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Le silence des bigorneaux
leon : Le silence des bigorneaux  -  Chapitre 5
 Publié le 02/07/12  -  3 commentaires  -  10914 caractères  -  42 lectures    Autres publications du même auteur

Cette nuit-là, il rêva qu'il était en équilibre précaire sur une échelle, ayant bu un peu trop de goutte, pendant qu'un groupe d'enfants de chœur en aube blanche la secouait de toutes leurs forces, pour le faire tomber. Natacha venait à son secours avec un livre, et tous les gamins s'installaient en cercle autour d'elle, pendant qu'elle leur faisait la lecture d'une histoire. Lui-même restait perché, tout en écoutant la femme, à la voix douce et captivante.


Il fut réveillé par les trompes des caboteurs, qui quittaient le port pour la semaine, et saluaient ainsi leurs familles, et le village en général. Il n'y aurait plus que les anciens pour se rendre chez la Glaude, et peut-être réussirait-il à tirer les vers du nez de l'un ou l'autre, moyennant quelques tournées. Quelques questions lui étaient effectivement venues pendant son sommeil.


Ayant faim de croissants, il dédaigna le morceau de pain de la veille qui l'attendait dans la cuisine, et décida d'aller prendre son petit-déjeuner chez la grand-mère. Mais avant de partir, il lança tout de même une cafetière, histoire d'avoir du jus bien chaud, quand il rentrerait. Dehors, c'était toujours la brouillasse, et le temps s'était également rafraîchi. Il remonta la rue du Four à pain jusqu'à la place du village, et entra chez la Glaude. Elle ouvrait son café aux aurores, le lundi matin, pour accueillir les pêcheurs, qui venaient s'en jeter un dernier, avant de prendre la mer.


Elle était seule dans son café, et l'accueillit chaleureusement :


– Holà, monsieur l'inspecteur, vous n'êtes pas reparti chez les terreux ?!

– Non, la Glaude, j'ai du ménage à faire dans la maison de mes parents. Je vais m'attarder quelques jours. On risque bien de se revoir !

– Ça sera toujours un plaisir, mon coquin. Tu le sais bien.


Il prit son petit-déjeuner au comptoir. Les croissants et le pain étaient délicieux. Ils venaient de Blainville, à deux kilomètres de là, dont le village dépendait, pour la mairie et ses subventions. À Blainville, on avait toujours cru au tourisme, alors que les Mélilois, en général, ne souhaitaient pas goûter de cette manne. C'était peut-être pour ça que rien n'était jamais réparé, dans le village, néons, trottoirs, panneaux, comme il l'avait maintes fois constaté… À tout hasard, il lança la conversation sur le sujet :


– Le Pascal Quignard, l'aîné, il n'est pas conseiller municipal, à ce que tu m'aurais dit l'an dernier ?!

– Ah si, toujours ! Et il en pince pour le développement touristique, crois-moi. Même que ça freine dur ici, sur ce sujet.

– Ah oui ?!

– Oui, ça fait des années qu'il veut racheter des terrains, pour faire construire un hôtel avec piscine, tennis, et tout le tintouin, et il a jamais pu.

– Les vergers du vieux Pitru, par exemple ?!

– Entre autres ! Mais pourquoi tu me parles de ça au juste ? Tu poses de drôles de questions, toi, en ce moment. Comme si tu t'intéressais soudainement aux gens du village et à leurs histoires.

– Tu sais bien que je te prête toujours une oreille attentive, quand tu m'en parles.

– Oui, mais là, c'est toi qu'en causes, et ça, tu ne m'y as pas habituée.

– Que veux-tu, je vieillis.

– Ah, eh ben justement, quand est-ce que tu vas te décider à demander Natacha en mariage ?!

– Bah, tu sais bien que je suis trop vieux pour elle !

– Mais non ! Qui t'a dit qu'elle n'aimait pas les vieux ?!

– Comment ça. Gaston Mauvet était bien de son âge, non ?!

– Oui, mais qui te dit encore que c'est le seul homme qu'elle ait connu dans sa vie ?


Il fut surpris par l'allusion de la vieille. À ce qu'il savait de l'histoire de Natacha, pour son premier poste d'institutrice, elle avait été nommée à Mélile, voilà plus de trente ans, et y avait fait la connaissance de Gaston, qu'elle avait épousé. Jonas était né peu après. Des mauvaises langues affirmaient qu'il était justement né un peu trop vite. Abigaël, dubitatif, lui demanda :


– Tu y crois donc, à ces histoires qui se disent sur Natacha ?!

– Non seulement j'y crois, mais je sais bien qui était le père du petit Jonas, tu peux me faire confiance. Et ça n'est pas celui que tu crois !

– Eh bien, tu parles d'une nouvelle ! Et qui ça serait, donc ?

