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Réalisme/Historique
alvinabec : Fermeture des portes
 Publié le 17/04/19  -  10 commentaires  -  11848 caractères  -  62 lectures    Autres textes du même auteur

Mesdames, messieurs, notre départ est imminent, attention à la fermeture automatique des portes.


Fermeture des portes


Le quai dessine une courbe et tu devines plus que tu n’aperçois les dernières voitures. Le départ est imminent. Tu accélères le pas, trottines et bientôt cours « dans quel wagon ma réservation ? » le long du train. Peu importe, tu montes dans ce wagon-ci, celui qui se présente là et tu stationnes sur la plateforme, la respiration bruyante, ton sac polochon pendu au bout de ton bras. Le temps de calmer ton souffle, le convoi s’ébranle.

Tu pénètres dans la voiture où, dans une lumière bleutée, de rares individus penchent la tête à l’avant de leur siège. Te vient l’image de ces moines enlumineurs inclinés sur leur table de travail. Hormis le tintamarre ferroviaire, les mêmes silences de scriptorium entourent l’écran des tablettes.

Au premier carré libre, tu poses ton sac sur un siège, tes fesses sur un autre et distraitement tu suis du regard ce qui défile dehors. Ce sont d’abord des entrepôts gris, des friches industrielles en mal de reconquête, des hangars promis à une reconversion culturelle ou de loisirs ; plus loin les affaires sérieuses commencent, des champs, des lances à pesticides, de l’eau en continu, bref de la culture raisonnée.

Tu t’installes mieux, défais quelque peu ton bagage à la recherche de différents papiers que tu étales sur la tablette devant toi et tu te rassois pour un moment.

Ce voyage tu l’as voulu brusquement ce matin et tu l’as envisagé avec sérieux. Comme un impératif catégorique. Ce devait être en solitaire. Tu l’as voulu comme une méditation tranquille, une respiration avant que d’être asphyxié par la routine, une pause envers la vie, la mort et le reste, ce à quoi ton corps regimbe. Tu as pris un bagage léger. Il te fallait partir.

Tu étires les jambes, elles sont un peu lourdes, sans doute est-ce dû à la petite course avant le départ. Une crampe au mollet gauche t’agace un peu, aussi décides-tu de faire quelques pas dans la travée centrale du wagon. C’est comme dans l’avion, il faut se dégourdir de temps à autre, te dis-tu en pensant aux long-courriers où chacun tente de dormir dans une posture étrange, têtes renversées, acrobaties de silhouettes. Exhibition de corps qu’on dirait désarticulés, repus de psychotropes, avides de sérotonine. Il faut être en phase avec le nouveau fuseau horaire, fût-il celui de la vacance... Tu soupires.

Tu marches, tu déambules entre les sièges, la contraction musculaire te pèse et, pensant défroisser cette boule rebelle, tu pousses la promenade jusqu’à la voiture-bar où l’on te sert un café tout à fait buvable, promesse de marketing maîtrisée sur une technique qui ne l’est pas moins : what else ?

La jambe un peu douloureuse, tu regardes au-delà de la vitre la campagne se la jouer verdure serrée, taillis sombres, comme la forêt ensorcelée d’un conte d’Andersen, opacité, inquiétude progressive, frissons. Un autre café.

Tu tournes le dos à l’espace du dehors et te laisses happer tout entier par l’écran situé au-dessus du comptoir. Il est là exactement pour ça : te happer et par là même t’offrir la chance d’économiser cette conscience de soi qui te vexe. Il y a juste la voix off qui t’indique quand, quoi, comment vivre ta vie, consommer mieux, être total fun, autocentré et partageur : le paradigme de la Toile. On te balade, on te ment en somme et tu aimes ça sans comprendre pourquoi cette débilité est si addictive. Ce serait comme mourir par engourdissement sans peur et sans pus, une mort douce, incolore. Tu as envie de croire la bimbo de l’émission, puis tu te lasses.

Tu soupires. Le deuxième café avalé, la crampe au mollet persiste, tu claudiques en retournant vers ton carré où tes maigres bagages doivent faire le guet. Arrivé à ta place – ou plutôt ton carré – tu constates l’absence de ton baluchon sur le siège, comme celle de tes papiers laissés éparpillés avant la pause-café. Les avais-tu rangés ? Possible, tu ne vérifies pas. La lecture de ces documents t’indiffère soudain. Tu regardes alentour, rien de nouveau, les écrans des voyageurs, casque plaqué aux oreilles, scintillent dans le silence de la voiture.

