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L'ange déchu. 1ère partie : L'abbaye de Tussignac
Charivari : L'ange déchu. 1ère partie : L'abbaye de Tussignac  -  8. Les murs ont des oreilles
 Publié le 08/10/16  -  5 commentaires  -  35730 caractères  -  37 lectures    Autres publications du même auteur

La carriole descendit le sentier du monastère, traversa la Garonne montée sur une gabare, puis continua le chemin qui se faufilait à travers les roseaux en bordure du fleuve. Les serviteurs de La Sauve bivouaquèrent en fin de matinée à l’ombre d’un bosquet, à la croisée de la Garonne et de la Grand Route du Nord qu’il s’agissait de prendre après la halte. Les serviteurs expliquèrent au jeune homme que le voyage durerait, si tout allait bien, deux jours entiers, peut-être trois. Juste au moment de reprendre la route, le petit groupe aperçut un cavalier solitaire sur le chemin du Levant, qui venait vers eux. Pierre reconnut son ami Fifrelin, qui arrêta aussitôt son destrier, l’air surpris.


– Tiens, le petiot… Mais que fais-tu là, en dehors du monastère ? J’allais justement te voir à Tussignac.

– Je me rends à l’abbaye de La Sauve-Majeure. Mais toi, quoi de neuf ?


Le visage de Fifrelin devint d’un coup grave.


– Hélas… raconta l’ouvrier. Je venais t’avertir. Raoul est au plus mal. Il est très malade. Mais il ne souffre pas dans son corps, non, il souffre dans son âme. Il a perdu la raison, notre bon Raoul, Pierre, et s’il se laisse entraîner par cette humeur maligne, il sera perdu à tout jamais. Nous, ses compagnons, nous avons tout essayé pour le ramener à la raison, mais nous n’avons rien pu faire. Alors, on a pensé… Enfin… Si ton abbé est d’accord, tu pourrais essayer de parler à ton vieux maître, ou lui écrire ou… Que sais-je ? Il t’avait en grande estime, tu sais, tu étais comme un fils pour lui. Il ne s’est jamais vraiment remis de votre dispute.


Pierre était consterné. D’un coup lui revenaient les images de son bon maître, mal dégrossi mais à la fois si bon et humble. Il se souvenait de son rire énorme, de ses jurons, de son regard surtout, plein de tendresse et de générosité, et il éprouva soudain un remords indicible : comment avait-il pu oublier cet homme qui lui avait tout donné, qui lui avait tout appris, qui l’avait tant aimé ? Il répondit à Fifrelin, la voix tremblante d’émotion :


« Je veux bien aller avec toi. Mais que faire de ces deux hommes ? »


Fifrelin eut un sourire malicieux et interpella les serviteurs de La Sauve :


« Holà, vous deux ! Avez-vous déjà vu une telle pièce d’argent ? Regardez-la, mes braves, car elle peut devenir la vôtre… Écoutez-moi. »


Il continua la discussion à voix basse et peu après il déclara au novice, d’un ton triomphal :


« Tout est arrangé, pardieu ! Ils nous attendront plusieurs jours, ici-même. Maintenant, petiot, viens avec moi. »


Pierre monta en croupe et Fifrelin fit démarrer sa monture. Ils allèrent à grand galop par des sentiers perdus à travers les vignes, les bois et les champs. Les contrées défilaient, les collines cédaient une à une à la célérité du destrier. À la tombée de la nuit, l’ouvrier s’écarta de la route et arrêta son cheval sous un chêne. Il déballa alors un campement de fortune. Après s’être ravitaillés, il commenta qu’il valait peut-être mieux ne pas faire de feu, et s’en fut chercher une grande épée qu’il gardait sous la selle de son cheval. Il la planta à terre, en déclarant :


« Que veux-tu petiot. Les temps ne sont pas sûrs. C’est bientôt la guerre, tu sais. »


Pierre avait entendu parler de la guerre, bien sûr, mais très vaguement. Il ne la savait pas si proche. Au monastère, la vie se déroulait en dehors du monde, comme si le temps était arrêté, rien ne transparaissait jamais de la vie extérieure. Fifrelin poursuivit :


« La guerre… Un grand malheur pour sûr. Des soldats de France, de Guyenne, d’Angleterre… Va-t’en savoir pourquoi ils se battent entre eux. Ils se ressemblent tous, tous les mêmes brigands, tous les mêmes pillards. Mis à part leurs tuniques, il n’y a aucun moyen de les différencier entre eux. Sache tout de même que le roi de France, Philippe Auguste, a décidé d’arracher tous ces territoires de l’Ouest des mains des Plantagenêt, rois d’Angleterre. Il est revenu au plus vite de Terre Sainte, en profitant de la captivité du roi Richard pour accomplir sa besogne, mais Richard est de retour, et la guerre fait rage. Elle a commencé dans le Nord, en Normandie, puis elle est descendue jusqu’au Poitou. Elle sera bientôt ici-même. La terre va se couvrir de cadavres, petiot, les seigneurs des deux camps érigent des châteaux-forts et à l’abri derrière leurs pierres épaisses, ils se croient invulnérables. Pure vanité. Nous, avec Raoul, nous sommes en train de renforcer les défenses du château du seigneur de Roquebrune, un des plus grands alliés du roi d’Angleterre dans cette région. Nous y serons demain soir, si aucune troupe de soldats ne nous en empêche. »


Lorsque Pierre entendit le nom de Roquebrune, il eut un tressaillement. Il s’agissait là de la famille du vieux chantre, Odilon. Godefroi, le maître de la citadelle où Pierre se rendait, n’était autre que le neveu du moine. L’adolescent eut du mal à dormir, et fut assailli dans ses cauchemars par un monstre tout droit jailli de son passé, un serpent goulu tapi dans l’ombre qui n’avait jamais complètement disparu.


