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L'ange déchu. 2ème et 3ème parties : La cathédrale de Sistreville suivie de La merveille
Charivari : L'ange déchu. 2ème et 3ème parties : La cathédrale de Sistreville suivie de La merveille  -  21. Un ange passe
 Publié le 13/12/16  -  50769 caractères  -  3 lectures    Autres publications du même auteur

Frère Siméon venait de décider de recommencer à sculpter, trente-sept ans après sa dernière création. Il se sentait en bonne forme, malgré son grand âge et ses afflictions, et se voyait déjà travailler plusieurs semaines sur la statue de l’archange dans un des ateliers de Jumièges que l’abbé Guillaume V allait lui aménager. Hélas, plusieurs obstacles obligèrent le vieux moine à reconsidérer son projet. Tout d’abord, en parlant avec Jacques, il se rendit compte que la pierre qu’il souhaitait ciseler et qui se trouvait à Rouen ne pouvait pas si facilement être acheminée jusqu’au monastère. Qui paierait le transport en gabare ? Certainement pas l’évêché de Rouen, ni le père abbé, car il y avait des dizaines de bonnes pierres dans l’abbaye qui pouvaient parfaitement servir à la taille, et frère Siméon n’avait aucun argument raisonnable à avancer pour exiger ce bloc précis plutôt qu’un autre. L’abbé, c’était évident, refuserait sa requête, qu’il prendrait pour un caprice de vieillard sénile. Mais il était hors de question pour Siméon de sculpter une autre pierre, dans son esprit borné, c’était celle-là ou rien du tout. Et pour approcher ce fameux bloc, il fallait quitter le monastère pour se rendre à Rouen. Il n’y avait pas d’autre option.


Mais il y avait un autre sujet qui préoccupait le vieillard. En devisant de choses et d’autres, le maçon lui parla des bas-reliefs que le sculpteur avait saccagés sur la façade de la cathédrale de Sistreville. Deux ans après cet incident, l’évêque Gérard engagea des tailleurs de pierre pour réparer tant bien que mal le tympan du Jugement dernier, ainsi que celui du Christ juif crucifié ; cependant il y eut une grande polémique autour de l’ange du bon conseil. L’évêque le trouvait indigne de la cathédrale, tout comme le nouveau maître d’œuvre et les dirigeants des principales confréries, mais lorsque les maçons voulurent détruire la sculpture, le bas peuple s’insurgea. L’effigie de l’ange était devenue un des symboles de la ville pour beaucoup de pauvres gens, alors que d’autres au contraire voulaient à tout prix l’anéantir. En réalité, la statue n’était qu’un prétexte, le vrai débat se situait autour de la figure du moine Bernardin, car les foules de Sistreville avaient fini par faire le rapprochement entre le frère mineur et son portrait dans la pierre ; pour certains la statue honorait le martyre du Franciscain qui avait cherché à se révolter contre les puissants lors de la grande famine, mais pour d’autres elle représentait une exaltation de la sédition et de la violence, l’ange faisait peur aux bonnes gens, avec son attitude menaçante, son sourire pervers et son regard vengeur. Le jour où les maçons voulurent décoller la statue de son socle, les partisans des deux camps s’affrontèrent sur le parvis de la cathédrale. Ils en vinrent aux mains et il y eut, disait Jacques, une dizaine de blessés et même un enfant qui mourut au cours de la rixe. Finalement, l’évêque décida de trancher la question et appela un sculpteur de renom pour ciseler une statue identique, mais avec une expression moins ambiguë, plus sage et plus recueillie. Le sculpteur se présenta à Sistreville mais refusa de ciseler un nouvel ange dans ces conditions si polémiques, car une partie des habitants l’avaient reçu en lui lançant des fruits et des légumes pourris. Jacques avait entendu dire que ce sculpteur, finalement, avait bien ciselé un ange en prenant pour modèle celui de Pierre Toussaint, mais il le fit pour la cathédrale de Reims et non pour Sistreville ; et que son œuvre, « l’ange au sourire », était considérée comme une des plus belles sculptures de tout l’Occident, aimée de tous les fidèles, riches et pauvres, jeunes et vieux.


Frère Siméon demeura perplexe en écoutant cette anecdote. Il aurait tout donné pour voir la façade de la cathédrale de Reims et admirer sa statue rassérénée. Il y avait donc sur Terre un sculpteur capable de créer une statue parfaite, qui faisait l’unanimité. Pourtant cet artiste avait été hué par les foules de Sistreville, au nom de son propre ange saboté… C’était à n’y rien comprendre. L’estropié avait volontairement exagéré le sourire et le regard de son personnage pour lui donner l’aspect de Lucifer, mais sans doute n’avait-il pas assez forcé les traits avec son burin et il restait encore des gens pour trouver sa statue bienfaisante. Décidément, entre le bien et le mal, entre l’Ange et la bête, la limite était floue et le regard des hommes, bien dangereux. À présent, Siméon pensait à sa nouvelle œuvre, destinée aux pèlerins en route pour le Mont-Saint-Michel. Le vieil infirme avait un poing refermé censé tenir le burin qu’il ne pouvait absolument plus ouvrir, et cela faisait tant d’années qu’il avait cessé de sculpter qu’il ne savait pas s’il en serait encore capable. Et si ses vieux doigts commettaient l’irréparable, une sale balafre qui raturerait le sourire ou le regard de l’ange, comme autrefois il l’avait fait en taillant la figure de Bernardin ? Et si les miquelots, en découvrant son ange, décidaient de changer leur optique et d’organiser une croisade sanglante ; s’ils jugeaient bon, tout d’un coup, de poursuivre des juifs, des cagots, des pauvres gueux ou n’importe quel être différent jugé hérétique, au nom de son œuvre ? La silhouette de saint Michel qu’il s’agissait de ciseler était celle d’un guerrier, certes sans épée, mais avec l’aspect farouche et viril : comment l’interpréteraient les hommes, avec leur regard si étrange et paradoxal ? Les guerriers étaient des êtres particulièrement fragiles, susceptibles de basculer à tout moment du bien vers le mal, du statut de héros à celui de tortionnaire. Non, décidément, Siméon ne pouvait courir le risque montrer sa statue au commun des mortels, il devait coûte que coûte la cacher du regard des foules. Il était donc impensable de ciseler l’œuvre que souhaitait l’abbé pour le bourg de Jumièges. Mais de toutes manières ce n’était pas le père supérieur qui avait commandé la statue, mais l’archange saint Michel en personne, et les ordres de cet être céleste primaient évidemment sur ceux du prélat.


Juste après que Jacques eut narré les déboires des bas-reliefs de Sistreville, le vieux moine osa lui demander :


– Dis-moi, toi qui es le second du maître d’œuvre de la cathédrale de Rouen, pourrais-tu m’aménager un petit atelier où je puisse travailler seul une statue, sans être dérangé par personne ?

