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Vue sur la Méditerranée
marogne : Vue sur la Méditerranée  -  La villa Garibaldi
 Publié le 20/08/09  -  4 commentaires  -  13561 caractères  -  43 lectures    Autres publications du même auteur

Maxime était venu seul à Nice. Il voulait revoir les rues de son enfance, retrouver les sensations qui l’avaient poussé à choisir la voie qui avait fait son succès. Il retrouva au marché aux fleurs, protégé de la mer par une barrière de maisons qu’il avait toujours prises pour des repères de pirates, les mêmes senteurs et les mêmes couleurs que dans ses souvenirs. Sous la colline du château les cris des marchandes proposant leurs roses le ramenèrent à l’époque où, en pantalons courts, il courait dans les allées pour faire enrager sa mère.


Il rejoignit le bord de mer et monta sur le promontoire de « Roba Capau », celui qui « vole les chapeaux ». De là il avait une vue magnifique à la fois sur la promenade des Anglais à sa droite, et sur le port à sa gauche. La ville s’étendait le long du magnifique croissant de sable qui allait vers Antibes dont on distinguait le cap dans la brume au loin. La coupole du Négresco se découpait sur le front des palaces, attirant le regard sur le monde du luxe et des jeux.

Il descendit vers le port, non sans avoir fait une pause à la célèbre confiserie qui offrait de merveilleux fruits confits. Il ne savait pas résister aux mandarines dont il raffolait. Le travail patient du confiseur leur conservait forme et couleur. Quand on les prenait dans la main, on ne savait pas faire la différence avec le même fruit frais, mais quand on le mettait dans la bouche tout changeait. Il n’était pas question de le couper, il fallait y mordre dedans. La peau ne se laissait transpercer qu’avec résistance, mais on sentait déjà le sucre qui en avait imprégné la texture. Et puis quand cette protection dérisoire était percée, le jus jaillissait dans la bouche dans une symphonie de goûts et de consistances, un vrai bonheur.

Quand il sortit du magasin c’était l’heure du départ du bateau de Corse. Le majestueux navire, disproportionné dans ce bassin construit pour les vaisseaux à voiles, se frayait précautionneusement un chemin au milieu de dizaines de petites embarcations qui étaient comme des insectes autour du mastodonte. Ses grands coups de sirène faisaient trembler les façades aux couleurs criantes. Il avait dans le passé songé parfois à rejoindre l’île de beauté pour susciter son inspiration, mais il avait fini par choisir Paris. Quelle ironie !


De là, il prit la direction de la place Garibaldi, une des plus plaisantes de la ville. Moins majestueuse que la place Masséna, elle avait gardé le charme de ses origines italiennes, et ses galeries ombragées permettaient d’admirer en restant au frais son agencement. Les palmiers ponctuaient de vert le tableau ocre et pastel qu’elle offrait. Il ressentit de nouveau l’envie de peindre, et sortit son carnet pour rapidement en faire un croquis. Il pourrait essayer de rendre le raffinement de l’architecture et la beauté des couleurs de l’ensemble dans son atelier.

Avant de se mettre à l’ouvrage et de remplir la mission pour laquelle il était venu, il voulut céder encore une fois à sa gourmandise, et rejoignit la rue de la Tour pour aller manger en terrasse la meilleure socca de Nice. Il faudrait qu’il fasse découvrir à Sophie et Mathilde cette délicate crêpe de farine de pois chiches. Ce n’est pas à Paris qu’on pouvait en trouver. Il lui fallut faire la queue, preuve que la qualité était toujours là, mais le plaisir de voir la patronne réaliser le plat était tel qu’il ne vit pas le temps passer. Dans le grand four, la braise qui avait été faite le matin, poussée sur les bords, accueillait dans un rougeoiement de plaisir la grande poêle qui contenait la préparation. Largement huilée, on y versait le mélange de farine, d’eau et d’huile d’olive, et on l’enfournait à pleins bras. Il ne fallait que quelques minutes pour que la galette dore. Il ne restait ensuite qu’à la découper et servir aux clients dans des assiettes blanches quelques copeaux dorés comme le soleil et tous pleins des senteurs de la Provence. Il y avait dans ce tableau toutes les couleurs et la saveur de ce qui faisait l’attrait de la région.


