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Le silence des bigorneaux
leon : Le silence des bigorneaux  -  Chapitre 2
 Publié le 29/06/12  -  5 commentaires  -  13477 caractères  -  112 lectures    Autres publications du même auteur

La lampe du réverbère qui se trouvait dans la ruelle, face à la maison de ses parents, n'avait pas été changée, comme tant de choses défectueuses, qui n'étaient jamais réparées à Mélile, comme si le village agonisait, sous le poids des ans et la morosité de son climat. S'aidant de la lumière de son briquet pour s'éclairer, il trifouilla avec sa clé la serrure du portail, qui, usée, avait du jeu. Celui-ci, passablement rouillé, s'ouvrit en grinçant. Il marcha jusqu'à la porte d'entrée, faisant crisser le gravier de la cour envahie d'herbes folles, où il était venu garer sa voiture en milieu d'après-midi, et il l'ouvrit à son tour.


Ça sentait le renfermé, le moisi, dans la maison, et peut-être même le mort. Oublieux du trésor qu'il avait trouvé tout à l'heure sur la grève, il se débarrassa de son sac à dos et de son pardessus, puis monta l'escalier, qui craquait et couinait de toutes ses marches, pour rejoindre sa chambre à coucher d'enfant. Il n'avait jamais ressenti le besoin d'investir celle de ses vieux, qui était restée en l'état depuis le décès de son père, quelques mois seulement après celui de sa mère. Le bonhomme avait suivi sa compagne à la tombe, comme un chien suit son maître, tombant lui-même malade peu après son départ. Il se déshabilla, se coucha, et s'endormit comme une masse. Il fut réveillé par le cri des mouettes, tôt le matin, après avoir fait un rêve angoissant, où il cherchait désespérément à échapper à une énorme écrevisse qui le menaçait de ses pinces meurtrières. À moins que ça ne soit un homard ?!


Il avait faim et soif, et vaguement mal à la tête. Aussi, il enfila un peignoir, et descendit fouiller dans son sac, pour y trouver le tube d'aspirine qui ne le quittait jamais. Là, il tomba sur la mystérieuse bouteille, qu'il posa sur la table de la cuisine, pendant qu'il mettait un cachet à dissoudre dans un verre d'eau. Il avala le verre d'un trait ; l'eau était glacée. Il prépara du café, et mit à griller des tranches du pain qu'il avait acheté la veille à Fleury, avant de partir, ainsi que quelques victuailles. Il les tartina de ce beurre demi-sel, que les « terreux » des régions lointaines n'imaginent souvent même pas pouvoir avaler.


Il déjeuna de bon appétit, tranquillement installé devant la toile cirée décorée de grandes fleurs mauves, sous l'œil rond de la Comtoise arrêtée. Il termina son café en allumant sa première cigarette de la journée, une Craven A à bout de liège, celles-là même qu'il fumait depuis l'âge de ses vingt ans, malgré les sempiternelles menaces et exhortations de son médecin traitant, un certain docteur Sinclair. Celui-ci avait pourtant passé l'arme à gauche avant lui, l'an dernier, des suites d'un accident de voiture ; oh, ironique et cruelle destinée ! Tirant sur sa tige avec componction, il jeta un œil à la bouteille, et se décida à en faire sauter le cachet de cire avec un couteau de cuisine. Il eut un peu plus de mal à faire sortir le papier roulé sur lui-même qui s'y cachait, et dut s'aider d'une paire d'aiguilles à tricoter.


Les mouettes faisaient toujours entendre leurs criasseries entêtantes, un peu tristes. Il alla ouvrir les volets de la fenêtre de la cuisine, pour avoir plus de lumière. Dehors, comme il s'y attendait, il pleuvait doucement. Il déroula le papier, qui portait un message rédigé d'une écriture régulière et posée. Il lut :


« Mélile, le 20 mars 19..,


L'ami, si tu lis finalement cette lettre, c'est certainement parce qu'il y a une justice sur cette planète, et que le bon Dieu y veille, comme on veille au grain, sur terre comme sur mer. Je l'écris pour soulager ma conscience, qui me fait gros depuis quelque temps déjà, alors que je vieillis, doucement. Je l'écris pour te confirmer que Mélile compte bien un assassin parmi ses habitants, dont je connais le crime, mais que je n'ai jamais eu le courage de dénoncer, pour des raisons personnelles compliquées que tu connais, et que j'ai même aidé à déguiser son acte ; tu sauras bien de qui et de quoi je parle, toi qui avais de sérieux doutes sur la question.


