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Le silence des bigorneaux
leon : Le silence des bigorneaux  -  Chapitre 8
 Publié le 05/07/12  -  4 commentaires  -  11952 caractères  -  39 lectures    Autres publications du même auteur

Cette nuit-là, Abigaël rêva qu'il était en mer par gros temps dans la barque de son père, en compagnie de la Mort elle-même, l'Ankou, qui le poursuivait et cherchait à le faire tomber à l'eau. Il se réveilla de méchante humeur. Dieu que ces rêves étaient pénibles !


Il faisait encore nuit, pendant qu'il préparait sa cafetière de la journée, en tournant en rond dans la cuisine. Parmi tous les éléments qu'il avait rassemblés, quelque chose ne collait pas. À ce qu'il lui semblait, la signature de la lettre désignait Christian Pitru plutôt comme son auteur, voire son destinataire, et non comme la victime du meurtre dénoncé. Tout aurait été si simple si cet auteur avait bien voulu signer de son nom complet, et indiquer nommément celui à qui il adressait ses mots ! Quelles complications, toujours, avec ces damnés bigorneaux !


Il plaça la bouteille qui avait contenu le message dans son sac à dos et prit le chemin du café. La Glaude, qui venait juste d'ouvrir boutique, vit tout de suite à son air boudeur que quelque chose le contrariait.


– T'as pas l'air dans ton assiette, mon coquin !

– Non, je fais de mauvais rêves, ces temps-ci.

– Bah, ça passera, va.

– Oui, j'espère bien.


Et ils restèrent silencieux, pendant qu'il mangeait sans grand appétit une tartine de pain beurré, dédaignant les croissants qui le narguaient dans leur paniette d'osier, posée sur le zinc, à côté de lui. Il regardait derrière la glace du comptoir, quand soudain, il fut pris d'une nouvelle inspiration. C'était comme ça, chez lui, il avançait par à-coups, par toquades. Accrochées au mur, il y avait là bon nombre de cartes postales, qui provenaient des habitués du café. Ceux-ci les envoyaient à la Glaude, quand, oh miracle, ils prenaient quelques vacances chez les terreux. Comment n'y avait-il pas pensé plus tôt ?! Il interpella la vieille :


– Dis-moi, la Glaude, ça ne te dérangerait pas si je t'empruntais ta collection de cartes postales ?!

– Pour quoi faire ?!

– Ça m'aidera peut-être à retrouver quelqu'un.

– Bah, si tu insistes, pourquoi pas. Il te les faut toutes ?!

– Toutes !


Elle les détacha une à une du mur, précautionneusement, et en fit un paquet, qu'elle lui tendit, comme si c'était de l'or en barre :


– Qu'est-ce que tu me fais pas faire ! Espérons qu'il en ressortira quelque chose de positif…

– Ça, j'y compte bien.

– Elles s'appellent reviens, ces cartes-là, tu te rappelleras, j'espère.

– Fais-moi confiance, va !


Il mit les cartes postales dans son sac, une bonne trentaine au total, et, ayant retrouvé le moral, il commanda une goutte :


– Celle de Longrain, s'il te plaît. Je n'en connais pas de meilleure !

– Monsieur est une fine gueule, à ce que je vois, répondit-elle en souriant.

– Oui, dans le fond, tu as raison.


Elle sortit deux godets, comme l'autre fois, et les remplit à ras bord. C'était sa manière habituelle de faire. Ça lui permettait de voir si le client avait trop bu et de le virer de son zinzin, s'il venait à renverser le précieux liquide. Elle le lui expliqua en rigolant. Mais Abigaël n'avait rien à craindre, qui n'avait rien consommé avant de venir. Ils burent leur goutte tranquillement, en discutant de la tempête qui s'était déchaînée pendant près de trois jours. Les gars avaient donné des nouvelles par radio, et ça ne semblait pas si féroce, au large. Il n'y avait pas eu d'accidents à déplorer, et ils continuaient à pêcher. La tempête, ça ramène le poisson près des côtes, c'est bien connu, et c'est justement ce qui pousse les pêcheurs à prendre des risques, au lieu de rester tranquillement à l'abri chez eux.