Il était venu pour trouver une maison dans laquelle ils pourraient venir emménager. Il fallait qu’ils quittent Paris. Leur couple avait besoin du soleil de la Côte d'Azur pour retrouver l’harmonie qui avait été la leur tant qu’il avait été un peintre à la mode.


En montant vers Cimiez, il pensait à l’après-guerre, quand il avait en même temps conquis Sophie et réussi à vendre ses premières toiles qui avaient rencontré un succès immédiat. Sophie n’avait jamais plus eu de nouvelles d’Arnaud après les dernières lettres qu’il lui avait envoyées au printemps 1941. Il l’avait aidée à essayer de retrouver sa trace, mais toutes les pistes avaient conduit à cette funeste nuit d’été où toute une communauté avait été conduite au vélodrome d’hiver pour disparaître dans les rides de l’Histoire. Il avait été déclaré disparu, puis mort, et elle veuve. Il avait su être auprès d’elle dans les moments difficiles, et c’est presque naturellement qu’ils avaient franchi le pas qui sépare l’amitié de l’amour.

Il avait pu lui, de son côté, vendre dès la fin de l’année 1945 sa première toile, peinte durant la guerre, et exprimant dans un torrent de couleurs et de formes tout l’espoir d’un peuple et le retour du bonheur, le retour de la vie facile. La France, après le couvre-feu, revivait, voulait se débarrasser de ces années grises, et c’était une débauche de plaisirs et de recherche effrénée du luxe, du moins pour ceux dont la fortune le permettait. Et dans ce monde en pleine reconstruction, les artistes étaient recherchés pour redonner du piquant à la vie et pour établir de nouveaux statuts sociaux. Il fallait acheter des œuvres, les exposer, montrer son goût et son argent, et surtout se démarquer du vieux monde en allant vers la nouveauté. Maxime en avait profité, et en quelques années cela avait été pour lui la folle vie dont il avait toujours rêvé. L’argent vite gagné et vite dépensé, les nuits blanches à Saint-Germain-des-Prés à écouter les groupes de jazz, fumer des américaines, boire du whisky, et aimer les femmes faciles, tout du moins avant qu’il ne décide de devenir le mari de Sophie.

Un mariage grandiose avec la présence de tout ce qui faisait le monde de l’art parisien, la naissance de Mathilde à Honfleur chez les parents de sa mère, tout n’avait été qu’une succession de succès. Mais les toiles peintes durant les années de guerre s’étaient épuisées, malgré une gestion très professionnelle de leur mise sur le marché pour en obtenir les prix les plus élevés possible. Il avait essayé de produire de nouveaux tableaux, mais c’était peine perdue, comme si le génie qui avait été le sien durant les années noires avait disparu. Son inspiration, son talent, tout s’était émoussé. Ce n’était pas qu’il ne sache plus peindre, ce qu’il faisait était de qualité sans doute, mais il y manquait ce quelque chose d’indescriptible qui transforme un exercice en œuvre.

Et son couple en avait subi les contrecoups, l’argent ne manquait pas, mais il fallait le gérer maintenant.

Venir à Nice, retourner dans le pays de son enfance, cela ne pourrait que leur faire du bien, loin de leurs connaissances et sous le soleil. Il fallait qu’ils se donnent une deuxième chance.


Il monta jusqu’aux arènes de Cimiez, et en profita pour visiter le jardin du monastère. Mais, s’il y avait de belles maisons, elles étaient toujours bien au-dessus de ses moyens, et de toute façon bien loin de la mer. Il voulait avoir vue sur la grande bleue depuis son atelier, et ici, cela n’était pas possible.

Il redescendit donc sur la promenade des Anglais et se dirigea vers le quartier de Caucade. Il savait que des lotissements avaient été construits là dans les années vingt, et qu’il pourrait sans doute trouver quelque chose de raisonnable.

