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L'ange déchu. 2ème et 3ème parties : La cathédrale de Sistreville suivie de La merveille
Charivari : L'ange déchu. 2ème et 3ème parties : La cathédrale de Sistreville suivie de La merveille  -  15. Les pierres tombales
 Publié le 07/12/16  -  1 commentaire  -  36249 caractères  -  5 lectures    Autres publications du même auteur

Pierre Toussaint s’était depuis longtemps résigné à ne plus jamais sculpter, lorsqu'il reçut enfin ce fameux signe de Dieu qu’il n’attendait déjà plus, et qui l’obligea à reprendre son ouvrage. C’était un froid matin de mars. Maître Gauthier Folbec s’était absenté de Sistreville depuis une semaine pour aller visiter différentes églises d’Île de France qu’il avait prises pour modèles. Pendant la nuit, une terrible tempête s’était déclenchée, chargée de trombes d’eau glaciale qui fouettaient gens et maisons. Tout à coup, du fond de son atelier, Pierre entendit un bruit sourd et sentit la terre trembler. Il sortit au plus vite de sa baraque et découvrit, juste devant sa porte, une pierre longue et fêlée qui venait juste de tomber du toit de la cathédrale. À sa grande stupeur, il vit la pierre saigner, sous elle se formait une mare écarlate que la pluie délavait et mêlait à la boue ; puis la roche eut un râle étouffé, suivi d’un frémissement, comme s’il s’agissait là des derniers soubresauts d’un être agonisant. Lorsque le sculpteur comprit enfin ce que cela signifiait, il appela à l'aide et aussitôt accoururent trois travailleurs de peine qui se dépêchèrent de soulever le bloc. Dessous, ils découvrirent le corps d’un porteur de gâche, d’à peine douze ou treize ans. La pierre assassine s’était chargée, en un seul mouvement, de l’écraser, de l’enterrer vif et de sceller sa tombe. Mais le garçon vivait encore, et dans un dernier soupir, avant de s’éteindre tout à fait, il remua ses lèvres déchiquetées en prononçant ces mots : « Sauvez-moi, sauvez les enfants. » Pierre pleura, à moins que ce ne fût là l’effet de la pluie qui dégoulinait sur ses joues. Un petit attroupement se forma autour de la pierre tombale. Un contremaître hurla aux ouvriers d’abandonner au plus vite le chantier car d’autres pierres pouvaient chuter, un autre maçon prit dans ses bras la dépouille de l’enfant et tous allèrent se réfugier dans la chambre aux traits, un bâtiment construit en dur et situé à l’angle de la place, où les ouvriers tenaient habituellement leurs réunions.


On déposa le corps inerte du gamin sur le sol de la chambre, et autour de son cadavre encore chaud se pressèrent les ouvriers. La salle était comble, la vapeur d’eau qui se dégageait des corps détrempés chargeait la pièce d’une fumée opaque qui pesait sur l’atmosphère. Une voix se fit entendre par-dessus le tohu-bohu et le tambourinement de la pluie sur le toit. C’était Fifrelin, qui dirigeait le chantier en l'absence de Gauthier et qui, monté sur un fragment de colonne, exposait la situation. Bien qu’il évitât d’accuser directement le maître d’œuvre, tout le monde comprit que la cause de l’accident provenait d’une de ses décisions prise en dépit du bon sens. L’architecte avait fait par erreur monter sur les toits les blocs qui correspondaient aux futures gargouilles et qui n’avaient pas encore été sculptés, mais au lieu de les faire redescendre, il avait ordonné de les poser tels quels, en argumentant que les sculpteurs les cisèleraient sur place les jours suivants, montés sur les mêmes échafaudages en paliers qu’avaient utilisés les maçons pour installer les pierres. Or ces blocs, qui n’avaient pas encore été dégrossis, étaient beaucoup plus lourds que les statues prévues et c’est pourquoi deux d’entre eux étaient déjà tombés, l’un à l’aube, et le second tout à l’heure, en écrasant l’enfant. Mais il y en aurait d’autres, assurait Fifrelin, ils allaient tous tomber les uns après les autres, irrémédiablement ; et le Gascon ajouta avec un ton grave qu’il n’y avait aucune façon d’y remédier car, comble de malchance, les pierres en chutant avaient détruit l’échafaudage juste en contrebas, la seule manière d'accéder à ces maudites gargouilles.


« Donc, mes amis, il faut absolument paralyser le chantier pendant au moins un mois, le temps de fabriquer de nouveaux échafaudages. C'est beaucoup trop dangereux de travailler dans ces conditions », conclut-il.