Je ne suis pas fier de ma conduite, mais je ne suis jamais parvenu à dissiper mes scrupules et mes hésitations jusqu'à aujourd'hui, où j'ai trouvé cette solution, qui consiste à laisser cette lettre à ton attention, pour que tu la trouves après ma mort, si tu n'es pas parti avant moi. Toi que j'appréciais beaucoup, bien au-delà de ce que tu sais, et qui nous opposait parfois, je te fais confiance pour faire ce que je n'ai pas su faire, et porter l'affaire devant la police. À moins que tu ne décides de faire comme moi, et de laisser les morts enterrer les morts. C'est ta conscience que cela regarde, de faire en sorte que « qui tu sais » soit puni pour le meurtre qu'il a commis. Adieu l'ami ; je te laisse donc seul juge de ta conduite à tenir… »


La lettre était signée d'un simple C majuscule, suivi d'un point. Un peu abasourdi, Abigaël la lut et la relut, avant de la ranger provisoirement dans l'un des tiroirs du grand buffet rustique, où sa mère plaçait les factures, par précaution. C'était bien le genre de papier à ne pas mettre entre toutes les mains. Un meurtre à Mélile, il n'en revenait pas ! Si l'on en croyait la date de la lettre, celui-ci remontait au siècle dernier, voilà plus de dix ans. Un inconnu s'y accusait auprès d'un second inconnu d'avoir aidé un troisième à cacher qu'il avait tué un quatrième ! Il se rappela son année de bac ; un problème à quatre « inconnus », ça ne pouvait forcément pas être un problème simple. Il alla faire sa toilette et s'habilla, bien décidé à faire un petit tour chez la Glaude, n'en déplaise aux bigorneaux, afin de lui poser une ou deux questions, avant d'assister à la messe des morts, puis de passer au cimetière, comme tous les ans. Ça n'est qu'après déjeuner qu'il savourerait enfin la joie d'aller rendre visite à Natacha.


Le carillon tinta de nouveau à son arrivée dans le café, et les néons étaient allumés, comme ils l'étaient toute l'année durant, du matin au soir. Les trois compères de la veille étaient déjà là, accompagnés de quelques autres encore, dont les frères Quignard, Pascal et Léon, et le fameux Jeanbleu, l'idiot du village. Cette fois-ci encore, il dut jouer des coudes pour obtenir un bout de comptoir, et commanda un blanc cassis. Les Quignard faisaient parler Jeanbleu de ses exploits de pêcheur à la ligne, lui qui était décidément trop bête pour accompagner un patron en mer, afin de mieux se gausser de lui. Ah les rustres, ah les boulets, ne put s'empêcher de fulminer intérieurement Abigaël ! Tout ce petit monde faisait le plein avant de repartir vers le large le lundi aux aurores, pêcher la sole et le merlu, et tout ce qui payait un peu à la criée de Fincair. Ils y vidaient leurs casiers, avant de revenir à Mélile, cajoler leur femme et embrasser leurs moutards.


Jeanbleu était un petit homme d'une quarantaine d'années, qui en paraissait dix de moins, comme tous les imbéciles. Il portait le cheveu court et des lunettes qui soulignaient encore son strabisme, les oreilles décollées ; un beau cas de consanguinité, celui-ci ! Il racontait sa meilleure prise, d'un bar long comme le bras, qui lui avait, disait-il, résisté « douze heures », ce qui faisait s'esclaffer les gars. Tout simplement, il confondait deux et douze, la belle affaire ! Il vida son verre et en commanda un autre, pour faire venir la vieille Glaude à lui, et lui posa abruptement la question qui le turlupinait, depuis la lecture de la lettre dans la bouteille :


– Dis voir, la Glaude, tu te rappelles qui est mort, dans les années 19…


La vieille leva les yeux au ciel pour réfléchir, tandis qu'à côté, les gars interrompaient leur conversation, sauf Jeanbleu, qui continuait à vanter la longueur de son bar historique.


– Le vieux Caillot, bien sûr ! répondit-elle enfin. Ça ne lui a pas porté chance de fumer, à celui-ci. Et puis son copain de chalut, le Pitru, Christian, tombé de son échelle, la même année, comme si la mort avait voulu réunir les inséparables. Et puis ce fou de Féplan, qui partait en mer tout seul et qui buvait comme un Polonais.

– Et les années qui ont précédé ?


C'est Fernand Jacquin, un autre pêcheur, qui reprit la parole, en marmonnant plus ou moins distinctement :


– Qu'est-ce que ça peut bien lui faire, à ce fouille-bren, qui est mort et qui est vivant chez nous ?!