Il lui fallut quelques jours pour visiter les maisons libres et pour se décider, conférant par téléphone avec sa femme. C’est la « Villa Garibaldi » qui sortait du lot. Ce n’était pas un palace, loin de là, mais elle conjuguait plusieurs des exigences de Maxime. De style italien, ou plutôt du style à la mode alors tout au long de la Riviera italienne, elle était sur deux niveaux qui ne communiquaient pas entre eux par l’intérieur. Il fallait passer par l’extérieur, ce qui dans des pays où le chauffage n’était pas forcément nécessaire, n’était pas une contrainte très forte. Et puis il fallait, dans ces grandes habitations où plusieurs générations parfois cohabitaient, permettre un peu d’intimité. Le rez-de-chaussée donnait dans un jardin qui avait dû être magnifique, mais qui avait été laissé depuis longtemps à l’abandon. De grands palmiers aux feuilles déchirées semblaient veiller sur une broussaille révoltée. Au milieu, un bassin avait été creusé et décoré de pierres creuses.

C’était néanmoins le premier étage qui l’avait décidé. C’était une seule et même grande pièce, ouvrant sur une terrasse de laquelle on avait une vue magnifique sur la Méditerranée. C’était exactement ce qu’il lui fallait pour son atelier.

Il fallut encore deux semaines après son choix pour finir les formalités, et pour que Sophie et Mathilde puissent descendre avec leur déménagement. La maison les enchanta, et ce fut ensuite un tourbillon d’activités pour en faire leur chez-eux.


Il fallut d’abord la meubler à leur goût. Ils écumèrent les marchands de meubles et les antiquaires de la région pour trouver ce qui leur permettrait de vivre dans le confort, mais avec la touche d’originalité nécessaire à un artiste.

Mathilde avait pu intégrer l’école primaire du quartier, et n’était donc pas dans leurs jambes lors des travaux. Mais ils profitaient avec elle du plaisir de la décoration de leur nouvelle maison.

Après l’intérieur, ce fut au tour du jardin de subir leur frénésie. Un jardinier avait été engagé pour enlever tous les arbustes qui avaient proliféré de manière anarchique, tailler les grands arbres, débarrasser les palmiers de leurs feuilles mortes, réparer le bassin, préparer la terre pour de nouvelles plantations. Pendant ce temps, Maxime et Sophie visitaient les pépiniéristes pour trouver l’arbuste qu’il fallait à tout prix, les plantes qui permettraient d’avoir des fleurs en toutes saisons, et puis ces arbres qui sont si caractéristiques des pays du sud, un citronnier et un oranger, dont ils pourraient à la fois profiter de la senteur des fleurs et de la saveur des fruits.

C’est Mathilde qui alla choisir les poissons rouges dans une boutique près du port. Ce n’était pas encore très à la mode à cette époque-là, mais elle en trouva trois qui avaient quelques taches dorées qui ponctuaient de soleil leur robe pourpre. Ce fut l’occasion de faire une visite à la confiserie, et de constater que la gourmandise pouvait bien se transmettre de père en fille.

Ce n’est que quand tout fut fini dans le jardin qu’ils décidèrent de s’occuper de l’atelier.


C’était un jeudi - Mathilde n’était pas à l’école - que Maxime alla avec sa fille choisir un chevalet, quelques toiles, des pinceaux et raclettes, et des couleurs. Tous ces objets devaient permettre à leur famille de vivre dans le futur, vivre dans l’harmonie d’un amour partagé, mais aussi avec les moyens financiers auxquels ils s’étaient habitués. Et c’est avec une étrange émotion que Maxime déposa au pied de l’escalier ses achats. Ils n’étaient pas allés à l’étage depuis leur arrivée à la villa Garibaldi. Quand ils ouvrirent la porte de la grande pièce, il leur sembla pénétrer dans un autre monde. Les volets étaient fermés, et les quelques rayons de soleil qui se faufilaient au travers des lattes éclairaient d’une manière trouble la pièce que l’on eut dit plongée dans le brouillard. La lumière se réfléchissait sur la poussière en suspension dans l’atmosphère, et semblait provenir de l’espace lui-même. D’épaisses tentures murales absorbaient les sons et rajoutaient encore au malaise qui les saisit alors. Sophie se hâta d’aller ouvrir en grand fenêtres et volets, et le soleil, entrant à grands flots dans l’espace vaincu, sembla chasser comme un coup de vent ce qui les avait troublés.

