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Réalisme/Historique
Alfin : Un effet papillon
 Publié le 10/05/21  -  12 commentaires  -  7972 caractères  -  45 lectures    Autres textes du même auteur

Détroit, Michigan, septembre 1998.

Cette petite nouvelle est une tentative qui a pour but de décrire les sentiments ressentis par les protagonistes d’un événement connu de presque tout le monde, mais qui est toujours raconté sous son aspect factuel.


Un effet papillon


Tranquillement assise sur un banc de Rouge Park, en plein soleil de fin d’été, Rosa attendait sa petite-fille Jasmine. Elle sortit de son sac un paquet en papier dont elle déroula l’extrémité pour en retirer un gros morceau de cake qu’elle avait préparé le matin.


– Bonjour Granny !

– Ah, te voilà ma chérie ! Viens là, que je t’embrasse ! Installe-toi ici, je t’ai cuisiné un gâteau aux pommes et à la cannelle !

– Mmm, mon préféré, merci beaucoup !

– Alors ! Et ta dissertation ?

– Je suis en plein dedans, j'aimerais décrire les rapports fille-garçon au lycée, je trouve que le respect n’est pas au rendez-vous, j’ai parfois l’impression d’être un morceau de viande pour les garçons et je trouve ça dégueu.

– Jolie comme tu es mon cœur, je veux bien le croire…

– Grannyyy, ne dit pas ça, ce n’est pas drôle. En fait, dans mon texte, j'aimerais te prendre en exemple, mais je ne veux pas dire que tu es ma grand-mère, cela changerait trop les choses avec mes amis, même si je suis tellement fière d’être ta petite-fille.

– Pour expliquer mon histoire, tu n’as pas besoin de dire que je suis de ta famille. Expliquer que parfois un geste simple, même le plus anodin, peut changer le monde, la vie de millions de personnes, est une très bonne idée, je ne te dirai pas le contraire. Ce qui est sûr, c’est que la condition de la femme doit aussi changer.

– Raconte-moi ce qui t’est arrivé, en fait, je connais l’histoire, mais je ne sais pas ce que tu as ressenti ce jour-là.

– D’accord mon trésor, tout s’est passé le 1er décembre 1955, ma journée avait été longue, je revenais de mon travail. J’étais assise. Petit à petit, les sièges de l’autocar jaune et vert se remplissaient et dans la partie centrale, la zone mixte, il ne restait déjà plus de place, en revanche, il en restait trois de libres dans les dix sièges réservés de l’avant.

– Pour les Blancs ?

– Oui, d’ailleurs, c’est à ce moment que quatre Blancs sont montés et ont payé leur billet. Les trois premiers ont pris les dernières places libres et le quatrième, voyant que le car était plein, est retourné vers l’avant. C’est alors que monsieur Blake, le chauffeur, est arrivé. Il a demandé à notre rangée de nous lever et d’aller au fond du bus. Il y avait trois hommes sur la même rangée que moi. Comme moi, ils n’étaient pas d’accord, mais ils sont partis en maugréant. Moi, j’ai ressenti une lassitude profonde, je me suis demandé pourquoi je devrais me lever pour ce type, j’ai eu le sentiment de me transformer en un bloc de béton. Mon corps entier me disait que je ne pouvais pas laisser faire. Contrairement à ce que beaucoup ont dit de la situation, je n’ai pas vu défiler dans ma tête tout ce que j’avais déjà vécu comme discriminations pendant des années, mais plutôt la masse informe de l’injustice. Elle m’a tétanisée. Je n’ai rien dit et je n’ai pas bougé. C’est là que Blake m’a reconnue, lui et moi, on se connaissait depuis de nombreuses années, il se méfiait de moi parce qu’un jour, je suis passée par l’intérieur pour aller à l’arrière du bus, il m’avait alors rattrapée et mise dehors sans me laisser le temps de monter par l’arrière du bus, alors que j’avais payé les 10 cents de mon ticket.

– Quoi ? Tu ne pouvais même pas passer par l’allée centrale ?

– Non, la procédure était la suivante : je devais entrer à l’avant pour acheter mon billet, ensuite je devais ressortir pour entrer par la porte arrière, on n’avait pas le droit de traverser la zone pour les Blancs, c’était comme ça la ségrégation mon petit chat. Parfois, le chauffeur ne nous attendait pas et démarrait son bus dès que nous étions descendus pour rejoindre la porte arrière. Ce jour-là, je voyais que la porte arrière était bloquée et que je risquais de ne pas savoir entrer, c’est pour ça que j’ai traversé la zone pour les Blancs.

