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L'homme sur la photo
toc-art : L'homme sur la photo  -  Chapitre 4/5
 Publié le 29/06/18  -  5 commentaires  -  39644 caractères  -  23 lectures    Autres publications du même auteur

Quand Lorain franchit l’entrée de la salle des inspecteurs le lendemain matin, il se dirigea directement vers Solinas et Landrau dont les bureaux se faisaient face. Comme toujours quand il avait une idée en tête, il oublia les politesses d’usage et entra directement dans le vif du sujet.


– Dites, les gars, sur l’affaire Berthier, y a quelque chose qui colle pas.


Solinas leva la tête de son dossier et braqua les yeux sur Lorain.


– Salut Lorain. De quoi tu parles ?

– J’ai parlé avec sa mère et celle d’Olivier Dumas, il n’a pas du tout le profil d’un tueur. Je le vois pas torturer une gamine et la tuer. Et pour ce qui est de son meilleur ami…

– Ah ouais ? le coupa Landrau d’un air narquois en prenant son collègue à témoin. Et depuis quand t’es un spécialiste des serial killers ?


Lorain ne jugea pas utile de lui répondre. À cinquante ans passés, Landrau était toujours lieutenant de 2e classe sans le moindre espoir de promotion. C’était un flic de l’ancienne génération, un spécialiste des aveux obtenus à coups de bottin, que les méthodes nouvelles avaient mis sur la touche, le rendant amer et rancunier. Lorain avait vu son nom sur le rapport d’enquête relatant le meurtre de son frère. Et constaté la minceur du dossier. Le travail avait manifestement été bâclé. Lorain l’avait questionné dès son arrivée dans la brigade, Landrau avait fait semblant de ne pas comprendre, prenant la nouvelle recrue de haut, mais quelque chose dans son attitude, son regard fuyant, ses protestations excessives, avaient intrigué Lorain. Le jeune policier n’avait pas su déterminer si Landrau était juste embarrassé par l’orientation sexuelle de la victime, par le lien familial de Lorain avec un homo, par le manque d’investissement évident dont il avait fait preuve ou bien s’il fallait voir autre chose dans le classement hâtif du dossier. La question taraudait toujours Lorain mais malgré les recherches qu’il avait effectuées, les proches de Jérôme qu’il avait interrogés et les indics qu’il relançait régulièrement, les quelques pistes obtenues avaient toutes tourné court.


Le capitaine reprit à l’attention de Solinas :


– Voyons, Solinas, tu vas pas me dire que tu n’as pas des doutes toi aussi ?


Songeur, celui-ci recula son fauteuil et se balança en regardant Lorain.


– Je sais pas, soupira-t-il. Tous les éléments qu’on a convergent vers lui…

– Ben justement ! s’exclama Lorain. Tu trouves pas ça un peu trop facile ? Ce coup de fil providentiel, l’arme avec ses empreintes, le sang de la gamine partout sur lui, tous les articles de presse sur des crimes similaires… ? On a l’impression que toutes les pièces du puzzle ont été placées là exprès pour nous mâcher le travail !

– Ben, c’est peut-être juste parce que…


Solinas interrompit Landrau d’un geste de la main.


– Tu penses à quoi ? fit-il.

– J’aimerais qu’on s’intéresse de plus près à son pote Dumas. Ça peut pas être un hasard, ce suicide si c’en est bien un, et cette histoire à quelques jours d’intervalle, y a forcément un lien.

– Ben déjà, c’est confirmé, c’est pas un suicide, ricana Landrau. Ton petit protégé, il est dans la merde jusqu’au cou !

– Tu veux dire quoi ? le questionna Lorain.

– On vient d’avoir les résultats de l’autopsie. Ça n’a pas traîné et ils sont formels. Il a buté son pote, ton innocent !


Landrau brandissait un dossier bleu sous le nez de Lorain d’un air triomphant.


– Qu’est-ce que tu racontes ? Fais voir.


D’un geste vif, Lorain s’empara du dossier et le consulta rapidement. L’autopsie faisait état d’une trace de piqûre sous l’aisselle droite et d’un fort taux de somnifères dans le sang, trop fort pour qu’Olivier se soit pendu seul.


– Ça confirme la mort suspecte, mais pas l’identité du coupable, fit-il en relevant la tête.

– Qui d’autre ? demanda Landrau.


Lorain le toisa comme s’il observait un insecte. Il s’apprêtait à lui asséner ce qu’il pensait réellement de lui quand Solinas prit la parole.


– Admettons que ta théorie tienne la route – d’un geste, il arrêta Landrau qui s’agitait sur sa chaise – j’ai bien dit, admettons. Dans ce cas, on se retrouve avec deux meurtres et plus de coupable. On fait quoi ? T’imagines la tête du boss ? Et celle du proc ?


Lorain toussota.


– Oh, pour le boss, il est déjà au courant, je lui ai parlé hier soir. Ça me turlupinait, cette histoire ! se justifia-t-il devant l’air incrédule de Solinas. Et du coup, enchaîna-t-il après une brève hésitation…

– Du coup ?

– … Il m’a mis sur l’enquête avec toi, conclut Lorain.

– Mais ? Et moi ? C’est moi son coéquipier ! s’insurgea Landrau.


Lorain se tourna vers lui.


– Écoute, tu verras ça avec le commissaire. Ça tombe bien, il voulait te voir. – Lorain savoura la mine déconfite de Landrau – Mais de toute façon, c’est temporaire. Gutierrez est absent pour quelques jours et comme j’ai déjà bossé sur des cas de disparitions…

– Très bien, fit Solinas, si c’est les ordres du patron. Tu veux procéder comment ?

– On reprend tout et on essaie de voir ça sous un angle nouveau. Ça te va ?

– Nickel. On se met dans une salle d’interrogatoire ? Ça sera plus facile pour bosser.


-o-


Lorain y avait réfléchi. Pour lui, les différentes disparitions étaient le nœud de l’affaire, le lien qui pouvait expliquer les événements récents. Le rapport des informaticiens était formel. Les impressions des articles de presse retrouvées chez Berthier correspondaient à la fois à des fichiers effacés sur l’ordi du jeune Dumas, mais aussi aux mêmes fichiers enregistrés sur l’ordinateur de son ami. La chronologie indiquait qu’Olivier Dumas les avait enregistrés bien avant Berthier qui, a priori, ne les avait ouverts que peu de temps avant son arrestation. Pourquoi les garçons avaient-ils collecté ces articles ? Pour assouvir une curiosité morbide ? Pour s’inspirer de certaines procédures criminelles ? Lorain n’y croyait pas une seconde.