– Que me dis-tu là, Pierre ? répondit étonné le maçon. Sincèrement, que tu envisages de sculpter, à ton âge, avec ton corps paralysé, je trouve cela déjà très malsain. Et en plus, tu veux sortir de l’abbaye ? Mais tu es complètement fou...

– Je sais, Jacques, c’est de la folie. Mais c’est tout aussi fou de rester ici mourir à petit feu, sans broncher. Dis-moi, c’est possible ?

– Oui… Oui, sans doute, mais…

– Jacques, je t’en supplie, accorde-moi cette faveur : acceptes-tu, une fois que j’aurai fini, d’accrocher cette sculpture sous un des arcs-boutants de ta cathédrale, tellement haut perché que personne ne pourrait jamais la voir ?


Le vieux Jacques observa son ami, circonspect. Le vieil infirme était en train de pleurer de son œil borgne, et le maçon sentit soudain pour ce pauvre homme une compassion incommensurable.


– Je ne comprends rien, Pierre… Mais je suis d’accord, finit-il par lâcher en soupirant.


Jacques se chargea de convaincre l’abbé de laisser frère Siméon partir. Ce ne fut pas chose aisée. Il préféra taire le désir irrépressible de sculpter un archange que possédait le moine, et insista sur l’étude des différentes églises de Rouen, qu’il fallait à tout prix apprécier sur place, et qui était primordiale à l’heure d’envisager l’agrandissement de l’abbaye de Jumièges et la transformation de la nef vers une structure ogivale. L’abbé se montrait sceptique, se doutant que la santé du vieux moine ne lui offrait aucune sécurité vis-à-vis du projet, mais finalement Jacques jura que de toutes manières il reviendrait à Jumièges et si besoin était, s’occuperait lui-même des projets de construction du monastère. L’abbé finit par céder. Le maçon revint voir frère Siméon et lui annonça la bonne nouvelle, mais ne souffla mot sur les engagements qu’il avait dû prendre pour satisfaire le caprice de son ami.


Frère Siméon monta dans la carriole du maître d’œuvre. Le vieillard franchit les portes de Jumièges, pour la première fois depuis trente-sept ans. Dès qu’il se trouva dehors, il huma l’air frais. Il n’était déjà plus moine, il était de nouveau Pierre Toussaint, sculpteur de l’impossible, et n’obéissait plus à aucun père supérieur, hormis Dieu et son émissaire céleste, l’archange saint Michel.


Le voyage se déroula sans encombre. Pierre Toussaint se sentait libéré, comme si le basilic était resté coincé entre les murs de l’abbaye ou se terrait, apeuré, dans le fin fond de son inconscient. Ils entrèrent à Rouen au petit matin du mercredi des Cendres. Il pleuvait. Le vieillard put entrevoir la ville à travers la bâche de la carriole. Depuis son accident, il avait grand-peine à reconnaître les couleurs et son regard était devenu brumeux, mais il distingua néanmoins la Seine aux tons argentés qui faisait scintiller le soleil vaporeux en une multitude de points blancs éblouissants, et le ciel gris qui disparaissait derrière de hautes façades blanches hachurées de noirs colombages. Les maisons s’affaissaient et penchaient dangereusement, menaçant de crouler sous le poids de leurs encorbellements. La pluie traçait des filaments obliques qui assombrissaient la vue du sculpteur. Au détour d’une rue, il discerna devant lui une gigantesque tache sombre et confuse : c’était la cathédrale.


« C’est là », dit Jacques en arrêtant la carriole.


Dans un angle de la place, juste devant la façade occidentale, il y avait une petite cabane en bois. Elle servait aux ouvriers du chantier pour y ranger des outils et se protéger de la pluie. Mais à présent c’était la morte-saison, la cabane était abandonnée jusqu’à Pâques. Pierre disposait donc de quarante jours pour sculpter sa statue. Jacques porta le vieillard dans ses bras jusqu’à l’intérieur de l’atelier et le posa sur une paillasse. L’atelier était presque vide et extrêmement sombre. Les volets, gorgés de pluie, demeuraient coincés dans leurs gonds et refusaient d’ouvrir. Jacques parla de les arracher pour laisser entrer la lumière, et aussi d’ouvrir d’autres fenêtres en supprimant quelques planches, mais Pierre, se souvenant tout d’un coup de son atelier effondré de Sistreville, refusa, et affirma qu’il préférait travailler à la lueur des bougies. Puis il demanda à Jacques où se trouvait la pierre qu’il devait ciseler, et le maçon lui désigna du doigt un monticule, dans un renfoncement, recouvert de draps et de rondins de bois. Pierre s’élança vers le bloc en traînant son corps sur le sol, sans solliciter aucune aide de son ami, et enlaça la pierre. Il demeura ainsi pendant un long instant, sous l’œil ahuri de Jacques, puis il se tourna vers le maçon et lui demanda s’il y avait moyen d’installer un grand rideau pour empêcher quiconque de le voir pendant qu’il sculpterait son ange.


– Mais pourquoi veux-tu donc te cacher, Pierre ? demanda Jacques, inquiet.

– Personne ne doit apercevoir mon œuvre, personne, tu comprends ?

– Mais ici, il n’y a que toi et moi, mon pauvre ami ! Ou alors, c’est que tu ne veux pas que moi non plus, je puisse admirer ta sculpture ?

– Nul ne peut la voir, ni toi ni personne, c’est une œuvre faite exclusivement pour le regard de Dieu, répondit l’infirme sur un ton grave.


Jacques soupira. Il ne comprenait pas grand-chose à toutes les élucubrations mystiques de son beau-frère, mais il saisissait bien pourquoi, au fond, Pierre souhaitait se cacher. Son vieil ami était tourmenté par son apparence monstrueuse, par l’idée d’être vu, et c’était somme toute assez logique. D’autre part, Jacques songeait aussi qu’il s’était habitué à la solitude pendant toutes ces années dans l’infirmerie du monastère et ne pouvait guère plus supporter la compagnie humaine trop longtemps. Enfin, avec le temps, il était devenu légèrement sénile. Tout cela, Jacques pouvait le comprendre, tout comme il avait parfaitement deviné, dès le début, la vraie intention de son ami. En décidant de tailler une œuvre dans ces terribles conditions, il cherchait en réalité à provoquer sa propre mort. Cependant le maçon se promit de ne rien faire pour l’en empêcher, car il respectait cette dernière volonté. Si Pierre souhaitait périr en sculptant, Jacques estimait qu’il était de son devoir de l’aider à trouver une mort digne. Il accepta donc d’installer le rideau et décida d’accéder aussi à toutes les requêtes et simagrées, si saugrenues fussent-elles, du vieil infirme.