En écoutant ces informations, les ouvriers firent le silence, puis on entendit les parliers traduire en chuchotant les mots du chef de chantier. Progressivement le bruit reprit, le ton monta, et une âpre discussion débuta. Gilles le Franc, un travailleur venu de Paris, s'écria :


« Hors de question d'attendre un mois ! Nous autres, nous sommes payés au nombre de pierres appareillées ! Et nos primes, alors ? Il faudra y renoncer ? »


Fifrelin haussa les épaules : « On peut toujours négocier, pour sûr, mais connaissant notre maître d'œuvre et notre évêque, ce sera difficile d'obtenir grand-chose, dame ! Enfin, il vous restera toujours votre salaire journalier, mes amis ! Pas grand-chose, il est vrai, mais assez pour manger tous les jours ! »


Gilles renchérit : « Moi, si on arrête le chantier, je pars à Paris ou à Chartres juste après la tempête et j'abandonne Sistreville. Si les travailleurs d'ici sont trop lâches pour assumer les risques, qu'ils renoncent à leur métier, que diantre ! »


Autour de lui, une dizaine de maçons franciliens acquiesçaient. C'étaient les meilleurs tailleurs de pierre et appareilleurs du chantier, les seuls qui connaissaient les nouvelles techniques architecturales, et leur départ, à coup sûr, représenterait une grande perte. Un travailleur de force répondit à Gilles depuis le fond de la salle :


« Tu dis ça parce que, toi, tu peux toujours aller te réfugier bien à l'abri à l'intérieur de la nef ou en haut de la construction, le Parisien ! Mais nous, les portefaix, les gâcheurs de mortier, les serviteurs, nous travaillons au sol toute la journée, pour un salaire de misère et sans prime ! Nous, nous risquons de mourir écrasés, pas toi, l'ami. Alors, moi, je me demande qui est vraiment le lâche dans cette histoire ! »


Les gamins et les miséreux applaudirent, et Fifrelin lui-même approuva en hochant de la tête, ce qui provoqua l'indignation des Franciliens. Le bourdonnement des commentaires reprit. L’ambiance était surchauffée, les insultes commencèrent à fuser, les premiers coups aussi. Les parliers ne savaient plus où donner de la tête dans tout ce pugilat.


Fifrelin vociféra :


– Mes amis ! Mes amis ! Mais calmez-vous, bon sang ! De toutes manières, c'est impossible de travailler pendant la tempête ! Et après, ce n'est pas à moi de décider, c'est à Gauthier, quand il rentrera de voyage.

– Et quand il rentrera ? demanda à brûle-pourpoint un des Parisiens.

– Je n'en sais fichtre rien... soupira le Gascon, en esquissant un geste d’agacement. Mais maintenant, il y a plus urgent à faire que de palabrer, mordiou ! Allez donc ranger les outils laissés en plan sur le chantier, et gare à vos têtes ! On reparlera de tout ça quand reviendra le bon temps ! Allez, ouste !


Le chef de chantier réussit, à grand-peine, à dissoudre l'assemblée. Les ouvriers sortirent peu à peu de la chambre aux traits, et s'éparpillèrent dans la pluie. Tandis que la salle se vidait, Pierre regardait Fifrelin. Il restait là sans bouger, au milieu de la pièce, l'air triste et désappointé. Le sculpteur décida d'attendre un peu pour parler seul à seul avec lui.


– Té, le Beau pied ! Une sacrée tempête, tu ne trouves pas ? dit le Gascon en feignant un sourire.

– Que se passe-t-il, Fifrelin ? Tu ne vas pas te laisser abattre, n'est-ce pas ? Tel que je te connais, tu n'auras aucun mal à retourner la situation à ton avantage, alors ne t'inquiète pas, mon ami.

– Non, détrompe-toi, le Beau pied. Si Gauthier n'est pas revenu quand la tempête aura cessé, je n'aurai pas d'autre solution que de rouvrir le chantier. Personne ne comprendrait que je laisse échapper les meilleurs maçons pour protéger des pauvres diables et des enfants, personne, ni l'évêque, ni le vicomte, ni les bourgeois des frairies. Et comme je refuse de la prendre, cette satanée décision, je n'ai plus qu'à faire mon paquetage et filer en douce. Comme à l'accoutumée, le Beau pied, comme à l'accoutumée. Sacré nom.

– En abandonnant les tiens ?

– Foutredieu, je ne vois pas comment faire autrement ! Un maçon avec une femme et un mouflet pendus à son bras, ça ne trouve pas facilement de contrats, tu sais. Je pars demain matin, si le vent me le permet, je vais tenter ma chance à Paris. Si je trouve un chantier et de bonnes conditions d'embauche, j'irai chercher ma famille. Sinon...


Des larmes réprimées embuaient le regard du Gascon. Pierre, ému, lui souffla :


– Tu es un homme charitable, Fifrelin

– Non, ce n'est pas vrai, l'ami. Bien sûr, j'aide autour de moi quand je peux et quand ça m'arrange aussi, mais quand les choses tournent mal, je laisse les autres prendre les sales décisions et moi, je pars sans demander mon reste. Non, le Beau pied, je ne suis pas bon, j'ai des scrupules, c'est tout, mais au fond je suis lâche. Un homme bon ne fuit pas, il reste là et défend les opprimés jusqu'au bout, jusqu'au gibet s'il le faut. Mais moi je n'ai pas l'âme d'un martyr, sacrebleu. Et puis tu sais, au fond, ce que j'en pense, des pauvres gueux ? Eh bien qu'ils aillent au diable ! Qu'ils se défendent eux-mêmes, s'ils sont vraiment des hommes, et s'ils n'ont pas de pain, qu'ils le volent au lieu de le mendier ! Ah, tu vois ! Tu crois qu'un homme bon et saint penserait cela, le Beau pied ? Foutredieu !