– C’est Dumas qui a commencé à collecter des infos. Et dans le lot, il y a la disparition de sa sœur. À mon avis, il voulait comprendre ce qui lui était arrivé, je vois que ça, et peut-être trouver des indices concordants entre différentes affaires ayant eu lieu dans le même secteur. Selon moi, c’est la clé de toute cette affaire.

– Là-dessus, je veux bien te suivre. Mais quid de la dernière affaire ? Elle date seulement de quelques mois, les autres sont beaucoup plus anciennes. Et en plus, elle est localisée près de Rouen alors que toutes les autres ont eu lieu en Haute-Savoie.

– Je sais bien, je sais bien, grommela Lorain en se frottant le crâne, il y a sans doute quelque chose qui nous échappe. J’ai vu avec le proc, les brigades concernées nous mailent une copie complète de leurs dossiers. Mais en attendant qu’on puisse les éplucher, admettons que Dumas ait vu un rapport entre cette affaire et les autres, pourquoi l’aurait-on tué ? Il aurait identifié le meurtrier ou aurait été sur le point de le faire ? Et que vient faire Berthier dans tout ça ? La mère d’Olivier m’a dit que son fils semblait inquiet à son dernier passage. Est-ce qu’il aurait senti un danger ? Mais dans ce cas, pourquoi n’a-t-il pas prévenu la police ?

– Il y a trop de trous dans tes hypothèses. Tu pars de l’idée que Berthier est innocent mais rien ne plaide en sa faveur.

– Il n’avait même pas dix ans à l’époque des premières disparitions, t’es sérieux ?

– Je te parle pas de ces affaires-là. Pour l’instant, on n’a rien qui relie ces dossiers à ce qu’il s’est passé dans cette maison y a trois jours. Tout ce qu’on a, c’est Berthier dans un lit avec une gamine morte à ses côtés et un couteau portant ses empreintes. Et ça, ce sont pas des hypothèses, c’est du lourd. En plus, le mode opératoire est différent, elle a été égorgée cette fois.

– Je sais, je sais, répéta Lorain d’un air accablé en balayant à nouveau la table remplie de notes et de rapports.


Un document attira soudain son attention. Il s’agissait d’une photographie en très gros plan de quelque chose qu’il n’arrivait pas à identifier. Il la tendit à son collègue.


– C’est quoi ça ? Tu sais ?


Solinas examina le cliché sous tous les angles avant de s’avouer vaincu.


– Aucune idée, fit-il en le repassant à Lorain. Ça vient d’où déjà ?


Lorain vérifia la référence du document sur sa liste.


– C’était dans la perquise faite chez Berthier. Ça faisait partie du lot avec les coupures de presse et avec deux autres photographies, attends – Lorain chercha parmi les feuillets dispersés sur la table d’audition – Ah, les voilà ! Voyons un peu…

– Montre voir.


Solinas s’empara des clichés. On voyait un homme marcher dans la rue. Sur le premier cliché, il sortait des lunettes de soleil de la poche de sa parka. Sur le second, il les ajustait sur son nez. Mais les photographies étaient de trop mauvaise qualité pour reconnaître qui que ce soit. Le capitaine les considéra un long moment avant de les balancer sur la table d’un air dépité.


– Aucun intérêt, on voit rien du tout. J’ai l’impression qu’on tourne en rond. Tu veux pas qu’on aille se bouffer quelque chose ?

– Attends, regarde !

– Quoi, fit Solinas qui s’était déjà levé.

– Les photos ! s’exclama Lorain en désignant les clichés du doigt.

– Eh bien quoi, les photos ?

– Mais regarde, enfin !


Les deux clichés balancés par Solinas avaient atterri près de l’agrandissement. Si celui-ci, examiné seul, était clairement inidentifiable, il prenait soudain tout son sens quand on l’accolait aux premières photographies. Il constituait une partie agrandie du tout. Et le plus intéressant était le choix de la zone qui avait été zoomée : la main de l’homme. Une lueur s’alluma dans l’esprit de Lorain.


– Je sais qui c’est ! s’écria-t-il.

– Quoi ?

– C’est le journaliste, ce Gilles Leclerc. Il a une cicatrice sur la main, je l’ai vue.

– T’es sûr ? On voit pratiquement rien.

– C’est lui, je te dis. Attends, poursuivit Lorain en pianotant sur son ordi, il faut que je vérifie quelque chose… Ah voilà, regarde, fit-il en dirigeant l’écran vers son collègue, c’est un reportage que Berthier était en train de regarder avant toute cette histoire, sa mère dit qu’il a eu un comportement étrange après l’avoir visionné. J’avais demandé à Leclerc de me l’envoyer mais comme ça traînait, j’ai appelé la station.

– C’est quoi ?

– Un doc de Leclerc sur la disparition de la petite Mélanie.


Les deux hommes regardèrent avec attention le reportage. Sans rien déceler de particulier. Soudain, Lorain s’écria en tendant le doigt :


– Tiens, regarde, là, quand il tend le micro, on voit bien sa cicatrice, non ?


Solinas se pencha vers l’écran de l’ordinateur pour mieux voir.


– Ah mais oui, t’as raison, ça y ressemble…

– C’est lui je te dis !

– C’est lui quoi ? OK, il a une cicatrice au niveau du poignet, comme sur les photos, d’accord, mais ça prou…

– Eh ! Mais c’est toi, là ! le coupa Lorain. Joli floutage, mais on te reconnaît quand même ! ajouta-t-il en riant.


La vidéo continuait d’avancer et montrait Leclerc, micro en main, qui essayait d’interroger Solinas dont le visage avait été flouté. Celui-ci agitait le bras devant lui en signe de dénégation.


– Quel con, arrête ça, fit Solinas en rabattant le dosseret de l’ordinateur portable, il m’a surpris quand j’arrivais au commissariat.

