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Humour/Détente
aldenor : 729 et 271
 Publié le 22/10/07  -  18 commentaires  -  48030 caractères  -  223 lectures    Autres textes du même auteur

Seth Deneuf et Deuce Ethym font mille


729 et 271


- 1 -


Seth Deneuf observe le mouvement des lèvres du monsieur : elles s’ouvrent, se ferment, se mettent en rond, en large ; la langue s’agite dans la bouche, claque, fait des vrilles. Vraiment, se dit Seth, parler est un mode de communication bien primitif. Le reste du visage parle aussi, les joues gonflent et rentrent, les yeux s’écarquillent, se plissent, lancent des éclairs, la tête entière remue. Les mains accompagnent les mots de gestes, le torse se balance, les cuisses gigotent. Même les sourcils sont extraordinairement mobiles chez ce spécimen, et Seth se met à chercher des correspondances entre la forme de ses arcs pileux et les syllabes qu’il énonce : pour « ro » ils sont en demi-cercles, pour « diu » l’arc est inversé vers l’orbite de l’œil, pour « pan » l’arc se rétrécit et s’épaissit, on dirait des moustaches, pour « zu » les deux arcs sont de formes opposées. Seth songe qu’avec un peu de travail il pourrait déchiffrer tout ce que dit le monsieur en ne regardant que ses sourcils.


Les sourcils se mettent au repos. Le monsieur prend une olive noire, qu’il choisit la plus grosse, tout en feignant la saisir au hasard, du bol posé sur une petite table d’appoint auprès de laquelle il ne se trouve peut-être pas non plus par hasard.


Une douzaine de personnes sont assises en cercle dans des fauteuils et sur des chaises en paille ; Seth est plus bas que les autres sur un pouf, le buste oblique et se tenant les genoux pour ne pas tomber à la renverse.


La pièce est chargée de bibelots et de meubles anciens ; le parquet est parsemé de petits tapis ; de grands tableaux pendent sur les murs jaunâtres, éclairés par des spots lumineux comme dans une salle d’expositions ; le plafond est haut avec des moulures en arabesques dans les coins. Pendant que le monsieur amène l’olive à sa bouche, Seth assouplit sa posture sur le pouf et remarque le tapis à ses pieds, appréciant ses motifs fleuris, sa bordure ouvragée, le mélange harmonieux des couleurs, quel travail ça doit être de faire un truc pareil songe-t-il, nœud après nœud…


Le monsieur a repris la parole tout en mastiquant l’olive, il recueille le noyau de sa bouche d’un geste précieux, en prononçant le mot « … carapace », qui sort tout huileux avec le noyau. Seth examine les noyaux dans un cendrier ; il repère le noyau-carapace qui vient de les rejoindre, encore gluant, plus gros et plus noir que les autres. Il trouve vulgaire que les gens parlent et s’alimentent par le même orifice et se dit que ce serait plus convenable d’avoir deux bouches indépendantes, que l’on pourrait disposer sur les deux joues.


« … la bête infernale du tartare ! », s’exclame brusquement le monsieur en battant frénétiquement les sourcils, provoquant des « Oh ! » « Incroyable ! » « Inouï ! » dans l’assemblée. Seth aussi fait « Oh ! » tout en se demandant de quoi peut bien parler ce type pour attirer des réactions aussi violentes. Ça vient tout seul chez lui, il réagit aux intonations de l’interlocuteur ou s’aligne, s’il est en groupe, aux réactions des auditeurs ; il hoche sa petite tête d’oiseau et fait des mimiques d'un air entendu comme s’il suivait ce qui se dit avec un profond intérêt, il grogne « aha… ouais… hmmm… haha…oh ! », il a une longue pratique de ces situations, personne ne croirait qu’il a l’esprit ailleurs.


Seth fait donc « Oh ! » et découvre en même temps quelque chose qui brille au fond de la bouche du monsieur, restée ouverte sur le mot « tartare ! ». Il se penche un peu pour mieux distinguer ce que c’est.


Le monsieur a un don pour deviner la nature des regards qui se posent sur lui. Généralement ce sont des regards béats d’admiration, pour son érudition, pour sa manière de dire les choses avec les mots justes, des regards purement réceptifs qui gobent ses paroles, mais là depuis un moment il sent un regard parasite, qui s’affaire à autre chose que de l’écouter… qui l’analyse, le décortique… Passe encore si c’étaient les mécanismes de son esprit qui étaient visés mais non il sent que c’est à un élément de son physique qu’on s’attaque… sa bouche plus précisément ! Il la referme prestement, et regardant à la ronde, décèle rapidement le sujet qui le dérange et lui adresse un sévère coup de sourcils en accent circonflexe. Les yeux rêveurs de Seth restent impassibles, sans direction apparente, comme tournés vers l’intérieur. Cependant il a eu le temps de voir que c’est une dent en or qui brille au fond de la bouche du monsieur et il trouve que ça lui donne un air de momie égyptienne… à moins que ça ne soit celui d’un grand Inca…


Tout le monde, accroché aux lèvres du monsieur, s’étonne de la pause prolongée, on lui dit « Et alors ? ». Il sursaute et se reprend en s’essuyant le nez :


- Où en étais-je déjà ? Ah oui, la bête du tartare… bzzz


Seth pense que ce n’est pas bien beau de l’or dans une bouche, comme quoi rien n’est beau dans l’absolu, il pense au nom Aurore qui fait Or Or, il trouve ça drôle, il pense à la valeur de l’or du fait de sa rareté, que si on trouvait des mines d’or inépuisables, s’il se mettait à en pleuvoir, il ne vaudrait plus rien, il pense aux coccinelles, il n’en voyait pas souvent et quand une de ces petites bêtes venait se poser auprès de lui ou sur son bras, Seth était émerveillé, et puis un été il y en avait eu une invasion effarante, elles s’agglutinaient par dizaines sur les bras, venaient dans les yeux, dans les narines et Seth en avait été dégoûté.


Le grand Inca a terminé son histoire. Il prend un temps de répit. Il savoure son succès. Il prépare peut-être sa prochaine intervention. Même sans rien dire il domine le cercle de sa présence, son silence est riche et captivant. Sa chevelure fournie se propage dans tous les sens, on dirait de grandes plumes multicolores.


Les autres se sont mis à bavarder par petits groupes de deux ou trois, chacun avec son ou ses deux voisins. Seul Seth ne s’est immiscé à aucun groupe. Il essaye de prendre une attitude qui laisse croire à chacun des deux groupes qui l’entourent, qu’il appartient à l’autre groupe. Il hoche la tête et émet ses grognements alternativement à droite et à gauche. En même temps, pour s’occuper l’esprit, il cherche quelque chose d’intéressant à compter, le nombre de fumeurs dans le groupe, le nombre de chauves, il établit le degré de corrélation entre la cigarette et la calvitie, la calvitie et la myopie ; il note que toutes les dames croisent les jambes mais aucun des hommes ; que toutes les dames ont du rouge à lèvres… Quelle idée ont-elles de se colorier les lèvres de rouge, ça doit avoir une consistance de crapaud, se dit Seth en suivant des yeux les mots des dames qui voltigent dans le salon tachés de traces de rouge à lèvres… Brusquement un fumeur myope entre dans son champ de pensée pour lui demander avec un clin d’œil : « N’est-ce pas ? »

Seth pense : « Que me veut cet enquiquineur ? Il me demande si ce n’est pas ? Qu’est-ce qui n’est pas ? Et pourquoi me le demande-t-il à moi précisément ? Pourquoi me fait-il un clin d’œil de connivence ? » Seth conçoit un langage potentiel des clins d’yeux ; en utilisant les deux yeux on pourrait former un alphabet de quatre lettres en termes d’yeux fermés : le gauche, le droit, les deux, aucun. Il faudrait au moins quatre yeux pour constituer un alphabet pratique. L’enquiquineur est resté figé dans l’expectative d’une réponse. Ne sachant pas si c’est ou n’est pas ni même ce qui est ou n’est pas mais se sentant contraint de fournir une réponse, Seth dit « Ouaiffff ». Ouaiffff est une finesse de langage, une sorte de oui conditionnel, qui laisse ouverte la voie au non si jamais le besoin devait s’en faire sentir par la suite. Le fumeur myope n’insiste plus.


