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L'ange déchu. 2ème et 3ème parties : La cathédrale de Sistreville suivie de La merveille
Charivari : L'ange déchu. 2ème et 3ème parties : La cathédrale de Sistreville suivie de La merveille  -  14. Nouvelles perspectives
 Publié le 06/12/16  -  2 commentaires  -  27947 caractères  -  5 lectures    Autres publications du même auteur

Pierre Toussaint gagna la Grand place de Sistreville et retrouva le chantier tel qu'il l'avait laissé, jadis, il y avait si longtemps. La construction avait à peine avancé, et elle paraissait toujours aussi bancale et incohérente qu'autrefois. Les murs peut-être lui semblaient plus sombres et plus hauts, mais sans doute n'était-ce là qu'une illusion, la désagréable sensation de vertige que lui provoquait le ciel de l'été au-dessus de sa tête après tant d'années confiné entre quatre murs. Il voulut marcher jusqu'aux baraquements où s'affairaient quelques ouvriers, mais soudain il eut le tournis et s'affala sur le parvis de la cathédrale. Un maçon accourut vers lui et le releva.


« Beau pied, mon ami, c'est bien toi ? Noumdidou ! On dirait que tu as cent ans ! »


C'était Fifrelin, mais Pierre ne le reconnut vraiment qu'en l'entendant parler. Le Gascon avait beaucoup changé. Le temps avait martelé son visage, buriné ses traits, ciselé des rides. Sa barbe et ses cheveux avaient pris la couleur de la pierre et lui conféraient l'aspect grave et recueilli d'un apôtre. Fifrelin transporta son ancien compagnon jusqu'au réfectoire des maçons et là, il lui offrit de quoi se ravitailler. Pierre, sans prêter la moindre attention à son hôte, se rua sur la nourriture.


– Qu'as-tu fait pendant tout ce temps, mon ami ? demanda Fifrelin après un long silence.


L'autre ne répondit pas et continua d'absorber sa soupe à grandes lampées. Quand il eut fini, il releva enfin la tête et balbutia :


– Tout ce temps ? Combien de temps ?

– Oh, je ne sais pas exactement... Peut-être sept ou huit ans, dame !

– Huit ans... Grand Dieu ! J'étais... J'étais loin, très loin d'ici.

– Tu as voyagé, Beau pied ? Où es-tu allé ?

– Non, je n'ai pas quitté Sistreville.


Le maçon l'observa, intrigué. Effectivement, le sculpteur avait l'air d’être ailleurs. Il avait le geste lent et maladroit, le regard absent, et parlait à grand-peine. Assurément, il était demeuré longtemps solitaire et reclus, loin du monde.


– Je me souviens maintenant de notre dernière dispute. Il y a si longtemps... Tu étais au service de l'évêque Adalard, n'est-ce pas ? Quoi, il t'a retenu prisonnier ?


Pierre baissa les yeux, et acquiesça de la tête.


– Mordiou ! Mais où donc ? Au château du vicomte ?

– Non... Dans un entrepôt, près de la Seine.

– Mais l'évêque est mort il y a déjà deux ans, comment se fait-il que tu apparaisses juste maintenant, tudieu ?


Le sculpteur fixa son ami. Lui revint alors confusément l'image du prélat, fatigué et malade, porté par deux serviteurs, qui l'invitait à partir de l'atelier... Il essaya de concentrer son esprit. Il était de nouveau dans le monde des humains, à présent il devait s'efforcer de vivre. Après un long silence, il déclara :


– Je ne sais pas pourquoi, Fifrelin... Je t'en prie, cesse de me poser toutes ces questions. J'ai perdu la tête, j'ai perdu le temps, je ne me souviens plus de grand-chose. Raconte-moi plutôt ce qu'il s'est passé pendant toutes ces années. Je veux savoir.


Le gascon s'esclaffa :


– Oh, tu sais, tu n'es pas le seul à avoir perdu ton temps, mordiou, c'est le cas de tout le monde ici, à Sistreville ! Tiens, par exemple, nous, les maçons, nous avons travaillé comme des esclaves pour construire la forteresse de Château-Gaillard. Soi-disant imprenable... Billevesées ! Eh bien, à peine achevée, figure-toi que le roi de France s'en est emparé après moins d'un an de siège ! Et que juste après, on nous a ordonné d'acheminer les blocs tombés pendant l'assaut jusqu'à Sistreville pour les réutiliser au chantier de la cathédrale... Et tu sais d'où ils venaient, à l'origine, ces blocs, le Beau pied ? Eh oui, de Sistreville, pardi ! Si ce n'est pas perdre son temps, ça !