– Donc, reprit Lorain en revenant à son idée, avec cette vidéo, ça confirme ce que je te disais : c’est bien Leclerc qu’Olivier Dumas a filé et photographié.

– OK, admettons. Mais en même temps, qu’est-ce que ça prouve ? On ne sait même pas quel rapport ça a avec l’affaire.


L’enthousiasme de Lorain retomba.


– T’as raison. Mais je sens qu’il y a quelque chose, j’ai les doigts qui fourmillent, ça ne me trompe jamais.


Solinas se mit à rire.


– T’es sérieux, là ?

– Si, je t’assure. Je sais bien que ça a l’air con mais quand j’ai des picotements dans les doigts, je sais que je me rapproche du but.

– Bien sûr, bien sûr, fit Solinas d’un ton amusé. Eh bien moi, j’ai des fourmis dans les jambes et ça aussi, c’est un signe qui ne trompe pas : faut que je mange, et vite !

– Ben voyons, sourit Lorain.

– J’ai repéré un petit bistro sympa dans le quartier, je suis sûr que toi, le Rouennais, tu connais même pas. La pause nous fera du bien et on s’y remet après, ça te va ?


Lorain hésita, il aimait suivre une piste quand elle était chaude, mais il ne voulait pas paraître obsessionnel, il avait déjà viré Landrau, Solinas l’avait accepté sans faire de vagues, pas la peine de le braquer. Ils devaient travailler à deux sur cette affaire. Hélène avait raison, il avait trop tendance à la jouer solo depuis que Manille, son pote de promo et son premier coéquipier, s’était envolé pour la Guadeloupe. Lorain se leva et prit son blouson.


– Ça marche, allez, je te suis.


-o-


J’ai toujours considéré les psys et consorts d’un œil amusé. J’ai été très tôt confronté à cette profession. Pas pour trouble du comportement mais parce que j’étais ce qu’on n’appelait pas encore un enfant précoce. J’ai donc eu droit à un suivi régulier durant toute ma scolarité. On m’a fait empiler des dés, représenter ma famille, parler sur des dessins riches en symboles de toute sorte, on me posait des questions sur tout et sur rien, je n’en ai pas grand souvenir mais j’ai très vite su ce qu’on attendait de moi et je me suis comporté en conséquence. C’est une chose qui m’a toujours étonné, le manque de perspicacité des psychologues, leur naïveté. Oh, je sais bien ce qu’on pourrait m’opposer, qu’ils sont à même d’anticiper ce type de réaction et que leurs analyses tiennent compte de la volonté des « patients » de dissimuler ou de manipuler le professionnel. Honnêtement, c’est de la blague. Pour un psy à qui on ne la fait pas, combien se font piéger comme des enfants ?


C’est assez pathétique quand on y pense. Aucun d’eux n’a su déceler l’origine de la maladie quand l’anorexie de ma sœur a été diagnostiquée. Elle est morte à dix-neuf ans, elle pesait vingt-quatre kilos les derniers jours. Je n’en ai pas voulu à mon père. Ma sœur était une victime, bien sûr, mais la nature ne s’embarrasse pas des êtres faibles, elle les élimine. Ça peut sembler dur mais c’est la vérité. J’ai intégré depuis tout petit que le monde se divisait en deux catégories, les proies et les prédateurs. Personne ne songerait à remettre en cause cette loi naturelle. Pourquoi la civilisation devrait-elle automatiquement aller contre ce principe ? En quoi nos sociétés qui cherchent à protéger les plus fragiles sont-elles plus justes ? En quoi la hiérarchie qui place nos sociétés civilisées au-dessus des lois de la nature est-elle fondée ? Surtout que nos soi-disant valeurs humanistes résistent mal aux intérêts financiers ou économiques.


Mais je m’égare, là. La grande théorie des psychiatres concernant les psychopathes, c’est que leurs victimes ne sont que des objets et que c’est pour cela qu’ils n’éprouvent aucune empathie. Je crois que c’est la plus grande fumisterie que j’aie jamais entendue. Et on la retrouve partout, dans les bouquins, sur les plateaux télé dès qu’on appelle un expert pour commenter la psyché de tel ou tel criminel. Je ne peux pas dire pour les autres mais je ne serais pas étonné que beaucoup partagent mon point de vue. Je ne considère absolument pas mes victimes comme des objets dénués de toute humanité. Quel serait l’intérêt ?


C’est au contraire parce qu’elles sont terriblement humaines, fragiles, angoissées ou terrorisées, parce qu’elles sont sensibles à la souffrance, parce qu’elles pleurent, gémissent, supplient, hurlent, parce qu’elles résistent, se débattent, parce qu’elles veulent vivre, survivre, à n’importe quel prix, parce qu’elles se soumettent, s’avilissent, s’abîment, c’est parce qu’elles passent par toutes ces étapes que je prends du plaisir à ce que je fais. Comment peut-on croire que je ne ferais qu’obéir à un schéma déjà tout tracé par mes obsessions sans faire aucun cas des aléas différents pour chaque agression ? Quelle tristesse si toute cette énergie déployée, tous ces repérages, ces préparations ne se résumaient qu’à l’assouvissement d’un seul et même fantasme, toujours le même, sans prendre en compte la personnalité de la victime ?


Alors oui, c’est vrai je le reconnais, j’aime instaurer certains rituels auxquels je ne souhaite pas déroger mais ils ne sont que la conclusion de la cérémonie qui les a précédés, comme une sorte de couronnement, de célébration finale, mais ils ne sont pas, loin s’en faut, le cœur et la finalité de mes actes. Ils parachèvent juste mon œuvre, lui permettent d’accéder en quelque sorte à l’immortalité. Je suis un artiste. Que pourraient y comprendre les psys ?


-o-


Les deux policiers sortaient du troquet quand le portable de Solinas sonna. Il s’écarta un moment pour répondre tandis que Lorain en profitait pour allumer une clope. La deuxième de la journée. Il avait nettement baissé sa consommation et se contentait désormais d’une cigarette après chaque repas, un peu plus en « temps de crise » comme il disait, si le boulot ou le privé nécessitait une surdose de nicotine. Ils avaient bien mangé, l’ambiance était sympa et son collègue avait raison, Lorain ne connaissait pas l’endroit.