Pour la démarche qu'il se proposait d'accomplir, Abigaël ressentait le besoin de se sentir bien chaud, et il ne commanda pas moins de trois autres gouttes à la grand-mère, qui se gaussa :


– Dis donc, tu ne vas quand même pas demander Natacha en mariage avec l'haleine que tu trimballes ?! Tu serais bien embêté si tu devais l'embrasser, non ?!

– T'inquiète de rien, la mère. Je m'occupe de tes petits poissons, fais-moi confiance, répondit-il, en prenant un air mystérieux.


Il finit par la saluer, lui promettant bien sûr de repasser bientôt, et s'en fut là où il désirait aller. Et ses pas le menèrent à la porte de Longrain, dont il agita la cloche de bronze d'une manière vigoureuse, au cas où le bonhomme s'aviserait de faire la sourde oreille. Le vieux finit par ouvrir, bien étonné de le trouver là.


– C'est pour quoi, au juste ?!

– Je vous dirai ça bientôt, monsieur Longrain. Je peux entrer ?

– Si vous insistez.


De mauvaise grâce, il arriva avec son trousseau de clés pour lui ouvrir la porte de la clôture. Abigaël le suivit jusque dans son intérieur vieillot, traversant le jardin, où deux ou trois nains en plastique montaient la garde, quand le propriétaire n'y était pas, posés entre un pied de rhubarbe et un grand romarin. Il se serait cru dans la maison de ses propres parents, à ceci près que la Comtoise fonctionnait encore. Elle marquait justement les neuf heures. Il le fit entrer dans sa cuisine, et lui proposa de s'asseoir.


– Qu'est-ce que je vous sers ? Je ne suis pas riche. Un Martini, ça vous ira ?


Oh le vieux chenapan, pensa-t-il en souriant, ce que l'autre remarqua, et tordit du nez. Il réalisa soudain pourquoi le bonhomme le considérait d'un si mauvais œil, chaque fois qu'il longeait son terrain. Après tout, n'était-il pas en effet « inspecteur de police » ?! Certainement, le bonhomme craignait qu'on ne le dénonce, lui et son alambic, et le petit trafic qu'il entretenait à Mélile. C'était donc ça ! Il s'esclaffa :


– Allez, pas de ça entre nous, père Longrain. Ça ne sera pas la première fois que je goûte de votre gnôle, mentit-il à moitié. Vous pouvez bien m'en servir un verre, non, depuis le temps qu'on se connaît ?!

– Mouais, si vous le dites. Je vais vous trouver ça.


Et il ouvrit le vaisselier, pour en tirer l'une de ses fameuses bouteilles. Par bonheur, Abigaël constata qu'elle ne ressemblait pas à celle qu'il avait dans son sac, et qui avait contenu la lettre de C. Ça ne remettait donc pas en cause l'idée qu'il avait eue en se levant, et qu'il se promettait d'appliquer tout à l'heure, après deux ou trois verres de goutte supplémentaires, quand le vieux se serait un peu assoupli. Il leva son godet à la santé du bonhomme, lui souhaitant longue vie, et celui-ci, un peu radouci, lui rendit la politesse. Après quoi il lui parla de choses et d'autres, de futilités, pour endormir le poisson. L'autre commença vraiment à se détendre, et remplit de nouveau les verres, pensant qu'Abigaël, dans le fond, n'était pas un si mauvais bougre. N'était-il pas venu lui rendre une visite de pure courtoisie, en voisin, pour ainsi dire, à lui qui ne voyait pas grand-monde ?!


À la fin du troisième verre, notre inspecteur sentit que le vieux était chaud, et tout prêt à cueillir, et il ouvrit son sac, pour en sortir la fameuse bouteille.


– Tenez, père Longrain. Pourriez-vous me remplir celle-ci au tarif que vous pratiquez avec vos autres clients ? demanda-t-il innocemment au vieux, en prenant bien soin d'observer sa réaction.

– Où c'est que t'as donc eu cette bouteille ? Et qu'est-ce que t'es donc venu faire ici chez moi, à part faire ton métier de fouineur ? lança le vieux, visiblement mécontent, choqué de voir cette bouteille atterrir ce jour-là sur sa table de cuisine.

– Allez, père Longrain, j'aimerais vraiment vous acheter un litre de gnôle. Quant à cette bouteille, que vous avez reconnue, pourriez-vous m'en dire davantage ? Je préférerais savoir d'où elle vient, pour que toute cette affaire reste entre nous, prononça-t-il, d'un air de menace voilée.