La vieille, se frottant le menton, reprit comme si de rien n'était :


– Ben, le gars Mauvet, le Jonas, qui est tombé à la mer et qu'on a retrouvé sur la plage, à hauteur du phare où s'est installée sa mère par la suite, bien sûr. Et puis le vieux Blaise, à qui c'est arrivé tout pareil, l'année d'après, et que les Quignard ont repêché dans leurs filets, en 19… L'était pas beau à voir, celui-ci, à moitié mangé par les poissons. À part ça, il y a bien la Lucette, la femme du Maurice, qu'est morte en couches, à la maternité de Fincair. Et puis encore le gars Trinquet, qui s'est engagé chez les va-t-en-guerre, et qui est mort dans un désert, en marchant sur une mine, qu'on a rapatrié les morceaux dans un cercueil de plomb, un mois plus tard. Sinon, je ne vois plus ; il faudra que je réfléchisse.


Abigaël se gratta la tête, comme il faisait toujours, pensif. Jonas Mauvet était le fils unique de Natacha, comment avait-il pu oublier sa mort ?! Peut-être parce qu'elle ne parlait jamais de cette perte irréparable, par pudeur. Au premier abord, et compte tenu de l'ordre de succession de ces décès, si la lettre disait vrai, et si la vieille n'avait omis personne, l'assassiné ne pouvait être qu'un des deux noyés, à moins que ça ne soit Pitru ou Flépan. Voyant que le « flic » ne posait pas d'autres questions, les conversations reprirent petit à petit, et la Glaude retourna à son service. À côté de lui, Pascal Quignard, le plus vieux et le plus costaud des deux frères, lui tourna ostensiblement le dos. Avec son frère, ils se lassèrent de Jeanbleu, qu'ils envoyèrent promener comme un malpropre, lui conseillant de poursuivre son exposé avec « monsieur l'inspecteur ».


Le bêtiot s’exécuta, qui s'installa à côté d'Abigaël, et se mit en devoir de lui raconter comment il avait vu un véritable loup, à la nuit tombée, dans les rues de Mélile. Sûrement quelque chien errant, pensa-t-il, qui laissa Jeanbleu raconter son histoire, l'écoutant d'une oreille distraite. Il réfléchissait à ce qu'il allait faire de cette drôle de lettre ; convenait-il de la faire parvenir à la police de Fleury, pour que ses anciens collègues ouvrent une enquête ? Les connaissant, ils risquaient fort de classer l'affaire, faute d'éléments convaincants, et la volonté de son auteur ne serait pas respectée, et le « meurtrier de Mélile » resterait impuni. Cette perspective ne lui plaisait guère…


La Glaude, en train d'essuyer un verre avec un torchon sale, eut une soudaine inspiration, et se rapprocha de lui :


– Bien sûr, j'allais oublier. Il y a aussi le père Mauvet, qu'est mort dans un accident de voiture, deux ans après que son fils Jonas ne tombe à la mer. Maintenant que tu m'y fais penser, ça a été une belle hécatombe, ces années-là…


Il ne releva pas la dernière remarque de la vieille ; la mort, ça va et ça vient, tout le monde sait ça, pas la peine d'en parler. Guy Mauvet, en revanche, il se le rappelait très bien, un grand bonhomme un peu taciturne, mais le cœur sur la main. C'était le mari de Natacha, qui avait ainsi perdu à deux ans d'intervalle les deux hommes de sa vie. Ça laissait donc une cinquième possibilité, qu'il n'avait pas envisagée. Qui était donc la victime de ce meurtre mystérieux ; Mauvet, son fils Jonas, Pitru, Flépan ou bien le vieux Blaise ? Il allait devoir creuser la question. À côté de lui, Pascal Quignard, lança, agressif :


– Il a laissé un joli magot à sa veuve, en tout cas, le Mauvet. Elle qu'avait déjà touché du fils, elle a du gras pour l'hiver !

– Et puis, la Glaude oublie aussi Pitru, l'associé de Caillot, qu'est tombé de son échelle, en 19.., poursuivit son frère Léon.

– Qu'est tombé ou bien qu'on a poussé. Et puis, t'as rien suivi, toi ; la Glaude en a bien parlé.

– Oh, peut-être pas poussé, mais y a bien des façons de faire tomber quelqu'un, en remplissant sa chopine jusqu'à ce qu'il ne sache plus mettre un pied devant l'autre, et qu'il chute comme une pomme à l'automne, ajouta un vieux dont Abigaël ne se rappelait plus le nom, avec sa casquette vissée sur la tête et son mégot collé aux lèvres.