Pierre esquissa un sourire et Fifrelin, ravi, poursuivit son récit. Il avait toujours la même verve d'antan.


– Et ceux qui n'ont pas perdu leur temps, c'est le temps qui les a perdus, parce qu'ils sont morts, les pauvres ! Comme beaucoup de compagnons, à Château-Gaillard. Tu te souviens de Bertrand et Bernard Pujols ? De Jeannot Mortemain ? Paix à leur âme. Dieu, que ce chantier était périlleux. Il n'a duré que deux ans, mais il a tué plus d'ouvriers que la guerre qui a eu lieu après. Heureusement que la grande Faucheuse nous a vengés en nous débarrassant de ce chien de Robert Le Torte. Un carreau d’arbalète qui a perforé son casque, dès le premier mois du siège. Et puis l'évêque Adalard, qui a crevé six mois plus tard. On dit que lui, il est mort d'ennui... C'est qu'il n'avait plus personne avec qui jouer, ce diable d'évêque, tout le monde était parti jouer à la guerre sans lui.


Enfin voilà, le Beau pied, rien n'a vraiment changé ici. À part que désormais, notre suzerain n'est plus Jean sans Terre, mais le roi de France, Philippe Auguste. Mais c'est du pareil au même, té. Les bourgeois de Sitreville jouissent des mêmes privilèges qu'avant, le monarque a allégé les impôts, et tout le monde est ravi. Le chantier de la cathédrale a repris, les nouveaux maîtres financent généreusement la construction, mais franchement, ici, les résultats ne sont guère probants. Le nouvel évêque Gérard, on ne le voit pour ainsi dire jamais, tantôt il chasse en Sologne, tantôt il festoie dans les Flandres, à moins qu'il ne courtise à Paris. Il ne s'intéresse pas le moins du monde à notre chantier, et pour tout te dire, je suis persuadé qu'il puise largement dans les fonds, ce pourceau d'évêque. Du coup, le seul maître à bord, c'est notre cher architecte... Gauthier Folbec. Maître Purin, tu te souviens ? Noumdidiou ! Cela fait des années qu'il dessine des plans, qu'il les retouche, pour finir par les brûler et puis recommencer. Et nous, pauvres de nous, nous passons notre vie à appareiller des blocs, pour après les saper, les ranger avant de les retailler et les poser de nouveau autre part... Et moi, je suis son second, comme autrefois, j'essaie de limiter les dégâts, mais ce n'est pas chose aisée, pour sûr ! Ah, oui ça, cette bourrique de maître Purin, il nous fait bien perdre le temps, pardi !


Pierre discuta encore un peu avec son ancien compagnon, mais il était exténué et la tête lui tournait de tant parler et écouter. Fifrelin lui offrit alors sa propre litière et le laissa dormir, ce que le sculpteur fit durant presque deux jours entiers.


Le surlendemain, le Gascon se tenait à son chevet, l'air réjoui. Il serrait un étui de cuir dans son poing, que Pierre reconnut aussitôt : il contenait les plans des différentes façades de la cathédrale qu’il avait élaborés autrefois, dans les chais des berges de la Seine, et que Gauthier avait dessinés et signés, ainsi que la liste des statues que le sculpteur devait accomplir, frappées du sceau de l’évêque Adalard.


– Holà, le Beau pied, lui souffla le maçon. Il faut se réveiller maintenant, bon sang ! Si tu crois que tu peux dormir éternellement, fainéant, je peux te dire que tu te trompes largement, l'ami. Tu dois retourner au travail, et reprendre ton office au plus vite. Et par la même occasion, je pourrai enfin retrouver mon lit et dormir, noumdidiou !

– Tu es allé dans mon atelier, Fifrelin ? demanda Pierre, en écarquillant les yeux.

– Oui. C'est impressionnant, corne Dieu ! On dirait un champ de bataille ! Ce matin, j'ai ordonné de déblayer les décombres. Au cours des prochaines semaines, tous les blocs vont être acheminés jusqu'au chantier. Puis on déterminera quelles statues peuvent encore être réutilisées, et celles qui sont trop abîmées on les taillera de nouveau... Moi, pendant ce temps, je vais demander audience au palais épiscopal et déposer ces parchemins que j'ai trouvés dans ton atelier. Je veux absolument que l'évêque voie ces documents et signe à son tour cette commande. Comme cela, tu pourras retrouver ton travail et puis nous serons enfin fixés sur la structure définitive des porches. Ça empêchera maître Purin de nous faire tourner en rond, au moins sur ce point. C'est une occasion en or de clouer son fol bec, à cet architecte de malheur !