– Ma femme, indiqua Solinas en rejoignant Lorain. J’en ai pas pour longtemps, je te retrouve au commissariat.

– Rien de grave ?


Solinas fit un geste de la main en s’en allant. Qui pouvait signifier tout et n’importe quoi. Lorain repensa à sa conversation avec Hélène, elle avait rencontré Laurine à la clinique, fallait-il y voir un lien ? Espérons que ça n’était rien. Lorain se rendit compte qu’il commençait à apprécier son collègue. Certains aspects de sa personnalité le déconcertaient, il avait parfois le sentiment que Solinas n’hésiterait pas à se montrer dur, peut-être même à la limite de la légalité, dans certaines circonstances et cela le mettait mal à l’aise, mais c’était un bosseur et il n’était pas borné, il savait écouter. C’étaient des qualités essentielles pour ce boulot.


De retour au commissariat, Lorain fila voir Lemonnier dans la salle des inspecteurs.


– T’es sur quoi, là ? demanda-t-il en s’approchant du bureau de son collègue.


Lemonnier leva les yeux de son écran. Sous son allure dégingandée, son visage lunaire, et une hygiène à géométrie variable, c’était un policier consciencieux et efficace.


– Rien d’urgent. Pourquoi ?

– J’ai un service à te demander. Tu veux bien te rencarder sur un certain Geffroy ou Godfroy ? A priori, il est prof de droit à Paris mais il donne aussi des cours à Rouen, il devrait pas être trop dur à tracer.

– Ça marche. Je termine juste ça, fit Lemonnier en désignant d’un geste l’écran, et ensuite je m’en occupe. Tu veux savoir quoi ?

– Tout ce que tu peux trouver. Il était prof d’une gamine qui a disparu en Haute-Savoie, Séverine Dumas, ça remonte à une dizaine d’années.


Lemonnier claqua la langue.


– Ah OK, je vois ! T’inquiète, je vérifie tout ça.

– Merci, Lemon, je te revaudrai ça, lança Lorain en se dirigeant vers la sortie.

– Je suis pas exigeant, un week-end en Corse, ça m’ira très bien ! cria Lemonnier tandis que son collègue disparaissait dans la cage d’escalier.


Lorain dévala les marches en souriant. De retour dans la salle d’interrogatoire transformée en zone de travail, il accrocha sur le tableau devant lui les portraits des huit jeunes filles assassinées. Il les observa longuement. Toutes souriaient en fixant l’appareil et, malgré leur sourire, Lorain décelait dans le regard de chacune un reflet sombre qui semblait attendre quelque chose de lui. Ce n’était pas une impression nouvelle. Le capitaine avait toujours eu ce sentiment en face de portraits de victimes, comme si chacune portait en elle la certitude inconsciente d’un malheur imminent, que l’objectif arrivait à saisir malgré les sourires pleins de fraîcheur. Lorain connaissait la crainte qu’on attribuait autrefois à certains peuples d’Afrique vis-à-vis des appareils photo. Il s’était d’ailleurs souvent demandé s’il ne fallait pas voir dans la bienveillance amusée qui accompagnait généralement ce type de récit des considérations racistes, même inconscientes. Quoi qu’il en soit, Lorain n’était pas loin de penser qu’il y avait quelque chose de cet ordre qui s’opérait ici, un charme étrange qui donnait à voir dans les yeux de ces fillettes quelque chose dont ni elles ni leurs proches n’avaient eu conscience sur le moment. La prémonition d’un danger imprimait dans leur regard une tristesse douce et froissée, une interrogation muette pour qui les regardait. Même s’il s’en défendait, Lorain se sentait redevable devant elles. Il ne pouvait pas laisser ces crimes impunis.


En attendant Solinas, le capitaine se plongea dans l’historique des dossiers, notant comme sans doute Olivier avait dû le faire aussi les différents points communs entre chaque affaire. Quand il eut retracé les grandes lignes de chacun des meurtres et pointé les similitudes, il décida de s’attaquer au journaliste. Cette histoire de cicatrice le titillait, mais pas seulement ça. Le personnage en lui-même l’intriguait, et puis il y avait ce coup de fil providentiel d’un anonyme qui avait permis de loger le jeune Berthier et la petite Mélanie. Trop tard, malheureusement. Il remonta à l’étage et demanda à son collègue Lemonnier de retracer le parcours professionnel de Leclerc.


– Je fais quoi pour ton prof, du coup ? demanda Lemonnier.


Lorain hésita un instant.


– Commence par Leclerc, ça me paraît plus urgent.


Assis à son bureau, Landrau regardait Lorain d’un air mauvais. Ce dernier fit semblant de ne pas le voir. Il appela l’information judiciaire et demanda qu’on lui transmette les relevés téléphoniques du portable du journaliste. Son interlocutrice lui indiqua que le capitaine Solinas avait déjà obtenu du juge la commission rogatoire et que les fadettes avaient déjà été transmises. Lorain était sûr de ne pas les avoir trouvées dans le dossier. Il se tourna vers Landrau qui continuait de le fixer.


– T’as vraiment que ça à foutre ? fit Lorain en se levant. Elles sont où, ces fadettes ?

– Chais pas de quoi tu parles, ricana Landrau.


Le capitaine s’avança jusqu’au bureau de son collègue. Il avisa une pile de dossiers qui menaçait de s’écrouler.


– Là-dedans, peut-être ? avança-t-il.


Voyant que Landrau continuait de ricaner sans faire le moindre geste, Lorain saisit la pile et vérifia rapidement chaque dossier. Bingo ! Après avoir extrait la pochette qui l’intéressait, Lorain fit un faux mouvement, l’empilement se désintégra, envoyant les dossiers par terre.


– Oups, désolé ! s’exclama-t-il d’un air contrit. Si c’était mieux rangé, aussi…

– Connard, siffla Landrau entre ses dents.

– Pardon, tu disais ?

– Non, rien, rien.


Lorain se pencha vers son collègue, plongeant son regard dans le sien.


– Je sais pas ce que tu caches, Landrau, mais je te promets que tu finiras par cracher le morceau.

– De… de quoi tu parles ? bredouilla le lieutenant en reculant son fauteuil, t’es complètement dingue, faut te faire soigner.