– Comment tu faisais pour supporter ça Granny ? C’est dingue !

– Si l’objet de ta dissertation est le rapport homme-femme, comment fais-tu pour supporter les regards appuyés sur ta poitrine, ma petite. Elle est là, c’est tout, tu n’y peux rien, pour toi ce n’est rien d’autre qu’une partie de ton corps. Pourquoi acceptes-tu que pour un homme que tu n’invites pas à s’y intéresser, ce soit une tentation sexuelle ? Est-ce parce que tu trouves ça normal ? Où parce que tu en as l’habitude ?

– Tu as raison, c’est un peu pareil.

– Ce n’est pas pareil, car si tu es harcelée, la loi est avec toi, à l’époque la loi était contre moi. Enfin, cet idiot de Blake m’a demandé une seconde fois d’aller vers l’arrière. Je lui ai dit que je pouvais me mettre près de la fenêtre pour laisser plus de place. Je cherchais une échappatoire sans lâcher pour autant ce que je commençais à ressentir comme une évidence. La tension était incroyable, dans ma tête c’était la guerre entre mes pensées, je voulais respecter la loi, que j’ai toujours respectée et me respecter moi. Quand la légalité est contre toi, crois-moi, ça te chamboule. Je me sentais exposée, tellement seule. Tout le monde me regardait, je sentais de la désapprobation de tous côtés. Du regard, je cherchais de l’aide, un soutien.

Puis j’ai ressenti cette force dans mon dos, elle montait de l’arrière du bus. Je me suis retournée et là, j’ai vu les regards des autres, assis à l’arrière, ils ne disaient rien ou ils parlaient entre eux, mais tous m’encourageaient de leurs yeux qui ne perdaient rien de la scène. J’ai ressenti toute leur force qui me portait au moment où j’ai failli me lever, au moment où j’ai failli céder, c’est grâce à eux que j’y suis parvenue.

Ils m’ont donné l’envie de rester simplement là, de dire non à la discrimination qui a fait de moi, aux yeux de la société, non seulement une sous-personne, mais surtout une chose qui dérange par sa simple présence. Je tenais enfin la possibilité de refuser les lois ségrégationnistes. Rejeter cette pure injustice qui occupait mes pensées tous les jours et qui nourrissait les conversations que j’avais avec Papy James, je n’ai même pas pensé à ce qui pourrait arriver.

– Que s’est-il passé ensuite ?

– Je pense que Blake, le chauffeur a ressenti cette force aussi, il m’a semblé déstabilisé, je pense qu’il s’est rendu compte que s’il me touchait pour me faire partir, il risquait l’émeute et peut-être même sa vie. Finalement, ce qui m’a étonnée, c’est qu’il n’a pas argumenté et qu’il est descendu du bus sans rien dire pour appeler la police. Ils sont arrivés pour m’arrêter et là mon destin était scellé. D’un point de vue pénal, ça m’a coûté quinze dollars, l’équivalent de cent cinquante dollars d’aujourd’hui.

Quatre jours, plus tard, grâce à Martin, que je ne connaissais pas encore à l’époque, tous les Noirs ont boycotté les bus de la ville de Montgomery. Pendant plus d’un an, nous nous sommes débrouillés en nous rendant à pied au travail, ou alors les taxis nous prenaient pour le prix d’un ticket de bus et l’on s’entassait à cinq dans la voiture. Honnêtement, j’étais à la fois fière et gênée, tous ces gens qui devaient se rendre à leur boulot dans des conditions difficiles. Cela me culpabilisait. Mais j’étais fière de voir que tout le monde s’aidait, c’était ça, la solidarité.

– C’est incroyable.

– Oui, c’est là que Rosa Parks est devenu un nom. On parlait de moi partout. C’était effectivement très inattendu. Un an plus tard, les lois discriminantes étaient abolies dans tout le pays.

– Pourtant des discriminations et du racisme j’en subis encore tous les jours.

– C’est vrai, mais au moins la loi n’est plus du côté des suprémacistes, le travail qui a commencé avec Abraham Lincoln est légalement terminé, il faut à présent que les mentalités continuent d’évoluer et j’espère que tu pourras en profiter de ton vivant ma jolie.

– J’espère aussi…

– Bien, je dois y aller ma petite, embrasse bien ta maman et on se voit dimanche ?

– Oui, avec plaisir ! Bye Granny !


Et Rosa s’en retourna chez elle, saluant avec douceur, mais d’une main ferme, les nombreux passants qui venaient lui parler.