Tu allonges la jambe, t’enfonces du mieux que tu peux au creux du fauteuil. Tu fermes les yeux, somnoles autour d’un projet d’histoire, un livre peut-être si tu as le courage de te mettre à une table de travail, ce que tu diffères depuis toujours...Tu te laisses glisser vers une rêverie où tu es au creux d’un vallon la jambe indolore, tu cours. Tu ralentis, tu marches vers une colline d’où le paysage sera, tu le sens, partagé entre verdure et océan. Cet ailleurs du rêve t’apaise... Le sommet atteint il n’y a rien sinon la mer grise, c’est plutôt laid mais tu y respires un espace, un temps ouvert sur les possibilités d’un livre. Balloté par les incertitudes, tu te focalises – est-ce possible – sur l’errance d’un homme dans un bois, il doit survivre là... une initiation peut-être.

À force de visionner des films, tu connais pas mal de scenarii faits, refaits, répliqués à l’envi. L’infinité te submerge d’occurrences. Ce livre donc...

Peu de personnages, un décor minimal, de l’action, rien que de l’action. Ce sera un thriller américain : bad boy, sexe et flingues. On peut y ajouter du fric, un double jeu, des retournements enfin tu n’es pas avare. Tu imagines bien aussi une saga familiale sur fond de trahison, de la jalousie, une mort suspecte, le tout comme une mise en abyme d’un obscur conflit entre plusieurs nations, avec une vague coloration historique, il suffira de la choisir. De péripéties en rebondissements, le lecteur en aura pour ses envies : un produit de consommation vite avalé, vite recraché, du plaisir simple, sans douleur ni effort. Syntaxe : sujet, verbe, quelquefois complément ; sémantique à l’avenant, pas plus de mille mots et zéro dico. Ne pas heurter ton lecteur, lui proposer une histoire moelleuse comme un milk-shake, avec une pointe de chocolat pour l’amertume. Bref un produit honnête à défaut de mieux. De ton héros, on aura tout compris de son tourment intérieur, à travers un clin d’œil ou un sourcil froncé. Facile crois-tu. Peut-être. Pas si sûr. Tu tergiverses et te voilà dévasté par un sentiment océanique. L’immensité en face de toi, toi aussi frêle qu’inconséquent.

Ta jambe plutôt raide met fin à ta torpeur, tu l’allonges comme tu peux, tu te contorsionnes sur le tissu du siège et reprends ton songe, enfin tu tentes de.

Tu tentes de rattraper les vagues grises au-delà de la montagne, tu y es presque mais ça ne se concrétise pas. Dommage. Ce serait tellement séduisant de rêver à la demande : je voudrais ceci, cela, du sexe, de l’Amour... S’acheter ses rêves, une folie. Tu te proposes tout de suite de créer un catalogue des rêves sur la Toile. Il y aurait des songes « spécifiques » à acquérir selon ses envies. Pour l’accroche, tu supposes la Possession bon vecteur, « possession de biens » : banal, « possession du corps de l’autre » : mieux, « possession de la vie de l’Autre » : the best... Puis tu déclines quelques variantes aimables de Désir. Désir d’avoir, pas d’être. Le rêve le plus simple sera la vengeance d’un enfant frustré de glace au goûter qui jouira enfin de sa vanille fondante pendant la nuit en ayant le bon réflexe de tuer le parent fautif... ça saigne et c’est bon comme du Vian. Puis tu t’attaches à certaines rêveries érotiques, juste avant les songes de pouvoir et gloire qui laisseront enfin place à la destruction, les cendres, la mort. Tu laisses mûrir l’idée. Elle stagne. Tous ces débuts de quelque chose, ces projets sans concrétisation ou si peu... Quelle inconstance de ta part !

Tu émerges, ouvres les yeux, t’étires, constates que rien n’a changé dans le wagon. Silence, couleur bleutée, papiers envolés. Tes rares voisins semblent dormir. Tu mangerais bien un petit quelque chose pour calmer cette crampe à l’estomac soudain apparue. Imprévoyant comme tu l’es, tu n’as pas acheté de menu « sandwich, brownie, boisson » en gare.

Le wagon-bar te semble inatteignable en l’état actuel. Trop boiteux pour ce faire, tu ne vas pas sautiller sur une seule jambe dans la travée. De l’autre côté de celle-ci, un gars se lève, tu lui parles de jambon-beurre, il ne répond pas et s’éloigne dans le couloir sans la moindre attention pour toi qui crois avoir troublé d’une remarque haute le silence alentour. Personne n’a levé le nez à ta voix – à croire que tu n’as rien dit – ou que tu n’étais pas audible –, possible après tout.