Le sculpteur n'eut pas le temps de répondre, de dire à son ami qu'il aurait préféré ne plus jamais revoir son œuvre démentielle, qu'elle pouvait bien rester là-bas ensevelie sous les gravats en attendant d'être engloutie par la prochaine crue de la Seine, mais Fifrelin était parti.


Dès le lendemain matin, Pierre Toussaint vit ses sculptures apparaître, une à une, sur le parvis de la cathédrale. Les anges avaient les ailes arrachées, les apôtres étaient mutilés, les démons écornés, les vierges sages sans têtes et les vierges folles, balafrées et fêlées. Quasiment rien n'était en l'état. Fifrelin procéda à un jugement sommaire et détermina trois groupes : dans le premier se trouvaient les statues condamnées, trop endommagées pour être réutilisées, que les tailleurs feraient disparaître à grands coups de burin afin de les convertir en pierres anonymes. Le second groupe constituait le purgatoire, les statues abîmées mais que l'on pouvait encore sauver en les ciselant de nouveau, quitte à changer leur aspect, et enfin, deux œuvres seulement restaient intactes : le tympan du Jugement dernier où, de part et d’autre d’un Christ qui demeurait toujours sans visage, étaient représentés tous les habitants de Sistreville, et le portrait de Bernardin que Pierre avait envisagé sous la forme de l’apôtre Jean, mais que sa maladresse avait corrompu et qui était devenu diable. Le sculpteur eut beau demander à Fifrelin la destruction de la statue, le maçon fit la sourde oreille, pour lui c’était un ange, une sculpture réellement magnifique, et il lui attribua une place d'honneur sur le trumeau de la façade occidentale. Pierre Toussaint ne pouvait se résoudre à ce que Lucifer devînt le gardien des portes de la Sainte cathédrale, mais sur le moment, il ne trouva pas le courage pour essayer de convaincre le maçon. Tout au plus se promit-il qu'un jour, lorsqu'il aurait de nouveau la force et l'envie de sculpter, il grimperait sur un échafaudage pour retoucher le visage du démon, et que s'il n'y parvenait pas, il s'arrangerait bien pour le faire tomber de son piédestal en prétextant un accident. De toutes manières il y avait pour Pierre cette semaine-là une question beaucoup plus angoissante que celle de l'ange, qui accaparait tout son esprit. Il s'agissait du basilic. Il se demandait si les ouvriers finiraient par le trouver sous les décombres, s'il était intact, détruit, ou si par miracle il avait pris chair et s'était vraiment enfui. Chaque jour, il inspectait les blocs fraîchement arrivés de son ancien atelier, soulevait, fébrile, les bâches qui couvraient ses sculptures, avant de constater, soulagé, que le monstre ne se trouvait pas là. La statue ne réapparut jamais.


Une semaine plus tard, Fifrelin lui annonça que l'évêque Gérard avait enfin signé les plans. Pierre Toussaint était donc de nouveau le sculpteur officiel de la cathédrale, et retrouva par la même occasion son ancien atelier accolé à l’église. Le même jour, il vit apparaître une de ses anciennes statues : c'était le portrait de l'évêque Adalard, qu'il s'agissait de retoucher pour ciseler les traits du nouveau prélat, qui poserait un jour à l'occasion d'une halte dans sa bonne ville. Pierre se demanda si ce portrait serait aussi difficile à ciseler que l'ancien, avant de penser que finalement, il ne s'agirait sans doute que de changer un peu les traits, puisque Gérard apparemment était tout à fait semblable à son prédécesseur. Sa seule crainte, c'était d'avoir affaire à un homme trop gros, parce que si l'on peut toujours creuser un visage existant, il est en revanche impossible de rajouter de la pierre pour façonner des joues.


