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Fantastique/Merveilleux
AlDe : Boîte à Möbius
 Publié le 01/11/13  -  5 commentaires  -  19977 caractères  -  56 lectures    Autres textes du même auteur

Il y a cette fille, dont on ne sait à vrai dire pas grand-chose. Et une boîte à musique, belle et bien vernie. Une de ces boîtes qui vous font voyager.


Boîte à Möbius


Elle avait sa boîte à musique dans les mains. Une belle boîte, tout en bois verni, et avec des motifs peints avec de nombreux détails. Une de collection à coup sûr. Certainement qu’en l’ouvrant on entendrait une musique à la fois enivrante et monotone, emplie de nostalgie. Vous savez, ce son qui résonne, qui fait tourbillonner la poussière et qui sent le vieux. Du piano, c’est sûrement du piano. Un de ces pianos d’une époque lointaine. Je me demande, seulement, si en découvrant la mélopée, une danseuse de plastique tournoierait sur elle-même. Attachée à un mécanisme, sans visage, tout de blanc vêtue et montant sur pointe les bras touchant les cieux. On effleurerait le bruit du mécanisme de nos tympans tout tremblant. De la pluie. Avec de la pluie cela serait parfait. Vous l’entendez ? Ce murmure. La pluie qui tapote, et clapote à des fenêtres éloignées ; dans une autre pièce peut-être. Tous ces sons portant le fardeau du passé, mais pas le fardeau qui déplaît, ça non, un de ces fardeaux qui pèse tout en vous allégeant plutôt. Un coup de tonnerre qui achève la fébrile mélodie. Toujours avec cette espèce d’écho assourdissant nos esprits de passé et de nostalgie, j’entends bien. Elle remonterait la clé à l’arrière de sa jolie boîte, et ça recommencerait. Elle courrait après quelque chose, les oiseaux s’envoleraient sur son passage, la pluie s’émerveillerait de tant d’agitation, les cheveux au vent, trempés, essoufflée, haletante, crachant, reniflant. Soudain elle s’arrêterait net quoiqu’avec difficulté, ses jambes bloqueraient l’élan de ses épaules et la tireraient en arrière pour la redresser. Un vide. Un vide immense lui ferait obstacle. Un vide apparu si brutalement qu’on accueillerait les chuchotis de l’unique battement de son cœur, qui laisserait, le temps d’un souffle, glisser le long de ses doigts tout fins ce triste objet acoustique. On percevrait alors, je l’espère, ce mélodieux son et sa chute interminable, qui s’éloignerait vers les tréfonds de la Terre. Ainsi, nous ne saurions si la musique, à un moment ou à un autre, aurait cessé. Mais rien de cela n’arriva.