Seth se replonge dans la contemplation du tapis. Il le mesure des yeux. Il se demande combien de nœuds il peut contenir. Il songe qu’à l’envers du tapis les nœuds doivent se voir plus distinctement et en retourne un coin : il y en a près de 25 sur un centimètre carré. C’est si petit, si serré, qu’il n’en est guère certain et en s’en approchant un peu plus tout paraît flou. Il se demande à quoi pensait la personne qui a noué le tapis en faisant tous ces nœuds, à rien peut-être, juste absorbée par ses propres gestes… comme les pêcheurs. Une fois Seth avait demandé à quelqu’un qui pêchait à la ligne à quoi il pensait en pêchant, le pêcheur avait paru étonné par la question, il devait aller de soi qu’il ne pensait à rien, c’était le charme de la pêche d’oublier tout. Seth avait été stupéfait, on pouvait donc ne pas penser ? Maintenant, en repensant à cet épisode, Seth se dit qu’il avait donc dû déranger le pêcheur dans son activité de ne pas penser.


La maîtresse de maison, une dame rousse et corpulente, l’interroge abruptement :


- Je vois qu’il vous intéresse mon Ispahan…


Seth hoche la tête tout en analysant cette nouvelle irruption : « Qu’ont-ils tous à se mettre à me parler les uns après les autres ? Je suis là bien tranquille, je ne demande rien. Pourquoi me persécuter ? C’est quoi d’ailleurs un ispahan ? Un soldat Hindou ? Un moniteur de ski dans l’Himalaya ? »


Mal à l’aise, Seth se redresse sur son pouf et hoche encore la tête avec l’air de soupeser sa réponse. En même temps il cherche une piste autours de lui, quelqu’un ou quelque chose dans la proximité qui aurait une allure himalayenne ou hindoue, mais rien ne vient à son aide ; il décortique la phrase, il a pu mal entendre, c’est de l’anglais peut-être, is pahan ? Ou alors quelqu’un ici s’appellerait Mony Spahan ? Mais aucune lumière ne lui parvient et en désespoir de cause il lâche : « Ouaiffff »


Cependant la dame est d’une autre trempe que le fumeur myope et ne se laisse pas emberlificoter, elle insiste :


- Mais enfin, vous le regardiez en connaisseur mon tapis, alors quoi, qu’est-ce que vous en dites ?


Elle me parle du tapis !


- Ah ouais ! Y fait 50.000 nœuds. Je crois…


Tout le monde le regarde. C’est la première phrase complète qu’il a prononcée de la soirée. Seuls ses voisins directs ont entendu parce qu’il parle entre ses dents. Mais il a formellement énoncé une séquence de mots, dans un langage apparemment compréhensible des humains, c’est rassurant. Le grand Inca se penche vers lui :


- Un tapis mon cher vous savez n’est pas un bateau ! Sa qualité ne se mesure pas à ses nœuds. Ha ha ha.



- 2 -


Deuce Ethym se tient devant la porte d’entrée.


Elle avance un doigt vers la sonnette. Elle remarque que ce doigt se trouve être son index, et se demande ce qui fait qu’elle utilise ce doigt-là en particulier. Elle avance l’un après l’autre tous ses doigts vers la sonnette sans appuyer dessus et s’aperçoit que les plus raides, les plus sûrs de ses doigts sont l’index et le pouce. Le pouce semble secréter plus de force, il aurait été idéal par exemple pour enfoncer un clou, mais a priori le bouton de la sonnette n’est pas dur à enfoncer et la force n’est donc pas nécessaire à cet exercice, alors en dernière analyse l’index est préférable au pouce étant plus long, mieux orienté dans le prolongement du bras et atteignant la sonnette plus vite. Satisfaite d’avoir compris les raisons de son instinct, Deuce sonne avec le petit doigt.


La sonnerie renvoie un son criard de clochettes. Deuce étudie son rapport à la sonnerie : elle presse le bouton, un son ridicule est émis ; en raisonnant de cause à effet c’est elle qui a produit un son ridicule. Cependant si le son s’avérait pareil quelle que soit la pression sur le bouton, ce serait le constructeur de la sonnette qui l’a produit. Elle est sur le point de sonner de nouveau, plus fort cette fois-ci pour trancher l’affaire, quand un majordome, qui la dépasse de deux têtes et a l’air d’un amiral dans son costume blanc avec boutons et galons dorés, lui ouvre la porte et l’invite à entrer d’un geste ample et cérémonieux.


À l’intérieur, quelqu’un s’écrie « Un tapis n’est pas un bateau ! Sa qualité ne se mesure pas à ses nœuds. Ha ha ha.»


La nouvelle arrivante trouve curieux qu’il dise cela alors que la qualité des tapis se mesure pourtant bien au nombre de nœuds par décimètre; elle s’avance en blue-jeans et sandales, un pull-over rouge noué sur le ventre, sans fard, les cheveux ébouriffés, vers les paires d’yeux qui se sont braqués sur elle. Elle se demande comment font les gens pour rendre plusieurs regards à la fois et surveiller en même temps où ils mettent les pieds. Mais ses pieds se posent tout seuls sur des espaces dégagés ; ses gestes sont simples et déliés et sa peau est chargée de lumière.


- Voici notre petite voisine du rez-de-chaussée, Mademoiselle Deuce, introduit la maîtresse de maison. Monsieur et Madame bzzzbzz, Monsieur bzz, Capitaine bzz, … Monsieur euh… Monsieur comment déjà ?

- Seth Madame, Deneuf…

- C’est ça. Monsieur bzz, Madame bzz…


Tout le monde se rassied.


Le grand Inca sort de sa pause ; il redresse le buste avec un mélange de lenteur et de force, tel un loup sortant du bois : « À propos de tapis, dit-il, j’ai quelques bonnes blagues ! »


Zut alors il va dire des blagues maintenant ! songe Seth qui n’a jamais réussi à trouver la bonne parade aux lanceurs de blagues. On ne peut pas faire « hmmm » et « aha », il faut rire, et Seth ne sait pas rire. Pourtant tout le monde sait rire, à sa manière : le Japonais dit « hi hi hi », l’Italien « ho ho ho », le Français « ha ha ha », l’Oriental « eh eh eh »… Il y a des rires sensuels, des rires charmants, espiègles, communicatifs, des rires sous cape ou à pleine gorge, des rires qui sont presque comme des chants. Seth, lui, émet une sorte de hoquet lamentable « hig hog hag », on pense qu’il s’étrangle, qu’il a avalé quelque chose de travers.


Il faut aussi savoir quand rire… Les blagues sont pour les esprits subtils et vifs ; toujours une astuce qui en fait la drôlerie. Dans un sens, la blague est un test de finesse et de vivacité d’esprit pour ceux qui l’écoutent et à la limite ça manque de bienséance de dire des blagues, on ne défie pas les gens comme ça, sans crier gare.


Il est vrai qu’on peut faire semblant de rire ; Seth a observé que celui qui dit la blague donne généralement le signal. Mais ce n’est pas garanti et puis on ne sait jamais si on ne va pas vous interroger après que vous ayez ri : « Elle est bonne n’est-ce pas ? Vous avez saisi le sous-entendu ? Oui ? Non ? Voyons, dites-moi ce que vous avez compris, vous n’avez pas l’air très sûr d’avoir rien compris du tout… »


À quoi peut bien penser ce drôle de bonhomme si raide sur son petit pouf ? Se demande Deuce, il ne semble pas de ce monde, son visage exprime… le vide ! Son corps doit être à l’image du visage, sans muscles, sans poils, sans sexe !