Le voyage continua sans encombre toute la journée du lendemain, et au crépuscule, ils arrivèrent au château, qui se tenait lourd et massif sur une colline arasée, sèche, jaunâtre et trouée de partout comme un vieux fromage. Le ciel était bas et moite, épais de nuages noirs et pourpres, signe d’un orage qui s’apprêtait à éclater. Fifrelin traversa les tentes des soldats qui campaient au bas de la colline, dut s’arrêter plusieurs fois pour révéler son identité aux hommes de guerre, et pénétra enfin dans l’enceinte du château. Là, il y avait un autre campement, celui des maçons de Raoul. Pierre reconnut chacun des ouvriers. Les enfants avaient grandi et étaient devenus des jeunes hommes, ils avaient relevé les plus vieux, morts ou invalides. Le groupe fit un accueil chaleureux au novice, et celui-ci s’en étonna, car il n’avait jamais vraiment été à l’aise parmi eux. Les maçons semblaient avoir perdu leur verve habituelle, ils étaient graves et parlaient à voix basse. L’absence de Raoul était palpable dans chacun de leurs gestes, de leurs conversations. Pierre, harassé de fatigue, s’endormit vite et retrouva son cher vieux serpent qui l’attendait dans ses rêves.


Le lendemain matin, Fifrelin conduisit le novice jusqu’à un donjon solitaire au fond de la cour du château. L’ouvrier lui fit signe de se cacher lorsque passa devant eux un petit groupe de chevaliers. C’était Godefroi entouré de sa clique. Pierre le reconnut aussitôt, car il était le portrait craché de son oncle, avec le même visage fuyant et anguleux, le même regard perdu. La ressemblance était si frappante que le jeune homme en eut des frissons dans le dos. Quand le groupe des chevaliers s’éloigna, Fifrelin chuchota :


« Écoute-moi bien, petiot. En aucun cas, le seigneur de ces lieux ne doit savoir où nous nous rendons. Il ne sait pas que nous pouvons parler à Raoul. S’il l’apprenait, ce serait très fâcheux, tu peux me croire. Et maintenant suis-moi. »


L’ouvrier pénétra dans le donjon, s’empara d’une torche qu’il alluma, puis il emprunta un escalier en colimaçon, étroit et humide, qui descendait abrupt jusqu’aux profondeurs. Pierre faillit tomber plus d’une fois, mais il parvint en bas tant bien que mal en s’agrippant à Fifrelin. Les deux hommes, après avoir passé plusieurs salles qui servaient d’entrepôts souterrains, arrivèrent dans une minuscule pièce ronde sans issue. Il n’y avait rien dans la salle, mis à part un peu de paille où grouillaient quelques rats.


– C’est ici, dit Fifrelin. Maître, dit-il d’une voix claire et haute, Pierre est là, votre petit apprenti, il est venu vous rendre visite. Maître, vous m’écoutez, vous êtes là ?

– Salut à toi, Pierre…


C’était la voix de Raoul, surgie des profondeurs, une voix presque inaudible doublée d’écho qui ne semblait venir de nulle part. Pierre prit peur : quelle était donc cette magie ?


– N’aie de crainte, petit, cher petit Pierre, mon enfant. C’est moi, Raoul, le vieux Raoul. Fifrelin, mon bon ami, laisse-nous seuls à présent, tu veux ?

– Oui maître. Petiot, je reviens te chercher dans un instant. À tout à l’heure.


Fifrelin repartit vers les escaliers, muni de la torche. Le garçon scruta la lueur qui s’estompait progressivement, et se retrouva seul, assis dans les ténèbres. La voix reprit :


– Colle ton oreille contre le mur, petiot. Tu m’entends mieux, à présent ?

– Oui… J’entends votre voix, à travers la pierre, très distinctement. Mais comment est-ce possible, maître Raoul ?

– Oh… C’est un stratagème vieux comme le monde. Un mur creux qui laisse passer les sons. Je l’ai vu pour la première fois dans une maladrerie. Les pauvres lépreux étaient d’un côté de la paroi dans une pièce scellée, et les prêtres de l’autre côté, qui écoutaient leurs confessions, pour éviter leur contact.

– Maître, mais pourquoi me parlez-vous à travers ce mur ? Pourquoi n’êtes-vous pas là, à mes côtés ?

– Parce que je suis retenu prisonnier, cher petit.

– Prisonnier ? Mais il faut vous libérer !

– Non, cher enfant, je suis prisonnier, c’est vrai, mais je me suis enfermé moi-même, volontairement.

– Mais… Pourquoi ?