Lorain le regarda s’agenouiller pour rassembler les dossiers qui s’étaient éparpillés. Entre ses mains, les feuillets qu’il ramassait se mirent à trembler.


Le capitaine redescendit dans la salle de travail en réfléchissant au moyen de faire parler Landrau. Il savait quelque chose sur la mort de son frère, Lorain en était convaincu, mais quoi ? Et pourquoi garder le secret après tout ce temps ? Quel que soit le point d’entrée de l’affaire, le policier avait l’impression de se heurter à un mur. Lorain soupira longuement, le visage de Jérôme s’imposa à lui, le fixant avec cet air indéchiffrable où Lorain croyait pourtant déceler une sorte de compassion pour la lâcheté de son jeune frère. Cette vision lui était insupportable. Il fallait qu’il avance, qu’il trouve un indice, même infime, mais qui lui permette de dénouer le fil, il en avait besoin. Pour ne pas se laisser envahir par ce sentiment d’impuissance qui le démoralisait, Lorain se plongea dans l’examen des relevés téléphoniques. Il y était encore quand Solinas rejoignit le central.


– On a déjà vérifié, lança ce dernier en balançant son blouson sur le dossier d’une chaise et en s’approchant de la table. Tu vois bien, là – il désigna du doigt une ligne surlignée en jaune –, il a bien reçu un appel provenant d’une source inconnue.

– Tout va bien ? demanda Lorain en levant les yeux du listing.

– Nickel.


Lorain replongea dans ses documents et se mit à tourner les feuillets à rebours, scrutant les numéros de téléphone.


– Tu cherches quoi ? s’enquit son collègue.

– Je sais pas, murmura Lorain, je voudrais vérifier que… Ah voilà ! s’écria-t-il soudain. Regarde là ! C’est le portable de Berthier. Leclerc l’a appelé dans la matinée précédente.

– Fais voir, fit Solinas, sceptique. On aurait manqué ça ?

– Vous vous êtes focalisés sur les appels entrants, vous n’avez pas forcément pensé à vérifier ses propres appels. Qui a fait les vérifs ?

– Landrau a voulu s’en charger. J’y crois pas ! lâcha Solinas.

– Laisse tomber, t’es pas là depuis très longtemps. On aurait dû te prévenir pour Landrau, c’est une planche. Donc, cette fois, on peut l’affirmer, Leclerc a bien eu un contact direct avec Berthier, contrairement à ce qu’il a prétendu.

– Donc, il nous a menti…

– Et s’il vous a menti pour ça, il a pu le faire pour autre chose, enchaîna Lorain. Il faut l’auditionner à nouveau.


Solinas hocha la tête.


– Je suis d’accord, mais avant, on a intérêt à avoir un peu de biscuit, sinon il va encore nous balader.


Lemonnier entra dans la pièce.


– Voilà ce que j’ai trouvé sur votre gus, fit-il en tendant un dossier à Lorain. Regardez et dites-moi si vous voulez que je creuse plus. En attendant, je vais me rencarder sur le prof.

– Ça marche, Lemon, merci !

– Quel prof ? intervint Solinas.

– Rien, un ancien prof de la petite Dumas. Il est à Paris mais il vient régulièrement sur Rouen. Il connaissait les deux gamins. J’ai demandé à Lemon de vérifier, on sait jamais, fit Lorain en consultant les notes que Lemonnier venait de lui donner.


– Tiens, c’est intéressant, reprit-il après quelques instants en fronçant les sourcils. Tu sais d’où il est, Leclerc ? Devine !


Solinas secoua la tête d’un air interrogateur.


– De Haute-Savoie, tout simplement. Quand je te disais qu’il n’était pas net ! triompha Lorain.


-o-


Lorain et Solinas n’avaient pas trouvé Leclerc à son domicile. Sa femme ignorait où il pouvait bien être. Elle ne l’avait pas vu depuis le matin. Aucun contact. Une demande de mise sur écoute des téléphones du couple avait été formulée. Les policiers auraient également souhaité l’obtenir pour les téléphones de la station France 3 de Rouen mais cette demande-là avait peu de chances d’aboutir, le conflit entre l’intérêt de l’enquête et la protection des sources rendant le combat inégal et bien trop sensible pour qu’un juge local prenne ce genre de risques. La visite dans les locaux de l’antenne télévisée n’avait rien donné. Sylvie Michaux, la secrétaire, avait confirmé que Leclerc avait pris sa journée, sans préciser les raisons de ce congé, et n’avait pas d’autres informations à leur fournir. Une surveillance avait été mise en place au domicile du journaliste et aux abords de la station. Il fallait attendre, c’était aussi un des grands principes du boulot.


Jusque tard dans la soirée, et grâce aux informations recueillies par Lemonnier, les deux flics avaient pu retracer une grande partie du parcours de Leclerc. Le journaliste âgé d’une petite quarantaine d’années avait fait ses études à Annemasse avant d’intégrer une école de journalisme à Bordeaux. Son diplôme en poche, il avait postulé avec succès pour la télévision locale de sa région d’origine où il s’était très vite illustré dans le suivi des affaires criminelles. Il avait notamment travaillé sur chacune des disparitions recensées par Olivier Dumas. Sur sa vie privée, les enquêteurs n’avaient pas encore beaucoup d’éléments. Ses parents étaient morts dans un accident de voiture quand il était encore enfant. Il avait été confié à une tante. Rien de particulier. En 2003, le journaliste avait quitté la Haute-Savoie pour la Normandie suite à sa rencontre avec une institutrice rouennaise, Pauline Vouin, qu’il avait épousée en 2007. Le couple n’avait pas d’enfant.


– Au niveau des dates, ça correspond. Et pour les premiers meurtres en Haute-Savoie, et pour les deux derniers ici.

– Ouais, mais comment tu expliques l’interruption de la série ?

– Bah, il avait rencontré sa future femme, ça l’a peut-être stabilisé un moment, avant que ses obsessions ne le reprennent.

– Ouais, ça se tient.


Lemonnier fit brusquement irruption dans la pièce.


– Eh les mecs, devinez quoi ! s’écria-t-il. Le mec a déjà eu affaire à la justice.

– Comment ça se fait qu’on l’ait pas su ?