On appareilla, en moins d'un mois, le portail occidental de la cathédrale, avec l'ange déchu trônant sur le trumeau, puis on assembla le tympan du Jugement dernier, et cette œuvre sublime provoqua l’émerveillement de tous. Chacun des habitants de Sistreville s’attachait spécialement à un personnage parmi les élus ou les damnés, sans imaginer bien entendu un seul instant qu’il s’agissait de son propre portrait. Quant à l'ange, on trouvait son aspect particulièrement doux et rassurant, à tel point que les bourgeois le baptisèrent bientôt « l'ange du bon conseil ». Mais Pierre n'osait contredire personne et fuyait systématiquement les bonimenteurs. Il n'aimait guère contempler son œuvre qui lui rappelait sa folie, et lorsqu’il daignait jeter un œil sur le porche de l'église, ce n’était que pour imaginer la figure absente, au centre du tympan, qu’il restait à sculpter. Il devait représenter un Christ en majesté et cela l’angoissait. Le visage de Jésus, c’était son autoportrait, il le savait, mais depuis l’expérience du basilic, les miroirs lui faisaient peur. De toute manière, pensait-il, il ne parviendrait plus jamais à trouver dans son propre reflet cette attitude triomphale que réclamait le bas-relief. Il se sentait triste, las, abattu. Sa folie l’avait vidé tout entier.


Cependant, lorsqu'il se remit à l'ouvrage et commença à retravailler ses statues endommagées, il éprouva, à sa grande surprise, une immense sensation de bien-être et d'apaisement. Il avait l'impression, en effaçant les blessures de ses œuvres folles, de soigner ses propres cicatrices, de réparer peu à peu ses outrages et ses désordres passés. Il réalisa alors qu'il n'aurait plus jamais aucune œuvre à créer de sa vie, plus aucune inspiration à trouver, d'étincelle susceptible de rallumer sa folie, et cela le soulageait considérablement. En effet, son travail désormais consistait à reprendre systématiquement tout ce qu'il avait déjà sculpté dans le chai et que la Providence avait détruit. Il avait passé huit ans à ciseler cette œuvre hallucinée, mais en renonçant au rythme frénétique de jadis, il avait maintenant de quoi sculpter pendant au moins vingt ou trente ans. L'idée de ne plus jamais connaître les affres de la création, de ne plus devoir défier les limites de sa raison le rassurait. Dorénavant son travail lui servirait à canaliser son génie intempestif et l'aiderait à maîtriser son esprit si fragile. De la sorte, peut-être enfin pourrait-il un jour concilier son art et sa vie d'être humain. Quant au Christ sans visage, Pierre pensait déjà à choisir dans l'avenir un apprenti pour lui confier ses secrets et le charger de ciseler à sa place ce bas-relief, et toutes les statues à venir.


Pierre s'engageait donc sur le chemin de la sérénité, de la sagesse, et peut-être aurait-il fini par la trouver si un nouvel obstacle n'avait pas entravé sa route. Et cet obstacle, c'était Gauthier Folbec. L’architecte, en découvrant les plans laissés par Fifrelin dans le palais épiscopal, fut pris d’une immense colère. Certes, il avait lui-même dessiné et signé ces plans, mais pour lui il s’agissait d’une idée comme tant d’autres et il ignorait complètement le caractère définitif de ce projet qui n’était pas même le sien. Le coupable, c’était Pierre Toussaint, cet avorton s’était immiscé à son insu dans son travail et avait réussi à imposer la forme des porches et toute une statuaire dont personne ne lui avait soufflé mot, à lui, le maître d’œuvre. Dès lors, l’architecte jaloux chercha par tous les moyens à se débarrasser du sculpteur ; ce désir de vengeance devint même une idée fixe, chose totalement surprenante chez cet homme pourtant d’ordinaire incapable de conserver un même avis plus de deux jours d’affilée.