– Oh, c’est une longue histoire, ça, petiot. Longue et compliquée… Mais je vais tâcher de te la raconter. Vois-tu, quand je suis arrivé sur ce chantier, Sire Godefroi m’a demandé de lui bâtir une citadelle invulnérable, et je la lui ai promise. J’ai travaillé, travaillé sans répit pour tenir ma parole, pour créer une forteresse que personne ne pourrait jamais démolir… Tu sais, petiot, moi, j’en ai déjà vu, des forteresses qu’on disait imprenables, aux murs aussi épais qu’un bras tendu, et aussi hauts que des falaises, des châteaux-forts construits pierre à pierre, à grand-peine, dans la souffrance et dans le sang, et qui ont été balayés en un seul jour. Parce que même la pierre la plus solide, la construction la plus savante, ne peuvent rien face à la capacité de destruction des hommes. Il y a des catapultes, des balistes, des machines infernales connues et d’autres à venir, la folie des hommes n’a pas de limites, bon sang. Mais moi, je ne voulais pas que mon travail s’écroule d’un seul coup, je voulais un château qui demeurerait intact, pour les siècles et les siècles, un château plus fort que la guerre, plus fort que le mal. Oui, c’est ça, une forteresse éternelle. Mordiou ! Et tout en travaillant, je n’avais qu’une image en tête, qui revenait sans cesse, jusqu’à l’obsession : je voyais des villageois fuyant l’ennemi. Ils courent se protéger dans l’enceinte du château. Ils ont peur que la muraille s’écroule. Cette muraille, c’est leur seule défense, leur seul rempart contre la cruauté. Si le mur flanche, les soldats entrent dans la forteresse, et ils éventrent les enfants, ils violent les femmes, ils égorgent les vieillards. Et moi, pauvre de moi, je suis le seul responsable de ce massacre. Je dois coûte que coûte les protéger. Sacré nom ! Tu sais, Pierre, j’ai déjà perdu mon fils sous les décombres, et d’autres enfants encore, par ma faute, ma grande faute… Il y en a eu sept en tout, sept minots, sept innocents. Je les vois, les sept petits morts, chaque fois que je baisse les paupières, ils sont là, les petiots, ils se cachent dans l’ombre, ils se tiennent par la main en me regardant. Et moi, je leur ai promis qu’aucun enfant n’allait plus jamais mourir à cause de moi. Oh, Pierre, si tu savais comme je me suis acharné sur ce château, j’ai passé des nuits entières sans dormir, à réviser mes plans, à renforcer les défenses, à consolider les murs. Dans ma tête, il y avait des brèches qui s’ouvraient, des fissures, des lézardes, et j’essayais de les colmater, une par une, sans cesse, mais elles revenaient encore et encore… Et finalement, j’ai fait ce que j’ai pu, mais je sais que c’est bien insuffisant… Que le ciel soit maudit, pourquoi donc Dieu ne m’a-t-il pas fait plus intelligent, pour me laisser sauver tous ces pauvres gens ?

– Raoul, maître Raoul, interrompit doucement Pierre, je vous en prie, ne blasphémez pas. Dieu sait bien ce qu’Il fait. S’Il décide de punir les hommes, c’est pour leur propre Salut, et vous, vous n’y êtes pour rien.

– Petit Pierre, que tu es naïf, tudieu ! Mais tu dois savoir que Dieu n’a rien à voir dans les affaires des hommes. Dieu n’est dans aucun camp. Ce n’est pas Dieu qui brandit les épées, non, ce n’est pas Dieu. Dieu, lui, Il est bien plus cruel : Il déclenche les tempêtes, les épidémies, les inondations… Il frappe au hasard, et ce sont toujours les plus faibles, les plus innocents qui périssent les premiers. Au moins, les soldats cherchent d’abord à tuer les soldats de l’armée d’en face. Mais Dieu, non, Lui, Il tue sans raison, à l’aveuglette. Quelle est donc cette justice divine, sacrebleu ? Pourquoi donc faire mourir des enfants, alors que les vrais criminels qui devraient être punis, eux, trouvent toujours le moyen de se protéger ? Tu sais, j’ai bien réfléchi. J’en suis venu à me demander si Dieu n’était pas mauvais…

– Maître Raoul, ça suffit. Vous vous damnez. Vous m’entendez ? Vous irez en enfer ! Maître Raoul, au nom de tout l’amour que j’ai pour vous, ressaisissez-vous… Ne perdez pas votre âme.

– Mais moi aussi j’ai de l’amour pour toi, Pierre, je t’aime comme un fils, je t’aime comme l’enfant que j’avais et que j’ai sacrifié pour la grande gloire de Dieu, sacré nom ! Mais ne t’inquiète pas, je ne suis pas encore tout à fait damné. J’ai bien failli, il est vrai. À un moment donné, j’ai cru fermement que Dieu était mauvais. J’ai même été tenté par le diable. Mais à quoi bon ? Petiot, je vais te révéler un secret : Dieu et le diable sont complices, ils ne peuvent pas se passer l’un de l’autre, et ils s’entendent comme deux larrons en foire ! Oui, j’ai beaucoup réfléchi, et finalement, je crois que Dieu est un bon bougre malgré tout, mais qu’il s’efforce de faire le mal pour nous obliger à nous surpasser, parce que personne n’est bon ni travailleur par nature. Tu vois, Pierre, il n’y a qu’un seul remède : travailler, travailler, travailler encore et toujours, pour sauver le monde, pour le protéger contre les fléaux de Dieu…

– Maître Raoul, vous mélangez tout. On ne peut pas comparer Dieu et le diable, enfin ! Et si vous dites qu’il faut travailler, pourquoi vous êtes-vous enfermé dans ces souterrains ? Je ne comprends toujours pas.

– Tu as raison, petiot, je mélange tout. Tout s’emmêle dans ma tête, je suis assez intelligent pour reconnaître les mensonges, mais pas assez pour entrevoir la vérité. Mais laisse-moi continuer, Pierre, laisse-moi t’expliquer comment je me suis enfermé ici, de mon plein gré. Voilà : Godefroi m’avait demandé de créer une issue pour que les villageois puissent s’enfuir du château en cas de défaite, et moi, j’ai obéi, bien sûr. J’ai commencé à creuser une série de galeries souterraines. Le seigneur de Roquebrune m’avait ordonné de travailler dans le plus grand secret et de ne rien révéler à personne. Il fallait à tout prix éviter que l’ennemi connaisse l’existence de ces souterrains. Je le lui ai promis, et personne n’en a rien su, pas même mes propres ouvriers. Et j’ai fini par créer un gigantesque labyrinthe, d’où personne ne pouvait sortir à moins de connaître les plans… Mais lorsque j’ai voulu donner une copie de ces plans au prêtre du village pour lui permettre de guider les pauvres gens vers la sortie, Godefroi me l’a interdit. Il m’avait menti, il n’avait jamais pensé à autre chose qu’à se sauver lui-même, si les choses tournaient mal, en abandonnant les siens. Mordiou ! Au diable les ordres, ai-je alors pensé… Et j’ai désobéi, petiot, pour la première fois de ma vie, j’ai désobéi. J’ai donné les plans au curé, mais Godefroi s’en est rendu compte et il l’a fait tuer. Foutre Dieu ! J’ai réalisé tout à coup que ce cochon m’aurait fait tuer à mon tour une fois le travail terminé, c’était évident.