Jacques se plia donc aux exigences de Pierre Toussaint. Il se rendit d’ailleurs compte que le vieillard, en dépit de sa déraison et de son début de gâtisme, n’avait rien oublié des techniques de taille et organisait son espace de manière tout à fait judicieuse et cohérente. Dans l’après-midi, deux jeunes travailleurs de force aménagèrent l’atelier très exactement comme Pierre l’avait demandé. Tout était à la mesure de son invalidité : les tables et les étagères étaient basses et faciles d’accès, la paillasse où le sculpteur dormirait était installée à même le sol, et il y avait un peu partout de petits crochets cloués dans les meubles pour lui permettre d’y accrocher facilement ses outils. Le sculpteur avait prévu un long espace au milieu de la pièce où fut installé le bloc, qu’il travaillerait en position horizontale, faute de pouvoir se tenir debout.


Pierre demeura caché pendant que les ouvriers disposaient son atelier. Il les entendit râler contre leur maître Jacques le lapicide qui les obligeait à travailler un jour du carême. « Tout ça pourquoi ? disait l’un des deux. Pour qu’un affreux estropié se mette à sculpter ? » L’autre acquiesçait, mais Jacques leur ordonna de se taire, et les deux hommes continuèrent leur labeur en grommelant. Lorsqu’ils partirent enfin, le vieil invalide sortit de sa cachette et fit alors part à son beau-frère du problème de ses outils. Sa main gauche était totalement paralysée, mais ce n’était pas un obstacle insurmontable pour sculpter, affirmait-il. Il demanda à Jacques de glisser un burin dans son poing fermé. Le maçon eut tout le mal du monde à l’enfoncer dans la paume de son ami, et dut même utiliser de la graisse d’oie pour y parvenir. Mais finalement le burin demeura coincé dans l’étau des doigts durs et crispés du sculpteur, qui serrait la pointe si fort, que pour la retirer il eût fallu utiliser des tenailles. Pierre sourit, satisfait : sa main était devenue un outil parfait.


Jacques n’eut jamais l’occasion de voir ce qu’il se passait derrière le rideau. Au fur et à mesure que Pierre taillait le bloc, le vieux maçon, qui pourtant ne s’intéressait guère à la sculpture, sentait une envie croissante de tirer le rideau et regarder l’ange dans le fond de l’atelier. Les derniers jours, cette envie devint même quasiment irrésistible. Mais il réussit toujours à contrôler son impulsion et n’adressa jamais le moindre regard à la statue. Jacques entendait des coups de marteau, les éclats de pierre, la respiration haletante du vieil infirme et aussi son corps qui se traînait sur le sol de l’atelier. Pour sculpter, Jacques avait peine à imaginer les terribles contorsions que devait effectuer son ami. L’ange était allongé et son créateur, sans doute, devait le marteler à plat ventre, ou assis à califourchon sur le bloc. Il essayait de se représenter Pierre, devenu monstre sans visage, au dos reptilien, aux mains en forme de pique et de masse, frappant et étreignant cet éphèbe de calcaire long et gracile… Mais il n’avait pas assez d’imagination pour se représenter précisément la scène.


Le maçon ne restait pas tout le temps dans l’atelier, mais il venait régulièrement, plusieurs fois par jour, pour s’assurer que tout allait bien. Il aidait Pierre à ranger ses outils, de l’autre côté du rideau. Le sculpteur, juste avant, recouvrait sa statue avec une longue bâche. Jacques réussissait à percevoir la posture de l’ange à travers le suaire, il avait les jambes pliées, un bras par-dessus la tête, sans doute celui qui tenait l’épée, et un autre recourbé le long de son ventre, qui devait serrer un bouclier. Le maçon apportait, trois fois par jour, de la nourriture. Il donnait à manger à Pierre, car ce dernier éprouvait de grandes difficultés pour s’alimenter seul, à cause de sa main gauche qui serrait son burin et de son cou qu’il ne pouvait pas plier. Les repas étaient l’occasion pour les deux amis de converser un peu et Jacques en profitait pour se restaurer aussi. Un jour, il lui dit, d’une voix lasse :


« Regarde, mon vieil ami, ce que je suis devenu. Pendant le carême, je suis obligé de me cacher pour manger ! Et ainsi toute ma vie… Je dois m’ingénier pour éviter de manger du cochon, pour me procurer de la nourriture casher, du pain azyme, pour travailler le moins possible le samedi, ou pour célébrer le vieux culte en secret, tout seul… Tu vois, tu n’es pas le seul à te cacher, moi aussi, toute ma vie, j’ai dû dissimuler mon identité. Ma femme ignore que je suis un juif converti, d’ailleurs personne à Rouen ne le sait. Mes fils sont devenus de bons chrétiens, et je n’ai jamais pu leur parler de leurs origines. Personne ne doit rien savoir, sinon, je crains bien que je devrais renoncer à mon métier, tu sais. Et puis il y a ce soldat que j’ai tué à Sistreville autrefois. Je sais que des gens d’armes m’ont cherché, ils ont même failli me trouver une fois. J’ai passé toutes ces années avec la peur constante d’être reconnu par quelqu’un et de finir au gibet… Ah, Pierre, mon ami, j’ai dû taire tant de choses pendant si longtemps, j’ai avalé ma langue tant de fois, que maintenant je ne sais plus du tout s’il me reste quelque chose encore de toute cette fougue que j’avais pendant ma jeunesse. Tu vois, autrefois, j’avais trahi ma famille et ma religion pour ne jamais devoir vivre à genoux, et regarde-moi maintenant, je courbe l’échine, je me cache… Je suis devenu un esclave docile. »


Pierre regardait son ami, attendri. Jacques n’avait jamais été très loquace pour tout ce qui concernait son intimité et très rarement confessait ses propres tourments. Le vieux sculpteur se rendit compte que jusqu’à lors il n’avait pensé qu’à lui-même, et s’en voulait d’avoir été si égoïste. Désormais, peu à peu la langue de Jacques se déliait, et il commença à parler de sa vie, de ses joies, de ses peines. Il s’était marié sans amour et connaissait à peine ses enfants. Un jour il s’était rendu compte en se réveillant qu’il était devenu vieux. Depuis, lorsqu’il dormait, il ne rêvait plus. Ainsi, au seuil de son existence, Pierre Toussaint apprenait à connaître vraiment son unique parent, le seul qui lui restait et aussi le plus fidèle. Le sculpteur en retour lui parlait de l’ange qu’il était en train de sculpter. Il ne pouvait s’en empêcher, car la statue obnubilait tout son esprit. Et comme Jacques entendait aussi Pierre soliloquer en taillant le bloc derrière son rideau, il parvint à connaître le chef-d’œuvre dans ses moindres détails. Mais il ne le vit jamais, il ne connut que la statue parlée.