– Oh, puis y a ce vieux fou de Flépan, qu'est mort saoul comme un cochon.

– T'as rien écouté, toi. La Glaude l'a dit aussi, celui-là !


Ça faisait un beau remue-ménage dans le bistrot, et tout le monde parlait en haussant la voix, faisant part de ses soupçons, ou de ses certitudes, quant au décès de celui-ci ou de celui-là. Au bout du compte, il constata qu'il était peut-être bien allé un peu vite en besogne, et qu'il devrait vérifier les dates de manière rigoureuse, pour savoir qui était candidat pour être, qui la victime, et qui l'auteur ou le destinataire de la lettre.


Il paya, remercia chaleureusement la Glaude, et serra la main de Jeanbleu, qui continuait son monologue, bien content à l'idée de retrouver un peu de calme au dehors. Comme il sortait, la cloche se mit à sonner, qui battait le rappel des ouailles, pour la messe de Toussaint, l'une des seules pour lesquelles un curé se déplaçait encore jusque dans ce trou reculé. Il rejoignit l'un des bancs de l'église, en faisant le gros dos sous la pluie.


 
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   Alexandre   
30/6/2012
 a aimé ce texte 
Bien
Bon me rev'là ! Quelque chose ne colle pas dans ce message maritime. On a l'impression qu'il a été écrit pour son "hasardeux" récipiendaire et là je perds un peu pied... même si c'est à marée basse qu'on trouve ce genre de bouteille. Ou alors la bouteille a été déposée exprès et récemment sur le chemin de l'inspecteur fouille-mer.. Je vais de ce pas voir la suite avant la montante ! Ben oui, on peut pas savoir, y a pt'êt un indice !

   Marite   
30/6/2012
 a aimé ce texte 
Bien
Intéressant ces conversations de comptoir. L’atmosphère du bistrot du village est bien rendue.
Cependant, toujours ces petits détails qui m’ont gênée :

1) Inutile de mettre une virgule devant la conjonction « et ». C’est soit « et », soit « , » mais pas « ,et ».

« Le bêtiot s’exécuta, qui s'installa à côté d'Abigaël, et se mit en devoir de lui raconter … »
- « qui » est inutile et la virgule devant le « et » aussi. (Le bêtiot s’exécuta, s'installa à côté d'Abigaël et se mit en devoir de lui raconter …)

« Il avait faim et soif, et vaguement mal à la tête » … (Il avait faim, soif et vaguement mal à la tête )

2) Un excès de pronoms relatifs « qui » alourdissant le style.

« Comme il sortait, la cloche se mit à sonner, qui battait le rappel des ouailles, pour la messe de Toussaint »
- pourquoi ne pas faire deux phrases : Comme il sortait, la cloche se mit à sonner. Elle battait le rappel …etc

Désolée de pointer ces détails mais ils arrêtent le fil de la lecture et c’est dommage (très subjectif je sais). Quant à la bouteille, je commence aussi à penser, comme Alexandre, qu'elle a été placée, récemment et délibérément sur le chemin de l'inspecteur... et qui sait, pourquoi pas par les deux deux gamins ?

   brabant   
30/7/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Rebonjour Léon,


Chapitre 2 : Vous mettez en place un embrouillamini qui me plaît assez.

La progression du récit où entrent dans une discussion des protagonistes a priori hostiles est bien menée, sans heurts et plausible. Vous présentez sans bousculer le lecteur de nouveaux acteurs. Sans révolutionner le roman policier de terroir mais je ne crois pas que ce soit utile ; ça n'est pas ce que j'attends en tout cas.

Je suis avec intérêt votre inspecteur.

J'ai d'abord eu l'impression d'un trop-plein de morts, mais non je me ravise, il faut bien diversifier et je maîtrise. Les noms bien choisis y sont sans doute pour quelque chose.


Au début du chapitre il m'a semblé que vous détailliez trop les actions : il... et il... et puis il... . Un recours à l'ellipse serait peut-être utile.

   LeopoldPartisan   
12/7/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup
L'affaire se précise et Abigaël semble mettre les pieds dans un beau guèpier.
Tout y est bien campé dans ce huis-clos du commerce, un jour de Toussaint froid et pluvieux.
Sacré ambiance.
Le lecteur que je suis, ne peut qu'être fasciné par ce texte où l'analogie me conduit à du Simenon.
Bravo

   MissNeko   
6/10/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
L intrigue se met en place et j adore ! Je n ai pas compris pourquoi la date est 19..? Est ce effacé?


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