Elle la tenait bien, sa boîte. On sait jamais, on pourrait la lui dérober. C’est qu’elle était vraiment belle cette pièce vernie. Elle crispait ses doigts dessus, c’était à la limite de la paranoïa. Ou alors c’était sentimental, fallait pas l’esquinter, c’est que ça peut tomber ce genre de truc. Ça tombe et ça se retrouve en morceaux qu’on peut plus le réparer. C’est fragile. La maladresse ça peut venir d’un coup sans prévenir. Comprenez bien, elle était là, toute crispée, droite comme un « i », au milieu de la traversée de l’avenue de la Grande-Armée. C’est qu’ils roulent vite les Parisiens, surtout là-bas. Napoléon ils n’en ont jamais vraiment eu quelque chose à faire, l’Arc de triomphe ils ne le regardent plus depuis des années. C’est pas intéressant un Arc de triomphe, ça nourrit pas. On leur avait pourtant raconté qu’un personnage historique l’aurait bâti rentrant d’une bataille, que c’était beau, grand, et tout un tas de choses génialissimes. Enfin, les gens à Paris, ils l’ont déjà vu ce géant de pierre. Ils le trouvent plus si grand, maintenant. Ils ont un peu grandi depuis qu’ils étaient mômes. C’est juste un rond-point, et ça les mène à cette grande avenue. Là où elle attend, paniquée pas trop, mais toujours aussi crispée sur sa boîte. Faut dire qu’il y a pas trop de place, suffirait qu’elle avance d’un pas pour qu’une camionnette la renverse. Ça serait un commerçant de légumes un peu pourris. Ceux de la pire espèce, ceux qui se déplacent, stockent, déchargent, rechargent, accélèrent et recommencent. Elle doit savoir qu’il faut s’en méfier, c’est eux qui roulent le plus vite. Ou peut-être les taxis, je peux pas trop vous dire. C’est un autre type de marchandise que ça transporte, les taxis, pourtant. Toujours est-il que cette marchandise non plus n’est pas très fraîche. Y a pas plus triste qu’un taxi, ça j’en suis sûr. Le matin faut les emmener au boulot le train ça coûte cher, le vélo ça fait suinter leurs chairs pendantes et dégoulinantes d’idéaux et de principes stupides qu’ils raconteront d’ailleurs au chauffeur. Faut se frayer un chemin, écouter des histoires de vies toutes semblables les unes aux autres. Alors, on fait une pause clope, s’il fait beau on se paie un sandwich et on contemple les flux d’automobilistes qui ragent et klaxonnent autour de ce grand rond-point sans repère de circulation aucun. Ah il le connaît bien ce rond-point. Ce soir faut ramener la vieille à son aéroport. Comme à chaque fin de mois. Faudra se presser, elle aime pas les feux rouges. S’il fait nuit, faut prendre personne avant. Parce que la nuit ils gerbent sur le cuir des fauteuils. Et l’odeur elle reste, et ça la dégoûte, elle paierait pas la vieille. Faut manger vite, le costard cravate attend déjà, impatient. Faut passer au pressing avant le rendez-vous, pourrait bien se faire virer. Le taxi reprend son rond-point, retourne vers cette grande avenue. Il s’arrête à un feu rouge, enregistrant le ton râleur du col blanc qu’il transporte. Une jeune fille traverse, tête baissée, les yeux qui s’agitent, analysant parfois les visages des passants. D’un dernier pas elle sautille vivement sur le haut trottoir. Elle se retourne, comme poursuivie elle regarde la ville qui s’active. Elle tient quelque chose dans les mains. Le feu passe au vert.

La fille semblait désorientée. Elle regardait sa montre. Elle poursuivait sa sorte d’escapade, mais d’un pas à la fois moins fluide et plus intrigant. Elle regardait les noms des rues, semblait perdue. C’est compliqué de tout comprendre de ces boyaux bien remplis. On n’y voit guère plus loin qu’en plein brouillard tellement il y a foule. Alors, le temps est passé, l’hiver s’est pointé. La fille portait une écharpe. Une de ces écharpes en laine, qui gratte et qui tient chaud. C’est d’une vraie laine dont je vous parle, pas de la synthétique toute fausse telle qu’ils en conçoivent de nos jours, non, une vraie laine, de celles qui piquent le cou, que les grand-mères tricotent auprès du feu ; histoire de passer leurs dernières heures. Fallait bien les passer d’ailleurs, ces heures. Ces interminables heures que font tarder les gens d’aujourd’hui. Elle avait fini par la ranger sa boîte, dans un petit sac en cuir. Elle n’a toujours pas changé de rue, toujours aussi perdue. Ce dont elle avait l’air certaine en tout cas, c’est qu’après un moment, le temps se gâte, les saisons passent, le temps trépasse, et il fait froid. Elle attendait quelqu’un, ça j’en étais persuadé, ou alors vraiment elle ne savait plus où aller. Mais personne ne venait, et le temps n’en finissait pas de défiler, c’était long, et nul ne pouvait savoir ce qu’il se tramait dans sa tête. Puis elle se décidait à se réfugier dans un café au bout de la rue. Il était tard la nuit déjà, l’heure à laquelle vagabondent seuls quelques clochards et des poivrots au comptoir. Elle se frayait un chemin entre les tables, demandait un vin chaud. Le type prenait le billet et posait un verre de vin frais. Il ne fumait pas, son verre, et même il semblait qu’un glaçon se débattait vaillamment contre les parois de ce verre si transparent. Elle buvait son verre, sans rien dire. À qui aurait-elle dit, de toute manière. Elle semblait épuisée, et je ne voyais toujours pas sa fameuse boîte, bien rangée entre deux bouquins. Des bouquins jaunis, jaunis par le temps, le temps qui passe et, surtout, celui qui ne passe toujours pas, restant coincé sur les pages de nos livres ou encore sur les aiguilles des vieilles horloges qui ne fonctionnent plus. Elle posait son verre sans émettre aucun son. Un visage se distinguait dans le reflet de celui-ci, qu’elle semblait reconnaître. Elle souriait, se levait, puis repartait sans se tourner, à aucun moment, vers cet homme tellement rongé par les rides qu’on pouvait voir ses os dans ces failles taillées dans ses restes de chairs. Quand elle sortait de ce bar, elle n’avait plus son écharpe, celle qui gratte et qui tient chaud. Le froid s’en est allé lui aussi, et les veines de la ville étaient parcourues de nombreux globules s’agglutinant les uns aux autres, se bousculant, se pressant, ralentissant ou bifurquant. L’objet de toute notre attention avait réapparu, bien gardé, au creux de ces mains toutes pâles et tendues. Je venais de vivre son souvenir. Elle rêvassait, et elle partageait son histoire à qui le voulait. Autrement dit vous, et moi. Alors je me décidais à ne plus la lâcher, elle, la petite boîte toute vernie et joliment décorée.