Pierre ne trouva rien à répondre. De toutes manières, le crépitement redoublé de la pluie sur le toit empêchait la moindre discussion. Mais alors que les deux hommes s'apprêtaient à quitter les lieux, un éclair les éblouit soudain. Pierre vit, l'espace d'un instant, le corps du petit porteur de gâche, au milieu de la pièce, auréolé d'une lumière fulgurante, et ce halo doré continua de flotter encore un moment dans la pénombre en formant deux ailes au-dessus du corps de l'enfant, avant de s'estomper tout à fait. Juste après, le tonnerre fit vibrer les murs de la salle, et le sculpteur sentit ce grondement résonner jusqu'au fin-fond de son âme. Il posa sa main sur l'épaule du Gascon et s'entendit déclarer :


« Fifrelin, mon frère, ne désespère pas. Dieu est miséricordieux et porte secours aux hommes de bonne volonté. Non, ne perds pas l'espoir, les miracles existent et surviennent aux moments les plus inattendus. Qui sait, peut-être la tempête sera-t-elle assez violente pour nous débarrasser de toutes ces gargouilles ? Alors ne pars pas tout de suite, Fifrelin. Va rejoindre les tiens, et cache-toi pendant plusieurs jours en attendant de savoir ce que te réserve la Providence. Promets-le-moi, au nom de notre amitié. »


Pierre avait parlé avec un ton sûr et posé qui ne lui était pas habituel. Les mots avaient jailli tout seul, sans réfléchir, c'était comme si une voix étrangère s'était immiscée dans sa gorge pour prononcer ce discours apaisant. Apparemment, le Gascon avait lui aussi perçu un je-ne-sais-quoi d'étrange dans la réponse du sculpteur. Il fixa son ami, perplexe, et lui promit de rester à Sistreville pendant une semaine. Puis il s'élança vers l'extérieur, sans esquisser d'adieu. Sa silhouette se perdit bientôt derrière un rideau de pluie.


Le sculpteur demeura un temps dans l'embrasure de la porte. Il scruta le ciel, en quête d'un nouveau coup de foudre, mais l'éclair qui suivit ne fut qu'une lueur fugace dans le brouillard opaque, et le tonnerre, sourd et lointain, résonna bien plus tard. Cependant Pierre n'avait guère besoin d'un autre signe du Très-Haut pour comprendre la nature de sa mission sacrée. Il devait grimper tout en haut des toits de la cathédrale et terrasser les gargouilles assassines pour sauver les enfants et les gueux. C'était une entreprise extrêmement périlleuse, mais la foudre avait décuplé son courage, ravivé sa folie, et il n'avait peur de rien, ni de la mort, ni de lui-même. Non, il ne craignait pas de périr, de toutes manières cela faisait déjà des années qu'il avait cessé de vivre, qu'il se mortifiait peu à peu en attendant le trépas. Seule cette épreuve pouvait le faire renaître, soit dans le monde ici-bas, soit dans le monde d'en haut, où l'attendait le Père. Et il ne craignait pas non plus la folie, car il savait que cette fois-ci, il ne tenterait pas le diable pour créer des œuvres divines, à présent il connaissait son rôle, Dieu était le Créateur, et lui son bras armé, l'ange exterminateur chargé de détruire les œuvres engendrées par la folie des hommes. Tout là-haut, il serait seul et pouvait bien perdre la tête, il ne ferait de mal à personne, et cette pensée le soulageait grandement. Il remercia le Ciel de lui avoir envoyé cette épreuve, puis, sans attendre davantage, abandonna la chambre aux traits pour s'engouffrer dans la tourmente.