Alors j’ai eu une idée. Je me suis réfugié dans mon propre labyrinthe. Oh, Godefroi a bien essayé d’envoyer ses hommes pour venir me chercher, mais ils se sont perdus dans les galeries. Alors, il a dû se résigner. Il ne peut pas m’attraper, et moi je me venge. J’ai percé tous les murs de son château, et je hante sa demeure. Il entend des bruits étranges dans les couloirs, des voix d’outre-tombe le poursuivent jusque dans ses appartements. La nuit, je perturbe son sommeil, je le réveille en hurlant, je m’insinue dans ses cauchemars. Et il se croit possédé, entouré de fantômes. Tudieu ! Il ne sait pas que c’est moi ! Seuls les maçons, mes bons compagnons, connaissent mon stratagème. Je leur parle tous les jours, je les dirige dans leurs travaux, pour bâtir la citadelle. La construction doit continuer, tu comprends, elle doit être parfaite. Tu vois, petiot, comme je savoure ma vengeance. J’ai assez obéi aux menteurs, aux puissants, pendant toute ma vie je les ai servis, à mon tour d’être le maître à présent… Non, décidément, je ne sortirai pas d’ici, je m’amuse trop. J’ai avec moi toutes les victuailles que Godefroi avait prévues pour tenir un long siège en compagnie de ses hommes d’armes. Et quand les vivres s’épuiseront, j’irai en chercher d’autres. Je sortirai par une de mes issues secrètes. J’irai jusqu’au bourg, et là, je dépenserai jusqu’à la dernière pièce du trésor que le maître de ces lieux a eu la bêtise de cacher ici, dans les souterrains. Oui, je me saoulerai royalement à sa santé, mais après cela, je retournerai jusqu’à ma cachette, avec de nouvelles provisions. Je reviendrai, bien sûr que je reviendrai, je dois rester ici, je suis le seul à connaître la sortie. J’attendrai de pied ferme la guerre. Je serai là pour guider les pauvres gens, je l’ai promis aux sept petites âmes en peine qui tourmentent mon pauvre crâne. Je leur ai juré que seuls les innocents pourraient sortir du labyrinthe… Seuls les innocents… C’est promis… Les autres, je les ferai tous crever.

– Mais c’est pure vanité, maître Raoul. Vous vous substituez à Dieu. C’est à lui de sauver ou de punir les hommes, vous m’entendez ? Notre abbé dit qu’il ne faut jamais aller à l’encontre des desseins du Seigneur. Il faut se résigner devant les épreuves que Dieu nous envoie, et ne jamais rien faire pour tenter de nous y soustraire. C’est une grande folie que de vouloir défier le Ciel, maître Raoul.

– Voilà que tu parles comme un moine, à présent ! C’est l’abbé qui t’a appris à parler comme ça ? Foutrebleu ! Je vois que ce satané Rambert a fait de toi un mouton bien docile…

– Maître Raoul, je vous défends d’insulter mon père abbé. C’est un saint homme.

– Bah… Balivernes ! Ton abbé est tout sauf un saint homme. Tu sais, ton abbé, lui aussi il se protège contre la folie de Dieu et celle des hommes. Sinon, pourquoi aurait-il fait construire un mur d’enceinte autour de son abbaye ? Pour se protéger de la guerre, pardi, et de la colère divine… Ton abbé, il est comme les autres, petiot, comme les autres. Juste un peu plus menteur, peut-être…

– Ce n’est pas vrai. Mon abbé est un homme bon !

– Un menteur ! De la pire espèce ! Écoute-moi, petiot. Je ne voulais pas te révéler cela, mais m’y voilà obligé. Tu sais, ce n’est pas ton abbé qui a eu l’idée de te laisser sculpter un bas-relief dans son abbaye. C’est moi.

– Vous ?

– Oui, moi. D’abord, j’avais pensé racheter ta liberté à l’abbé et te prendre comme apprenti sur les routes, puis j’ai changé d’idée. J’ai décidé de te confier à de nouveaux maîtres qui pourraient t’instruire. J’ai expliqué au père Rambert que ce serait bon pour le monastère d’avoir un moine sculpteur. Lui, il était réticent, au début, il voulait que Jean et Rigobert s’occupent de toutes les sculptures, mais finalement, j’ai réussi à le convaincre de te laisser au moins un chapiteau.

– Mais pourquoi, maître Raoul ?

– Oh, il y a bien des raisons… Tout d’abord, j’ai pensé que les murs de l’abbaye pourraient te protéger à jamais du monde extérieur. Pauvre petit infirme, que serais-tu devenu dehors, au beau milieu de la guerre, livré à la méchanceté des hommes ? Si je t’avais pris avec moi, où serais-tu à présent ? Enfermé à mes côtés dans ces catacombes ? J’ai déjà fait périr sept enfants, tu sais, je ne voulais pas d’une nouvelle victime sur ma conscience. Mais surtout, j’ai changé d’idée quand j’ai vu que tu commençais à me haïr… Oh, je ne t’en ai pas voulu, peut-être un peu, au début, mais j’ai vite compris que c’était là l’ordre des choses. Tu avais trop de talent pour le gâcher avec un vieux garçon aviné et maladroit comme moi. Crois-moi, si j’étais parti sur les routes avec toi, tu aurais fini par me détester tout à fait, je ne suis qu’un modeste artisan, moi, j’aurais été un obstacle à ton art.