À tout périple parisien ses métros. J’imaginais une sorte de jazz ambiant à la scène de cette fille qui descendait ces escaliers tout poisseux et humides. J’allumais ma clope, et poursuivais la boîte, sous terre. On croisait une vieille qui feintait d’être amputée, faisant la manche. Un type pissait sur les escalators. D’en haut on pouvait contempler la fourmilière insensible à notre regard et à notre présence ; de sa présence même elle ne devait pas être consciente, cette foule remuante, rampante et râlante. On finissait par se frayer un chemin jusqu’au quai du métro, j’lâchais ma clope. Je poussais quelques corps amoncelés deçà delà, et pénétrais dans ce long vers de fer qui suintait l’huile noire et la chair décomposée. Quelques tripes pendaient encore de ce monstre dévorateur d’humain. C’est qu’ils s’y engouffraient par milliers ces naïfs, des portes s’ouvrent, on entre ! Ils pouvaient pas savoir qu’il fallait s’en méfier de ce machin-là. C’est une fois dedans seulement qu’ils comprennent, alors ils se serrent entre eux, les corps dansent comme des feuilles au gré du vent, tout s’accélère, tout dégénère, ça se bouscule, se cogne, ça grogne et se tamponne. Puis la bête se calme quelques instants, on pense au répit. Mais d’autres naïfs surgissent d’un autre quai, d’une autre gare, d’une autre dimension. C’est qu’on finit par les haïr, les autres, dans les métros. Le journal trop déplié, la graisse qui vous frôle, l’accordéon qui braille on ne sait trop quoi, les gens qui courent, les gens tout court. Les gens deviennent tous difformes dans les métros. C’est peut-être la dépression générale de toutes ces personnes qui entrent dans le wagon de la monotonie qui les rend si moches, les gens. C’est que ça déprime dur sur les rails, ça en devient triste de les haïr, ces inconnus qui obstruent nos espaces vitaux. C’est juste de la viande dodelinant dans le monstre souterrain, c’est pas moins que nous. C’est tout aussi mangeable. Ma belle boîte à musique ne semblait pas s’inquiéter de ce monstre, elle, d’ailleurs. Toujours aussi bien gardée, elle descendait en gare de Bir-Hakeim. Je jetais quelques mômes sur les rails, et réussissais à passer, enfin. On se dirigeait vers un autre monstre, un monstre d’un tout autre genre. Je regardais une dernière fois ce joueur de jazz, avant qu’il ne disparaisse de mon imagination. J’analysais les nuages et la température. Il va pleuvoir, c’est sûr.