Les premiers jours, Pierre débordait d’enthousiasme et cette envie formidable de sculpter lui permit de trouver, au fond de lui, une force insoupçonnée. Une semaine lui suffit à dégrossir la pierre, il travaillait jour et nuit, sans relâche et sans ressentir la moindre douleur ou fatigue. Tout en modelant les formes grossières de son personnage, il réfléchissait à voix haute sur la double nature de l’archange saint Michel. Il était à la fois vénéré comme « le très bienveillant juge », qui pesait les âmes lors du jugement dernier, et « le toujours vainqueur », qui terrassait la bête. C’était donc avant tout un guerrier et un justicier. Comme juge, il n’hésitait pas à condamner les hommes méchants aux supplices de l’enfer, et comme il était aussi un combattant, quoique dépourvu d’épée et de bouclier, son allure devait être fière, martiale, décidée. Il s’agissait donc pour Pierre de transmettre la force et la détermination de saint Michel, mais en évitant à tout prix la violence ou la haine. Or, il ne savait comment procéder : la guerre était-elle compatible avec l’amour, pouvait-on tuer sans haïr ? Il essaya d’en parler avec Jacques Baptiste, mais ce dernier trouvait tout naturel le fait d’utiliser les armes pour se défendre.


« Tout dépend de la guerre que tu veux mener, Pierre, il y en a des justes et d’autres injustes, mais si tu cherches la victoire, tu ne pourras jamais renoncer aux armes, dit-il. »


Pierre, en écoutant cette réponse, parut tout à coup irrité, et rétorqua sur un ton acrimonieux :


« Et toi, Jacques, tes guerres, elles ont été justes ? »


Jacques ne sut que répondre et baissa la tête, honteux. Depuis ce jour-là, le maçon sentit que le vieillard était en train de changer. Le doute et le désespoir commençaient à s’insinuer dans son esprit, il devenait irritable et acariâtre et peu à peu, la douleur physique s’emparait aussi de son corps. C’était le début d’une longue agonie.


Pierre, la seconde semaine, se tourmenta sur un aspect primordial de son œuvre qu’il ne parvenait pas à trancher et qui l’empêchait de continuer. Il s’agissait de la fameuse question de la représentation des créatures de Dieu, interdite par les juifs et les musulmans, mais autorisée par les chrétiens. C’était une question qui l’avait déjà fait souffrir au-delà du raisonnable autrefois et qu’il n’avait jamais vraiment résolue. Pourtant, au début, il n’avait pas eu l’ombre d’un doute. Il avait décidé de sculpter saint Michel tel qu’il lui était apparu en songe dans sa cellule de Jumièges. Comme il avait pu se souvenir avec précision de tous les détails de l’archange, il déduisit qu’il s’agissait de le représenter de manière très réaliste, sous les traits d’un être humain. C’est dans cet état d’esprit qu’il entama son ouvrage, en commençant par sculpter les pieds de la statue. Mais progressivement, il s’était laissé entraîné par son inspiration, inconsciemment il avait ciselé ses rêves, et au bout du compte, il avait façonné des pieds totalement abstraits et chimériques… Ce n’était pas vraiment ce que lui avait réclamé l’émissaire de Dieu, cependant il était fasciné par le résultat. Tout à coup, alors qu’il taillait les jambes de saint Michel, il ressentit une douleur fulgurante à son poignet gauche, celui qui tenait son marteau. La vengeance de Dieu, qui lui était revenue soudain. Il ne put s’empêcher de crier, et Jacques accourut alors pour le secourir. Mais le sculpteur lui cria, sur un ton hargneux :


– Non, Jacques ! Ne regarde pas… Tu m’as promis.


Jacques attendit que Pierre eût bâché sa statue avec un drap, puis il tira le rideau pour s’occuper du vieil invalide.


– Que se passe-t-il ? demanda le maçon.

– Mon avant-bras, il me fait souffrir.


Jacques examina le coude et les tendons du vieillard. Les mains tremblaient et les bras étaient couverts d’hématomes, de callosités et d’éraflures. Le sculpteur, manifestement, s’était blessé à plusieurs reprises avec ses outils. Le maçon banda ses bras et ses mains, et enjoignit son ami de s’arrêter un peu de travailler, et malgré les quérimonies du vieux, il réussit à le convaincre de s’accorder une pause.


Pierre profita de ce moment de répit pour faire part à Jacques de ses hésitations quant au réalisme de sa statue, et le juif convers réitéra son opinion sur la représentation de Dieu et de Ses Créatures. Le sculpteur, en l’écoutant, se remémorait l’apparition de l’ange dans la cellule de Jumièges. Certes, il se souvenait de son corps, de sa cuirasse, de sa posture, mais en même temps, il ne savait plus vraiment si saint Michel avait ou non un visage, car il levait la tête en regardant en l’air, et s’il l’avait observé avec ses yeux ou bien palpé avec ses doigts. Dans les rêves, il n’y a ni vue ni toucher, ni aucun sens, tous sont mélangés et le cerveau fait la synthèse de toutes les perceptions. Pierre se laissa convaincre par Jacques le baptiste, et songea alors que sa statue, pour inspirer l’élévation des âmes, devait être la plus éthérée possible, et qu’il s’agissait d’éviter les aspects les plus concrets et terre à terre de la vie d’ici-bas. Il imaginait la créature de Dieu campée sur des pieds solides et des jambes robustes, et qui progressivement, de la taille jusqu’à la tête, prenait son envol et perdait son aspect matériel pour devenir aérien. Fort de cette réflexion, il se mit alors à ciseler le corps de saint Michel en évitant tout effet réaliste. Il le recouvrit d’une longue armure, mais après une première rangée de cottes de mailles qu’il retranscrivit avec exactitude, son esprit commença à divaguer. Il suivit les nervures de la pierre, et les mailles devinrent spirales ; ensuite, à l’endroit du cœur, il décida de rendre un hommage à son maître Raoul de Nérigean et cisela un labyrinthe. Sur les bras, Pierre voulut mettre en valeur la force de l’archange et inscrivit des traits tranchants et nerveux en se souvenant de l’écriture barbare des Vikings qu’il avait observée sur plusieurs pierres de Jumièges. Enfin, sur tout le reste de l’armure, il tailla les écailles et les cornes qu’il avait sur son propre visage mutilé. Tout ce travail dura moins d’une semaine, il était ravi de sculpter si librement et rapidement des formes vagues, au gré de son inspiration.