– Il était mineur à l’époque et il n’y a pas eu de poursuite judiciaire, faute de preuves.

– On l’a serré pour quoi, tu sais ?

– Tenez-vous bien : agression sur mineure de moins de quinze ans !

– Oh putain ! Cette fois, on le tient ! s’écria Solinas.

– Pas encore, murmura Lorain, pas encore…


-o-


Un périmètre de sécurité avait été établi autour de l’entrée menant aux différents garages. Celui qui intéressait les policiers se trouvait presque au centre de la rangée de box, arborant une porte peinte dans un rouge sang qui sonnait aux yeux de Lorain comme un mauvais présage. Le capitaine était à la fois fatigué par la longue veille de la nuit à la recherche d’indices sur l’endroit où pouvait se cacher le journaliste et l’excitation d’avoir enfin une nouvelle piste. C’est Lemonnier qui avait déniché l’info en reprenant le boulot tôt le matin. En épluchant les relevés bancaires du journaliste, il avait trouvé la trace d’un virement mensuel d’une cinquantaine d’euros à une société de location de box. Même si le portable du journaliste n’était plus actif, les techniciens avaient pu relever qu’il bornait régulièrement à une adresse précise. Une vérification auprès de la société de location avait confirmé l’adresse et le numéro du garage, même si l’identité du loueur semblait différente. Un double des clés avait été récupéré.


Lorain sortit son arme et fit signe à ses collègues. Il consulta une fois encore sa montre, sans véritable raison.


– Allez, on y va.


Le capitaine enfonça la clé dans la serrure et tourna la poignée. La porte commença à se lever dans un grincement sinistre. Qu’allaient-ils trouver à l’intérieur ? Les policiers s’étaient préparés à toute éventualité. Solinas se tenait de l’autre côté de la paroi métallique, l’arme au poing, prêt à s’engouffrer dans le local. Un gardien de la paix braquait une grosse lampe torche en direction de l’ouverture.


– C’est bon, j’entre, lança Solinas dès que l’ouverture fut suffisante.


Lorain lui emboîta le pas. Le box était tout en longueur. Le fond restait sombre malgré la lampe torche. Tout en gardant un œil sur l’intérieur du local, Lorain chercha un interrupteur sur le côté. Le bruit caractéristique des néons hésitants qui s’allument fit retomber la pression. L’éclairage blafard saisit la scène qui s’offrait aux yeux des policiers dans sa brutalité froide. Au premier plan, la moto de Leclerc. Plus loin, au centre, une table rectangulaire sur laquelle étaient disposés, outre son casque, trois ordinateurs portables, la gueule ouverte. Contre les murs, plusieurs étagères métalliques filaient jusqu’au fond du box. Des milliers de boîtiers DVD y étaient entreposés mais ce qui attira l’œil de tous les flics, une fois leur regard accoutumé à la lumière, ce fut la partie arrière du garage. Un homme était allongé à même le sol, une arme dans la main, baignant dans une flaque de sang brune et laquée, comme artificielle. Son visage à demi arraché par l’impact de la balle ne laissait pas de place au doute : Leclerc était mort.


– Ah ben voilà, on l’a trouvé ce con, lâcha Solinas avant de remettre son arme dans son holster.


Lorain leva le bras.


– Tout le monde sort. On laisse faire la scientifique. Quelqu’un a appelé le légiste ?


-o-


Les jours suivants, les policiers entreprirent de reconstituer le passé de Leclerc et sa personnalité. Les ordinateurs retrouvés dans son box ne résistèrent pas longtemps au savoir-faire des informaticiens de la police et de nombreux fichiers furent reconstitués. On trouva ainsi une sorte de journal chronologique où le journaliste avait noté à la fois ses états d’âme, ses considérations sur toutes sortes de sujets mais également un récit parfois très précis et très détaillé des différentes agressions qu’il avait commises. Les huit disparitions suivies de meurtre y étaient recensées ainsi que d’autres dont les enquêtes avaient tourné court.


Le journaliste avait aussi donné des éléments sur ce qu’il fallait bien appeler son apprentissage dans le monde criminel. Même si les policiers comprirent vite qu’il fallait prendre ses allégations avec précaution, notamment pour tout ce qui relevait de son enfance et de sa jeunesse. En dehors des lieux géographiques, la famille qu’il décrivait semblait tout droit sortie de son imagination. De même, l’épisode de la cicatrice à la main causée par un chat rendu fou avait laissé le légiste dubitatif. Pour lui, l’explication ne tenait pas. Mais pourquoi inventer une telle anecdote ? Au fur et à mesure qu’ils avançaient dans le dépouillement des dossiers, Solinas et Lorain en vinrent à se demander si le journaliste n’avait pas eu le projet d’écrire un livre et de mêler une part de fiction à la réalité des agressions. Ça semblait une hypothèse plausible et le journal semblait trop écrit pour être une sorte de confession spontanée.


Si l’aspect personnel semblait assez fantaisiste et laissé à l’imagination de son auteur, toutes les annotations, tous les détails plus ou moins sordides concernant les meurtres purent être vérifiés, avec les dates, les localisations, l’identité des victimes, leurs particularités, la chronologie des faits depuis la surveillance jusqu’à la mise à mort. Tout était répertorié avec une précision chirurgicale et un détachement glaçants. À cela s’ajoutait une dimension mystique qui laissait entrevoir des failles psychologiques béantes d’autant plus inquiétantes que l’homme avait parfaitement réussi à donner le change, à apparaître comme un professionnel rigoureux, un peu trop obsédé par les crimes sanglants aux dires de ses collègues, mais cette obsession pouvant tout à fait s’intégrer dans une logique d’ambition journalistique.


Les rayonnages installés dans le box abritaient pour leur part une quantité impressionnante d’enregistrements vidéo de toutes natures, certaines totalement innocents quand d’autres interpellaient. Le journaliste avait notamment recensé tous les reportages télévisés ainsi que toutes les émissions documentaires se rapportant à des affaires criminelles. On trouvait aussi des snuff movies dont, comme toujours, il s’avérait extrêmement difficile de vérifier la véracité. En outre, Leclerc était également parvenu à se procurer des enregistrements audio ou vidéo des confessions de près d’une centaine de serial killers, la plupart étant canadiens ou américains. Une équipe spécialisée avait été constituée pour visionner toutes les bandes et pour prendre contact avec les autorités des pays concernés afin de savoir comment il avait obtenu tous ces témoignages. Une recherche sur le darknet avait aussi été lancée et des liens possibles avec des pervers sévissant partout dans le monde étaient également en cours d’examen.