Pourquoi me regarde-t-elle ? s’interroge Seth en découvrant les yeux rieurs et curieux de Deuce, on dirait qu’elle se demande à quoi je pense… à moins qu’elle ne soit en train de lire carrément dans mes pensées…
Deuce trouve soudain changé le regard de Seth, comme s’il voulait lui dire quelque chose, ou bien serait-il en train de tenter de lire dans ses pensées à elle?


Mais si je me doute que l’autre lit dans ma pensée, je dois lire aussi dans sa pensée pour être parvenu à cette conclusion, songent-ils ensemble…


Le monsieur éclate soudain de rire « Yah Yah Yah ». Comment ? Déjà le signal ? Tout le monde rit à gorge déployée et Seth qui a tout raté de la blague fait « hig hag hog » en panique.


Le monsieur lève une main apaisante, engageant l’assistance à ne pas rire exagérément, car celle-là n’était qu’une entrée en matière « Écoutez la suivante, c’est la meilleure… ». Seth qui n’avait pas prévu cette interruption reste à hoqueter après les autres et le grand Inca est contraint de répéter son geste dans sa direction, en l’appuyant avec impatience :


- S’il vous plaît, du calme s’il vous plaît… Alors voilà. C’est une anglaise qui s’amène chez un marchand de tapis persans et qui lui demande un tapis pour envelopper un cadavre…


Seth se saisit d’une cacahuète.


Il remarque que Deuce en a pris une au même moment dans un autre bol. Coïncidence ?


Il prend une olive, elle aussi !


Il prend une olive et une cacahuète, elle prend une olive et une cacahuète, exactement au même moment, donc ça ne peut pas être du copiage, c’est comme si elle anticipait ses gestes.


Il jette en l’air une cacahuète pour la rattraper dans sa bouche, tout en observant du coin de l’œil la jeune femme… qui reste tranquille cette fois-ci. La cacahuète retombe sur le nez de Seth.


Ce type est marrant quand même songe Deuce en mastiquant son olive et sa cacahuète, dont les goûts se mélangent mieux qu’elle ne l’aurait cru.


Seth ramène vers lui d’un pied discret la cacahuète qui a fini sur le tapis, mais comme il prend le tapis à rebrousse poil, la cacahuète s’accroche et bondit jusqu’au niveau des yeux du monsieur qui la voit passer avec agacement et rencontre derrière la cacahuète volante le regard de Seth qui la suivait aussi. Quand leurs regards se croisent Seth s’avise qu’il s’est de nouveau arrêté de faire mine de suivre la blague. Aussitôt, par un réflexe de compensation, il se met à regarder le monsieur en prenant un air d’énorme intérêt.


Une erreur de débutant ! Du coup le monsieur se régale : il a enfin capté l’attention de ce réfractaire, nul ne résiste indéfiniment à ses charmes spirituels ! Et comme il trouve commode, quand il raconte une blague, de se concentrer sur un interlocuteur particulier - l’interlocuteur particulier manifeste une chaîne de réactions harmonieuse et progressive, tandis qu’en allant d’un visage à l’autre on s’expose à tomber sur un visage amusé, l’autre déjà hilare, le troisième qui croque une cacahuète, ça rend difficile de doser les effets narratifs - il prend Seth comme interlocuteur et fixe ses yeux sur lui. Seth se débat, il roule les yeux pour défaire l’emprise, mais à chaque tour il retrouve les yeux de l’autre, fixes, acérés, qui le clouent. Rien à faire, le monsieur a les crocs plantés dans sa proie.


Alors Seth sourit. Non pas qu’il soit amusé, au contraire, il est au supplice. Coincé les yeux dans les yeux du diseur de blagues, il ne peut plus se permettre de faux pas. Mais il pense que sourire devrait faciliter le passage au rire, tel le sprinter qui se met en posture de départ dans son « starting block », il sourit pour être prêt à rire instantanément le moment venu.


Mais comme il sourit, le monsieur lui demande « Vous la connaissez ? ». Seth se fâche contre lui-même : « Espèce d’âne ! Quel mauvais calcul c’était de sourire ! Te voilà bien eu ! Qu’est-ce que tu vas dire à présent ? Si tu dis oui je la connaissais, il pourrait te demander de continuer la blague à sa place et si tu dis que tu ne la connaissais pas, on te croira débile de sourire sans raison ! »


Il baragouine « Je…Je crois… ». Une réponse assez astucieuse tout compte fait, il se demande comment elle lui est venue et en apprécie les mérites après l’avoir énoncée. Je crois signifie oui, dans le sens où je reconnais le début et en même temps non, je ne me souviens pas de la suite ou bien la suite pourrait être différente de celle que je connais, ce qui pourrait subsidiairement donner à croire que je connais des tas de blagues et me perd un peu tant j’en connais. Et puis « je crois » est toujours une bonne réponse, elle dévoile une prudence dans le jugement, une humilité, une sagesse, des tas de qualités ; sans compter qu’elle lui réserve la possibilité, s’il n’arrivait pas à rire au moment où il le faudrait, de prétendre que finalement c’était bien celle-là qu’il connaissait.


Le monsieur, dépité par cette entourloupette, plante encore plus férocement les yeux sur Seth et reprend son histoire ; il apparaît que l’anglaise de la blague est à moitié déshabillée et exhibe des jambes de rêve, étendue sur un tapis pour essayer comment ça sent sur la peau… Seth se tasse sur son pouf. Les blagues sur des sujets du sexe l’effrayent plus que toutes autres ; en cas d’incompréhension ça pourrait être plus grave que de la simple bêtise, on risque de passer pour un dénaturé. Comment ? Vous n’avez jamais entendu parler de la posture Perse ? Vous n’avez jamais vu un corps de femme en chair et en os ? Mais d’où nous sort ce phénomène ?


-… Le marchand lui adresse un regard perçant…


Certains rigolent. Pourtant le diseur n’a pas donné de signal. Seth se met à suer à grosses gouttes, ses systèmes de défense ne fonctionnent plus. Est-il en train de sourire ou pas ? Il essaye d’actionner ses joues pour vérifier leurs formes dans sa position actuelle mais elles demeurent sans réaction, il n’en est plus maître ; à ce compte ses muscles du rire pourraient se déclencher involontairement à n’importe quel moment peu propice, il pourrait se mettre à faire des grimaces sans le vouloir, d’ailleurs n’est-il pas en train d’en faire ? Et puis l’idée lui vient que tous épient en connivence ses réactions, que la blague n’est qu’un prétexte pour s’assurer qu’il est un idiot fini et un complexé sexuel. Alors il se lève affolé. Il éprouve une certaine difficulté à se sortir du pouf qui s’est affaissé, mais ensuite il se lève brusquement. Toutes les têtes se lèvent dans son mouvement. Debout il est presque grand pense Deuce. Il se prend un pied dans l’Ispahan et s’appuie sur un plat de cacahuètes pour garder l’équilibre. Les cacahuètes sautent partout. Seth tente vainement de les récupérer au vol et finit par s’extirper du cercle d’un mouvement exagérément acrobatique. C’est peut-être un danseur de ballet, se dit Deuce en écarquillant les yeux. Le regard de Seth tombe sur elle, qu’il croit sourire. Il écarquille les yeux, elle croit qu’il lui fait un sourire.


Il demande en chuchotant la direction des toilettes à la maîtresse de maison :


- Les vécésparoù, Madame ?

- Qu’est-ce qu’au Pérou, Monsieur ? demande-t-elle d’un ton qui n’accepte pas les questions déplacées

- Les doublevécés.

- Des WC au Pérou ? se glace-t-elle.

- Heu… pas Pérou, par où.

- Pardon, pardon, on ne dit pas Parou mais Pérou, capitale Montevideo, vous n’allez pas me donner des leçons de Géographie !

- Où sont les toilettes ?

