joue volontairement du sens de la formule - dans l'esprit, pas dans la lettre, je n'ai pas le talent de l'auteur en la matière - pour rester dans le ton de ce chapitre et même de l'intégralité de la nouvelle. Donc, disais-je, l'histoire avance et j'ai l'impression que les premiers chapitres n'étaient qu'une forme de préparation du lecteur à la manière d'exprimer le récit dans des mots, des formulations, des références, bref une sorte d'acclimatation de l'eskimo au climat saharien.


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