Pourquoi seraient-ils sourds ces voyageurs ? Si seulement l’un d’entre eux t’adressait la parole. Mais non. Silence. Chacun reclus sur un quant-à-soi partagé avec un écran. Et si tu criais ? si tu gueulais ? si tu beuglais une ineptie « debout les gars, ça va sauter », non, trop filmique, ou alors « hey man, je connais une histoire, une histoire de gens qui s’aiment, tu vas voir... », non, l’élan amoureux c’est juste de l’émotion brute sans texte. Rien ne te vient pour réveiller ces êtres plus morts que vifs.

La contracture venue de ta jambe s’installe jusqu’à tes premières côtes comme une paralysie molle, elle monte par à-coups. Ce n’est pas agréable certes, pas si douloureux non plus. Tu respires plus doucement. Tu es comme en retrait de toi-même, de ton corps, de ton apparence. Tu es derrière. Derrière le pantalon de treillis, derrière la veste polaire, derrière tes paupières fermées. Tu réfléchis, tu t’éloignes de la travée, du wagon, des autres. Tu fais tienne la formule du jour « tu prends du recul ». Tu dors ou tout comme, la tête légèrement penchée à gauche, collée à l’appui-tête qui trouve enfin son utilité. Tu dors, tu songes. Le bruit du train comme un roulis de cargo t’accompagne dans cet étrange exil intérieur. Tu l’as voulu, il est là en toi.

À force d’agréger les pensées les unes aux autres dans le seul but de tout empiler pour empiler, tu imagines des colonnes de textes serrées dans la bibliothèque d’Alexandrie bien trop vaste pour ta mémoire. Tu ne retiens plus rien, chaque item s’échappe, s’envole, se libère de ton esprit. Comme les parois d’une ruche éclatée de trop d’ouvrières, il se fendille, se fend, s’ouvre et ça volette en tous sens.

Tu respires encore plus doucement. Ta cage thoracique bouge à peine. Elle ne se soulève pas, elle s’élargit sous les côtes par un mouvement furtif à peine visible. Sans bruit. Il y a ceux qui, braillards dans leur sommeil, s’imposent, toi on ne t’entend pas, le visage calé entre les oreillettes du repose-tête où il manque une dentelle pour simuler un Voltaire de TGV.

Le poids que tu ressens, à présent t’occupe tout entier, se presse sur ta poitrine, t’étrangle un peu. C’est une gêne, une gêne conséquente, doublée d’une fatigue, une vraie, de celles qui laissent épuisé sur un banc après n’avoir rien fait ou peut-être avoir ouvert un bagage, l’avoir aéré de la dernière escapade, attendre quelques instants et se demander ce que l’on emportera vers un pays tempéré, le même qu’ici. La valise virtuelle reste ouverte, béant sur du vide.

Ton visage se colore sépia, un contour d’ombre descend de tes cheveux. Tu es immobile maintenant. Le regard absent derrière les paupières. Les jambes allongées, alanguies comme un corps après l’amour. Totalement décontracté, un peu mou. Désir assouvi ; petite mort. Tes mains reposent à plat sur le haut de tes cuisses, les doigts légèrement écartés sur l’évanescence des sentiments, la déliquescence du moindre souvenir. Tu entrouvres les lèvres, ta mâchoire inférieure homothétique du cou.

Le train ralentit, tes rares voisins s’affairent à rassembler leurs biens. Toi tu n’en as plus. Tes compagnons de voyage se lèvent, encombrent le couloir pour atteindre la sortie le plus vite possible dès l’arrêt du train.

Terminus. Le monde descend du wagon. Tu restes là sur ton siège, plus gris que jamais. Personne ne s’intéresse à toi, tu n’intéresseras plus personne. Tu ne sauras pas le nom de la gare. Une gare inconnue.



 
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   Corto   
24/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une nouvelle fort bien construite avec énigmes à plusieurs niveaux.

Le personnage principal se situe entre le bidasse deuxième classe un peu évaporé et le fantôme qui ne cesse de prendre sa couleur grise avant de ne plus exister. Tout cela audacieusement caractérisé par l'écran au dessus du bar qui veut "te happer et par là-même t’offrir la chance d’économiser cette conscience de soi qui te vexe."