- Comment ? Les toilettes ? Par là ! lui indique-t-elle d’un doigt mécontent en maugréant pour elle-même « C’est bizarre quand même, nous parlions du Pérou et puis de but en blanc il veut aller aux toilettes ! »


Le monsieur qui a interrompu son histoire depuis bientôt deux minutes bout d’impatience de la poursuivre et la récapitule mentalement. Il fait un silence d’église. Seth s’en va raide comme un robot.


***


Seth compte les savonnettes dans la salle de bain, il y en a sept, un chiffre à résonance religieuse ; ils ne doivent pas être très propres dans cette maison se dit-il pour avoir besoin de tant de savon.


Il se regarde dans le miroir. Il pense qu’il a l’air d’une personne sensée, que s’il se croisait dans la rue il penserait voilà une personne sensée. Il lui dirait :


- Vous me paraissez sensé, Monsieur. Vous devez être à l’aise en société. Comment faites-vous pour parler tout en pensant ?

- Vous-même ne manquez pas de culot pour aborder ainsi un étranger sur le trottoir.

- Comment ? Il me répond ? s’interloque Seth en regardant son double de plus près et, lui trouvant un air sournois, il s’exclame : Vous m’êtes décidément antipathique monsieur !

- Et vous êtes un nigaud, une chair molle, un poisson, sans muscles, sans poils, sans sexe !


« Fichtre, il ne mâche pas ses mots », se dit Seth vexé et il lui envoie une gifle, mais elle passe à côté. Il tente d’ajuster son coup sans succès. Enfin il trouve la bonne trajectoire : se gifler lui-même. Il exulte « Tiens ! Prend ça ! Paf ! Et ça ! Paf ! Et paf ! » ; son double qui a les joues toutes rouges implore sa grâce.


Seth tire le siphon avant de sortir, au cas où quelqu’un serait posté derrière la porte pour vérifier qu’il avait vraiment eu besoin d’y aller. En ouvrant, la poignée de la porte lui reste dans la main et il entend l’autre poignée à l’extérieur qui tombe sur le marbre en faisant beaucoup de bruit. Si quelqu’un se tenait effectivement derrière la porte Seth se dit qu’il a dû avoir une belle frayeur. Maintenant un trou dans la porte par lequel Seth peut voir le salon, en se mettant à genoux. Plusieurs personnes regardent dans sa direction. Il entend un bruit précipité de talons, puis il voit s’encastrer dans le trou l’œil électrique de la maîtresse de maison.



- 3 -


Seth ouvre la porte des toilettes sans poignée en la prenant par le trou et la tirant vers lui d’un coup brutal ; la maîtresse de maison manque tomber à l’intérieur. Le majordome derrière elle lui annonce : « Le dîner est prêt madame ». Seth profite de la diversion pour se faufiler hors des toilettes.


La table est mise avec raffinement ; dentelles, argenterie et porcelaine et tout un micmac de couverts et de pose couverts et de verres de plusieurs tailles. Seth fronce les sourcils en s’asseyant ; dire qu’il aurait pu être chez lui avec une bonne bouillotte à peaufiner sa composition d’étude d’échecs. Il reconstitue la position en pensée. C’est une étude sur le thème du pat avec plusieurs pièces blanches qui se paralysent les unes et les autres. On ne croirait jamais qu’il puisse y avoir pat avec autant de pièces. Le tout est d’amener la position finale par une séquence de coups élégants.


- ÉPINARDS OU COURGETTES, Monsieur ? »

- Hein, ouais, répond Seth.

- Monsieur préfère-t-il des épinards ou des courgettes à côté de son beefsteak ? précise le majordome.

- Des epirgettes siouplait.


Le majordome impatienté lui sert deux courgettes et un morceau de viande. Seth observe la viande sanguinolente, les rainures sur la chair rouge, les marques brûlées par le grill. Il se demande s’il y a une différence entre cette chair et la sienne, si l’homme est vraiment d’une autre nature que les animaux ; en vertu de quoi ? De la pensée ? Mais voilà par exemple que les pécheurs ne pensent pas. On dit que l’homme est conscient de son existence, « quelle est cette baliverne », se demande Seth ? « Le suis-je plus que ne l’était cette pauvre bête qui est dans mon assiette ? Elle qui gambadait hier encore dans les prés, sans se douter qu’elle serait au menu de cette soirée infernale, elle qui s’amusait avec des marguerites, qu’on est venu prendre, à qui on a bandé les yeux, qu’on a écartelée, qui a meuglé, à qui on a tranché la tête ? »


La dame de la maison s’exclame « Hmmm, comme elle est tendre ! ».
Le grand Inca continue de meubler la conversation. « On va faire de la transmission de pensées Adèle, dit-il à une dame à l’autre bout de la table. Je pense au sept de cœur. Vous pensez à une carte et on va voir si c’est la même... Alors ? À quelle carte avez-vous pensé ? Au sept de cœur ? Phénoménal ! »


- Couteau…, chuchote à Seth son voisin de table d’une voix féminine.


Il se tourne, c’est Deuce; elle a pris des épinards.


- Quoi couteau ?

- On le tient de la main droite.

- Ah bon, dit Seth troublé.


En intervertissant couteau et fourchette d’une main à l’autre il heurte un verre, qui se casse avec un joli petit bruit cristallin. Il regarde autour de lui pour voir si quelqu’un s’est aperçu de quelque chose ; tout le monde le regarde d’un air épouvanté, sauf Deuce qui observe le plafond d’un air pénétré. Le majordome est instantanément sur les lieux de l’incident, comme s’il l’avait anticipé, avec une spatule et une poussette et ramasse les morceaux du verre avec l’application d’un archéologue ramassant des fragments de papyrus.


Deuce entend la maîtresse de maison qui dit en catimini à son mari, un personnage à l’allure tourmentée, au teint verdâtre et au front barré de rides :


- Qu’est-ce qui t’a pris d’inviter cet entraîneur de bridge ? Il ne sait pas se tenir !

- Je te l’ai dit, je l’ai fait venir pour donner des leçons à notre petit Adolphe et il s’est amené à huit heures du soir au lieu de huit heures du matin, que voulais-tu que je fasse, je n’allais pas le mettre à la porte. Et puis c’est un entraîneur d’échecs pas de bridge…

- C’est encore pire ! Tu ferais mieux de mettre Adolphe au bridge ! Ce type est un fou dangereux ! Il fallait le mettre à la porte !


Deuce ne le trouve pas dangereux comme fou, il a l’air parfaitement paisible, il observe avec sympathie les gestes du majordome qui ramasse les morceaux.


***


Un saladier en argent fraîchement astiqué est au milieu de la table. Seth s’aperçoit qu’il s’y voit lui-même ainsi que les personnes assises autours de lui, tous absurdement allongés et dédoublés ; du bas montent les têtes et les troncs droits, du haut tombent les troncs et les têtes à l’envers et les paires de têtes se rejoignent et s’emmêlent en une seule tête avec un immense nez qui la coupe en deux. Lorsqu’il se tasse, ses têtes à lui dans le saladier ne se rejoignent plus que par les cheveux, ça fait comme deux houppes inversées, et s’il descend encore plus bas ses têtes se dissocient. Le phénomène varie selon la taille des personnes, ainsi Deuce qui est petite a deux têtes en se tenant droite ; son reflet dans le saladier cligne un œil. Seth sursaute. Il regarde par-dessus le saladier pour découvrir à qui le clin d’œil est adressé. Rien que des gens qui mangent d’un air tellement concentré que ça lui donne un soupçon : ils doivent faire semblant de ne s’occuper que de leur assiette. Il regarde la sienne, et puis relève très vite la tête. Cette fois il sent comme un mouvement de groupe plongeant les yeux dans leurs plats, excepté la maîtresse de maison qui lui lance un regard noir.


- C’EST TERMINE, monsieur ?


Seth s’exclame : « Pardon ? » et se retourne vivement, mais comme il tient toujours fermement son couteau de la main droite, celui-ci va se planter dans l’estomac du majordome qui esquive le coup en rentrant prestement le ventre.