Après le corps, il fit les ailes. Elles ne pouvaient pas non plus être réalistes, il n’imaginait pas le moins du monde calquer sur l’archange les ailes d’un volatile déjà existant. Il décida alors de faire deux grands nuages effilés dans le dos de la statue. Cependant, comme l’ange était couché, Pierre devait tailler ses ailes le nez tordu dans la poussière, le corps cloué à terre, dans des postures extrêmes qui lui provoquaient une douleur indicible. Lorsqu’il eut fini, il ne parvint pas à se relever. Sa colonne vertébrale était définitivement bloquée. Il réussit à se mettre à plat ventre en prenant appui sur son bras encore valide, puis il rampa comme les serpents jusqu’à l’autre côté du rideau, et attendit ainsi plusieurs heures la venue de Jacques. Tout à coup, alors qu’il se trouvait seul dans l’atelier, il sentit son corps perforé par des coups d’épées invisibles. C’était l’archange qui déclenchait sa colère contre lui. Pierre, harcelé de toutes parts par le justicier céleste, ne comprenait pas la raison de cette punition. Lorsque finalement, il crut savoir pourquoi, saint Michel arrêta aussitôt de le torturer. Jacques entra enfin dans la cabane et se précipita pour ramasser le corps de son ami. En le déshabillant, le maçon constata avec horreur que tous les becs de perroquet dans le dos de l’infirme avaient fini par déchirer son épiderme. Ils formaient comme des dizaines de petits poignards aiguisés qui transperçaient son échine.


Le maçon supplia Pierre de cesser de sculpter, mais ce dernier refusa en lui adressant un œil noir. Jacques insista, alors le sculpteur lui souffla, avec un ton haineux jusqu’à lors inconnu :


« Tu veux me faire arrêter, c’est ça ? Mais je t’ai reconnu, je t’ai démasqué… Je sais qui tu es, enfin. Saint Michel vient de me le dire. C’est toi le diable… Oui, toi. Depuis le début, tu es là, tu m’observes et tu essaies de me tromper. Tu te fais passer pour un ami et tu cherches à me perdre. Mais j’ai compris ce que tu manigances, tu sais. D’abord, tu as voulu me faire croire que mon ange était violent, tu as voulu le pervertir pour en faire un vulgaire assassin. Mais heureusement, je ne me suis pas laissé convaincre. Alors après, tu as cherché à effacer ses traits. Un ange qui n’existe pas, c’était ce que tu voulais, n’est-ce pas ? Et moi je me suis laissé tromper, oui, c’était facile, je n’avais pas de détails à sculpter, le travail était beaucoup plus rapide, je me suis laissé entraîner par la paresse… Mais heureusement, saint Michel vient de me révéler sa Vérité en punissant mon corps. Et toi, maintenant, comme tu vois que tu as perdu la partie, tu prétends profiter de ma faiblesse pour me faire renoncer… Jamais, tu m’entends, jamais ! Je sculpterai l’archange, tel qu’il m’est apparu et je ne t’écouterai plus jamais... Toi, tu n’es pas chrétien, tu es de la race de ceux qui ont tué le Christ. Oui, c’est toi, le démon ! Arrière, Satan ! »


Jacques pleurait, amer. Son ami avait définitivement basculé dans la folie et le pauvre maçon ne savait que faire. Il décida finalement de sortir de l’atelier pour revenir plus tard, quand le vieux serait plus calme.


Le juif avait abandonné l’atelier dans la matinée et à présent, c’était le début de la soirée. Pierre ne parvenait plus à distinguer sa statue parmi les ombres. Il voulut allumer les bougies de son atelier, mais il ne trouva pas de briquet et dut se résigner à rester dans le noir. Il continua de ciseler à l’aveuglette pendant la nuit. Il fit le second bras, celui qui était censé tenir le bouclier, et prit pour modèle sa propre épaule prise dans le mortier. Au bout du bras, il tailla une seconde main, mais il était si fatigué que ses gestes devenaient imprécis. Finalement, il commit l’irréparable, il fut atteint tout à coup par la vengeance du diable sur son poignet droit, le burin glissa sur la main de l’ange et lui rompit deux doigts. Le sculpteur était terrorisé : il venait d’amputer sa propre statue, et sentait que son corps l’abandonnait. La mort approchait, irrémédiablement, et il n’avait pas encore eu le temps de sculpter le visage de saint Michel. Les tendons de ses deux avant-bras le faisaient souffrir intensément. Le gauche comme le droit. L’ange et le démon. Ils se battaient dans ses bras, tranchaient ses veines, martelaient ses vieux os. Pierre ne réussissait plus à discerner le bien, il lui semblait qu’il n’existait plus, qu’il s’était éteint avec la lumière, il ne restait plus que le mal épouvantable et la nuit noire. Le basilic réapparut alors dans sa tête, pour la première fois depuis qu’il était sorti de Jumièges. Pierre voulut dormir pour chasser cette vision atroce, mais la douleur et l’effroi l’en empêchèrent. Il pensa une dernière fois à sa statue, et à l’aveuglette, saisit un pan du drap pour la recouvrir. Personne ne devait la voir, sous aucun prétexte.


Très longtemps plus tard, au cœur de la nuit, il entendit un écho dans le lointain.


« Pierre, tu m’entends, tu vis encore ? »


C’était le diable juif. Pierre entendait résonner sa voix dans la pièce, rauque et obsédante. Il voulut frapper le démon qui venait le harceler, mais il ne parvint pas à remuer le bras. Il ne le sentait plus, ni l’autre d’ailleurs, la douleur insupportable avait cessé. C’était comme si l’ange et la bête avaient fini par s’entretuer.


Jacques s’assit à côté de son ami et lui fit boire un peu d’eau. Le vieillard sentit le liquide couler dans sa gorge et ne put s’empêcher de dire « merci ». Le maçon, ensuite, lui glissa très doucement dans le creux de l’oreille ces paroles que l’ancien réussit à entendre distinctement :


– Tu crois toujours que je suis le diable, Pierre ? Mais je ne suis qu’un homme, je suis ton ami, ton frère... Tu sais, dans la religion juive, les anges existent aussi. Celui que tu nommes saint Michel est cité à cinq reprises dans la Bible. Son nom est « Michael », qui signifie en araméen « qui est comme Dieu ». Les anges sont les messagers de Yahvé. Ce sont des esprits vêtus de chair. Tu vois qu’il n’y a pas de problème pour les représenter, parce qu’ils ont eux-mêmes choisi de prendre une apparence humaine, pour s’approcher des gens et leur parler… Il y a des anges de toutes les sortes. Certains se promènent sur la Terre et demandent l’hospitalité aux hommes. S’ils sont bien reçus, ils offrent à leurs hôtes la prospérité, sinon, ils les maudissent. Mais il y a aussi des anges soldats, ils servent de bras armé à Yahvé et ils peuvent punir autant que pardonner. Le plus terrible d’entre eux est l’ange exterminateur qui tua tous les premiers-nés d’Égypte pour permettre aux juifs de partir pour la Terre Promise. Mais c’est aussi un ange qui retint le bras d’Abraham pour l’empêcher d’immoler son fils. Tu vois, Pierre, il y a des anges armés et d’autres qui désarment… Choisis donc celui qui te plaît, mon bon ami, et qu’il t’emmène au plus haut des cieux, loin de cet enfer.