Le vieux réfléchit un moment, et Abigaël, qui commençait à la fois à s'agacer et à être un peu pompette, claqua son verre sur la table, en faisant un geste de la main, pour que le vieux remplisse de nouveau son verre, mais aussi pour qu'il se mette à table. Ah, à ce moment-là, il regrettait bien ces temps où l'on pouvait mettre un coup de bottin sur la tête des gens, pour les décider à accoucher de leurs petits secrets ! Le père Longrain remplit de nouveau les verres, et puis lâcha, à contrecœur :


– C'est le genre de bouteilles que m'amenait le Christian, quand il venait refaire sa provision.

– Lui seul ?!

– Oh, oui. Lui qu'aimait les vieilleries, il les avait dénichées sur un vide-grenier, et les avait achetées pour une bouchée de pain, comme il m'avait expliqué. Il disait encore que le contenant ennoblit le contenu. Il était un peu zinzin, mais c'était un bon client.


Soulagé que le bonhomme ait positivement réagi à son petit chantage, Abigaël réfléchissait à toute vitesse. Il devenait clair que la lettre n'avait pu être écrite que par Chrisitan Pitru lui-même, avant qu'il ne tombe malencontreusement de son échelle, ou encore par un bon ami à qui il aurait cédé l'une de ses bouteilles de gnôle ; et qui cela pouvait-il être d'autre que Caillot lui-même, si l'on en croyait la lettre C. signant la fameuse lettre ?! Il se frotta les mains en jubilant, sans se soucier davantage du père Longrain, qui le regardait un peu de travers, ayant retrouvé toute sa méfiance. Celui-là avait bien conscience de s'être fait rouler dans la farine, comme un merlan.


Il prit la vieille bouteille, et l'escalier de sa cave, où étaient planquées ses bonbonnes de gnôle, pour aller la remplir, et se débarrasser enfin de ce maudit questionneur. De retour, il claqua la bouteille sur la table de formica à son tour, pour attirer l'attention de son visiteur, qui était allé s'installer derrière sa fenêtre de cuisine, où l'autre le dévisageait quand il passait, pour rejoindre le phare. Abigaël ne se laissa pas intimider pour autant, et lança :


– Merci l'ancien. Il faudra me dire combien je vous dois… Mais sinon, dites-moi, on voit pas mal de choses, de votre fenêtre, non ?!


Le vieux s'empourpra, et il crut qu'il allait faire une syncope. Il était allé trop loin, pour une première entrevue, qui attendait depuis bien des années. Le bonhomme allait répondre vertement, mais Abigaël lui coupa l'herbe sous le pied :


– Ne vous en faites donc pas tant pour ça, l'ancêtre. Il y a ce qu'on voit et qu'on dit, ce qu'on voit et qu'on ne dit pas, mais il ne faudrait pas oublier tout ce qu'on ne voit pas non plus, qu'on n'a jamais l'occasion de dire. Quant à ceux qui disent ce qu'ils n'ont pas vu, ce sont des vauriens, non ?!


Le vieux en eut la chique coupée, devant cet exposé quasi philosophique, qui dépassait ses facultés de compréhension ordinaires. Et puis, il avait trois verres de gnôle dans le nez, lui aussi. Tout ce qu'il sut répondre, c'est :


– Ça fera vingt euros, pour le litre de goutte, parce que c'est vous. Et je vous ai mis de la meilleure. Alors, vous plaignez pas !

– Je savais bien que vous étiez un brave homme, dans le fond, père Longrain. Je regrette bien de n'avoir pas franchi le pas de votre porte plus tôt pour discuter.

– Mouais, c'est sûr que j'aime bien discuter, mais je suis pas une pipelette non plus, faudrait pas se méprendre à mon sujet.

– Oh, je n'en doute pas, l'ancêtre.


Il lâcha le billet de vingt euros sur la table de la cuisine, mit le litre de gnôle dans son sac, et s'apprêta à repartir. Le vieux le raccompagna jusqu'au portillon, afin de s'assurer qu'il quittait bien les lieux, mais aussi pour refermer la porte à double tour.


Abigaël, avant de reprendre son chemin, lui lança encore :


– Dites donc, père Longrain, vous avez une sacrée vue sur le verger de ce pauvre Pitru, ou je me trompe ?!