Il se hâta de traverser la place battue par les vents et les pluies, et parvint jusqu'à son atelier. Là, il enfila une tunique épaisse avec une large capuche qui rappelait les coules des moines, et s'empara de sa besace qu'il remplit de différents outils de taille et de sape. Puis il se faufila dans les baraquements des maçons et déroba quelques vivres, des grosses cordes et des crochets qu'utilisaient parfois les appareilleurs pour s'attacher aux échafaudages, une large ceinture et même un baudrier qu'il réussit à voler à un garde. Personne ne lui prêta la moindre attention, les ouvriers allaient et venaient dans le plus grand désordre, et Pierre était devenu transparent aux yeux des hommes. Enfin prêt, il quitta les baraquements et chercha du regard les fameuses gargouilles, mais il dut renoncer à cause des averses qui tombaient dans ses yeux. Alors il baissa la tête et se dirigea vers la cathédrale. Il pénétra dans la nef par le portail principal, en évitant de croiser le regard de l'ange déchu qui gardait l'entrée. L'intérieur de l'église était désert, tout le monde s'était déjà mis à l'abri. Il avança jusqu'à un escalier en colimaçon qui permettait d'accéder à une des deux tours encore inachevée du massif occidental. Après une courte hésitation il abandonna son bâton et commença son ascension. L’escalier s’achevait brusquement au bout d’une centaine de marches. Pierre était déjà fourbu, son pied de pierre ne pouvait pas supporter tout le poids de son corps, et il avait dû grimper à cloche-pied. Après l’escalier, il y avait un à-pic, puis un peu plus loin, un échafaudage en terrasse longeait, depuis l’intérieur de la construction, le mur collatéral de la nef. Pierre prit toute l’impulsion qu’il put, sauta dans le vide et s’agrippa tant bien que mal à une poutre. Ensuite, il emprunta une échelle qui montait jusqu'en haut du mur, et son infirmité le gêna de nouveau. Il ne sentait pas le contact du bois sous la plante de son pied factice et devait le poser au hasard en imaginant qu'il y avait bien là une planche, tout en essayant de contenir sa douleur, car les attelles serraient sa peau et déchiraient ses mollets. Mais il réussit tout de même à atteindre le deuxième palier. Au-dessus de la tribune, une longue fenêtre menait à l’extérieur du bâtiment. Il la franchit, mais à peine se retrouva-t-il de l’autre côté qu’une rafale faillit bien l'emporter. Il lutta quelques instants contre le vent qui finit par le coucher et se trouva bientôt allongé sur une passerelle étroite et sans rambarde qui reliait entre eux les arcs-boutants.


Il regarda à terre et fut pris de vertige. Tout en bas, il vit les habitants de la ville, comme des clous minuscules plantés dans la boue. Il leva alors la tête et aperçut pour la première fois, en surplomb juste au-dessus de lui, les gargouilles à abattre. Elles se tenaient, hideuses et menaçantes, tout au bout des arcs-boutants, surmontées chacune d’un pinacle. Les sculpteurs n’avaient pas pu dégrossir les blocs, mais Pierre n’avait pourtant aucun mal à voir ces monstres de pierre sous leur aspect véritable, grossièrement dissimulés sous leur épais manteau de calcaire. Les créatures sifflaient dans le vent rugissant, soufflaient des tourbillons et des giboulées, et crachaient des torrents d’eau boueuse. Il ne restait déjà pratiquement plus rien du frêle échafaudage qu’elles avaient piétiné gaiement au petit matin, hormis quelques épieux enfoncés dans le mur et des cordages qui serpentaient dans l’air en claquant dans le vent. Nimbées de nuages noirs, ces diablesses riaient en attendant leur fatidique envol. Pierre continua de ramper sur sa planche dérisoire, comme un radeau bousculé par la houle dans une mer démontée. Au chevet de la nef se trouvait une échelle de corde qui permettait d’accéder aux charpentes des toits. Le sculpteur l’escalada et se retrouva enfin tout en haut de l’édifice.


Le toit, loin d’être achevé, était constitué par tout un enchevêtrement de mâts, qu’on avait provisoirement recouverts avec de longues bâches. Les toiles, gonflées à blocs par la tempête, ressemblaient aux voilures de quelque gigantesque navire à la dérive, dont les gargouilles étaient les figures de proue infernales pour mener la nef à travers la mer ondulée des toits d’ardoise de la ville, vers les abîmes de la fin du monde. Sans plus attendre, Pierre se laissa glisser le long d’un arc-boutant, agrippé à une corde préalablement attachée à la charpente du toit. Au bout de l’arc, il y avait un pinacle, et sous le pinacle, une première gargouille. Pierre accrocha une nouvelle corde à la tourelle, enroula l’autre bout à sa ceinture et à son baudrier et sauta dans le vide.