 
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   socque   
13/4/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Je trouve que ce texte amorce une réflexion sur plusieurs thèmes intéressants touchant à l'oppression qui, selon l'époque et les circonstances, peut paraître « normale », quotidienne pour ses victimes. J'ai apprécié le parallèle fait avec la lutte féministe, et j'ai relevé cette phrase qui m'a bien plu :
Quand la légalité est contre toi, crois-moi, ça te chamboule.

Cela dit, je regrette un peu que le format du texte n'ait pas permis d'approfondir ces thèmes, et fait qu'on demeure en surface, dans l'image d'Épinal. Par exemple, j'ai appris tout récemment sur arte que Rosa Parks n'a pas été la première à réagir de la sorte aux lois discriminatoires dans les bus : quelques mois plus tôt une autre jeune femme a provoqué le même genre d'incident sans répercussions, et le documentaire impliquait que l'anecdote avait « pris » avec Rosa Parks, que les organisations de lutte pour les droits civiques avaient pu bâtir dessus, parce que Rosa Parks présentait mieux pour le public, notamment parce qu'elle avait la peau plus claire que la femme qui n'est pas devenue un symbole et dont j'ai déjà oublié le nom. Pardon pour la longueur de la phrase...
Bref, le marketing c'est partout et, dans les faits, les symboles le deviennent pour des raisons pas forcément pures. Loin de moi l'idée de vouloir diminuer le mérite de Rosa Parks, fallait le faire à cette époque et en ce lieu (je sais que je n'ai pas ce courage), simplement je regrette que le récit demeure en surface, donne des choses une vision à mon avis idéalisée qui ne dépasse pas vraiment l'anecdote.

   maria   
20/4/2021
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Bonjour,

Un joli titre pour évoquer l'histoire de Rosa Parks.
J'ai trouvé l'ensemble clair, bien écrit mais, selon moi, le style trop explicatif et les dialogues sur le ton de l'interview ne rendent pas un effet nouvelle.
Mis à part la mise en scène dans le parc, je ne vois pas de construction de la part de l'auteur(e), mais que je remercie pour ce rappel historique pas si lointain que ça.

Maria en E.L.

   plumette   
10/5/2021
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Bonjour Alfin,

Sur le fond, j'ai aimé l'évocation et la démarche consistant à se mettre dans la peau de Rosa.
Sur la forme, l'idée d'un dialogue entre Rosa et sa petite fille est également habile.
Seulement, il y a un côté très pédagogique et explicatif qui manque un peu de naturel. Je crois que le ton est trop en décalage avec ce que j'imagine d'une réalité entre cette grand-mère et sa petite fille dans les années 1998 aux US.
Quand on choisi d'écrire des dialogues, ce qui est difficile, c'est de faire entendre la voix des personnages et là je crois que j'ai plus entendu la voix de l'auteur et ses réflexions ( intéressantes au demeurant).

A vous relire

   ANIMAL   
10/5/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Une nouvelle intéressante en ce qu'elle offre un regard comparatif entre la ségrégation et le harcèlement. Deux façons de diminuer et discriminer l'être humain pour son aspect physique et non pas ses actes.

Que ce soit dans l'un ou l'autre cas, le texte met en exergue le soudain sentiment de ras-le-bol qui pousse au refus de l'injustice, puis le courage dont doivent faire preuve les pionniers des luttes pour l'égalité, qui deviennent l'objet de persécutions voire de condamnations.

Sous cette scène paisible entre grand-mère et petite fille, un débat immense s'ouvre sur deux sujets de société.

   Ioledane   
10/5/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Rosa Parks âgée racontant l'histoire à sa petite-fille, sympathique idée. Elle se raconte ici dans un style simple et fluide.

Je trouve que le récit va un peu vite entre ces deux phrases :
"En fait, dans mon texte, j'aimerais te prendre en exemple, mais je ne veux pas dire que tu es ma grand-mère, cela changerait trop les choses avec mes amis, même si je suis tellement fière d’être ta petite-fille.
– Pour expliquer mon histoire, tu n’as pas besoin de dire que je suis de ta famille. Expliquer que parfois un geste simple, même le plus anodin, peut changer le monde, la vie de millions de personnes, est une très bonne idée, je ne te dirai pas le contraire. Ce qui est sûr, c’est que la condition de la femme doit aussi changer."
Pour moi, Rosa devrait d'abord s'étonner, ou tout au moins poser des questions sur la façon dont sa petite-fille souhaite utiliser son histoire ... Là, cela fait trop direct, trop 'téléguidé' à mon goût. Le parallèle entre le racisme et le sexisme peut paraître évident, mais je trouve qu'il aurait mérité une construction un peu plus progressive.