- Mais il a voulu le tuer ! proteste la dame de la maison, les yeux exorbités, aux oreilles de son mari, je t’en prie fais quelque chose ! Emmène-le jouer aux échecs ! Débarrasse-nous en !

- Dites donc, Monsieur Seth, si vous n’avez plus faim on pourrait faire une petite partie d’échecs pour vérifier votre niveau, je voudrais m’assurer que je mets Adolphe dans de bonnes mains, vous comprenez ?


« OK » dit Seth en se levant gauchement. Mais en repoussant sa chaise pour passer, il sent une résistance, le pied de la chaise s’est pris dans l’épaisse moquette. Il force, la chaise bascule, il bascule avec et tombe à la renverse. Son pantalon se rabat jusqu’aux mollets et tout le monde découvre ses chaussettes bleu ciel sans élastiques et ses mollets chauves et musclés.



- 4 -


- Vous n’avez pas des pièces Staunton classiques ? demande Seth, en posant sur une case un Samouraï à cheval.

- Oui, bien sûr, mais elles ne vont pas bien avec le style du salon. On s’habitue à celles-ci, vous verrez. Ce sont des pièces de collection, des pièces vénitiennes du 18eme siècle d’une valeur inestimable.


Les dames sont des sortes de geishas aux sourires énigmatiques. Les tours sont des éléphants. Seth pense à Deuce : et si c’était à lui qu’elle adressait le clin d’œil dans le saladier ? Il faudrait qu’elle ait calculé l’angle. Ce serait bien ingénieux. C’est peut-être une joueuse de squash.


Une grosse femme de chambre amène un enfant dans une poussette.


- Mettez-le là devant la table, dit le mari, qu’il puisse suivre le jeu. Voici Adolphe votre élève, il est doué, je crois que c’est un génie, je lui ai trouvé une tétine en forme de cavalier, il l’adore. Mélanie, amenez-lui donc sa tétine cavalier pour montrer à monsieur. Ado, dit jourjour à monsieur Seth qui va t’apprendre à jouer aux échecs.

- Miaaaaaaaaaa, fait l’enfant prodige.

- Bonjour Adolphe, dit Seth par politesse.

- J’ai lu, dit le mari, qu’il fallait mettre tôt les enfants aux échecs pour obtenir des résultats; il paraît qu’un certain Casablanca était épatant à quatre ans.

- Aha…

- C’est votre tour de jouer.

- Ah oui, dit Seth en exécutant son coup aussitôt.


Seth a, en bougeant ses pièces, un geste souple et assuré qu’il module selon la qualité et l’importance du coup : il joue vite l’ouverture en tenant ses pièces du bout des doigts ; sur un fort coup positionnel, un cavalier occupant un trou par exemple, il visse le cavalier sur sa case d’arrivée ; s’il joue un coup décisif, il tape fermement la pièce sur l’échiquier... À présent, il glisse négligemment un petit coup de défense prophylactique en regardant ailleurs et s’aperçoit que plusieurs invités se sont rassemblés autour de la table et suivent la partie.


Deuce est parmi eux, elle observe les curieuses figurines, est-ce que ce sont bien des pièces d’échecs ou bien jouent-ils un autre jeu ? Le mari est tellement concentré, tellement grave, comme si l’affaire était de la plus haute importance, on dirait que de la fumée se dégage de son crâne.


Seth la regarde et se demande s’il faut véritablement jouer au squash pour savoir envoyer un clin d’œil par l’entremise d’un saladier. Finalement, les choses sont peut-être plus simples qu’il ne le croit, il suffirait de voir l’œil d’autrui dirigé dans notre direction pour comprendre qu’il nous regarde, que ce soit directement ou dans un miroir…


- Voyons Seth, vous laissez un cavalier en prise, on m’avait certifié que vous jouiez correctement, dit le mari en s’emparant de la pièce, ah vraiment je ne suis pas sûr de pouvoir vous confier Adolphe, ce serait dommage de gâcher ses talents…


Comment ? Il prend le cavalier ? s’étonne Seth, est-il possible que le malheureux n’ai rien vu du mat en sept coups avec sacrifice de la tour ?


Deuce remarque un petit frémissement du visage de Seth, juste un muscle du front qui a dû remuer, mais ça fait l’effet d’une explosion intérieure. Il saisit un éléphant et le pose sur l’échiquier avec la vigueur d’un pianiste jouant du Liszt. Ça fait un bruit terrible. Son adversaire tressaille. L’échiquier, le lustre, tremblent. Adolphe avale sa tétine et se met à pleurer. La dame de la maison accourt…


Seth regarde en l’air, comme si tout était dit après ce coup de matraque, qu’il n’y avait plus de défense, qu’il attendait seulement que son adversaire le reconnaisse et se soumette… Ce faisant, il est surpris de voir que les pendeloques du lustre remuent.


Cependant son adversaire a les yeux rivés sur l’échiquier duquel provient un curieux craquement. Intrigué, Seth baisse son regard et se dit en voyant la mine du mari se transformer en expression d’horreur qu’il a dû s’apercevoir du mat irréfutable, mais en suivant où va son regard il découvre que l’éléphant est fêlé, et au même moment, il tombe en deux morceaux.


***


- Ça suffit ! Le vase dégoûte… déborde ! Je ne veux plus le voir ! intervient la maîtresse de maison hors d’elle-même, sortez monsieur !


Seth, surpris, proteste :


- Quel vase ? Je n’ai pas touché de vase, madame.

- Pardon, Monsieur, n’en discutons pas, juste sortez !


Seth est embêté, il aurait aimé démontrer le mat en sept coups avant de partir, mais le majordome le pousse hors de la maison.


À ce moment là, le lustre s’écroule sur la maîtresse de maison. Le majordome lâche le col de Seth et revient précipitamment voir ce qui se passe. Seth aussi revient à l’intérieur. Les invités s’empressent autours du corps recroquevillé de la pauvre dame ; sa pose est inconvenante, on dirait une publicité de sous-vêtements luxurieux. Le majordome la transporte sur un divan. Tout le monde le suit stupéfié. Le bébé rigole et pousse des « jourjour » à tue-tête. Seth se sert un verre de vin et sort au balcon avec la bouteille.


- 5 -


Le balcon est tranquille. La rue est sombre. Seth regarde le ciel. Il compte dix-neuf étoiles entre deux de ses doigts en V. Un nombre premier. Seth qui connaît par cœur les nombres premiers jusqu’à très loin se demande si le nombre de nombres premiers jusqu’à mille est un nombre premier lui-même et commence à les compter. Puis il voit un chien dans la rue qui pisse contre les murs, il pense que « pourquoi tapisser surtout les murs ? » pourrait servir de point de départ à une blague de tapis.


Il rit, puis il trouve que ce n’est pas si drôle, mais il continue de rire, juste pour s’exercer, sur plusieurs modes, sur plusieurs tons ; il a l’impression que son rire se répand dans le silence de la nuit, le remplit graduellement.


- Vous riez tout seul ? demande Deuce en s’approchant.

- Eh !

- Je vous dérange ?

- Neuh.


Le balcon est vaste et fait tout le tour de l’appartement. On est à un deuxième étage, quelques arbres arrivent à cette hauteur sur lesquels des lampadaires en fer forgé aux coins du balcon versent une lumière vive….


- Vous m’offrez de votre vin ?

- Ouais, dit Seth en lui remplissant le verre et gardant la bouteille.


Deuce fait quelques pas, Seth fait quelques pas et ils se trouvent en train de marcher sur le balcon. Seth ne sait pas comment marcher auprès d’une femme au pas de promenade. Il tient les bras ballants, se sent un peu rigide, leur imprime un balancement, se trouve trop militaire, les croise dans le dos, ça fait saccader et glouglouter la bouteille... Simultanément il doit penser à quelle distance latérale il doit se tenir pour ni risquer d’écraser son joli petit pied ni avoir l’air de marcher séparément, et s’occuper aussi de ses jambes, comment ajuster son pas à la même longueur, elle fait des pas très réguliers d’une dalle à la suivante, Seth a du mal à poser son pied avec autant de précision. Il tente de s’y exercer en s’efforçant d’atteindre le plein centre d’une dalle, sa tête heurte un lampadaire de plein fouet.