Il flottait dans l’espace, et demeura longtemps sans pouvoir faire le moindre geste, étourdi par les bourrasques qui le giflaient. Mais il regroupa son courage, et parvint à hisser son corps en tirant de toutes ses forces sur la corde, pour finir par monter à califourchon sur la gargouille. Il serra le monstre entre ses cuisses et s’empara de ses outils pour saper les mortiers. La bête hurlait à tue-tête dans les spirales du vent, Pierre sentait qu’elle tremblait de peur sur son socle, alors, d’un geste décidé, il frappa comme un sourd à grands coups de marteau et la créature dégringola. Le sculpteur tomba aussi, recevant au passage une cascade de boue soudain jaillie de la rigole que le bloc arraché venait d’ouvrir. Le sculpteur demeura suspendu dans le vide, brinquebalé tout au bout de sa corde, durant un temps qui lui parut éternel, sans parvenir à contrer les rafales qui claquaient sur son corps détrempé. Il était comme ces condamnés qu’on suppliciait sur la place du marché, pendu par les pieds et roué de coups de bâton. Le vent se mit à le balancer, de plus en plus fort, comme s’il avait soudain décidé de jouer au bilboquet avec cette boule de chair humaine. Pierre, abasourdi par les secousses, voyait la ville à l’envers qui oscillait, le ciel de boue basculer par-dessus la mer de nuages où il allait bientôt finir par s’écraser, au bout d’une longue chute ascensionnelle. Le vent aspira le sculpteur à travers les nuées et l’entraîna jusqu’aux profondeurs du ciel, mais le Très-Haut, jugeant qu’il était encore trop tôt pour l’accueillir au paradis, le repoussa brutalement pour mieux le projeter contre le mur de la cathédrale. Juste au moment de s’écraser, Pierre ferma les yeux, puis il entendit le craquement sourd de ses os fracassés contre la paroi. En rouvrant les yeux, l’instant suivant, il constata, incrédule, qu’il était encore vivant et qu’il ne ressentait aucune autre douleur que celle de son pauvre corps écartelé et transi. Son pied de pierre, qu’il avait mis au-devant de son corps dans un dernier instinct de survie avait amorti le choc, les attelles avaient volé en éclat et la prothèse de pierre était tombée dans l’abîme, mais Pierre était indemne. Le vent lui laissa alors un répit et le sculpteur en profita pour remonter jusqu’au pinacle, escalader l’arc-boutant et regagner les toitures.


Dans les charpentes, à l’abri de l'orage, il retira sa coule détrempée et se sécha avec un morceau de toile d’une des bâches, puis il découpa un autre pan pour s’en faire une couverture. Enfin il s’affala contre une poutre, exténué. Les voilures qui couvraient la charpente chuintaient et croulaient sous le poids de la pluie battante, l’eau roulait sur la bâche et la transperçait en maints endroits, en formant de grandes gouttières qui tombaient à pic jusqu’au parterre de l’abside. Pierre, en contemplant son moignon écorché, réalisa que dorénavant il ne pourrait plus descendre seul, et comme personne ne l'avait vu grimper sur les toits, nul ne viendrait lui porter secours. Il se trouvait donc sur la plate-forme qui menait droit au Ciel, à moins d'un miracle il s'agissait là de son dernier combat, il devait terrasser les monstres de pierre puis mourir enfin, une fois sa mission accomplie. Mais le sculpteur ne se laissa pas abattre par ce terrible constat, cette pensée au contraire eut l’effet de rallumer une flamme de folie qui le réchauffa tout entier. Une seule chose le troublait, et c’était que Dieu ne lui avait finalement pas permis de ciseler cette grande œuvre dont il avait tant et sans doute trop rêvé ; au lieu de cela, pour le châtier de son orgueil, le Seigneur lui avait ordonné de périr en détruisant la pierre, et ce double sacrifice permettrait à Pierre de sauver des vies innocentes et de racheter son âme. Il pria longuement, puis il se leva enfin et s’élança à corps perdu vers un nouveau combat.


Les gargouilles tombèrent une à une sous ses assauts guerriers. La première résista plusieurs heures, la seconde bascula dès le premier instant, et une troisième tomba toute seule, poussée par le souffle divin. Mais au crépuscule, les monstres trouvèrent une nouvelle manière de se défendre. Ils changèrent l’eau en pierre, et il se mit alors à pleuvoir une averse de cailloux, des grêlons gros comme des poings qui lapidèrent le sculpteur. Pierre, le corps couvert d’ecchymoses, dut abandonner la partie. Il regagna à grand-peine les toitures et s’endormit, lové entre deux poutres, drapé dans les voilures des charpentes.


Au petit matin, il fut réveillé par une mouette qui piaillait perchée devant son nez. En voyant l’animal si loin de la mer, il se demanda alors l’espace d’un instant si le déluge n’avait pas recouvert d’eau le monde, s’il était le seul survivant, tel Noé à bord de son arche solitaire, mais finalement il se dit qu’il n’était pas si rare de voir ces oiseaux à Sistreville, les jours de grand vent ils s’engouffraient dans la vallée de la Seine, puis ils demeuraient là, perdus, errants dans la ville, sans parvenir à retrouver leur chemin. Pierre voulut se relever, mais ses courbatures l’en empêchèrent. La tempête avait cessé, les bâches s’écrasaient, lourdes et imbibées sur la charpente, mais la pluie continuait de crépiter sur les toiles. Il lui sembla qu’elle ruisselait aussi, froide et fumante à son front, mais comme son refuge était demeuré sec, il en déduisit qu’il s’agissait là de gouttes de sueur dues à la fièvre. Il ressentait un grand feu à l’intérieur de son crâne, mais absolument rien du reste de son corps, engourdi tout entier. Il fut alors pris d’une peur panique : il savait sa mort prochaine et l’acceptait de bonne grâce, mais il était terrorisé à l’idée de périr pétrifié. Dans sa tête revinrent tout à coup des images insoutenables de son enfance à Tussignac. Fébrile, il posa alors ses yeux sur ses mains : elles étaient bleues, gonflées, calleuses et criblées de cicatrices, mais elles tremblaient encore, signe qu’elles étaient toujours vivaces. Il en éprouva un indicible soulagement. Il ferma les yeux pour remercier le Seigneur, regroupa ses forces et réussit à se relever.