C’était une vraie foire, ça se marchait dessus, ça courait, ça hurlait, ça prenait des photos. Des touristes en veux-tu en voilà. Puis, plus rien. Une brise me gelait la nuque, une goutte me frappa le front. Les touristes n’étaient plus là. Nous étions seuls. Seuls face à cette incommensurable monstruosité en ferraille. Sous la pluie elle faisait pas la fière, un monument ça n’a pas de parapluie. Son fer chaud fumait les gouttes, qu’elle s’amusait ensuite à faire voyager le long de ces longues jambes enchaînées aux enfers du sol parisien. La fille s’asseyait sur un banc, elle avait glissé la boîte dans sa veste en toile. Je m’asseyais à côté d’elle, attendant qu’elle agisse, qu’elle parle, qu’elle parte… Mais rien. Après quelques heures sous cette diluvienne pluie, une silhouette fine et bossue se laissait percevoir dans les vapeurs des flaques d’eau. Elle ne se montrait pas longtemps, juste assez pour que l’on comprenne de qui il s’agissait. C’était le vieil homme, celui du bar, qui marchait là-bas. Il portait un chapeau. Un de ces chapeaux d’une époque que je n’ai pas connue. Il me semblait remarquer une goutte différente des autres sur la joue de la fille. Qui vient des yeux, vous voyez. Sans certitude aucune, je pensais qu’elle pleurait. Elle regardait ensuite du côté de mon banc, avant de se lever. Toute lente sous la pluie qui se calmait, elle avançait vers le centre de la place. Elle se situait maintenant sous le grand furoncle de Paris. C’est alors qu’elle ouvrait sa veste, pour en sortir, très délicatement, la belle boîte à musique toute vernie. Le vieil homme avait réapparu, il regardait la scène, de la même manière que moi, avec distance et impatience. Quand la fille posait la pièce de collection au sol, je le sais, j’en suis sûr, le vieil homme aussi ne sentait plus son cœur battre. Je suffoquais d’impatience et de hâte, et à la fois j’avais peur, j’étais figé, collé à mon banc. Là était sa destinée, à cette petite boîte. Cet emplacement, pas un autre, c’est là que je contemplerais le sublime de sa sonorité. C’est qu’elle nous mettait en suspens la fille, elle semblait hésitante. Elle n’avait pas l’air de prendre conscience du mal-être qu’elle créait sur les personnes qui commençaient à affluer ; toutes l’observaient. Je n’étais pas seul à vrai dire, à la suivre depuis si longtemps. Cette belle boîte toute vernie et bien décorée. Des frissons parcouraient mon épiderme. De ses mains si douces et précises, enfin, cette fille libérait mon souffle. La boîte était ouverte.