Comme il ne pouvait pas réfuter les décisions de l'évêque, le maître d’œuvre opta pour se taire lorsque les maçons appareillèrent les portails de Pierre Toussaint. Ce n'est qu'après la morte saison, six mois plus tard, qu'il décida d'agir. Il rendit visite au sculpteur dans son atelier et lui ordonna de délaisser ses anciennes statues, car il y avait, selon lui, beaucoup plus urgent à faire : il s’agissait en effet de ciseler les chapiteaux de l’intérieur de la nef, au plus vite, puisque de ce travail dépendait toute la partie haute de l’édifice. Pierre s'exécuta sans mot dire. Il mit deux ans pour achever l’ensemble de la commande, et au bout de ces deux ans, Gauthier fit détruire tout son ouvrage. En effet ce dernier avait, comme à l'accoutumée, changé d'avis au dernier moment pour transformer du tout au tout la structure de la cathédrale. Elle ne devait plus ressembler aux édifices de tradition normande, à présent il convenait de suivre les modèles de l’Île de France qui d’ailleurs triomphaient peu à peu dans toute la Chrétienté. Il s'agissait de surélever l’église, d'évider la nef, de contrebalancer les poids reçus par des butées et des contrebutements extérieurs, et de croiser les arcs en ogive, en abandonnant définitivement les arcs brisés envisagés initialement. Gauthier réussit à convaincre l’évêque en lui présentant de nouvelles esquisses et la décision que le prélat prit alors impliqua la destruction de tous les chapiteaux déjà ciselés par Pierre Toussaint. Il n’y avait plus de place pour la sculpture à l’intérieur de la cathédrale, car les bas-reliefs auraient été trop haut placés pour être appréciés, et la statuaire se cantonnerait désormais à l’extérieur du bâtiment, sur les façades et sur les toits.


Fifrelin voulut intervenir pour aider son ami et sauvegarder son œuvre, mais Pierre refusa : pendant ces deux années il avait travaillé dans l'angoisse perpétuelle, dans la crainte de perdre à nouveau la tête, la besogne l'avait accablé outre mesure, à chaque coup de burin ses mains avaient tremblé et son esprit fléchi. Aussi, il accueillit la sentence du maître d'œuvre comme une délivrance.

Quelque temps plus tard, Gauthier réussit à faire engager une dizaine de sculpteurs d’Île de France. Il argumenta à l’évêque que Pierre Toussaint représentait la vieille école, que son art portait la marque de l’Aquitaine, une région qui demeurait encore sous le joug des Plantagenêt, et que dorénavant si la Normandie était devenue française, il convenait d’adopter le style en vogue dans le royaume. Les artistes franciliens apparurent donc à Sistreville et Pierre fut relégué à un second plan. Il devait maintenant aider les nouveaux arrivants à dégrossir les blocs, et reçut en outre la charge de sculpter une gigantesque rosace. Il demeura trois années à broder des dentelles de pierre, sans toucher au moindre bas-relief ou ronde-bosse, et en contemplant comment d'autres corrigeaient ses propres statues et recréaient sans imagination ses œuvres du passé.


Le sculpteur prit cette épreuve pour un châtiment du Très-Haut et l'accepta avec abnégation. Tout au long de cette période, il fit pénitence. Il ne but plus une seule goutte de vin, n’alla plus voir les filles, et retrouva la Foi, très progressivement, sans même s’en rendre compte. C’était une Foi mystique et intime, un dialogue direct avec la divinité sans intermédiaire des saints ou des gens d’Église, et qui le poussait à accepter de nouveau l’humilité, à s’imposer des limites et à s’en contenter. Dieu le forçait à sculpter ces interminables rubans de pierre, à mettre conviction et amour dans cette œuvre répétitive dénuée de fantaisie, et ainsi Pierre expiait ses péchés, son orgueil, son impiété passée. Un jour peut-être, le Seigneur le soulagerait de toute cette tristesse, lui pardonnerait enfin et lui ferait signe de se remettre à sculpter. Un jour, peut-être, ou peut-être pas, il devait se résigner, s’en remettre au Très-Haut et ne pas chercher à provoquer lui-même son inspiration.


Les autres sculpteurs qui le côtoyaient habituellement se méfiaient de lui et désertaient sa présence. Ils admiraient certes ses sculptures, le fabuleux tympan du Jugement dernier, l'ange du bon conseil et toutes ses statues accidentées qu'ils tentaient à grand peine de rectifier, mais à la fois cette œuvre leur échappait, les mettait mal à l'aise, et ils ne parvenaient pas à concevoir qu’elle pût provenir d’un être aussi chétif et insignifiant. Pierre Toussaint était froid, impénétrable, son silence et son humilité ne correspondait nullement avec son art grandiloquent ; et puis, malgré son air morne et son visage inexpressif, il y avait au fond de ses yeux un feu ardent qui brûlait et qui trahissait son mépris. Ce regard fixe posé sur eux les troublait, ils avaient toujours la désagréable impression d’être jugés par cet avorton qui les surpassait en talent et qui pourtant leur obéissait servilement sans jamais souffler mot. Oui, il y avait quelque chose de malsain chez cet être infirme, quelque chose d’inhumain qui provoquait la gêne. D’ailleurs, si Gauthier avait condamné Pierre à un travail rébarbatif, en dépit de son habileté, sans que personne n’en sût la raison, c’était bien là la preuve que cet individu possédait quelque secret inavouable.