La vue était effectivement superbe. Les arbres du jardin ne parvenaient pas à cacher le bleu de la mer qui se perdait dans des dentelles blanches à l’horizon. Quelques voiles ponctuaient de leur vie cette immensité. Les collines faisaient un écrin autour de la baie, un écrin ouvert qui offrait à tous le plaisir de la possession. En cette fin d’après-midi, l’air était de cristal, et mille nuances de vert se jetaient dans les flots qui viraient au turquoise. Les rochers, de l’autre côté de la baie, commençaient à revêtir leurs reflets de sang, se préparant à la célébration païenne du crépuscule du soir. Les toits de tuiles rouges dessinaient les grands contours de la ville, laissant deviner, de-ci de-là, des murs dont les teintes pastel faisaient ressortir l’harmonie de la composition. Car c’était une vraie œuvre d’art qui se dévoilait devant leurs yeux, qui évoluait d’instant en instant avec le soleil qui en décidait la palette.

Ils déposèrent leurs achats à côté de la fenêtre et attendirent, accoudés à la balustrade de fer forgé, le coucher de l’astre du jour. La main dans la main, Mathilde entre eux, ils savourèrent l’exceptionnelle chance de pouvoir être témoins de ces instants. Et le baiser qui les unit au-dessus de la tête de leur enfant, avait le goût du miel de leur jeunesse, et celui plus salé de leur espoir en l’avenir, comme le sang qui coulait dans leurs veines, et qui semblait au même moment teindre tout l’horizon de la couleur de l’amour.


 
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   xuanvincent   
20/8/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Après une lecture rapide, j'ai apprécié dans l'ensemble ce quatrième volet, avec toutefois une petite préférence pour l'épisode précédent.

Cet épisode m'a paru dans l'ensemble bien écrit. L'importance des descriptions de lieux dans ce volet a retenu mon attention, je les ai dans l'ensemble appréciées.

Un nouveau chassé-croisé amoureux se dévoile dans cet épisode, celui de Maxime, entre sa femme et Sophie, la femme d'Arnaud.

La facilité avec laquelle on passe d'une scène à une autre, celle avec l'amante puis celle avec la femme de Maxime, m'a un peu étonnée.

   Anonyme   
23/8/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Cet épisode, nécessaire sans aucun doute à la progression du récit, m'a néanmoins moins plu que le précédent.
Ça reste agréable à lire.
Encore une fois, je suis emballé par la dernière phrase. Par contre… Le crépuscule du soir, c'est un peu redondant, non ? Les crépuscules du matin ou de midi sont relativement rares… ;-)
Je suis content pour Maxime qu'il ait réussi à percer dans le monde de l'art. Je suis de tout cœur avec lui pour la suite… Même si ce n'est pas un personnage blanc comme neige… Nouveau riche profiteur sur les bords.
Et puis, il s'est marié avec l'illustration de ses fantasmes, ce qui n'est pas innocent.

   NICOLE   
29/8/2009
 a aimé ce texte 
Bien
"pour disparaitre dans les rides de l'histoire"....que c'est joli.
Pour un peu, je serais presque jalouse de ne l'avoir inventée moi même, cette phrase si musicale.
Décidément, je vais continuer à lire, je n'ai plus sommeil.

   Anonyme   
25/9/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ce chapitre est très descriptif et excellent. Derrière l'écriture le lecteur ressent toute l'envie de l'auteur de nous faire partager sa vision de la région.

Le retour en arrière sur l'occupation et la fin de la guerre confirme les hypothèses les plus noires sur le succès de Maxime.

Et le pire c'est qu'il en devient attachant.

Juste un bémol dans les descriptions Il manque le son (elles sont visuelles, gourmandes)

Et dans les relations entre les personnages, j'aimerais comprendre comment le couple a perdu son harmonie. J'imagine bien quelque part mais la pour le coup on a l'impression d'un roman où le lecteur doit écrire lui même les chapitres....

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