Un autre niveau est la description des autres passagers plongés dans leur écran au point d'être absents à tout: "Chacun reclus sur un quant à soi partagé avec un écran."

Le troisième niveau est cette recherche ou plutôt cette somnolence "autour d’un projet d’histoire, un livre peut-être si tu as le courage de te mettre à une table de travail".

Chaque étape capte l'attention du lecteur qui voudrait en connaître la conclusion, mais l'auteur n'a pas prévu de lui donner satisfaction...

C'est le mal indéfini rongeant le personnage qui aura le dernier mot puisque cette crampe à la jambe gauche envahira entièrement son corps, jusqu'à ce qu'on imagine être la mort juste à l'entrée en gare de ce fameux train.

Sauf s'il s'agit d'un fantôme bien sûr...

Vraiment du beau travail. Bravo.

   plumette   
1/4/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
encore un texte écrit à la deuxième personne. Cette adresse du narrateur à son personnage est toujours un peu déroutante. Il me faut plus de temps pour entrer dans une histoire lorsque je n'identifie pas sur le champ si le personnage est homme ou femme. Ici, c'est un homme;, plutôt jeune qui a une sorte de pulsion pour un "ailleurs"

il prend un train, à l'arrache, presque sans bagage et les bagages lui importent peu puisqu'il en perd très vite la trace.

j'aime les voyages en train, l'état dans lequel ils me mettent ce transport du corps où il est immobile et où les pensées se déroulent.CE texte rend compte de cela, à croire qu'il a été écrit dans le train.

j'ai aimé les rêveries du personnage, ses rêveries autour d'images puis autour du désir d'écriture avec bribes de scénarii. j'ai aimé aussi ce nouveau métier: créateur de rêves.

Et puis le texte semble basculer dans l'étrange: Une crampe au mollet qui remonte le long du corps, une indifférence complète des voyageurs qui ne semblent pas remarquer la couleur sépia qui colore le visage de cet homme qui finit plus gris que jamais dans une gare inconnue.

le titre prend un autre sens: la fermeture des portes de la vie! née d'un désir d'évasion.

belle écriture au service de ce temps suspendu.

Plumette

   maguju   
17/4/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Un texte qui m’a subjuguée de bout en bout. Vous avez remarquablement décrit cette sensation de solitude- ou d’ennui- que l’on peut éprouver lorsque l'on se trouve au milieu d’une foule d’étrangers. Ce moment où la conscience de soi est forte, renforcée par des sensations visuelles et physiques (en l’occurrence ici les images qui défilent, les autres passagers, et la douleur à la jambe), conscience de soi que l’on finit par fuir ou ignorer en laissant son esprit partir à l’aventure (« Tu te laisses glisser vers une rêverie où tu es au creux d’un vallon, la jambe indolore tu cours. » et « Tu es comme en retrait de toi-même, de ton corps, de ton apparence » ) Bravo

   senglar   
17/4/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Alvinabec,


Ainsi cet homme était parti, plus ou moins inopinément, pour son dernier voyage et il mourra tout aussi inopinément parmi les autres prouvant par là que l'on peut être seul parmi les autres et mourir dans l'indifférence générale. Curieusement tous avaient devant eux un écran - fenêtre sur le monde - et communiquaient ; avec qui communiquaient-ils, on ne le sait pas, sans doute avec des gens de l'autre bout du monde mais curieusement encore en ignorant leurs voisins. Curieux (toujours) siècle que notre siècle d'hyper communication où l'on ne communique pas avec celui qui est à côté de soi.

Comme cette mort de l'Humanisme cher au monde des livres est dite avec élégance. Après Alexandrie et sa bibliothèque je m'attendais à voir citer Anderlecht et apparaître Erasme au seuil de la travée de ce wagon singeant le seuil de sa maison. Pour sûr il attend notre héros de l'autre côté de la frontière qui sépare les vivants et les morts, les bras ouverts et le sourire aux lèvres :)

Un autre titre : A voyage inopiné mort inopinée. Il avait le don de prescience votre héros Alvinabec

Merci pour cette leçon ! Merci pour ce récit !

Senglar ex Brabant

   Shepard   
17/4/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Un texte d'ambiance, très minimaliste dans sa mise en scène (un wagon, un personnage, et c'est tout). Le style est prenant mais je ne comprends pas trop l'utilité du 'tu'... peut-être car le 'je' est impossible (le personnage meurt, donc c'est étrange, bien qu'au présent, pourquoi pas) et le 'il' trop distant ? Je me demande l'intention exacte de l'auteur à ce niveau.