À la fin de la semaine, il apparut évident que le jeune Berthier n’avait rien à voir dans le meurtre de Mélanie Colbert. De même, le mystère sur le faux suicide d’Olivier Dumas put être levé. Le journaliste avait surpris la filature mise en place par le jeune homme, certaines de ses notes en attestaient ainsi que des photos du gamin et de la maison de ses parents. On avait également retrouvé une clé USB appartenant à Olivier. A priori, le jeune Dumas l’avait reconnu par hasard dans un bar. Quand le journaliste s’en était rendu compte, il n’avait pas hésité sur la marche à suivre. Après l’avoir surveillé quelque temps, il avait profité d’une absence de ses parents pour passer à l’action et clore en quelque sorte ce chapitre.


Le cas de Berthier restait plus énigmatique. Les investigations faites dans les documents de Leclerc ne laissaient pas la moindre place au doute concernant la responsabilité du journaliste dans la disparition et le meurtre de Mélanie Colbert, mais sa volonté d’impliquer Berthier n’apparaissait pas clairement. Le gamin avait-il deviné le rôle joué par Leclerc dans la mort de son ami Olivier ? Avait-il, comme les policiers, fait le lien entre les photos prises par le jeune Dumas et la cicatrice du journaliste ? L’agrandissement du poignet fait à partir du scanner de Berthier autorisait raisonnablement à le penser. Mais quid du fameux appel anonyme qui avait soi-disant alerté le journaliste ? Les fadettes étaient formelles : cet appel avait bien été passé, mais par qui ? Le journaliste s’était-il couvert en s’appelant lui-même à l’aide d’un prépayé non localisable ? Avait-il un complice ? Après plusieurs jours de recherche, et en l’absence d’éléments probants, l’hypothèse d’une éventuelle complicité fut écartée. L’homme semblait bien avoir agi seul.


Mais quelque chose chiffonnait Lorain. Toutes les pièces s’imbriquaient parfaitement. On se serait cru dans un film.


– C’est quoi le problème ? lui demanda Solinas. On a résolu l’affaire. Pourquoi tu fais cette tête ?

– Je sais pas… j’ai l’impression que tout a été trop simple.

– Trop simple !? s’écria son collègue en manquant s’étrangler. Ça fait près de quinze ans que ce mec se fout de la police, je te signale !

– Ben justement… je comprends pas comment il a pu se laisser piéger aussi facilement.

– Tu fais chier, Lorain. Franchement, là, je te comprends pas.


Tous ces derniers jours à explorer ensemble, heure après heure, une face particulièrement sombre de l’humanité avaient naturellement rapproché les deux capitaines. La liberté de ton de Solinas fit sourire Lorain.


– Allez, c’est bon, t’as raison, affaire classée. On remonte à la surface.


Les deux hommes pénétraient dans la salle des inspecteurs quand Lemonnier interpella Lorain.


– Ah au fait, j’ai les renseignements pour ton prof. Ça t’intéresse toujours ?


Le capitaine s’approcha de son collègue.


– Fais voir, dit-il en jetant un œil sur l’écran. Ça dit quoi ?

– Hugues Geffroy. Comme tu disais, il a bien été un des professeurs de la petite Séverine Dumas. La police l’a interrogé à l’époque. Tiens, je t’ai collé le dossier. Je t’envoie tout sur ton ordi. A priori, son emploi du temps a été vérifié. RAS. L’affaire l’avait secoué apparemment, il a cessé d’enseigner en collège. Il a pris un congé formation pour passer l’agrég. Il a un temps donné des cours en IUT de droit en Haute-Savoie avant d’obtenir un poste à Nanterre. Il y est depuis un peu plus de trois ans, mais il donne aussi quelques cours à Rouen. Marié. Trois enfants.

– OK, c’est du bon boulot, fit Lorain en tapotant l’épaule de son collègue, on va quand même le faire venir par acquit de conscience. Il a croisé les deux gamins, c’est peut-être une coïncidence, mais ça mérite d’être creusé. Convoque-le-moi pour… – Lorain eut un moment d’hésitation – On est quel jour déjà ?

– Samedi.

– Ah oui, c’est ça. Fais-le venir pour lundi matin.


-o-



 
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   plumette   
29/6/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Re-bonjour Toc-art,

je suis un peu déçue par ce chapitre; C'est normal car après le crescendo du chapitre précédent, il faut bien entamer la re descente. Mais cela va vite, bien trop vite!
une bonne idée: celle du journal tenu par Gilles dans lequel on décèle une vague intention de roman policier qui explique des versions un peu étonnantes de l'histoire et le doute au sujet des raisons de la cicatrice.

Je me demande si l'intrigue secondaire de la mort du frère de Lorain et du rôle de Landrau a bien sa place dans ce récit. Cela je le saurais après la lecture du dernier chapitre.

bon, il est possible que Gilles ait été suicidé, comme Olivier! et sans doute par le professeur de droit... qui serait donc le véritable meurtrier...

je suis curieuse de voir comment vous allez boucler la boucle!

Beau boulot. j'espère que vous avez pris du plaisir à construire cette intrigue et ces personnages.
Je crois qu'il y a matière à étoffer encore plus tout cela.


Plumette

   vb   
2/7/2018
Bonjour Toc,

« Dites, les gars… » Il y a un truc qui me tracasse dans cette histoire. Lorain a déjà fait plusieurs interrogatoires au sujet de l’affaire, mais, comme il était en vacances au moment des faits, ça me surprend qu’il soit chargé de l’affaire, surtout que si Greg a tenté de lui téléphoner on peut supposer qu’il y a un lien personnel entre lui et l’affaire en question.

L’affaire Jérôme et le comportement de Landrau dans celle-ci m’ont l’air hors sujet. Je ne dis pas que ce ne soit pas intéressant, mais je trouve que le lecteur peine à s’intéresser à trop d’enquêtes à la fois. Landrau apparaît comme une caricature.