– Jacques… Jacques… susurra alors Pierre d’une voix tremblante. Comment ai-je pu te prendre pour un démon ? Pardonne-moi, mon ami. C’est toi mon ange gardien.


Le maçon enlaça le pauvre corps meurtri du sculpteur. Au cours de cette étreinte, le vieillard sentit la chaleur humaine qui passait peu à peu dans son corps et circulait dans ses veines. Il put bientôt de nouveau bouger le bras.


– Jacques, mon ami Jacques, déclara-t-il. Je dois finir ma sculpture maintenant. Peux-tu allumer les bougies, que je puisse voir mon travail ? La nuit est si longue…

– Mais… Il fait jour depuis longtemps ! Tu ne vois pas la lumière ?

– Non.


Était-ce le diable ou le Bon Dieu qui lui avait fait perdre la vue, Pierre ne savait le dire. Dans les ténèbres est censé se trouver le royaume de Satan. Cependant, le sculpteur bénissait sa cécité, car à présent le basilic qui était en lui était tout à fait désarmé, et ne pouvait plus pétrifier personne.


« Pose-moi sur ma statue, demanda Pierre. Je veux m’allonger sur elle. »


Jacques déposa le corps de l’infirme dans les bras de l’archange. Le sculpteur demanda à Jacques de s’écarter. Le maçon, après une longue hésitation, décida de respecter sa promesse et de ne pas regarder la statue, aussi, il alla s’asseoir de l’autre côté du rideau et attendit.


Pendant ce temps, Pierre avait retiré le drap qui recouvrait le visage de l’ange. Il hissa son corps contre la poitrine de la statue et commença à creuser la pierre, à petits coups. Il avait mal, le diable et le Bon Dieu tiraient sur ses deux tendons, ces deux forces contraires lui agrippaient chacun un bras et essayaient de l’entraîner l’un vers l’enfer et l’autre vers le paradis. Si aucun des deux ne lâchait prise, Pierre pressentait qu’il finirait écartelé. Mais il continua de ciseler la pierre, jusqu’au bout. Il sculpta un peu, puis voulut palper ce qu’il venait de tailler en promenant ses doigts sur la statue. Mais sa main était devenue totalement insensible au toucher. Alors il passa sa bouche sur celle de l’ange pour se rendre compte du travail effectué. Il continua ainsi à taillader doucement le visage de la sculpture, et s’arrêtait régulièrement pour vérifier ses marques du bout des lèvres. Comme il n’avait déjà plus aucun souvenir de l’apparition de saint Michel dans sa cellule de Jumièges, il décida de laisser ses mains sculpter au hasard un portrait, sans réfléchir. Mais alors qu’il venait de finir la moitié du visage de l’archange – il ne pouvait pas, de la manière dont il était allongé, ciseler l’autre moitié, à moins de demander à son ami de changer sa position –, il se rendit compte, en observant le résultat avec ses lèvres, que les traits de ce personnage ne lui étaient pas inconnus. Ce visage à la fois subtil et brutal, révolté et résigné, réfléchi et impulsif, n’était autre que celui de son propre ange gardien, celui de Jacques Baptiste. Saint Michel avait le même aspect que le maçon tel que Pierre l’avait connu pour la première fois, à peine sorti de l’adolescence.


Pierre déposa délicatement le suaire sur le visage de l’ange ami et appela Jacques. Il voulait se reposer un peu sur la paillasse avant de finir son œuvre. Une fois installé, il s’endormit. Quand il se réveilla, le maçon lui murmura :


– Mon ami… Je te croyais mort. Tu as dormi presque un jour entier.

– Porte-moi vers ma statue, s’il te plaît.


Jacques le posa de nouveau sur la statue, mais le vieillard ne parvenait pas à remuer le cou, ni les bras.


– Jacques… Je ne peux absolument plus bouger !

– Tu ne peux plus sculpter, tu dois te résigner. Dis-moi, ta statue est-elle finie ?


Non, sa sculpture n’était pas encore achevée. Il restait au moins la moitié du visage, la chevelure et d’autres menus détails. Mais Pierre ne pouvait rien faire de plus. L’ange n’aurait qu’une moitié de tête, on pouvait imaginer que l’autre moitié se trouvait enfouie dans un casque de pierre.


– Oui, elle est finie, soupira-t-il dans un râle. Je peux mourir en paix.


Jacques le porta de nouveau sur sa paillasse.


– Je vais appeler mes hommes pour qu’ils transportent la statue jusqu’aux toits, dit-il. Essaie de te reposer, je reviens bientôt.


Pierre entendit la porte se refermer, et songea au bloc qu’il venait de tailler. D’où provenait cette pierre ? Était-elle tombée du ciel ? Non, cette pierre n’était pas tombée, seules les gargouilles avaient chuté en écrasant des innocents, la pierre de l’ange était demeurée fermement accrochée, entre le ciel et la terre, au bout de son arc-boutant. Saint Michel était à la fois guerrier et juge, et ce bloc était comme lui. Pierre, alors qu’il terrassait les monstres de la cathédrale de Sistreville, avait voulu mettre à bas le bloc, mais il était invincible. Alors, le sculpteur s’était installé sur ce morceau de rocher et saint Michel avait soupesé son âme. Finalement, comme il n’avait pas réussi à le juger, l’ange l’avait rendu à la vie terrestre. À présent, Pierre allait mourir, pour de bon cette fois. Tout était confus dans son esprit, il ne savait pas très bien ce qu’il venait de ciseler, il avait pris plusieurs chemins contradictoires au moment de réaliser son œuvre et ses yeux l’avaient abandonné avant même de voir le résultat final. Il se mit à prier pour que le Bon Dieu s’apitoyât sur lui et lui accordât tout de même, malgré toutes ses imperfections, le Salut éternel.


Il pressentit l’ange qui battait des ailes à côté de lui, et un courant d’air qui caressait sa joue cisaillée. Saint Michel était en train de le prendre dans ses bras. Bientôt, le sculpteur s’envolerait avec lui jusqu’au paradis… Mais ce n’était pas l’émissaire de Dieu. C’était Jacques Baptiste, qui lui disait :


– Pierre, mon ami Pierre… Les deux ouvriers sont avec moi. Nous avons un problème. Tu m’entends ?

– Oui…

– C’est à cause de la dimension de la statue. Elle ne pourra pas entrer dans la niche que j’avais prévue sur les toits.

– Comment ?