Au vu de la longueur du texte, on devine rapidement ce qui va se produire (dès la douleur). Donc, train, dernier voyage, anonyme, avec les autres, on finira tous au même endroit. Bon, c'est pas joyeux. Un instant de l'auteur (littéralement), mais finalement pas très léger non plus.

Quitte à en finir j'aurais choisi une bière plutôt qu'un café.

J'ai apprécié le texte pour son écrit, mais sans plus dans son contenu.

   Lulu   
18/4/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Alvinabec,

J'ai d'abord été gênée par le choix du pronom "Tu", car s'il implique un "Je", il m'a donné l'impression d'une interpellation du lecteur, tout en sachant qu'il n'en était rien… Déroutant, donc, et en fait, assez désagréable sur la première moitié de la nouvelle, jusqu'à ce que je m'y habitue.

Par ailleurs, comme il n'y avait pas de signes spécifiques durant un temps conséquent de lecture sur le narrateur qui pouvait être une narratrice, j'ai d'abord songé qu'il s'agissait d'une narratrice… C'est donc elle que j'ai vu courir le long du quai, s'asseoir dans une voiture du train… etc. Jusqu'à ce "et te laisses happer tout entier…". "entier", donc, et non "entière", comme je m'y attendais… Du coup, ce n'est qu'en cours de chemin que j'ai vu l'ensemble au masculin...

Cependant, j'ai lu cette nouvelle au-delà de cet inconfort lié au "Tu", pour en apprécier l'histoire générale. Et j'ai aimé ce désir d'évasion, né de façon brusque, et ce départ en train que j'ai trouvé bien raconté. C'est très visuel, du fait des détails, et de ce que nous connaissons tous de ce type de voyages.

J'ai aimé entrer dans les pensées du personnage… et me dire, tiens, voilà à quoi pourrait songer un voyageur. J'ai trouvé cela très réaliste, même si nous sommes confrontés à ses représentations liées au rêve.

La rédaction m'a plu, hors mis ce "Tu" relevé plus haut. Il y a du rythme, un ton propre au personnage.

J'ai trouvé très intéressant ce questionnement de la solitude dans le nombre des voyageurs, cette individualité où chacun est seul sans l'être jusqu'au personnage qui semble vouloir être avec les autres. Les autres seraient-ils sourds ? Une belle question pour notre monde contemporain…

Je me suis interrogée sur le sens à donner et à comprendre de la chute. "Une gare inconnue". Le personnage serait-il mort ? Ou est-ce une sorte de décomposition du personnage qui ne se serait pas remis de ce voyage qu'il avait désiré, certes au dernier moment, mais qu'il espérait sans doute l'ouvrir sur quelque chose de beau, et qui ne l'a conduit qu'à voir, ailleurs, hors de sa vie quotidienne, des gens centrés sur leur tablette… ? Le titre, et le fait que le personnage soit décrit comme "gris" me laisse croire qu'il est mort, et que tout s'est fermé à lui… Mais le flou de cette fin ne me dérange pas. Elle me permet d'imaginer et d'interpréter de plusieurs façons… Je serai toutefois bien curieuse de savoir votre intention.

Un assez bon moment de lecture, en somme.

Bonne continuation.

   jfmoods   
19/4/2019
Au fil de la nouvelle, le pronom personnel "tu" invite le lecteur à épouser la situation décrite, à la faire sienne.

Ce déplacement en train semble bien mettre en scène un rêve. Certains éléments troublants le laissent du moins penser : le coup de tête du locuteur ("ton sac polochon pendu au bout de ton bras", "Ce voyage tu l’as voulu brusquement ce matin et tu l’as envisagé avec sérieux"), l'inquiétude ("dans quel wagon ma réservation ?") immédiatement suivie par l'attitude nonchalante ("Au premier carré libre, tu poses ton sac sur un siège, tes fesses sur un autre et distraitement tu suis du regard ce qui défile dehors"), l'indifférence aux circonstances ("défais quelque peu ton bagage à la recherche de différents papiers que tu étales sur la tablette", "tu constates l’absence de ton baluchon sur le siège, comme celle de tes papiers laissés éparpillés avant la pause-café. Les avais-tu rangés ? Possible, tu ne vérifies pas"), une fin passablement mystérieuse ("Tu ne sauras pas le nom de la gare. Une gare inconnue.").

Dès lors, une lecture métaphorique du récit s'impose : le voyage se présente comme une traversée de la vie moderne.