« il m’a mis sur l’enquête avec toi » Enfin l’explication de ce qui me turlupinait. Ça vient à mon avis un peu tard.

« doc » pour documentaire. Doc pour moi est l’abréviation de docteur.

« Pour un psy à qui on ne la fait pas, combien se font piéger comme des enfants » Cette phrase me semble mal construite.

« fallait-il y voir un lien ? » Hein, quoi ? Lorain devient super Hercule Poirot ?

« Lorain se rendait compte… » De quoi Lorain déduit-il toutes ces caractéristiques psychologiques de son nouveau collègue. Ne pourriez-vous pas laisser cette tâche au lecteur en lui montrant les actions ou les pensées de Solinas ?

« hygiène à géométrie variable » Ça veut dire quoi ? Il a de mauvaises dents, une peau grasse, ressemble à Columbo ?

« reflet sombre », « tristesse douce et froissée » Lire de nombreuses choses d’un regard est un cliché littéraire courant. Je pense qu’il vaut mieux l’éviter.

« fadette » Selon le cnrtl, une fadette est un lutin une petite fée. Je ne comprends pas ce mot.

« tu finiras par cracher le morceau » Je ne trouve pas plausible que Lorain dise ça.

« c’est une planche » Pour moi Landrau est trop caricatural.

« c’était aussi un des grands principes du boulot » On peut ce passer de cet aphorisme. Il n’apprte pas grand-chose au texte.

« box » Enfin je comprends le sens du mot box. J’avais cru à un fichier informatique, un directory sur un cloud.

« dans sa brutalité froide » Le paragraphe est à mon avis mal construit. En effet après « brutalité froide », le lecteur découvre une description banale jusqu’à « garage » avant de découvrir ce qui est « brutal ».

« Leclerc était mort » La suite du texte semble montrer que les enquêteurs (en tous cas Solinas) croient Leclerc coupable des meurtres en série. Pour cela, il faudrait qu’il croie qu’il s’agit d’un suicide. Pourquoi personne ne vérifie-t-il s’il s’est bien donné la mort lui-même ? Pourquoi personne ne discute-t-il cette hypothèse qui a l’air d’être acceptée comme une évidence, sauf par Lorain mais sans grande conviction ?
« son apprentissage dans le monde criminel » Oui, c’est à ce moment-ci que j’ai compris que tout le monde (y compris le narrateur) partait de l’hypothèse d’un suicide.

« l’épisode de la cicatrice » J’ai trouvé assez chouette ce rebondissement. Donc la vraie cicatrice est due à une blessure causée par une jeune fille et pas par un chat. Ce que j’avais pris pour un journal de bord dans le prologue était un essai de roman où la vérité avait été modifiée. C’est machiavélique de la part de l’auteur mais de bonne guerre dans un roman policier.

« snuff movie » Je ne connaissais pas le terme. J’ai dû aller voir sur Wikipédia.

« fadette » Toujours ce mot que je ne comprends pas.

« se laisser piéger aussi facilement » Selon ma compréhension, il ne s’est pas laissé piéger puisqu’il s’est suicidé. J’ai l’impression de patauger, d’avoir passé un élément.

« une face particulièrement sombre de l’humanité » Ça sent la philosophie à cinq francs ! Un peu lourd.

« RAS » Je ne comprends pas. Selon Wikipédia, RAS a plein de sens différents. Peut-être rien à signaler, mais je ne suis pas sûr. Si c’est ça, je ne trouve pas l’effet très littéraire. Ça ne se lit pas fluidement.

   Donaldo75   
2/7/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour toc-art,

On s'approche de la fin et toutes les pièces du puzzle semblent concordantes. Pourtant, je suis étonné que ce quatrième chapitre clôture l'enquête; c'est trop simple comme le dit si bien Lorain.


Ce chapitre ne contient pas de rebondissement, contrairement aux précédents qui se terminaient sur un coup de théâtre. Il est presque trop linéaire, le calme avant la tempête.


Vivement le suivant !

Don

   Jean-Claude   
5/7/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour toc-art,

Le off en "je" prend de l'épaisseur, d'autant plus qu'il pourrait s'agir de mémoires romancées par Leclerc. D'ailleurs, si ce dernier avait déjà cessé d'être le principal suspect à la fin du chapitre précédent, c'est confirmé. Et Solinas confirme, pour l'instant, sa place de suspect.
Donc, le "je" en off devient très pertinent.

Parfois, on ne sait pas tout de suite qui parle dans les dialogues.

En fait, le seul problème que je vois est que tout va trop vite (et manque de cheminement).

L'intrique secondaire du frère de Lorain n'apporte à priori rien. hormis pour monter la nullité de Landrau (mais on se demande quand même ce qu'il cache).

A suivre !!!
JC

   Lulu   
30/7/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ce chapitre fait encore mourir un personnage clé du roman… On ne s'y attend pas, et l'on se demande peut-être un peu plus encore comment va se terminer le récit.

Le lecteur est toutefois un peu moins maintenu en haleine, car tout convergeait vers ce fameux Leclerc.

Le fait qu'on retrouve Leclerc mort dans son propre sang dans un box m'a fait songer à "Barbe Bleue"… Dans le conte, la jeune femme découvre l'horreur qu'a pu commettre son mari et est condamnée par lui d'avoir ouvert la porte… Il y a quelque chose de cet ordre ici, juste dans cette scène où les policiers entrent pour y découvrir une horreur à laquelle ils ne s'attendent pas.

J'imagine que le prof parisien n'est pas forcément le coupable… Ce serait une fausse piste, comme les précédentes…

Dans ta façon de raconter, et de nous mener, nous pauvres lecteurs curieux et attentifs, j'ai aussi pensé un peu en amont, mais au vu de ce chapitre aussi, à la liberté narrative de Diderot dans "Jacques le fataliste"... On va quelque part, et puis, non… Là encore !

Je trouve que c'est vraiment intéressant, mais je préfère, puisque je ne suis pas une grande amatrice du genre, lire un roman policier plutôt que de voir un film où la vue du sang m'aurait été imposée au point de détourner les yeux…

Sinon, c'est toujours bien écrit. Aucune remarque particulière.

Je lirai le dernier chapitre plus tard.


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