– Oh, ça, je ne te le dirai pas, puisque ça ne me regarde pas. Mais tu peux le demander à d'autres, qui le savent encore mieux que moi.


Il garda le silence. C'était la première fois que la vieille lui parlait de ça, et ça ne collait pas avec l'image angélique qu'il se faisait de l'ancienne institutrice. Voilà ce que c'est que de vouloir fouiller dans le passé ! Il eut un moment d'effroi, pensant à je ne sais quelle révélation au sujet de ses parents ; mais non, ça ne se pouvait pas, il en était sûr et certain. Mais le silence que la grand-mère désirait garder ne lui convenait pas. Il tenta le tout pour le tout, et sortit de sa poche la lettre manuscrite, et la tendit à celle-ci. Elle la lut attentivement, et la lui rendit :


– Eh ben, nous v'là ben !

– Comme tu dis, la Glaude.

– Un vrai meurtrier à Mélile ?!

– Je crois en effet que c'est de ça qu'il est question.

– Et tu mènes ton enquête ? Je croyais que tu étais à la retraite ?

– Déformation professionnelle, sans doute ! Tu préférerais voir de vrais flics débarquer ici pour fouiner dans la vie des gens ?

– Non, tu as raison.

– Alors, pour en revenir à ma question, qui était donc le père de Jonas Mauvet ?


La vieille alla chercher deux verres et une bouteille de gnôle en soupirant, histoire de réfléchir à sa réponse. Elle remplit les deux godets à ras bord, et, quand il y plongea le nez, quelle ne fut pas sa surprise de reconnaître la merveilleuse eau-de-vie que lui servait Natacha. Il ne fit pourtant aucun commentaire, attendant que celle-ci ne crache le morceau. Avec un nouveau soupir, elle se lança :


– Le père de Jonas, c'était le vieux Caillot.

– Non ?! Le père d'Yvan, celui qu'était marié à Nicole ?!

– Lui-même.

– Ah, eh bien je comprends pourquoi entre elle et Natacha, ça a toujours été la foire d'empoigne !

– Tout s'explique !


Abigaël était plutôt surpris par la nouvelle, lui qui pensait que Natacha avait eu une vie bien rangée, au-dessus de tout soupçon. C'est comme ça, il y a des gens à qui l'on donnerait le bon Dieu sans confession, comme avait coutume de le dire sa mère. Il avait encore d'autres questions à poser à la vieille, mais il décida de s'en tenir là, se promettant de revenir à l'attaque dans la journée, quand elle aurait sifflé quelques demis, ce qui la rendrait plus loquace, il le savait.


– Bon, je vais te laisser, la Glaude. Je repasserai plus tard, certainement. En attendant, pas un mot de cette lettre que je t'ai montrée, bien sûr, je te fais confiance.

– Évidemment !

– Sinon, ta goutte est vraiment bonne. Tu ne pourrais pas me glisser l'adresse du bouilleur, que je m'en procure une bonbonne, moi aussi ? Car, tout le monde à Mélile semble avoir le privilège d'y goûter, sauf moi !

– Oh, c'est le père Longrain, bien sûr, tout le monde sait ça ! répondit la vieille en souriant, bien contente qu'il ne lui pose plus d'autres questions gênantes pour le moment.


Il la salua, et dirigea ses pas vers le minuscule port du village. Un voilier de plaisance était venu mouiller là, et le propriétaire était en train d'en nettoyer le pont à la brosse, sous le crachin. Il le salua d'un hochement de tête. C'était un Hollandais, blond comme les blés, qui voyageait pour le plaisir avec sa femme. Abigaël avait beau ne pas avoir le pied marin, il enviait tout de même celui-ci, sinon pour son bateau, d'avoir une compagne régulière, lui qui n'avait connu que de brèves aventures dans sa vie sentimentale. Mais après tout, depuis le temps qu'il aimait Natacha en secret. Et il resta là un moment, à échanger quelques mots avec le bonhomme, et à le regarder briquer le pont de la « Nautica ». Quel dommage de posséder un si beau voilier, et de l'avoir affublé d'un nom si commun !


Il lui demanda encore ce qui l'amenait ici ; tempête en perspective, lui répondit-il, dans son mauvais français. Tiens, il allait y avoir du gros temps sur Mélile ! Gamin, il avait toujours adoré ces coups de vent, qui vous font des creux de douze mètres, et parfois plus. Ça avait un goût de fin du monde qui le faisait fantasmer, quand la pluie venait battre les carreaux de sa chambre avec fracas. Il lui arrivait alors de rêver d'un déluge, qui engloutirait Mélile, et dont il serait le seul survivant, avec les gens qu'il aimait.


Il se promena encore un moment dans les rues du village, faisant gueuler les chiens dans les cours. Après quoi, il se décida finalement à regagner le café de la Glaude, pour y continuer son enquête. Il y trouva le vieux Lucien, un des seuls bigorneaux qu'il appréciait, en dehors de la vieille. Quelle chance !