Il passa le rideau des tentures à cloche-pied, s’appuya contre la balustrade et chercha des yeux le nouveau pinacle à atteindre pour continuer son labeur. Mais il ne vit pas la tourelle. Un épais brouillard avait tout recouvert. En regardant en contrebas, il ne parvint à voir ni les toits des maisons, ni même le bout des arcs-boutants, qui plongeaient dans l’écume, comme les rames d’un vaisseau naviguant calmement dans l’océan du ciel. Seule la pluie qui continuait de tomber permettait encore de distinguer le haut du bas, le ciel de la terre. Il enjamba la balustrade et se laissa choir à l’aveuglette le long d’un nouvel arc-boutant. Il arriva jusqu’au pinacle. Il était en nage, la tête lui tournait, la fumée blanche étincelante l’éblouissait. En bas devait se trouver une gargouille, mais il ne l’apercevait pas. Peut-être avait-elle été déjà arrachée par la tempête, la seule manière de le savoir était de sauter. Ce qu’il fit. Il heurta le bloc dans sa chute, s’y raccrocha tant bien que mal, et au prix de gigantesques efforts réussit à s’asseoir sur la gargouille. C’est alors qu’il se rendit compte qu’il avait oublié d’attacher la corde à sa ceinture. C’était donc la fin. Il ne pourrait plus jamais remonter. Il ne lui restait donc plus qu’à mourir en combattant. Il terrasserait ce nouveau monstre de pierre et tomberait avec lui. Mais il n’avait pas peur. De toutes manières, le brouillard était comme un matelas de laine qui protégerait sa chute. Son corps pouvait même ne jamais atteindre le sol, et s’envoler directement jusqu’au Ciel. Peut-être d’ailleurs Pierre était-il déjà mort, car le monde autour de lui avait disparu et il ne ressentait plus la douleur, ni la faim, la soif ou la tristesse. Il était prisonnier dans les limbes, à cheval entre le Paradis et l’Enfer, le ciel et le gouffre, et son éternité dépendait à présent d’un dernier coup de marteau.


Il s’empara tranquillement de ses instruments accrochés à sa ceinture et commença à frapper sur les mortiers. Mais curieusement, cette nouvelle pierre refusait de céder. Manifestement, celle-ci ne menaçait pas de s’écrouler. Elle était différente, ocre et lisse, plus longue et plus mince que les autres, mais cependant beaucoup plus légère. Elle ne semblait pas provenir de la même carrière que le reste des gargouilles. De toute évidence, il ne s’agissait guère d’une vulgaire pierre assassine. Il caressa le dos de l’animal de roc. À l’intérieur, il n’y avait pas une bête féroce, une gargouille infernale, mais au contraire un être doux et apaisant. Était-ce un diable qui essayait de le tromper juste avant le Jugement dernier, où s’agissait-il là d’un dernier signe divin que Pierre ne parvenait pas à déchiffrer ? Devait-il sculpter la pierre pour savoir ce qu’elle recelait, ou, au contraire, Dieu lui envoyait cette dernière épreuve pour savoir si son serviteur était capable de résister jusqu’au bout à la tentation de créer ? Le sculpteur, ne sachant que faire, implora la clémence divine en jetant ses instruments dans le vide, puis il s’allongea à plat ventre sur le bloc, en attendant son trépas.


Il resta des heures accroché de la sorte. Les brumes s’écartèrent, la pluie cessa, et le ciel céruléen se déroula en dévoilant de nouveau le monde des vivants. Pierre entendit, déformée par l’écho, une voix humaine au-dessus de lui :


« Holà ! L'ami, tu es vivant ? Tu m’entends ? Si tu m’entends, fais-moi un signe de la main ! »


Il trouva la force de lever le bras.


« Tiens bon, mon gars, je vais te sortir de là ! »


Le sculpteur tourna la tête et vit une corde déroulée devant lui. Dans un dernier effort, il s’en empara et la noua à sa ceinture. Il sentit ensuite la corde le tirer vers le haut, et il se trouva bientôt allongé sur l'arc-boutant. Emmitouflé dans un grand manteau blanc, le visage entièrement recouvert, son sauveteur ne laissait entrevoir que deux grands yeux d'azur et quelques mèches d'or qui dépassaient de son fichu de laine. Sans dire un mot, l'inconnu enroula un cordage autour du corps de l’estropié et le hissa sur son dos pour le porter jusqu'à la balustrade. Pierre l'entendit crier :


« Mais aidez-moi donc, bon sang ! Allez, tirez sur la corde ! Je ne peux pas y arriver tout seul, avec ce fardeau ! »