Pas de danseuse en plastique. Rien. Cette boîte était vide. Au fond, un petit bout de papier gisait, attendant qu’on le lise. Je me levais de mon banc, déçu. La fille, quant à elle, souriait. Ses yeux étaient fermés, qu’elle avait l’air niaise celle-là. Elle se mettait à tournoyer sur elle-même, à bousculer les spectateurs. Ils commençaient d’ailleurs à repartir. Tous. Sauf le vieil homme, qui, comme moi, se questionnait. Et l’autre qui sautillait. Je lisais les quelques mots qui étaient posés sur ce bout de papier. On pouvait y lire : « Emmène-moi là où tu es mort de quelque chose. » C’était tout. Je restais là, à bloquer comme un benêt devant ce papier. Je lui en voulais à ce papier, il avait volé la musique, que je me disais. La fille partait, dansante et joyeuse. Au loin, elle se retournait, nous regardant, le vieux et moi, et me pointait du doigt. Avec ce sourire que j’aurais voulu lui écorcher. Je regardais le vieil homme se baisser, prendre la boîte et me la tendre. Les années s’étaient écoulées. Après de nombreux voyages, je finissais par désespérer de tous ces gens qui suivaient ma boîte. Ma belle boîte, toute vernie et décorée. J’étais complètement paumé dans ces montagnes, mais ils étaient tout de même là, les saligauds, à vouloir me la dérober. Pas maintenant, que je leur criais, fallait qu’ils me laissent encore du temps. Je grimpais, grimpais, au fur et à mesure les souvenirs me venaient. C’est là-haut que j’étais mort de quelque chose. C’est là-haut qu’il me faudrait l’ouvrir. Et là je l’entendrais. La mélopée. Ces années avaient passé, depuis la fille, et de longues et interminables années même. J’avais essayé plusieurs lieux, où poser la boîte et pouvoir peut-être comprendre le fin mot de l’histoire. J’avais essayé la gare dans laquelle un train m’avait percuté, j’avais essayé l’immeuble duquel je m’étais jeté, la demeure du type qui m’a tué, des morts j’en avais, et à revendre. Dans mon imagination en tout cas. Mais là je pensais avoir tout compris, s’il y a bien un évènement qui m’a achevé, sur Terre, c’était bien là-haut que ça s’était passé. Enfin, j’espère, parce que j’aurais grimpé tout ça pour rien. C’était là-haut que j’avais tout compris, un jour, que j’avais ouvert les yeux sur le monde. C’est là-haut que j’avais vu le monde dans sa globalité déconcertante, qu’est-ce qu’il était laid le monde. S’il y a bien une chose qui m’a tué, c’est cela même. J’en dormais plus la nuit, de l’avoir compris ce monde. D’avoir répondu à la question quant à l’humanité. C’est bien là-haut que j’ai commencé à pourrir de l’intérieur. Alors, cette boîte, je devais lui montrer, la poser, et l’ouvrir. Le mot aurait peut-être disparu.

Le mont Blanc au loin est bien visible. Il transperce les nuages avec une légèreté indéniable. Il se fond dans le blanc des cieux, les étoiles scintillent et s’y reflètent avec virtuosité. Le lac de Genève semble miniature, abîmé par les neiges ; se noyant dans le reflet des étoiles. Mon porteur décide de m’abandonner, une énième fois. Il pense que cette fois, c’est la bonne. Il en aura mis du temps, le bougre, que mon bois se craquellerait mille fois avant que je ne trouve un nouveau porteur. Les saisons n’aidant pas. À son tour, il doit être émerveillé, illuminé ; que c’est bête, un bipède pensant, ça interprète, ça suit les chemins qu’on lui dicte. Même mort. Il m’abandonne, donc, sur une roche glacée. Ses doigts bouffis relèvent le loquet qui renferme mon secret. Il me dévoile à ses poursuivants. Beaucoup d’entre eux m’ont déjà rencontrée lors d’anciens voyages en bout de vies humaines. Moi, la belle boîte à musique, tout en bois et bien vernie, bien décorée aussi. D’autres sont nouveaux, un peu comme lui à l’époque à laquelle vous le rencontriez. Intrigués, voyeurs, observateurs, narrateurs. Il est l’heure, l’heure de jouer mon rôle. Il doit m’écouter, et bien plus encore. Je le laisserais entendre une musique à la fois enivrante et monotone, emplie de nostalgie. Vous savez, ce son qui résonne, qui fait tourbillonner la poussière et qui sent le vieux. Du piano ; de mes mécanismes jaillirait du piano. Un de ces pianos d’une époque lointaine. Alors, la danseuse lui paraîtrait visuellement, elle tournoierait sur elle-même, dans sa robe blanche, cette femme au visage vide de peinture. Ses mains effleureraient les nuages et elle serait sur la pointe de ses pieds. Il heurterait le bruit de mon mécanisme, de ses tympans tout tremblant. De la neige. Avec de la neige cela serait parfait. Vous l’entendez ? Ce murmure. La neige qui s’assoupit, et s’appesantit dans des montagnes éloignées. Tous ces sons portant le fardeau du passé, mais pas le fardeau qui déplaît, ça non, un de ces fardeaux qui pèse tout en vous allégeant plutôt. Un coup de tonnerre qui achève la fébrile mélodie. Toujours avec cette espèce d’écho assourdissant nos esprits de passé et de nostalgie, j’entends bien. Il remonterait ma clé, et ça recommencerait. Il courrait après quelque chose, son passage fendrait l’air, la neige s’écarterait pour lui frayer un chemin, les cheveux au vent, trempés, essoufflé, haletant, crachant, reniflant. Soudain il s’arrêterait net quoiqu’avec difficulté, ses jambes bloqueraient l’élan de ses épaules et le tireraient en arrière pour le redresser. Un vide. Un vide immense lui ferait obstacle. Un vide apparu si brutalement qu’on accueillerait les chuchotis de l’unique battement de son cœur, qui me laisserait, le temps d’un souffle, glisser le long de ses doigts bouffis par le froid. On percevrait, alors, mon mélodieux son et sa chute interminable, qui s’éloignerait vers les tréfonds de la Terre. Ainsi, il ne saurait si ma musique, à un moment ou à un autre, aurait cessé. À la suite de quoi il bénéficierait de tout ce dont son âme avait besoin pour poursuivre sa route. Il aurait parcouru tout ce chemin pour me voir sombrer il ne sait où, m’engouffrer dans les profondeurs neigeuses. Puis, il pointerait un vieil homme du doigt, un de ces vieux hommes tout ridés et tout assagis par le temps. Je le connais bien d’ailleurs, celui-là, il me traque depuis plusieurs histoires déjà. Quant à mon porteur, il s’éloignerait en dansant fébrilement sur les glaciers, s’enfoncerait dans les profondeurs de la nuit et n’oublierait jamais son épopée. Et c’est précisément ce qu’il se passera. C’est ce dont je suis sûr, c’est ce en quoi je suis faite. Voilà. Je suis une de ces choses. Je suis une de ces choses qui occupe les âmes, après la vie.