Quant aux maçons, c’était Pierre lui-même qui évitait leur contact. Ils représentaient en effet tout ce que lui-même fuyait : ils étaient insolents, buveurs et impies. Le sculpteur ne comprenait pas comment il avait pu un jour les singer. Tout au long de ces années, il assistait, sceptique, à la construction de la cathédrale. Le chantier maintenant avançait assez rapidement, de nombreux ouvriers avaient été engagés, presque une centaine de personnes y travaillait sans répit. L’édifice s’élevait toujours plus haut, à la conquête du ciel. Les humains professaient haut et fort leur humilité, mais leurs constructions dénonçaient un orgueil démesuré. Ils se prenaient pour des dieux et défiaient l’ordre céleste. Devant les yeux de Pierre Toussaint on bâtissait une nouvelle tour de Babel, d’ailleurs il y avait là des travailleurs venus de partout, des Normands, des Franciliens et des Gascons, mais aussi des Lombards, des Flamands, des Bourguignons, des Moraves, des Alamans, des Tudesques, et même deux ou trois Maures qu’on avait ramenés de la croisade et qu’on disait convertis. Les maçons étaient des mercenaires sans foi et sans scrupules qui se moquaient bien de Dieu. Trois parliers avaient été engagés, qui arpentaient de long en large et de haut en bas le chantier pour traduire leurs jurons incessants. À longueur de journée, provenant de la cathédrale, on entendait des insultes dans toutes les langues. Les plaisanteries grasses résonnaient dans la ville, les nuages se gonflaient d’insanités et déversaient en crevant des flots d’injures, le clapotis de la bruine à l’aube rythmait les chansons paillardes, et les blasphèmes beuglés depuis les toits écorchaient le crépuscule et retentissaient jusqu’au Très-Haut. Les ouvriers prenaient un malin plaisir à injurier le Ciel. Ils s’amusaient, telles des gargouilles humaines, à pisser du haut des pinacles pour arroser les passants ou bien crachaient en prenant pour cible les tonsures des chanoines ; et lorsque approchait la féminine engeance, les échafaudages se mettaient alors à trembler, les pierres sifflaient d’admiration et les statues proféraient des obscénités. Mais la cathédrale était entachée d’autres crimes, bien plus graves encore que toutes ces peccadilles. De temps à autre, des mains anonymes poussaient un ouvrier du haut d’un échafaudage ou bien laissaient choir volontairement un marteau, un bloc de pierre sur la tête d’un rival, d’un mari jaloux ou d’un contremaître tatillon. Dieu seul savait combien de meurtres déguisés en accident s’étaient commis dans Sa demeure.


Pierre détestait chaque jour davantage cette cathédrale qui se dressait arrogante dans le ciel. Elle était pour lui, qui vivait à présent une existence faite de renoncement et d’humilité, le symbole de tout ce qu’il rejetait. Peut-être aussi, au fond de lui-même, était-il jaloux de voir devant ses yeux comment d’autres artistes sculptaient à sa place, et moins bien que lui, l’œuvre qui lui avait été échue jadis. Mais il refusait cette idée, peu en accord avec sa Foi nouvelle, et il préférait se persuader que cette église était mauvaise, chargée de tous les péchés, et que Dieu, qui n’aimait pas non plus la cathédrale, l’avait écarté sciemment de cette construction du diable... Pierre, en contemplant le chantier, pensait à toutes les ignominies commises au nom de Dieu. Il pensait à l’argent dépensé pour financer la construction, qui provenait des guerres ou qu’on avait soutiré aux miséreux. Il pensait à toutes ces pierres, souillées par le sang des enfants et la sueur des gueux. Il pensait aux grands de ce monde et à leurs dons soi-disant désintéressés pour bâtir la cathédrale, alors qu’en réalité, ces faux mécènes de la cause commune ne cherchaient qu’à payer pour leur propre Salut, convaincus que le Ciel s’achète. Ils s’entredévoraient pour s’approprier un morceau de la maison de Dieu. Chaque dalle du parterre était déjà réservée par les familles les plus influentes pour y être enterrées, les frairies se disputaient le droit d’accrocher leurs blasons aux façades, quant aux prélats, ils se faisaient représenter en saints ou en prophètes pour être adorés comme des idoles païennes dans les chapelles dégoulinant d’or et de pierreries. Tous cherchaient éperdus le rachat de leurs péchés, et Pierre voulait bien admettre que leur démarche n’était pas forcément hypocrite, qu’ils cherchaient véritablement la Rédemption, mais comme Caïn, le premier dévot du tout début des âges, ils imploraient Dieu en trichant, et sans repentance. Oui, ainsi se comportaient les grands de ce monde, et comme la bassesse humaine, à l’image de l’offrande de Caïn, ne peut parvenir à s’élever dans les airs, alors les riches usaient d’un subterfuge pour gagner le Ciel, cette cathédrale comme un cheval de Troie du vice qui frappait aux portes du paradis pour essayer de tromper le Très-Haut. Mais ce que les hommes prenaient pour une échelle de Jacob du nouveau siècle n’était guère qu’un mât de Cocagne bariolé qui s’empêtrait dans les brumes et menaçait de déchirer le firmament.