Le sculpteur déduisit qu'il y avait une seconde personne tout en haut, sur les toits. Son sauveur grommela quelques jurons dans une langue inconnue, et continua de gravir l'arc tant bien que mal, à la force de ses bras. Pierre ferma les yeux et, bercé par le balancement des larges épaules de son bienfaiteur, il laissa son esprit s'engourdir tout à fait et finit par s'évanouir. Des hurlements le réveillèrent :


« Criminel, tu n'es qu'un criminel ! Mais pourquoi tu n'as pas tiré sur la corde ? Tu sais que j'aurais pu me rompre le cou, par ta faute ? »


Pierre était couché à l'abri dans les charpentes du toit de la cathédrale. Devant lui, juste en face du parapet, l'homme en blanc empoignait un autre homme par le col et le couvrait d'insultes. Le sculpteur reconnut aussitôt ce second personnage. C'était Gauthier Folbec, l'architecte, qui suppliait :


– Pitié ! J'avais le vertige ! Je n'ai pas réussi à m'approcher de la rambarde !

– Ah oui ? Comme ça, tu avais le vertige ? Eh bien moi je connais un moyen de le soigner, ton vertige, brigand !


Pierre vit, les yeux mi-clos, comment l’homme masqué entraîna Gauthier jusqu'à la balustrade puis, d'un geste brusque, le projeta dans le vide. Juste après, il perdit de nouveau connaissance.


Quand il ouvrit enfin les yeux, il était confortablement installé sur un matelas de feutre, le corps enfoui dans une couverture de laine sommairement cardée. La pièce était petite et sombre, et les grossiers colombages qui tapissaient les murs accentuaient cette impression d'étroitesse. Une minuscule ouverture dans une lucarne tenait lieu de fenêtre, recouverte par une toile huilée, à défaut de vitre. C'était une humble demeure, mais elle était propre et chaleureuse et Pierre s'y sentait bien, malgré son corps engourdi et la fièvre qui perlait à son front. Par terre, assis dans un coin, il aperçut un enfant de quatre ou cinq ans, qui jouait à la toupie en silence. Le sculpteur reconnut le petit Martin, fils de Fifrelin, et se mit à sourire en comprenant enfin où il se trouvait. L'enfant le regarda, hébété, et lui rendit son sourire avant de s'élancer en dehors de la pièce pour appeler son père.


Fifrelin entra avec sa compagne Ermeline, une très belle femme de bien quinze ans sa cadette. Le Gascon serra son hôte dans ses bras et la femme s'agenouilla pour presser la paume du sculpteur contre sa joue et susurrer des remerciements. Pierre n'était pas habitué aux effusions ni aux contacts physiques, et en fut très troublé.


« Dieu soit loué, tu es en vie, le Beau pied ! » lui souffla son ami, avant de le laisser dormir à nouveau.


Pierre passa une bonne dizaine de jours cloué au lit. Ermeline ne quittait pas son chevet. Grâce à ses bons soins, il se rétablit peu à peu.


Un après-midi, Fifrelin apparut dans la pièce, accoutré comme un riche bourgeois. Le ton enjoué, il dit à son hôte :


– Allez, le Beau pied, dépêche-toi de guérir, parce que dès demain nous changeons de maison ! Fini ce taudis, maintenant nous avons le droit à un palais !

– Un palais ? Je ne comprends pas.

– Si, parfaitement, un palais, avec deux cours intérieures, des dépendances, des domestiques... Et tout cela grâce à ta folie, mordieu !


Pierre faisait des yeux ronds, et Fifrelin se mit à rire à gorge déployée devant son air pantois :


– Eh oui, hier l'évêque Gérard est venu visiter sa bonne ville... Et figure-toi qu'il m'a nommé son nouveau maître d'œuvre !

– Maître d'œuvre ? Vraiment ! Quelle joie, Fifrelin !

– Non, non, ne m'appelle plus Fifrelin, je suis maître Enguerrand maintenant ! Fifrelin, cela manque de décence pour mon nouveau rang, noundidiou, Enguerrand, c'est mon vrai nom, en tout cas celui qui est marqué sur mon contrat. La semaine prochaine, je serai présenté officiellement au chapitre des chanoines... Vingt dieux, maître d'œuvre ! L'évêque m'a dit qu'il y a tant de chantiers en France qu'il était inutile de chercher quelqu'un d'autre de plus compétent, mais il m'a affirmé que j'étais tout à fait préparé pour cette charge. Entre nous, je crois qu'il avait surtout une envie folle de retourner à Paris, ce coquin de Gérard, alors il a pris le premier venu vite fait bien fait... Tout à fait préparé... Bigre ! Je sais peut-être déchiffrer des plans et ajuster des pierres, mais foutrement rien d'autre, le Beau pied, pour tout t'avouer je ne sais même pas lire, tudieu !

– Ne t'inquiète pas, Fifr... Pardon, maître Enguerrand, moi je t'apprendrai. Tu seras un très bon maître d'œuvre, j'en suis persuadé. Mieux que l'autre sûrement...


Le Gascon regarda son ami du coin de l'œil.

– L'autre ? Tu ne m'as rien demandé à son sujet, le Beau pied. J'en conclus que tu sais...