– Mais, maître Raoul… Je n’ai que faire de mon orgueil personnel. Je ne cherche pas les honneurs ni la gloire, vous savez bien. Si Dieu m’a offert le don de la pierre, c’est pour le servir humblement. C’est lui le Créateur, moi je ne suis que son instrument.

– Que la leçon est bien apprise, sacrebleu… Mais Pierre, écoute-moi, tout cela n’est qu’un épouvantable mensonge. Non, ce n’est pas Dieu qui parle à travers toi, je reconnais bien là toute l’hypocrisie de ces moines, avec leur orgueil démesuré qu’ils déguisent d’humilité. C’est toi-même qui crées, petiot, tout seul. Toi, tu n’es pas humble, sacré nom, et tu ne le seras jamais. Tu vas toujours jusqu’au bout de toi-même, tu défies les limites du possible, tu ne te résignes jamais, et tu désespères de n’être qu’un homme. Tu n’es pas humble, et tu as raison de ne pas l’être. Vois-tu, pendant longtemps, je croyais que l’humilité était une grande vertu. Mais je la confondais avec la modestie. La modestie te permet de mesurer le peu de chemin déjà parcouru, de comprendre que la route est encore longue et de te forcer à aller de l’avant, mais l’humilité, à quoi sert-elle ? C’est le renoncement, c’est le mensonge. C’est accepter qu’il y ait des limites. Pourquoi donc ? Crois-moi, il faut toujours se surpasser, petiot, s’entêter, encore, toujours, même si c’est impossible. Que faire d’autre, sinon ?

Tu sais, je te connais, Pierre, je te connais bien, mieux que toi-même, peut-être. Tu es si fragile, si émotif, mais à la fois, tu as le cœur aussi dur que la pierre. Tu n’es pas vraiment humain, et tu l’es plus que quiconque, tout en même temps. Je l’ai tout de suite compris, dès notre première rencontre, et j’en ai été profondément troublé. Tu ne sais pas donner ton amour, petiot, c’est cela qui te fait souffrir. Et pourtant ton amour est immense, mais il reste prisonnier à l’intérieur, il palpite dans ta poitrine et gonfle de jour en jour, il risque de t’étouffer. Et comme tu dois à tout prix dégager ce trop-plein d’amour, tu crées des statues, en espérant que les hommes seront touchés par l’émotion que tu craches dans la pierre. Mais les hommes les plus sensibles n’y verront jamais qu’une infime partie de tout l’amour que tu étais censé leur donner. Alors vient aussitôt le désespoir, puis l’acharnement. Tu es comme moi, au fond. Tu cherches à sauver les hommes, seulement toi, tu n’es pas prisonnier de ton manque de talent comme moi. Toi, tu réussiras peut-être un jour à transvaser toute ton âme dans une statue, une statue qui viendra te libérer de tout ton terrible mal et qui touchera les hommes d’une grâce qui les délivrera aussi. Je n’en sais rien, je ne sais pas si c’est possible. Mais tu dois essayer, jusqu’au bout. Sans humilité, mais avec modestie… Mais qu’y a-t-il ? Tu pleures ? Pleure donc, va… Pourquoi je te le défendrais, cette fois-ci. Si tu pleures, c’est que tu admets que j’ai raison. Pleure donc, si c’est la Vérité qui te fait pleurer.

– Maître, pardonnez-moi. Vous avez raison. Je suis un monstre d’orgueil et d’égoïsme. Je vous en prie, sortez. Aidez-moi, j’ai tant besoin de vous.

– Encore des mensonges, petiot. Non, tu n’as plus besoin de moi. Je t’ai donné tout ce que je pouvais. Et tu m’as donné beaucoup en échange, toi aussi, même si tu l’ignores. Et tu n’es pas non plus un monstre, petiot, juste un humain, un humain qui souffre et qui manque d’amour. Et quand on ne reçoit pas l’amour des autres, on ne sait pas non plus donner le sien. Tu as trouvé ta manière particulière de donner ton amour. Persévère, car le chemin que tu as choisi est difficile. Mais j’entends des pas dans les escaliers. C’est Fifrelin. Adieu, fils, adieu… Je t’aime… Mon fils…

– Maître, maître ?


Fifrelin trouva le jeune homme en larmes, prostré dans un coin de la pierre. La lumière l’éblouissait. La voix de Raoul se fit entendre une dernière fois :


« Fifrelin, mon bon compagnon, écoute-moi. Vous devez partir d’ici au plus vite. J’ai entendu hier dans la nuit Sire Godefroi qui parlait à ses hommes. Il va bientôt vous trahir. Il a déjà engagé une nouvelle équipe de maçons qui finira le travail. Ils seront là dans deux semaines. Déguerpissez, vite. »