– Oui. Le problème n’est pas la longueur. C’est la largeur. La sculpture ne peut pas rentrer sous l’arc-boutant, à cause des deux ailes que tu lui as taillées. Tu m’entends ?


Pierre acquiesça de la tête. Des larmes de sang coulaient de son œil aveugle. Après un long silence, Jacques déclara :


– Écoute, je ne vois qu’une solution. Je pourrais dégager un espace sur la façade occidentale pour y poser ta statue. C’est la seule manière… Qu’en penses-tu ?

– Mais… tout le monde la verra ?

– Oui, c’est vrai.


L’ange tout à coup apparut dans l’esprit de Pierre, dans toute sa splendeur, durant un court laps de temps. Il était absolument identique à la statue que le vieillard venait de ciseler, il portait une cotte de mailles abstraite, et un casque de pierre qui couvrait la moitié de sa tête. De longues ailes flottaient dans son dos. Dans une main, il tenait avec trois doigts un long bouclier, et dans l’autre une épée courte. Toute une foule se prosternait à ses pieds chimériques. Mais alors, Pierre vit du sang qui coulait le long de la lame de son glaive, et il prit peur.


Il eut alors une autre vision, celle d’un ange derrière un pilier. Il soutenait l’arc d’une cathédrale avec son dos courbé, et pour mieux supporter le poids de l’édifice, il s’était arraché les ailes. Son dos mutilé était en sang, ses pieds écorchés, mais il avait décidé de soutenir la colonne jusqu’à la fin des temps et souffrait son martyre en silence, en se cachant, en refusant d’exhiber son visage grimaçant, déformé par l’effort et la douleur, pour ne pas effrayer les gens. Il avait accepté d’endosser tous les malheurs du monde, portait les péchés de la Terre à bout de bras, et son sacrifice anonyme permettait à l’humanité entière d’être sauvée. Oui, c’était celui-là, l’ange de Pierre Toussaint. Le sculpteur eut un vague sourire et chuchota :


– Tu peux supprimer les ailes de l’ange, il n’en a pas besoin.


Il entendit alors un bruit sourd qui retentit jusqu’au plus profond de son être. C’était Jacques qui détruisait les ailes de l’archange.


– Ça y est. Maintenant, ta sculpture peut être placée derrière l’arc-boutant. Ne t’inquiète pas, Pierre, je n’ai pas vu ton ange. J’ai juste retiré la bâche au niveau de son dos et j’ai martelé les ailes. Puis j’ai replacé le drap et j’ai ficelé la statue. Voilà. Les deux ouvriers sont en train de la transporter à bras-le-corps. Elle est légère tu sais. Maintenant, ils la posent délicatement dans une charrette à bras. Ils ne cessent de grommeler, ils ne comprennent pas pourquoi je les fais travailler pour exaucer le vœu d’un pauvre moribond, mais ils sont bien obligés d’obéir à mes ordres. Je peux les voir par la porte entrebâillée. Ils vont vers la cathédrale. Des poulies sont déjà installées pour acheminer la statue jusqu’aux toits. Les ouvriers accrochent la sculpture emmaillotée à une grosse corde, et l’ange commence à monter tout doucement, en direction des toits. Il frôle la façade de la cathédrale, le voilà qui flotte en l’air, recouvert de son drap blanc. Il s’élève vers le ciel… Ça y est, je ne le vois déjà plus, il vient de se perdre dans les brumes… Dans quelques instants, les maçons poseront ta statue tout en haut des toits, puis ils retireront la bâche. Je leur ai fait promettre qu’ils ne regarderaient pas la sculpture, j’espère qu’ils respecteront leur parole. Ensuite, ils redescendront, et ton ange sera là enfin, posé entre le ciel et la terre, pour l’éternité, comme tu le souhaitais. Personne ne pourra jamais le voir… Tu peux mourir en paix, maintenant, Pierre, mon frère, mon ami.

– Oui… Enfin…


Jacques prit le poing fermé du vieillard et tira tant qu’il put pour retirer le burin que serraient ses doigts. Pierre ne bronchait pas. Le maçon posa alors son oreille sur sa poitrine. Le cœur battait encore, extrêmement sourd et lent. Le juif convers embrassa son vieil ami et s’assit à côté de lui sur la paillasse. Puis, en attendant dans la pénombre le retour des deux ouvriers, il chuchota, la voix troublée par l’émotion :


– Pierre, je sais que tu m’entends encore… Très bientôt ton ange viendra te chercher. Il n’a pas d’ailes, mais il n’en aura pas besoin pour monter avec toi jusqu’aux Cieux. Mon pauvre ami, tu vas pouvoir enfin quitter cet enfer. Seul toi sais combien les humains t’ont fait souffrir… Ils n’ont cessé de s’acharner sur toi. Et toi, tu encaissais les coups, sans mot dire. Ils ont même réussi à te faire croire que c’était toi le monstre. Mais toi tu étais un ange, et c’étaient eux les monstres. Oui, Pierre, tu es un ange, un ange écorché, souillé, brisé. Mais tu as préféré te cacher plutôt que de combattre tous ces diables d’hommes. Tu aurais dû au contraire exhiber ta jambe amputée, ton pied de pierre, en leur criant « oui, je suis estropié, mais vous c’est le cœur que vous avez de pierre ». Tu aurais dû sculpter tes pires cauchemars, toute ta révolte, et balancer tes sentiments à la gueule des gens pour montrer au monde entier tout ce qu’il a de monstrueux. Tes statues auraient excité les passions, remué les consciences, tourmenté les esprits. Tu aurais pu déclencher la révolte des âmes, Pierre, mais tu as préféré renoncer à toute cette provocation. Tu as renoncé à la colère, parce qu’elle te faisait peur. Et tu as préféré le rôle de la victime… Pauvre ange blessé. Était-ce de la bonté ou de la lâcheté de ta part ? Je ne saurais le dire.

– Jacques…

– Pierre ? Tu peux parler ? Je t’écoute, mon vieil ami.

– Jacques, il faut toujours tendre l’autre joue…

– Oui, Pierre, tu as peut-être raison… Ou peut-être pas. Je n’en sais rien. Moi, je crois que la violence est légitime. Vois-tu, moi, j’ai toujours refusé le sort de victime éternelle à laquelle on m’avait destiné. Je me suis révolté, je me suis indigné, et puis finalement je me suis engagé dans les armées du roi de France. J’ai tué des dizaines et des dizaines de soldats que je ne connaissais pas, des jeunes gens pleins de vie… Et tout ça pour rien. Pour une vengeance inutile. Je n’ai jamais retrouvé l’assassin de Judith, on m’a dit qu’il était mort, un jour, mais comme je n’avais rien d’autre à faire, j’ai continué ma vie de soldat. Une année, je suis descendu dans le pays cathare, aux ordres du fils de Philippe Auguste, Louis, notre bien aimé roi, que les sermonnaires osent appeler saint aujourd’hui. Un véritable scélérat en vérité… J’ai assisté au siège de Marmande, j’ai vu comment les croisés sont entrés dans la ville et ont tout pillé. Femmes, hommes, enfants, riches ou mendiants, ils les passaient tous au fil de l’épée, au cri de « Dieu le veut » ! Au total, il y a eu près de cinq mille victimes et aucune d’entre elles n’était armée, je ne savais pas les hommes capables d’une telle barbarie. Au nom de Dieu, contre l’hérésie… Quelle folie. Alors, j’ai déserté l’armée. Depuis, moi aussi j’ai renoncé à porter une épée. Et désormais je me cache et je suis devenu lâche… Lâche et résigné.