- Ça va ? Vous avez dû vous faire mal.

- Ça va, c’est rien, dit Seth en titubant sous le choc.


Ils font en silence le tour du balcon. Seth commence à prendre le bon rythme ; les tournants lui présentent un problème inattendu puisque Seth, se trouvant à l’extérieur, a alors une distance plus longue à parcourir mais il trouve le truc : deux longues enjambées double dalle. Les pièces de l’appartement défilent l’une après l’autre sur le pourtour du balcon, une salle de musique avec un piano et une harpe, des chambres à coucher, le salon où le groupe est toujours rassemblé autour de la dame qui paraît inanimée, la salle à manger, la cuisine, la salle de musique, les chambres à coucher…


Seth pense qu’il devrait peut-être dire quelque chose pour rompre le silence, mais quoi ? Vous avez remarqué ce chien dans la rue ? Comment trouvez-vous ce vin ? Combien de carreaux diriez-vous qu’il y a sur ce balcon ? J’avais un mat en sept coups. Vous aimeriez savoir comment ?


Il n’est pas sûr que ce soit des choses qui se disent. Il n’a pas la capacité de distinguer ce qui mérite d’être dit dans le flot d’impressions et de pensées qui lui viennent pêle-mêle. Ce qui est curieux, puisque les gens qu’il connaît ne paraissent pas avoir ce problème. Et en y réfléchissant, lui-même dans une partie d’échecs est capable de diriger ses pensées. En poussant ce parallèle, il se trouverait dans la vie courante dans la situation du joueur qui voudrait choisir un coup en fonction de la position de ses seules pièces sur l’échiquier ; alors tout est possible, on pense à vide. La position est un tout avec les pièces de l’autre, il faut tenir compte de son interlocuteur, alors la pensée peut s’exercer, on trouve des points de rencontre, on peut entamer une conversation. Seth se félicite de ce raisonnement mais ne voit pas bien comment le traduire en pratique et songe que ce serait tellement plus simple si Deuce pouvait lire dans ses pensées, il n’aurait pas besoin de se casser la tête, elle saurait tout, ce qui se dit et ce qui ne se dit pas, le mauvais et le bon.


Deuce qui a suivi un raisonnement similaire dit à ce moment là : « Ce serait bien commode de pouvoir lire dans la pensée des autres !»


Seth bondit. Il s’imagine qu’elle a lu dans ses pensées. Quelle merveille ! Il pense : tu lis dans mes pensées, tu lis dans mes pensées, tu lis dans mes pensées, il pense plus fort TU LIS DANS MES PENSEES.


- Vous avez dit quelque chose ? demande Deuce qui a cru entendre Seth dire quelque chose.

- Euh, oui !

- Tulipes et pensées ?

- Euh, non.

- Sully m’a pincée ?

- Ah non !


Ma technique n’est pas très au point constate Seth déçu. Cependant il regarde distraitement par les vitres et aperçoit la dame qui vient de se redresser à l’intérieur, le crâne bandé comme un fakir ; les gens la félicitent, lui tapotent l’épaule. Soudain, elle pointe un doigt dans sa direction. Seth lui renvoie un sourire poli et hoche la tête en guise de salut, fier de l’élégance de son geste, quand un escarpin vient s’écraser sur la vitre sous son nez et que la dame se met à gesticuler et à pousser des cris.


Deuce dit à Seth : « On dirait qu’elle ne vous porte pas dans son cœur. Fuyons !». Le majordome se lance vers le balcon d’un pas assassin. «… Vite !» s’écrie Deuce en dénouant, avec une belle présence d’esprit, son pull-over rouge de sur ses hanches, laissant paraître son ventre nu, et le jetant sur un arbre dont les branches hautes touchent le balcon. Le majordome se laisse prendre au piège et saute sur l’arbre ; les branches craquent et il tombe en bas en criant « Ooooooo ». Des convives sortent à leur tour. Deuce et Seth se précipitent dans la salle de musique et se dissimulent sous le piano à queue, l’un contre l’autre, le cœur battant.


Rien ne se passe.


Seth se demande combien il y a de paires de nombres premiers dont la somme soit mille.


- Oh il doit y en avoir beaucoup ! s’exclame Deuce. Déjà 3 et 997.


« Hmmm ? » s’étrangle Seth pris de vertige à la vision du ventre découvert de Deuce, brun lisse musclé, de son odeur de fruit des Indes, de son nombril équatorial, de ses yeux d’animal des forêts, dans lesquels il découvre soudain le reflet d’une ombre s’avançant dans la salle de musique…


Puis des tas d’ombres suivent avec des voix «Quelle chance qu’il soit tombé sur un chien ! » « Tout de même ces deux là, je me plaindrais à la police ! » Tout le monde pénètre dans la salle et s’installe délicatement sur des chaises en paille dorées. Le mari a amené dans sa poussette Adolphe qui n’arrive plus à trouver le sommeil et se fait les dents sur des pièces d’échecs. Le majordome se tient devant la porte, les bras croisés, l’air terrible, un sac de glace sur le crâne.


La dame de la maison enturbannée annonce :


- La soirée a été rude, mes bons amis. Mais tout est fini. Grégoire va nous jouer quelques morceaux de sa composition…


Grégoire, qui n’est autre que le grand Inca, règle le tourniquet du siège à la bonne hauteur avec le geste précis de l’expert habitué à jouer en public, pour lequel les moindres détails comptent. Il prend place devant le clavier, assis le dos bien droit. Il assouplit ses doigts comme un magicien qui s’apprête à faire apparaître une colombe, puis se retournant à moitié vers le public, il annonce sentencieusement :


- Je vais vous jouer une berceuse. Je l’ai intitulée la berceuse à un doigt de l’enfer. Elle est dédiée à Franz Liszt, mon ami dans l’éternité.


Aussitôt, il plante sur les pédales ses grosses chaussures noires comme deux cafards et entame le morceau en appuyant l’index entre deux touches. Il grommelle « Zut alors pourquoi font-ils ces touches petites comme ça, pour des fillettes », puis il atteint rageusement une pleine touche, qui pousse un cri.


Le public s’ajuste dans ses sièges.


Seth s’active à vérifier que 997 est effectivement indivisible. Deuce est absorbée par des calculs plus avancés… Juste au-dessus d’eux ils perçoivent la voix du pianiste qui murmure les notes en jouant :


« do do do si la mi

do do la do ré »


Adolphe s’endort.


Deuce s’approche de Seth et lui chuchote à l’oreille :


- Il y en a 67 !

- Comment ?

- 67 paires de nombres premiers dont la somme est mille.

- Ah bon… tant que ça...


En disant « tant que ça » Seth fait un geste du bras pour souligner que ce nombre lui paraît exagéré et renverse la bouteille de vin.


- Qu’est-ce qui se passe là dessous ? s’écrie la dame de maison alertée.

- Qu’est-ce qui se passe là dessous ? s’écrie Grégoire en retenant son index en suspens.


Deuce aperçoit des housses blanches entreposées sous le piano.


- Qui est-ce qui se cache là-dessous ? demande la dame de maison, impérieuse.


Une housse blanche se dresse derrière le piano


- Ooooooohhhh, fait tout le monde impressionné.

- Je suis Franz Liszt ! dit la housse.

- Meu… Monsieur Li… li… liszt, que… que venez-vous faire ici ? demande la dame de maison, toute tremblante.

- Cette berceuse m’a éveillé d’entre les morts ! Maintenant je vais vous manger tous !

- Ooooooohhhh, fait tout le monde épouvanté, ce n’est pas nous qui jouions la berceuse, c’est Grégoire, mangez-le tout seul !