Une fois dehors, Fifrelin fit part de la nouvelle aux autres maçons. Puis il vint retrouver Pierre et lui expliqua que la troupe avait décidé de s’enfuir le lendemain en empruntant les souterrains de Raoul, mais que lui devait tout d’abord se rendre au monastère de Tussignac, pour y réclamer le salaire que l’abbé devait encore aux ouvriers, avant de rejoindre le reste des maçons à Saint-Émilion. Il en profiterait ainsi pour accompagner Pierre jusqu’au carrefour où l’attendaient les deux serviteurs qui le conduiraient à l’abbaye de La Sauve-Majeure. Le garçon l’écouta à peine et n’eut aucune réaction. Il se tenait immobile, perdu dans ses pensées. Fifrelin haussa les épaules et le fit grimper sur son cheval, puis il monta lui-même en selle et s’en fut au triple galop. Sur tout le chemin du retour Pierre resta de marbre. Il ne regarda pas un instant le paysage, se laissa chahuter sans résistance par le galop du cheval, refusa le boire et le manger, et aucune pensée ne traversa son esprit pendant toute la journée. Au carrefour où étaient censés attendre les serviteurs de La Sauve-Majeure, il n’y avait personne. Alors le maçon continua le chemin vers Tussignac, en expliquant qu’il trouverait bien un mensonge à raconter à l’abbé. Le mot « mensonge » résonna alors dans l’esprit de Pierre, qui se mit à sourire, avant de retrouver son rictus immobile. Ils reprirent donc la route, et arrivèrent le soir au monastère.


L’abbé Rambert, le lendemain matin, punit le novice de douze coups de fouet, pour le châtier de son œuvre impie sculptée dans l’église abbatiale. Le jeune homme reçut les coups, sans frémir, sans même les ressentir sur sa peau. Puis l’abbé dicta sa sentence : il ne pourrait plus sculpter, jamais. À ces mots, Pierre devint blême et toutes ses émotions prisonnières jaillirent soudain. Il eut une attaque d’hystérie et les moines reconnurent aussitôt la marque de la possession diabolique. Ils transportèrent le garçon à l’infirmerie, le ligotèrent sur une litière éloignée du reste des malades.


Le lendemain matin, Pierre, enfin tranquille, entendit une voix par la fenêtre. C’était Fifrelin :


– Ça va, pitchoune ?

– Oui, maintenant, ça va, répondit le jeune homme calmement. Et toi, ça y est, tu as reçu ton argent ?

– Non, pas vraiment. Mais ne t’inquiète pas pour ça. J’ai trouvé un moyen de me payer moi-même. Dis-moi, petit : tu veux sortir de cette prison une fois pour toutes ?

– Mais où irais-je ?

– Avec nous pardi, avec tes amis les maçons ! Sur les routes, libre comme l’air… Tu veux ?


Pierre hésita, et après un long silence, répondit « oui ».


– Très bien. Ce soir, après vêpres, un serviteur de l’infirmerie va te libérer de tes liens. Attends que la nuit tombe, puis faufile-toi jusqu’aux écuries, j’y serai. On partira juste lorsque les moines sonneront les matines. On profitera du premier office pour filer. Mais sois là à temps, petit, parce que je ne pourrai pas t’attendre.

– D’accord.


Le soir, effectivement, un serviteur, soudoyé par Fifrelin, dénoua ses liens, sans mot dire. Puis Pierre fit ce que le Gascon lui avait indiqué. Il attendit l’arrivée de la nuit, et en silence, descendit les escaliers. Il se retrouva bientôt dans le cloître. Il s’agissait à présent de le traverser, prendre une petite porte dérobée qui menait à l’église, sortir par le porche, longer les murs de la Grand cour, entrer dans l’écurie, et le tour était joué. Il avança. La nuit était claire et chaude. La lune allumait les chapiteaux et projetait les ombres des bas-reliefs sur le sol des allées. Dans un halo de lumière, un pan de mur resplendissait. C’était l’entrée des escaliers du cellier, où jadis le vieux chantre Odilon s’était fracassé le crâne. Pierre, intrigué par la lumière étrange, contempla un long moment le bloc qui supportait la voûte. La pierre assassine gardait la trace de son crime intacte. Elle était encore rouge du sang de sa victime, après tant d’années. À l’endroit précis de l’impact, là où elle s’était brisée, il y avait maintenant un saillant pointu, que la lune soulignait d’une ombre épaisse. Pierre devina alors, partant de l’arête, le début d’une fissure qui commençait à se dessiner. Le jeune homme caressa la pierre en parcourant de ses doigts la lézarde : nul doute, la pierre souffrait. La blessure était mortelle, la crevasse continuerait de s’étendre, creuserait le bloc peu à peu, jusqu’à le fendre en deux, en moins d’un siècle, irrémédiablement.


Pierre scruta les étoiles qui brillaient avec insistance. Il se dit qu’il avait bien quelques heures avant son rendez-vous, et il se hâta jusqu’à l’église abbatiale. Dans un réduit spécial derrière le chœur, les sculpteurs avaient l’habitude de ranger des outils. Il s’empara d’un petit sac contenant un marteau, un burin, quelques pointes et des ficelles, puis regagna le cloître. Il commença alors à taillader la pierre à petits coups. La roche était tendre, et le burin s’enfonçait mollement, sans faire de bruit. Il sculpta grossièrement la pierre pour supprimer la cicatrice, et rapidement, afin de remplacer la fissure douloureuse, il creusa une ligne courbe : la pierre venait d’être sauvée, et le novice s’en réjouit. Cependant, le bloc était maintenant fort inesthétique, avec deux saillants inexplicables. Pierre, animé par la vitesse de son travail, se mit alors à adoucir les angles. Puis, en contemplant son travail, il imagina une figure à partir de ce bas-relief accidentel. L’arête du bloc devenait le flanc d’un animal, et l’estafilade fraîchement ciselée qui remontait irrégulière vers le haut, la marque d’une aile : c’était un oiseau qui prenait son envol. Un rouge-gorge exactement : le sang d’Odilon, imprégné dans la pierre, colorait le corps de la petite créature. Pierre, ému, se souvenait de son premier oiseau, modelé jadis dans l’argile et volatilisé dans le four du potier, et il se sentait fort heureux d’avoir enfin l’occasion de le graver définitivement. Le cœur léger, il se mit à dessiner avec une pointe le corps de l’oiseau : ce rouge-gorge signifiait son évasion, la liberté qu’il allait enfin connaître, et en même temps, il savourait sa petite vengeance personnelle contre l’abbé qui avait voulu l’empêcher de sculpter.