– Ça va mon Lucien ?!

– Oh, comment va, monsieur l'inspecteur ?

– Ma foi, c'est la Toussaint, et je suis venu comme chaque année faire un coucou à mes parents.

– Un coucou, bougre de drôle !

– Et toi, toujours dans la peinture ?!

– Toujours.

– Il faudra que je passe te voir, pour t'acheter une toile, un de ces jours, tu ne crois pas ?

– Tu es le bienvenu, tu le sais bien.


Lucien n'était en effet pas tout à fait un vrai bigorneau, mais un retraité de la SNCF, qui avait de la famille sur place, et qui s'était retiré à Mélile voilà près de quinze ans, pour s'adonner à sa passion, la peinture. C'était un cousin du vieux Blaise, qu'on avait retrouvé noyé, à demi mangé par les poissons, selon les dires de la Glaude.


– Il y a un bon grain qui se prépare, m'a-t-on dit.

– Oui, sûr !

– Mais les gars sont tout de même partis en mer.

– Ben, c'est comme ça. Le poisson vient pas non plus à la nage.

– Ça n'a pas porté chance à ton cousin, le Blaise, non ?!

– Oui, c'est ma foi vrai.

– …

– …

– Y en a qui disent qu'on aurait pu le pousser à l'eau, tenta Abigaël, pour voir.

– Rapport à la Nicole ?!

– C'est ce qu'on dit. Qu'est-ce que tu en penses ? poursuivit-il, à tout hasard, faisant l'âne pour avoir du son.

– Oui, peut-être bien. Mais ça ne dérangeait pas tant que ça le Caillot. Il avait l'institutrice, lui.


Abigaël était en train d'ouvrir les yeux sur tout un univers qu'il n'aurait jamais osé soupçonner. Certainement, il était bien naïf ! Il venait ainsi d'apprendre que le vieux Caillot se tapait sa belle Natacha, dans le temps, pendant que Blaise honorait sa légitime. Pas simple, tout ça ! Lucien semblait penser que ça ne dérangeait pas Caillot d'être cocu, mais allez savoir. L'adultère, ça restait tout de même le motif principal des crimes passionnels qu'il avait eus à élucider dans sa carrière.


Avant de partir, il passa dans l'arrière-boutique de la vieille, qui faisait office d'épicerie. Il acheta différentes choses, dont des pâtes et des patates, du fromage et de la charcuterie, de quoi voir venir pendant quelques jours. Elle ne fit aucun commentaire, et il rentra chez lui se préparer à manger.



 
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   Marite   
2/7/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Cette incursion, via notre inspecteur à la retraite, dans les relations passées et "secrètes" qui existaient entre les personnages du petit village est très intéressante et alléchante : que ne va-t-on pas découvrir ?

Je n'ai plus rencontré les "gênes" que j'éprouvais à la lecture des premiers chapitres. Peut-être que je m'habitue au "style".

Ah! j'adore les passages, sans rapport avec l'intrigue, qui font de cet inspecteur quelqu'un de très sympathique que j'ai hâte de retrouver ...

   brabant   
30/7/2012
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Rerebonjour Léon (et me voilà à jour),


Bien, l'enquête se met vraiment en place et ça se complique à souhait. Cherchez la femme, dit-on ! Il y en aurait au moins deux ici.
Voilà un bel imbroglio qu'il faudra installer, réinitialiser, démêler... Les dialogues, supputations mènent bon train ; l'ensemble est bien ficelé.

Attention cependant, je n'aimerais pas que vous fassiez de la Glaude une alcoolique. Elle ne prenait son demi que le soir ! C'est un des atouts sympathiques du récit.

Et pour les chapitres précédents je n'aime pas trop le choix de la Craven comme cigarette. Du tabac blond ! Pouah l ça jaunit les doigts et ça sent mauvais. Du foin ! Il faudrait une cigarette qui ait du caractère : une Gitane, maïs de préférence, ou bien alors une grosse Boyard au tabac bien noir.

   Alexandre   
3/7/2012
 a aimé ce texte 
Bien
A mon avis, voilà un chapitre de qualité, bien écrit de surcroît.
On avance à petits pas mais on avance...
J'ai noté le terme jus qui désigne toujours, en Bretagne, le café que l'on tenait toujours au chaud sur le coin de la cuisinière.
Ca m'étonne quand même que les bateaux soient sortis si un coup de force 12 était annoncé. Un autre détail, les trompes des caboteurs. A la limite on peut trouver sur certains bateaux de ce type une corne de brume mais de trompe point !
Je note ces points afin que l'auteur, s'il le souhaite, puisse un jour rectifier certains détails un tantinet éloignés de la réalité.
Bon, je vais de ce pas lire la suite...


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