 
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   socque   
14/10/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Ouah ! C'est fantastique ; j'ai adoré ce texte. Il est bizarre, me montre les choses sous un angle inattendu (la tour Eiffel en furoncle de Paris, fallait oser), me raconte une histoire obsessionnelle, ressassante, qui boucle comme la mélodie d'une boîte à musique et en même temps avance, a une conclusion, semble me mener quelque part sans que je puisse dire où au juste... Un très bon mouvement pour ce texte, je trouve, qui éclaire à merveille le titre.

j'ai aimé ce mélange de poésie et de trivialité, le style relâché qui exprime si bien, pour moi, le fait qu'on est perdu dans un monde trop grand pour nous et plein de choses incompréhensibles, mais qui ont bel et bien une logique à elles. Un texte qui, à mon avis, dit très intelligemment ce qu'il a à dire. Chapeau bas.

"On effleurerait le bruit du mécanisme de nos tympans tout tremblant" : jolie formule, j'aime bien ce renversement des tympans qui effleurent le bruit au lieu du contraire...

   placebo   
1/11/2013
Déconcerté…

Il y a d'excellentes choses, je pense à ce premier paragraphe par exemple, avec des descriptions très réalistes : celle de la pluie tient en une ligne mais j'ai ressenti la scène. Le style est globalement très bon.
J'ai beaucoup moins aimé le deuxième paragraphe car je trouve la critique des voitures et des parisiens facile, je pense même qu'il pourrait être supprimé pour alléger le texte ; dans le métro, l'aura est différente, plus inquiétante.

Mais la toute fin m'a perdu. Le narrateur change de forme, de but, et malgré ma relecture, je ne suis pas certain d'avoir tout compris.
Je regrette aussi la densité des paragraphes et le non-saut entre eux, bien sûr c'est un choix, mais ça ne facilite vraiment pas la lecture.

Bonne continuation,
placebo

   Anonyme   
6/11/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Excellent paragraphe de début !
L'émotion est là : on à l'impression de vivre la scène, et quelle beau spectacle défile devant nos yeux ! Un grand coup de cœur pour ce début de texte qui nous fait rêver, s'émerveiller et qui nous plonge dans un sentiment de nostalgie.