- Silence ! Amenez-moi de la sauce tartare ! dit la housse au majordome avec autorité. Tout le monde se jette à terre en suppliant d’être épargné ; le majordome s’empresse d’aller amener de la sauce tartare.


Seth et Deuce s’avancent vers la sortie, dissimulés sous la housse. Le tour est joué. Mais Seth marche sur le pied de Deuce qui fait « Ouille ! ». Alors tout le monde s’avise de la supercherie et se précipite sur la housse et la met en pièces.


On les capture et les attache dos à dos. La dame de maison bave de rage. Le majordome revient avec la sauce tartare. « Donnez-la moi ! » lui dit-elle en poussant des grognements barbares. Tous les convives poussent des grognements barbares… Adolphe se réveille en sursaut et s’écrie « Il y avait un mat imparable en sept coups ! », mais comme il ne sait pas encore bien parler, on entend : « Lavez matin parabole sept goûts ». Les gens se demandent ce qu’il entend par là, son père clame que l’esprit saint parle par sa bouche, on entoure la poussette avec recueillement.


Seth sent que la diversion pourrait leur être propice. Il pense : si nous pouvions synchroniser nos mouvements nous pourrions nous échapper en allant sur la gauche. Deuce pense la même chose. Seth pense je vais compter 1-2-3 et je fonce à gauche et Deuce pense au même moment je vais compter 1-2-3 et je fonce à gauche.


1…2…3 ! Les deux foncent à gauche !


Mais comme ils sont dos à dos, chacun part d’un côté et ils restent là où ils sont. Maintenant Seth et Deuce savent qu’ils peuvent communiquer par la pensée. Seulement leur tentative a donné l’alerte.


- Hé ! Ils tentent de s’enfuir !


Alors on les surveille de plus près, on les regarde méchamment, on les asperge de sauce tartare.


Seth pense : Hé Deuce, tu captes mes pensées ?


Deuce pense : Parfaitement ! Nous nous sommes mis dans un beau pétrin dis donc.


Seth pense : Tu crois qu’il vont nous manger pour de bon ?


Deuce pense : Je ne sais pas.


Seth pense : Je vais te penser une blague.


Deuce pense : Elle est bonne celle-là !


Seth pense : Mais attends, je n’ai encore rien pensé ! C’est l’histoire d’un chien qui pisse sur les murs… et il se met à rire. Et Deuce rit aussi.


Seth pense : Attends, attends il n’y a encore rien de drôle, mais sa pensée est entrecoupée de rire et il n’arrive plus à penser le reste de la blague.


Alors ils rient tous les deux à pleine gorge, comme de la musique, et par hasard ce sont exactement des notes de la sonate de Liszt. Tout le monde est surpris. La dame de la maison dit « On dirait une rhapsodie de Chopin… » Mais le grand Inca l’interrompt en s’exclamant « Non ! Tu n’y comprends rien, c’est du Liszt ! » « Du Li… li… liszt ! » sursaute la dame de la maison et tout le monde est saisi d’un effroi sans mesure et court dans tous les sens et tous les lustres de la maison s’abattent sur eux.


Seth Deneuf et Deuce Ethym s’envolent par le balcon dans la nuit silencieuse, en léchant la sauce tartare qui dégouline sur eux.



 
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   Bidis   
2/5/2008
 a aimé ce texte 
Passionnément
Si ce texte était lu à voix haute, on ne comprendrait plus certains passages parce qu’ils seraient couverts par les rires…
L’auteur promène le lecteur d’images bien dessinées et d'observations finement rendues en réflexions philosophiques non dénuées de profondeur. Scènes drôlatiques à souhait, observations géniales, actions rebondissantes… tout ici nous convie à un pur moment de détente.
J’ai adoré le passage avec le saladier en argent. Cela m’a ramenée aux repas de famille de mon enfance où, pour me désennuyer, je m’amusais à me regarder dans la soupière de métal.
Et le passage sur le raconteur de blagues… Quand on cesse de rire on est happé par une petite réflexion à la fois drôle et non dénuée de bon sens philosophique :
« Les blagues sont pour les esprits subtils et vifs ; toujours une astuce qui en fait la drôlerie. Dans un sens, la blague est un test de finesse et de vivacité d’esprit pour ceux qui l’écoutent et à la limite ça manque de bienséance de dire des blagues, on ne défie pas les gens comme ça, sans crier gare. »
C’est un exemple pris au hasard. Le texte fourmille de perles.
Bref, vous l’aurez compris : j’ai bien aimé.
Un bémol ? La fin trop délirante.
Ah oui, j'allais oublier : c'est très bien écrit.

   nico84   
22/10/2007
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Je trouve la nouvelle trés bien écrite même si la fin est un peu "tirée par les cheveux".

Bidis a, une fois de plus dit les choses importantes, je te félicite en tout cas pour ton style fluide et tes nombreuses idées et anecdotes.

Cela m'a fait plaisir de te lire

   bernalot   
24/10/2007
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
De temps en pemps je picore une nouvelle sur le site, et là divine surprise, ton style m'enchante. Le côté très lunaire de Seth le rend très crédible (il me ressemble tellement !) Par contre Deuce demanderait à être étoffée. Il y a un crescendo dans le burlesque, parti-pris intéressant, mais je suis restée sur ma faim quant à la fin de l'histoire.

   Anonyme   
26/10/2007
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
J'ai déjà parcouru ce texte sans trop être accroché.. (donc pas de commentaire évidemment)

Mais Bidis a attiré mon attention sur lui (sur le forum).

Alors, je m'y suis mis sérieusement à la lecture de ce texte long.

Mais une certaine déception...
Bien qu'assez bien écrit, j'y trouve trop de lourdeurs syntaxiques, dans les constructions, lourdeurs aussi au niveau de la structure même du récit (passages longs dont on comprend mal l'utilité, successions de situations où l'on se perd un peu...)

La manière de 'raconter' est lassante car répétitive et peu dynamique

Le déroulement des actions alternées de descriptions plus ou moins longues, semble aléatoire sans maîtrise véritable de la dynamique voulue ou non du texte.

Globalement j'ai eu beaucoup de mal avec cette nouvelle.

Je suis déçu de moi, de ne pas avoir perçu ce que les autres ont vu :(

   macalys   
26/10/2007
J'ai hésité à commenter ce texte...

En fait, je n'ai pas du tout accroché. J'ai commencé à le lire car les commentaires élogieux m'avaient alléchée, mais je n'ai même pas pu terminer la lecture, pour plusieurs raisons. Tout d'abord, je me suis assez ennuyée car je n'ai pas réussi à m'identifier au personnage. Et j'avoue que la décomposition systématique des mouvements ou choses qu'il voit en séquences didactiques détaillées a eu raison de mon intérêt au bout d'un moment. Ensuite, j'ai été frustrée par le traitement de ton récit : j'ai eu l'impression d'assister à tout ce que tu décris de derrière une vitre, de ne pas pouvoir accéder, toucher du doigt, entrer dans l'histoire. C'est peut-être l'effet voulu, puisqu'on voit presque tout à travers les yeux d'un personnage en marge des autres, mais moi cela m'a gênée et m'a maintenue hors de ce texte.

Mais attention, hein ! Je trouve ce texte très bien écrit, il n'y a aucune maladresse, le style est vif et frais, et j'ai aimé certains passages. C'est d'ailleurs pour cela (et parce que je n'ai aps pu aller au bout de la lecture), que je serais bien en mal de donner une note.

   Pat   
27/10/2007
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
Ce texte déroutant d'un premier abord nous fait rapidement plonger à l'intérieur de la vision singulière du personnage, qui m'a fait penser à la manière d'appréhender le monde, typique des autistes. C'est vraiment bien écrit. Le découpage introduit par la précision extrême des détails ajoute à cette impression. L'humour n'est pas absent, mais on se sent, malgré cela, touché, ému par ce jeune homme si décalé et rejeté par un entourage non dénué d'ubuesque. Voilà un texte vraiment original, que j'ai beaucoup apprécié quand je l'ai corrigé. Merci pour ce moment si inattendu.