En tout cas, ce texte a le mérite de nous remémorer en détail ces pratiques ségrégationnistes qui étaient encore légalement en vigueur il n'y a pas si longtemps, et de nous rappeler que toutes les ségrégations n'ont pas disparu dans les faits, loin de là.

   Agueev   
10/5/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Merci pour ce petit rappel historique !
L'écriture est simple et efficace.
Le parallèle entre discrimination et harcèlement me semble un peu bancale mais elle amorce bien le récit de Rosa.
Je trouve que les sentiments de Rosa au moment des faits sont bien imaginés.
Merci !

   Malitorne   
14/5/2021
 a aimé ce texte 
Un peu
EDIT : Après une relecture plus attentive, je m'aperçois que j'ai fait un contresens avec mon précédent commentaire. Je l'efface donc et vous prie d'accepter mes excuses Alfin.
Pour reprendre, un texte qui ne m'a pas emballé mais qui a au moins le mérite de retranscrire un combat.
La forme du récit est un peu rigide mais au niveau du style c'est propre.

   hersen   
14/5/2021
 a aimé ce texte 
Bien
Que mon évaluation ne soit pas l'arbre qui cache la forêt !
En fait, j'aime beaucoup le sujet, le parallèle aussi entre l'impression de n'être qu'un "morceau de viande" de Jasmine, et le parcours de sa grand-mère, qui a osé résister.

C'est là quelque chose que j'aime beaucoup, cette façon d'apparemment parler de deux problèmes différents, mais qui finalement, l'un comme l'autre, ne font appel qu'à la compréhension, l'empathie, l'intelligence, tant ils sont des reflets de la société.

mais hélas, c'est la forme qui pour moi n'a pas beaucoup fonctionné.
le dialogue n'est pas quelque chose d'évident, d'une certaine façon, il "enferme" un récit entre deux (ou plus) protagonistes et limite donc ce que l'auteur pourrait dire de plus.

Donc, pour résumer, si je n'aime qu'un "peu flèche en haut" ce texte, c'est pour son traitement, pour sa forme.
Mais je salue grandement ce qui est tout d'abord un rappel historique, et la faculté de l'auteur d'aller plus loin, en y adjoignant le questionnement de la petite-fille.
Il faut résister, en douceur. C'est ce que je retire de ce texte.

Merci de la lecture !

En fait, je "monte" à "bien" parce que je constate qu'après avoir rédigé ce com, le texte me laisse malgré tout une belle empreinte.
Comme quoi, entre ce que je pense, dis et fais... :))))

   Alfin   
16/5/2021
Le contexte et mes remerciements sont dans le forum à cette adresse :
http://www.oniris.be/forum/remerciement-pour-un-effet-papillon-t29211s0.html#forumpost405459

   Myo   
17/5/2021
 a aimé ce texte 
Bien
L'histoire est intéressante et met en avant le courage qu'il a fallu à certains pour oser faire changer les choses.

Mais la forme manque un peu de fantaisie, de suspense, de mouvement. Le dialogue n'a pas tout le relief qu'il mériterait pour vraiment accrocher le lecteur.

Merci du partage

   Donaldo75   
20/5/2021
 a aimé ce texte 
Bien
J’ai bien aimé cette courte nouvelle qui rappelle qu’il n’y a pas si longtemps les Etats-Unis étaient encore loin du rêve américain chanté par certains. Mon bémol concerne les dialogues d’introduction qui servent à planter le décor mais dont je trouve que ce n’était pas vraiment la peine car ils sont un peu délayés alors que rentrer dans le vif du sujet par la dissertation permettait de rendre la nouvelle plus dense, de la mettre dans la tonalité politique du sujet. La suite explique bien le climat de l’époque, la peur de la narratrice par rapport aux règles de la ségrégation raciale et à leur application sans réfléchir, aux mauvaises intentions de certains quand ils les appliquaient, avec une approche pédagogique qui sied bien au sujet. Ce même bémol concerne les dialogues de fin. Ceci dit, ces dialogues permettent quand même de ne pas verser la nouvelle dans le registre purement sociologique ou historique, de la rendre plus humaine alors pourquoi pas ?

   cherbiacuespe   
22/5/2021
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
J'ai un peu honte, pardon, mais je vais faire bande à part. Certes le sujet est bien traité, c'est assez carré pour un récit entré dans l'histoire à une époque et un territoire ou il ne faisait pas bon d'être noir de peau. Je ne saurais pourtant dire pourquoi je ne suis pas séduit, sinon peut-être le manque de surprise au final. C'est sûrement la raison qui m'avait pousser à ne pas commenter et l'apprécier quand je l'avais lu en EL.


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