– Oui, il est tombé des toits. Un ouvrier m'a secouru et après...

– … Et après Gauthier est tombé, en essayant de vous faire grimper sur la balustrade, toi et le maçon qui est allé te chercher au bout de l'arc-boutant.

– Non, ce n'est pas exactement comme ça...

– Si, cela s'est passé comme je te dis, Beau pied, c'est toi qui as mal vu. Gauthier est mort en héros. D'accord ?


Pierre acquiesça. Cet inconnu lui avait sauvé la vie, il était fort peu charitable de témoigner contre lui maintenant.


– D'accord... Mais je me demande encore ce que faisait Gauthier sur les toits.

– Gauthier est revenu de voyage juste après la tempête. On a eu beau lui expliquer le problème des gargouilles, il ne voulait pas reconnaître ses torts, cette sacrée bourrique, il voulait inspecter les toits de ses propres yeux. Alors un ouvrier l'a amené là-haut. Un certain Jacques Baptiste, un bon gars, pour sûr. C'est lui qui t'a vu, accroché à ton perchoir, comme un moineau sans ailes. Ça, on peut dire que l'entêtement de ce Folbec t'a sauvé la vie, mon gars. Et le courage de ce maçon, vingt dieux... Je me demande qui est le plus fou des deux, tiens. Mais dis-moi, que diable allais-tu faire sur les toits, mon gars ?

– Dieu avait besoin d'un bras armé pour accomplir ce miracle dont je te parlais, mon ami...

– Sûr, pour un miracle, c'est un miracle, Beau pied ! Me voilà maître d'œuvre et je vais pouvoir me marier !

– En vérité, je ne sais pas si le miracle est tout à fait accompli, Fif... maître Enguerrand. Cela tient à toi : que vas-tu faire des pierres qui ne sont pas encore tombées ? Vas-tu avoir le courage de fermer le chantier, à présent que tu es maître d'œuvre ?

– Quoi, fermer le chantier ? Oh non, ça jamais, sacré nom ! Mais ne t'inquiète pas, maintenant que tu nous as montré comment procéder avec ces satanés blocs, il n'y a plus aucun problème. Tiens, tandis que je te parle, j'ai une dizaine de gars encordés sur les toits en train de jouer à la pêche aux gargouilles. C'est risqué, bien sûr, mais ils sont tous volontaires. J'ai offert une très bonne prime, alors les plus courageux parmi les travailleurs de peine ont accepté le défi... Et puis c'est tout de même moins dangereux que ta manière d'agir. Tudieu ! Tu n'aurais pas pu me raconter ce que tu allais faire, au moins ? Si tu me l'avais dit, je serais monté avec toi, tout là-haut, mais une fois la tempête passée, bon sang ! Je t'aime bien, le Beau pied, mais tu es complètement fou, quand même... Tu voulais mourir ou quoi ?


Le sculpteur baissa la tête, mal à l'aise. Le Gascon passa sa main sur son épaule, et lui dit dans le creux de l'oreille :


– Pierre, mon ami. Mais qu'est-ce que tu attends pour vivre vraiment ? Pour être heureux ? C'est simple, pourtant, que diable ! Trouve-toi une bonne femme que tu aimes et qui t'aime, tu verras, ce sera déjà plus facile.

– Alors là, mon ami, je crois que pour ça il faudrait un second miracle !


Pour la toute première fois de sa vie, Pierre se mit à rire de bon cœur. Certes, cela lui était déjà arrivé, en de très rares occasions, mais toujours à des moments tragiques, entre deux sanglots, ou sous l'effet du vin. À présent, il se sentait joyeux, léger, comme si, en retirant toutes ces pierres des toits, il avait réussi aussi à éliminer la chape qui pesait sur son âme. Oui, un second miracle était en train de s'accomplir, et Pierre allait bientôt devenir capable d'aimer. Quant au premier miracle, il avait bel et bien eu lieu : pour preuve, les ouvriers retirèrent toutes les gargouilles en moins d'une semaine, et sans qu'il y eût à déplorer le moindre accident, mis à part un tout dernier bloc qui écrasa Gilles le Francilien, la seule personne encore susceptible d'entraver le bon déroulement du chantier et la désignation d'Enguerrand comme maître d’œuvre. Pierre se demanda si ce dernier crime avait été, lui aussi, l'œuvre de Dieu, ou bien celle du diable.


 
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   Marite   
7/12/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Suivre Pierre dans ses élucubrations, entre Dieu, le diable, les éléments et les gargouilles ... etc, n'est pas une mince affaire ! Cependant il semble connaître parfaitement la voie à suivre, même si cela implique du danger et des souffrances. Un très long cheminement parsemé d'épreuves mais ce chapitre nous laisse espérer qu'une éclaircie s'annonce.
Aucun ennui avec ce chapitre, les évènements et les personnages évoluent en suivant une ligne directrice qui, en dépit de l'apparente confusion, s'esquisse avec de plus en plus de netteté.


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