Il n'y avait guère que Fifrelin pour qui Pierre gardait encore un soupçon de bienveillance. C'était pourtant le plus bravache et mécréant de tous, mais lui au contraire des autres n'agissait pas seulement pour son propre profit, mais aussi pour obtenir un traitement digne pour tous les travailleurs du chantier, en commençant par les plus humbles. En outre, son attitude altière le protégeait contre les calomnies et les mauvaises langues. Il s'était en effet entiché d'une fille de joie et l'avait engrossée. Or, loin de la renier, il lui versait une partie de son salaire et n'occultait à personne sa relation. En agissant ainsi, au vu et su de tous, il faisait taire les rumeurs, et nul n'osait affronter ce fier-à-bras sans vergogne, le second de l'architecte que tous aimaient et craignaient à la fois.


Une relation toute particulière s'était établie entre Pierre et le Gascon. Ils étaient trop différents pour maintenir une véritable amitié et de longues discussions, mais au fond, les deux hommes s'admiraient mutuellement. Chacun voyait en l'autre les qualités qui lui manquaient : Pierre enviait le charisme et le tempérament de Fifrelin, et l'autre en retour se sentait agreste et stupide face à ce lettré au talent sans égal. Un jour, Fifrelin glissa à l'oreille du sculpteur :


« Beau pied, tu te souviens de ma réaction, autrefois, en apprenant que tu avais signé ce contrat avec l'évêque Adalard qui faisait de toi son esclave pendant dix ans ? Je t'avais insulté, traité de tous les noms... Noumdidiou ! Sache que je regrette amèrement et qu'aujourd'hui, je comprends enfin ton geste. Parce que moi, à présent, je suis dans la même situation, je donnerais tout pour le signer, ce satané contrat qui me ferait perdre ma liberté pour le restant de mes jours. Eh oui, l'ami, je cherche par tous les moyens à me marier, mais hélas, tu sais que notre statut de maçons nous empêche de fonder une famille... Mordiou ! Moi qui me croyais libre, je me rends compte que je n'étais qu'un sot, condamné à ne jamais avoir d'attaches. Maintenant, je sais que la vraie liberté c'est de pouvoir y renoncer pour s'engager au service de ce qu'on aime. »


 
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   MissNeko   
6/12/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Pierre a repris ses esprits, tant mieux ! Le voilà de retour aux côtés de Fifrelin.
Un chapitre plus apaisé que le précédent.
J ai relevé une faute frappe :
"« Beau pied, mon ami, c'est bien toi ? Noumdidou ! On dirait que tu as cent ans ! » je pense que c est Noumdidiou

J ai aimé la réflexion finale de Fifrelin sur la notion de liberté.
Vite la suite !

   Marite   
6/12/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↑
"... la vraie liberté c'est de pouvoir y renoncer pour s'engager au service de ce qu'on aime. »
Cette dernière phrase du chapitre, dite par Fifrelin, est particulièrement éloquente. Pierre finira-t-il par trouver cette liberté ? Pour l'instant, revenu de la folie qui l'avait envahi quand il était enfermé, il se transforme intérieurement en prenant des distances, volontairement, avec les individus auxquels il s'était joint autrefois: maçons, compagnons de beuverie, filles de joie ... etc. Se fiant à son intuition et à son instinct, il accepte sa condition sans plus se poser de question. Le seul ami qu'il conserve est Fifrelin qui est d'une nature simple et non tortueuse.


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