Mais vers le milieu, l'univers nous immerge dans un tout autre univers ; celui de la réalité. Le changement est brusque, on laisse la parole à celui qui regarde "celle qui tient la boite, ailleurs". Celui-ci revient dans sa vie quotidienne qu'il regarde d'un œil cynique, et à laquelle il aurait voulu s'échapper mais se sent piégé.

Par contre, j'ai plus de mal à comprendre la fin, d'un seul coup le style d'écriture change du tout au tout ! Il aurait peut-être été mieux de progressivement nous adapter à cette autre vision, d'essayer de l'intégrer de façon plus cohérente au reste du texte.

Malgré cela, je trouve cette nouvelle bien réussie. C'est bien écrit, ça fait rêver, et c'est beau.

   i-zimbra   
10/11/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un texte bien mystérieux, avec beaucoup de sens indécidables. Sans vraiment faire un commentaire critique, je vais essayer de détailler.

Pour le titre, "La boîte de Möbius" me semblerait plus approprié.

§1 - La jeune fille et la boîte à musique. Le "je" arrive au bout de 3 lignes, matérialisant un narrateur plutôt impliqué dans l'histoire. D'après "dans une autre pièce peut-être", nous sommes dans un intérieur, mais au § suivant nous nous retrouverons tout à coup au milieu de l'avenue de la Grande-Armée…
"à la fois enivrante et monotone…", "avec cette espèce d'écho assourdissant…", "ses jambes bloqueraient…" : ruban de phrases qui repassera à la fin.

§2 - "ça", "on", "voyez-vous"… style familier (jusqu'à la fin), même avec le lecteur : L'état d'esprit du narrateur se dessine. Les Parisiens, il en parle de son point de vue, une digression bien longue (dont dix lignes sur la vie de taxi) qui semble recentrer le sujet sur le narrateur lui-même…

§3 - "le temps est passé" ; et ils sont toujours au même endroit… Un vieil homme entre en scène (la mort-néant…?) Enfin, "je venais de vivre son souvenir" : explication lapidaire et partielle de tout le § ?

§4 - Filature de la jeune fille, un rien perverse, avec des détails qui suggèrent un narrateur de chair et d'os. Le métro comme promiscuité dégoûtante, sa réaction violente (pour ne pas dire criminelle…)

§5 - La tour Eiffel. Personne ne semble s'abriter de la pluie, tout est en suspens… Tous des spectres qui veulent la boîte "qui occupe les âmes après la vie" ?

§6 - Finalement, la boîte ne fait pas de musique – pas encore (et avant c'était au conditionnel). Le narrateur a de l'antipathie pour la jeune fille ("air niaise" "lui écorcher", on ne sait pourquoi) et le reste ("laid le monde"). Il récupère la boîte, et retrouve l'endroit d'où il s'est converti au nihilisme et d'où il a quitté les vivants : le Mont-Blanc (les noms de lieux nuisent au texte, à mon avis).

§7 - La narration passe à la boîte à musique. C'est elle qui parle, mais il n'y a pas de grande rupture dans le mode d'expression. Dénouement.

Tout reste très ouvert ; si le lecteur aime se creuser la tête, il est servi. Vous auriez pu lui faciliter la tâche.
Pour finir, bienvenue sur Oniris !

   Perle-Hingaud   
11/11/2013
 a aimé ce texte 
Bien
C’est vraiment le mouvement du texte qui me plait dans cette nouvelle. Ce mouvement circulaire, passage d’un témoin à l’autre dans une sorte de ballet. Les descriptions sont imagées et précises, j’aime ce regard qui oriente sans montrer vraiment.

L’histoire est originale, parfois obscure pour moi, mais j’ai ressenti le suspens et eu envie de lire jusqu’au bout.

Mes réserves portent sur deux points : la lecture à l’écran souffre de l’aspect « mur » de certains passages. Le style m’a semblé parfois « artificiel », forcé (absence de négations, apostrophes au lecteur…) : j’aurais préféré que l’écriture se laisse davantage oublier au profit de l’histoire.

Bonne continuation !


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