   Anonyme   
29/10/2007
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Au début du texte, j'ai été surpris par la précision et l'abondance des descriptions. Cette minutie qui peut avoir un côté amusant. Mais mon enthousiasme s'est mis à péricliter, parce que je me suis perdu dans ce texte et j'ai du faire un effort vigoureux pour aller jusqu'à la fin

   Togna   
29/10/2007
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Cette histoire, dans sa première partie fait d’abord comprendre la vision que porte Seth sur son entourage, puis ses observations et ses réflexions sur ce monde dont il se sent exclu, sont exprimées avec une acuité rare. L’humour va crescendo pour parvenir au cocasse avec des pointes surréalistes.
Ce texte est un régal.

   jensairien   
4/9/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Un grand fourre-tout que cette nouvelle avec plein de bonnes idées (les délires paranoïaques du héros sont formidables), drôle souvent, un style parfois à l’emporte-pièce, mais aussi des maladresses et quelques exagérations (comme les protagonistes qui se retrouvent soudain transformés en effrayants fantômes – là pour moi on tombe dans « Boule et Bill »). Un texte comme un tapis persan qui aurait besoin d’un coup d’aspirateur (mais le motif est captivant).

ah oui, je me suis demandé aussi, Seth Deneuf et Deuce Ethym, 729 et 271, ça a sûrement un sens, mais lequel ?

   widjet   
2/5/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Un régal dans tous les sens du terme avec ou sans sauce tartare ! Un humour dont je suis particulièrement friand (une performance que de faire rire par l'écrit!), des personnages attachants, un héros autant pétri de charme que de maladresse (qui n'a pas pensé à Pierre Richard ?), des scènes très visuelles, d'une grande justesse et impéccablement décrites. Une écriture intelligente avec des traits d'esprit bien sentis et très biens vus (quelques vérités assennées, des reflexions pertinentes), ni trop, ni trop peu, juste assez pour déguster...Bref, conquis que je suis et même si la fin déçoit (très légèrement), elle n'enlève en rien le plaisir que je viens de prendre. Le meilleur texte de son auteur, auteur qui rentre directement dans mon Top 5 où siègent quelques princes de la nouvelle (Tchollos, Togna, Notrac, Emrys, Pissavy....)

Widjet

   David   
1/6/2008
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Aldenor,

Encore !

Ces deux personnages sont vraiment étonnant, 729 et 271 font partis des 67 nombres premiers dont la somme fait mille ? qui sont ils, des esprits extra terrestres perdus ? à quelle époque ? Je prends comme nouvelle, j'aurais poursuivis avec plaisir comme roman, un grand bravo !

   xuanvincent   
22/7/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je suis d'accord avec les autres lecteurs, je trouve ce texte réussi et très drôle !

Le récit foisonne de scènes absurdes et comique, en dépit de sa relative longueur, j'ai apprécié.

Je verrai bien (la fin du texte le suggère presque, par l'emploi en alternance des "Deuce pense" ou "Seth pense") ce texte monter ce texte pour le théâtre.

   marogne   
7/10/2008
 a aimé ce texte 
Passionnément
Ce que je n'ai pa aimé: les jeux de mots entre le titre et les noms des personnages. Et c'est tout.

le reste est jubilatoire, fou, surréaliste, poétique, presque un fil de Fellii.

Bravo!

   Flupke   
4/1/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
bien aimé le Ouaifff, une sorte de oui conditionnel
trébuché sur « il doit se tenir pour ni risquer »
pour les présentations Seth Madame, Deneuf ... j 'avais pensé qu'une présentation Jamesbondesque aurait pu être intéressante « Mon nom est Deneuf, Seth Deneuf »
Eclaté de rire quand ils partent tous les deux à gauche en même temps et qu'ils restent sur place. (Très Dupont & Dupond)
Plein de bonnes trouvailles. J'ai juste regretté à la fin l'envol du balcon, qui détonne avec le reste du récit. Je pense que le verbe s'échapper aurait été plus approprié.

J'ai adoré non seulement le ton déjanté de cette nouvelle, mais aussi le regard clinique de zoologiste, de l'auteur, sur les petits gestes de la vie quotidienne. Un bon régal. Merci Aldenor.

   victhis0   
15/5/2009
 a aimé ce texte 
Passionnément
trop content d'avoir lu cette petite merveille, ce délire malin qui dissèque sans complaisance la comédie humaine mais avec une telle jubilation que c'est un plaisir rare que de lire cet ovni.
Superbes personnages, idées géniales (le regard "jouseuse de squash et plein d'autres), l'un des meilleurs textes que j'ai lu sur oniris qui en compte quand même quelques uns qui valent le détour

   Anonyme   
15/5/2009
 a aimé ce texte 
Passionnément
J'ai adoré.
Quelle imagination ! Quelle sensibilité aussi pour avoir déniché toutes ces pensées, tous ces gestes ! Qui ne s'est pas senti Seth un jour ? J'ai adoré la première partie de cette nouvelle, c'est perspicace, bien étudié, imaginatif ! La construction de l'histoire est sans faille, et dès que Deuce est entrée en scène j'ai su dans l'instant que tous les deux étaient faits l'un pour l'autre ! Quelle précision, quelle minutie dans les descriptions des caractères !
J'ai moins aimé la fin, mais je salue le travail d'écriture et... l'imagination !
Félicitations ! et merci à Victhis d'avoir attiré mon attention sur ce texte.
Tant pis, sur ce coup là, je ne me vois pas mettre autre chose que...

   Selenim   
21/9/2009
Une étrangeté, un texte kafkaïen meringué à la sauce Beckett qui ne peut laisser indifférent.
Sous une première couche d'absurde se cache la stupidité des règles de savoir-vivre en société. les us et coutumes sont décortiqués, par les deux chiffres, symbole non dissimulé de l'esprit cartésien. Seth et Deuce, grains de sable dans une mécanique huilée, E=Mc2 planté au beau milieu dans poème de Verlaine. Les réflexions sont froides, pragmatique, elles passent au rayon X l'humanité environnante et ses travers.

Sur la forme, la maîtrise est présente. l'écriture est mécanique, robotique, elle analyse chaque détail comme une donnée informatique, l'analyse, la régurgite. Le texte étant extrêmement dense, j'ai pris quelques poses durant la lecture, pour digéré toutes ces informations qui brossent un tableau aux nuances de gris superposées.

L'humour est bien présent mais si décalé qu'il semble provenir d'une machine à calculer.

Difficile d'émettre un avis sur un récit si iconoclaste. Il faudrait à mon sens plusieurs lectures et quelques explications de l'auteur pour arriver à cerner l'ensemble du travail fourni.

Implacable

Selenim

   placebo   
30/4/2010
 a aimé ce texte 
Passionnément
je n'ai vraiment rien à rajouter aux nombreux commentaires précédents : le style est bon, les analyses de la société par un personnage décalé (Pat a dit semblable a un autiste, oui !) sont jouissives, la fin qui part complètement dans la lune me ravit, vraiment cette lecture m'a plu.

Je n'ai pas ri tout le temps et au début j'ai même eu un peu de mal, mais ce n'est pas le parti pris je crois, il y a là quelque chose au delà du rire, et de même que le théâtre de l'absurde provoque ce sentiment d'hilarité par une certaine gêne du spectateur, je pense qu'il me faudra relire ce texte afin de bien le comprendre sous différents angles.

ce personnage est tellement humain, tellement ... je ne sais pas, au delà de la société peut être, maladroit, timide, ne connaissant que peu les convenances sociales, se réfugiant derrière le mimétis pour réagir, il est fort de cette faiblesse que nous portons tous et chacun peut se reconnaître en lui, il a réussi à m'émouvoir profondément en tout cas. merci beaucoup.


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