– Tu as eu raison d’abandonner les armes, Jacques. Mieux vaut être lâche qu’assassin. Jésus a dit « qui tuera par l’épée périra par l’épée ».

– Et moi je crois encore, malgré tout, qu’il existe des combats qui méritent de risquer sa vie et même de tuer d’autres hommes. Mais il est vrai aussi que je n’ai connu aucune guerre juste au cours de ma vie. Il est grand temps qu’apparaisse une vraie occasion pour se battre au nom d’idéaux nobles, Pierre, il y a trop d’injustices sur la Terre, trop de puissants qui s’engraissent sur le dos des miséreux. Et je ne vois pas d’autre moyen pour vaincre que prendre les armes. Mais admettons que tu aies raison, Pierre, admettons que la violence est toujours mauvaise… Il reste la révolte, et puis la colère, on ne peut y renoncer, sinon cela signifie capituler devant l’ennemi, esquiver les conflits par manque de courage. Il faut s’insurger, Pierre, sans relâche. Tu sais, tendre l’autre joue, c’est aussi un acte de rébellion, c’est une provocation, c’est un combat. Se cacher ne sert à rien…

– Jacques, si j’ai caché ma statue… C’est pour que les hommes mauvais ne puissent jamais la regarder.

– Et pour éviter cela, tu as décidé que personne ne la verra. Jamais personne. Pas même les Justes. Elle ne sert à rien, tout là-haut, ta statue, Pierre, à rien.

– Dieu peut la voir.

– Mais Dieu sait déjà parfaitement ce qu’est le Bien, il n’a pas besoin de toi pour le lui montrer. Non, les statues sont faites pour les hommes.

– Tu as raison. Mais comment éviter le regard des hommes méchants ?

– Mais qu’importe leur regard ! Qu’importe si certains détournent les yeux et refusent de voir en face la laideur du monde, qu’importe s’il y en a même quelques-uns qui se délectent de la souffrance d’autrui. Le monde est tel qu’il est, la Vérité doit être montrée, elle dérange toujours, mais on ne saurait la cacher. Si tu révèles ta statue au monde, l’humanité entière pourra la voir. Qu’importe s’il y a des milliers d’indifférents, d’indésirables et de monstres, s’il se trouve dans la foule un homme juste, un seul, qui saura comprendre ta statue, alors ton œuvre en aura valu la peine. Comment peux-tu trouver cet homme juste, si tu caches ton œuvre, Pierre Toussaint ? Comment recevoir si tu ne donnes rien ? Comment prétends-tu être aimé si tu ne déclares jamais ton amour ? Dis-moi, tu n’aurais pas voulu savoir comment j’aurais réagi en voyant ta statue ?

– Si, bien sûr… J’ai même failli te la montrer plus d’une fois. Mais j’avais peur que tu la voies d’un mauvais œil. Jacques, il faut que je te dise… L’ange que j’ai sculpté… Il a ton visage.

– Pierre… Tu aurais dû me montrer ta statue. Tu aurais dû me transmettre ce message qui m’était adressé. Lorsqu’on aime quelqu’un, il faut toujours le lui dire. Il faut prendre ce risque, cela en vaut toujours la peine. On ne peut pas garder son amour pour soi, de peur de la réaction de l’autre.

– Oui, tu as raison. Mais je me souviens de Judith. Elle avait eu peur de ma déclaration d’amour.

– Judith est morte, Pierre. Mais il reste Simon. Ton fils. Tu dois lui déclarer ton amour, Pierre… Pierre ?


Pendant un court instant, le vieillard avait rendu l’âme. Mais il réussit à l’agripper au tout dernier moment avec son esprit pour la redéposer dans sa poitrine. Il eut alors un léger soubresaut, avant de déclarer, d’une voix presque sereine dénuée de toute souffrance :


– Mon ami… Écoute-moi bien… Je ne sais toujours pas lequel des deux anges est le bon, le tien ou le mien, l’ange martyr ou l’ange révolté. Je ne me rappelle même plus lequel j’ai fini par sculpter. Je crois qu’en fait, il est ces deux anges en même temps, l’ange de la colère et l’ange du pardon. Oui, cet ange, c’est à la fois toi et moi. Mais je ne sais plus pourquoi j’ai voulu le cacher. Tu sais, je viens de croiser la mort, et la mort m’a fait peur. Ce n’était pas un archange qui venait me chercher. C’était juste un vide immense. J’ai peur, Jacques. Peur qu’il n’y ait rien là-haut. Et j’ai peur aussi de disparaître tout à fait sur la Terre, peur d’être oublié, tu comprends ? Alors écoute-moi, mon vieil ami… Va retrouver mon fils, et dis-lui qui j’étais. Demande-lui qu’il aille voir ma statue. Lui décidera s’il faut la faire redescendre ou si elle doit rester là où elle est. S’il le désire, il pourra même lui ajouter un bouclier et une épée. Je lui laisse ma statue en héritage. Je ne le connais pas, j’ignore quel est son regard… Mais je l’aime et je dépose ma confiance en lui. Je prends ce risque. C’est un gage d’amour...

– Oui, Pierre, mon ami. Bien sûr. Je te promets que j’irai voir ton fils. Et je te promets que ton histoire ne sera jamais oubliée, jamais. Je te le jure.


À ce moment précis, Jacques entendit un fracas du diable sur la place de la cathédrale. Il se précipita hors de l’atelier pour aller voir ce qu’il se passait. C’étaient les deux ouvriers qui venaient de poser la statue sur son socle, tout en haut de l’église. Ils avaient désobéi à leur maître Jacques le lapicide et en retirant la bâche de la sculpture, ils avaient osé regarder l’ange. Mais ils furent si surpris par l’œuvre sublime qu’ils tombèrent à la renverse. Ils venaient de se rompre le cou en bas de l’édifice. Juste après l’accident, Jacques revint au chevet du malade. Il essaya de lui parler. Mais c’était trop tard. Pierre Toussaint venait de décéder. C’était Vendredi saint de l’an de grâce 1251, trois heures après midi.


 
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