Il ne fut pas une seule fois dérangé de la nuit. Il n’y eut malheureusement aucun bruit étrange, aucune ombre suspecte, aucun sifflement du vent qui aurait pu le soustraire de son travail, qui l’aurait obligé à s’arrêter pour se cacher, et ainsi lui permettre de réagir et d’envisager de nouveau sa fuite. Au lieu de cela, Pierre demeura concentré toute la nuit sur son œuvre, et il en oublia complètement son évasion… Tout à coup, les cloches retentirent, tirant brusquement l’artiste et tout le monastère de la léthargie. En catastrophe, le garçon remit les outils dans son sac et se précipita jusqu’à l’église. Il la traversa d’un pas décidé et franchit à toute allure le porche. Il croisa plusieurs moines et des frères convers, mais ceux-ci ne prêtèrent pas attention au jeune homme. Dans la cour régnait un grand émoi : tout le monde courait dans tous les sens, des moines se signaient agenouillés dans la poussière et se cognaient la tête contre le sol en implorant la clémence divine. Dans toute cette agitation, le père abbé hurlait des injures fort peu chrétiennes, et Pierre saisit à travers les bribes de son discours ce qui venait de se passer : Fifrelin avait profané la crypte de l’église et s’était emparé des reliques du monastère, un coffre garni de joyaux qui contenait un fragment du col du fémur de saint Braulius, le fondateur de l’abbaye. C’était là un grand malheur, puisque selon la légende du monastère, la disparition des reliques provoquerait inexorablement la chute de Tussignac. Le voleur venait juste de s’enfuir. Lorsque les cloches avaient sonné matines, il avait forcé l’entrée de l’abbaye et était parti au grand galop avec son butin. Pierre vit au fond de la cour que les portes demeuraient grandes ouvertes. Regroupant tout son courage, il s’élança alors vers la sortie. Un frère convers, d’une forte stature, lui barra le passage.


« Eh, toi, là… Où vas-tu, le novice ? Mais je te reconnais, tu es le compère du brigand ! »


Sans y réfléchir à deux fois, l’estropié s’empara d’une pointe dans son sac et l’enfonça de toutes ses forces dans le ventre du convers, qui s’écroula de tout son poids. Puis Pierre sauta par-delà le seuil du monastère et dégringola dans le ravin. Il se retrouva miraculeusement sain et sauf en bas, face à la Garonne. Il ramassa sa béquille par terre et se redressa. C’était encore la nuit. La nature célébrait l’office des matines. Les grenouilles chantaient des cantiques, les grillons leur faisaient les répons. Le fleuve murmurait sa litanie en battant sa coulpe contre les rochers. Le vent sifflait des mélopées dans les roseaux. Il caressa d’un souffle léger les cheveux du garçon, et Pierre huma l’air frais en savourant ce premier instant de liberté. Mais très vite, le jeune homme prit la mesure de sa détresse : il était seul, désemparé, sans provisions, perdu dans le vaste monde. Fifrelin était loin maintenant, Pierre se souvenait qu’il avait fixé rendez-vous aux maçons à Saint-Émilion, mais cette cité se trouvait au moins à sept ou huit lieues de là, ce qui représentait juste un jour de marche, mais pour un infirme comme lui, il était rigoureusement impossible de parcourir cette distance à cloche-pied, appuyé sur sa béquille.


Il s’affala sur la berge et se mit à pleurer comme un enfant. À travers ses larmes lui apparut alors un gros galet au bord de l’eau, à moitié enseveli dans la vase. Intrigué par la pierre que le fleuve faisait rutiler, il s’approcha, puis la déterra et la souleva : elle était extrêmement légère, et avait la forme d’un pied, presque de la même taille que le sien. Il s’empara alors de ses instruments dans sa besace et commença à sculpter le caillou : il façonna une plante légèrement arrondie, en prenant pour modèle son pied de chair. Puis il fit des trous dans le galet avec un burin, et tailla dans un tilleul qu’il y avait à proximité deux branches les plus droites possibles. Il passa les tiges de bois dans les trous, les ficela à la pierre et les fixa avec des nœuds coulants à sa jambe, en laissant un espace entre la pierre et le moignon, qu’il rembourra de tissus arraché de sa coule, afin de ne pas frotter sa chair à la pierre. Il se leva, et fit quelques pas. À sa grande satisfaction, non seulement le stratagème fonctionnait, mais il put de surcroît avancer sans s’appuyer sur sa béquille : c’était la première fois qu’il marchait vraiment sur ses deux pieds, comme les êtres humains. Grâce à cette sculpture de fortune, il pouvait de nouveau envisager de rejoindre Saint-Émilion et, avec un peu de chance, de retrouver Fifrelin et la troupe des maçons. Le cœur gonflé d’espoir, il se mit en route.


FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE


 
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   MissNeko   
8/10/2016
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
A mon goût c est pour l instant le meilleur chapitre. De l action, des émotions, des réflexions sur la religion fort intéressantes.
J ai dévoré cette fin de première partie. Il me tarde d être à demain pour lire la suite.
Votre plume est sublime. Bravo

   Proseuse   
8/10/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Ha! que voilà un bien bon moment de lecture ! j' ai vraiment adoré et surtout adoré la folie si sage de Raoul ! la phrase qui m' est restée le plus en mémoire ( mais pas que ! ..) c'est
" Je suis assez intelligent pour reconnaître le mensonge, mais pas assez pour entrevoir la vérité"
Pierre après cette grande leçon de sagesse va sans doute pouvoir appréhender tout autrement la vie !
j' ai beaucoup aimé aussi le fait de donner tout son amour à la pierre faute de savoir ( ou de pouvoir) le donner aux hommes ! c' est vraiment très beau et fort ! Merci beaucoup Charivari pour ces superbes instants de partage !