Le vieux faillit s'étouffer, et préféra tourner les talons. Monsieur l'inspecteur, un peu parti, éclata de rire. La gnôle était bonne, mais elle devait peser aussi dans les soixante-dix degrés, et ça chauffait les étiquettes ! Il retourna chez lui, d'une démarche incertaine, et se prépara à manger une bonne gamelle de pâtes à la carbonara. Après quoi, il alla faire la sieste, et dormit tout l'après-midi.



 
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   Alexandre   
5/7/2012
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour leon. J'ai attendu une heure plus raisonnable pour commenter ce chapitre car je dois avouer que pour moi la goutte matinale aurait plutôt tendance à me lever le coeur. Je trouve que l'Abigaël picole quand même pas mal depuis le début du roman...
Vont pt'êt ben pas être contents les gars de la côte avec cette image de poivrots qui leur colle aux basques ! En tout cas, ça avance... On a l'origine de la bouteille et sûr que les cartes postales vont aussi nous renseigner. Reste à savoir sur quoi, vivement demain !

   Marite   
5/7/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Toujours aussi intéressée et amusée par ce nouveau chapitre. Mais je suis de l'avis d'Alexandre au sujet de la consommation matinale de "goutte", parce que, en sortant de chez le Père Longrain, si j'ai bien compté, notre inspecteur en est à six godets de ce précieux breuvage à environ 70°! La réputation des gars de par là en prend un sérieux coup non ? Si ses capacités de réflexion ne sont pas altérées (voir le passage ci-dessous) c'est qu'il doit en avoir l'habitude. Jusque là on ne s'en était pas rendu compte.

J'ai adoré ce passage et en particulier, la façon dont est décrite la réaction du père Longrain:

" – Ne vous en faites donc pas tant pour ça, l'ancêtre. Il y a ce qu'on voit et qu'on dit, ce qu'on voit et qu'on ne dit pas, mais il ne faudrait pas oublier tout ce qu'on ne voit pas non plus, qu'on n'a jamais l'occasion de dire. Quant à ceux qui disent ce qu'ils n'ont pas vu, ce sont des vauriens, non ?!

Le vieux en eut la chique coupée, devant cet exposé quasi philosophique, qui dépassait ses facultés de compréhension ordinaires. Et puis, il avait trois verres de gnôle dans le nez, lui aussi. ... "

Je me dis que, ma fois, à la fin de la publication des chapitres, c'est un roman que je relirais bien avec plaisir.

   brabant   
30/7/2012
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Bonjour Léon,


L'Ankou, c'est-à-dire le Diable, Dieu et les rêves. Un embrouillamini au même titre que l'enquête. ça me fait penser à un anticlérical qui s'écrierait : mais quand va-t-on se débarrasser de ces curés, Bon Dieu !

j'ai vu aussi : "Chrisitian", une coquille :) lol.

Et une phrase incorrecte quelque part. Pas voulue à mon sens.

Je n'ai pas aimé le coup du bottin (sic), l'inspecteur doit rester sympa, non ?

Et, c'est curieux, mais je m'étais dit qu'à la première occasion je spécifierais qu'Abigaël boit beaucoup, je vois que ça tombe en même temps qu'Alex et Que Marite. Vous en faites une caractéristique du personnage et d'un peu tous les personnages du roman d'ailleurs : ce sont de solides buveurs. Je me demande si, à s'imbiber ainsi, le policier va rester sympathique : les trois godets supplémentaires chez la Glaude ne me semblent pas nécessaires. Abi n'a pas besoin de ça pour affronter Longrain... et Longrain qui chavire après trois verres, ça n'est pas plausible non plus. D'autant plus qu'il est sur la défensive.
ça existe, de la goutte à 70° ? Je suppose que vous avez vérifié, c'est à la limite du volatil, là. ça doit brûler la langue et être imbuvable pour le moins.

Sinon l'enquête va son train, mais gare à la goutte ! Pire que Wallander l'Abi ! Wallander avait de gros problèmes lui-aussi, sa femme qui l'a quitté, sa fille avec qui il a du mal à communiquer et des problèmes de santé. Cap sur le diabète ! Tout pesé Abigaël devrait siffler comme un oiseau.

   MissNeko   
6/10/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un chapitre intéressant mais bien alcoolisé !!


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