   Marite   
9/10/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Que d'évènements dans ce chapitre ! Décidément, le chemin de Pierre n'est pas simple mais il doit être à la mesure de ses capacités de survie. Chaque épreuve l'amène à trouver une solution. Ses réactions instinctives laissent présager bien des surprises pour la suite. Aussi, la curiosité et l'intérêt sont toujours présents pour moi.

   Brume   
10/10/2016
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour Charivari

De ma petite lucarne je ne peux relever des exemples, mais je peux dire que cette fois je n'ai pas réussi à visualiser le passage où Pierre taille un bloc de pierre à l'endroit où Odilon s'est fracassé le crâne, c'est à dire à l'entrée des escaliers, malgré les descriptions je reste dans le flou car je n'arrive pas à dessiner le bloc, sa forme, et la manière dont Pierre arrive à faire une sculpture.
Et pardon mais sculpter un pied avec un petit galet et l'accrocher au moignon avec de simples noeuds d'une branche et un tissu pour protéger et ensuite marcher avec aisance avec ça, j'avoue que ce passage me questionne tellement je le trouve incongru.
Bien qu'insolite, j'aime la partie où Pierre et Raoul se rencontrent.

   hersen   
23/10/2016
J'ai lu toute la première partie sans poser un seul commentaire hormis celui-ci tout simplement parce que je trouve très difficile de commenter une partie de texte. Puisque bien sûr, ce que j'en pense aujourd'hui peut-être remis en question, dans un sens ou dans un autre, en lisant la suite.

Ceci dit, je me lance quand même pour deux-trois choses...qui ne me sembleront peut-être plus valides une fois que j'aurai lu la seconde ou la troisième partie !

L'inconvénient de n'avoir pas fait de commentaires au fil des chapitres est que je me suis sans doute fait des réflexions que j'ai maintenant oubliées et que donc vous ne saurez pas. Mais à l'inverse, celles que je vais vous livrer aujourd'hui sont celles qui restent vivaces avec le recul.

Les choses qui m'ont fait tiquer :

L'amputation du pied de Pierre. Je dois avouer que j'en ai arrêté ma lecture quelques secondes, tant ce fait m'a paru disproportionné avec ce que vous décriviez de la blessure. Je trouve aussi que ce n'est pas si logique avec l'époque. On restait bien souvent boiteux à la suite d'une blessure qui finissait pas guérir, même en laissant des séquelles plus ou moins lourdes, mais l'amputation, ce n'était pas rien ! J'ai compris ensuite que la perte de ce pied sera la clé de voûte de la possibilité pour Pierre de se consacrer à la sculpture. Il me semble que pour que j'accepte mieux l'amputation, il faudrait que la blessure soit beaucoup grave, que le pied soit déjà perdu de toutes façons.

Les copistes : Si j'ai bien compris, il y a les élèves copistes, amenés à être moines, et leur maître, cet horrible personnage d'Odilon (très bien réussi au demeurant). Mais je ne comprends pas le vide entre les deux. Odilon, et avant lui Anthelme, ont formé d'autres élèves, non ? Qui devraient maintenant être adultes et moines copistes. Mais où sont-ils passés ? Peut-être vouliez-vous focaliser sur la classe où évolue Pierre dans ses tâches subalternes, mais j'ai été gênée par ce manque de logique.

La prothèse : Ce qui m'embête le plus, c'est que j'ai trouvé l'idée excellente ! Mais j'ai eu du mal à y adhérer telle qu'elle est décrite. Il me semble que cette étape pour Pierre aurait mérité un peu plus. Je ne sais pas si à l'époque il y avait déjà des prothèses mais néanmoins, même de nos jours où elles peuvent être très sophistiquées, il y a tout un travail d'adaptation à faire, physique et mentale.

Ce que j'ai vraiment beaucoup aimé : le personnage de Raoul avec son labyrinthe dans lequel il va pouvoir fomenter quelque chose contre le maître des lieux. J'espère que ce personnage reviendra dans la suite de l'histoire, il donne du punch.

Le chapitre abominable des attouchements par Odilon sur Pierre, surtout en apprenant qu'on lui a "donné ce jouet" pour qu'il laisse les autres tranquilles afin qu'ils puissent travailler. Et qu'il vient d'une famille noble. c'est un chapitre bien noir.

Ce que j'ai aimé moyen :

Au fil de la lecture, un certain ron-ron s'installe. Bien sûr, il y a des descriptions tant du travail du copiste que du sculpteur, mais je n'étais pas si enthousiaste durant la lecture. peut-être cela vient-il du fait qu'on a déjà beaucoup écrit sur le sujet et qu'immanquablement, je retrouvais une ambiance déjà connue. Il a manqué quelquefois à ma lecture des trucs qui m'auraient fait réagir un peu plus. En clair, il faudrait m'étonner, m'estomaquer !

Pour terminer :

Je lirai bien sûr la suite. Je n'ai pas cherché, dans ce commentaire un peu long, à dire autre chose que mes impressions à la lecture.
J'espère que vous les prendrez pour telles.

Petite remarque concernant deux fois "d'ailleurs" très proches dans le premier § du chapitre 7.

Je ne mets pas d'évaluation car tout simplement : j'attends la suite.

Cordialement,

hersen


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