Entre euphorie artificielle ("Tu tournes le dos à l’espace du dehors et te laisses happer tout entier par l’écran situé au-dessus du comptoir. Il est là exactement pour ça : te happer et par là même t’offrir la chance d’économiser cette conscience de soi qui te vexe") et résignation ("Tu soupires." × 2, "Tu as envie de croire la bimbo de l’émission, puis tu te lasses"), le locuteur évolue sur fond de solitude et d'indifférence ("Hormis le tintamarre ferroviaire, les mêmes silences de scriptorium entourent l’écran des tablettes", "il ne répond pas et s’éloigne dans le couloir sans la moindre attention pour toi qui crois avoir troublé d’une remarque haute le silence alentour. Personne n’a levé le nez à ta voix", "Personne ne s’intéresse à toi, tu n’intéresseras plus personne").

Il se replie sur son univers intérieur pour s'inventer des mondes ("Tu te laisses glisser vers une rêverie où tu es au creux d’un vallon la jambe indolore, tu cours. Tu ralentis, tu marches vers une colline d’où le paysage sera, tu le sens, partagé entre verdure et océan. Cet ailleurs du rêve t’apaise...").

Le corps en souffrance ("Une crampe au mollet gauche t’agace un peu", "la contraction musculaire te pèse", "La jambe un peu douloureuse", "Ta jambe plutôt raide met fin à ta torpeur, tu l’allonges comme tu peux", "Trop boiteux pour ce faire, tu ne vas pas sautiller sur une seule jambe dans la travée", "La contracture venue de ta jambe s’installe jusqu’à tes premières côtes comme une paralysie molle, elle monte par à-coups", "Le poids que tu ressens, à présent t’occupe tout entier, se presse sur ta poitrine, t’étrangle un peu. C’est une gêne, une gêne conséquente, doublée d’une fatigue") traduit la frustration, le sentiment d'abandon, l'impuissance de l'individu à l'épanouissement personnel dans une société contemporaine déshumanisée.

Le titre de la nouvelle ("Fermeture des portes") matérialise le cul-de-sac idéologique de l'époque.

Merci pour ce partage !

   Malitorne   
20/4/2019
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai fait un effort car je goûte peu les histoires à la deuxième personne, j'y trouve un côté m'as-tu-vu qui me dérange. Je n'ai pas eu tort d'insister, la nouvelle est plutôt plaisante dans son aspect désenchantement de la vie avec une note fantastique à la fin. J'y vois un personnage qui décroche lentement de son monde pour se laisser glisser dans une sorte de néant existentiel. Au bout du compte on réalise qu'il est bel et bien mort. Cependant d'autres interprétations sont possibles, ça peut être aussi une critique de notre société de plus en plus déshumanisée. L'écriture efficace sert bien le propos.

   Donaldo75   
20/4/2019
Bonjour alvinabec,

Comme l'un des autres commentateurs, j'ai fait un effort pour lire cette nouvelle car les récits racontés à la deuxième personne du singulier ne sont pas ma tasse de thé. Certes, comme le signale jfmoods, ils accentuent la proximité avec le lecteur. C'est la théorie, quand tout fonctionne bien, que le lecteur trouve de l'intérêt à l'histoire, s'il y en a une.

Parce que moi, je n'ai rien trouvé, pas d'histoire, juste des considérations enrobées dans du contexte. Alors, un gars qui me parle en direct, comme s'il me connaissait, pour me raconter ce que je viens de lire, j'espère ne pas le rencontrer sur la ligne D du RER, entre Melun et Orry-la-Ville, sinon le voyage va être long et ennuyeux.

L'écriture est cependant de très bonne facture. C'est probablement la raison qui m'a poussé à poursuivre ma lecture jusqu'au bout et à laisser un commentaire.

Il est possible, voir probable, que j'ai raté l'essence même de cette nouvelle, que je n'ai rien compris, que je sois à côté de la plaque, largué, trop rock'n roll pour apprécier le bal musette dans lequel j'ai été invité. Pour cette raison, je n'évalue pas.

   Bidis   
23/4/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
- "Te vient l’image de ces moines enlumineurs inclinés sur leur table de travail." : bonne comparaison. Elle fait image.
- "Pourquoi seraient-ils sourds ces voyageurs ? Si seulement l’un d’entre eux t’adressait la parole." : impression d'étrangeté, de rêve, qui réveille un peu l'intérêt qui s'était endormi envers une histoire où il ne se passe vraiment pas grand chose
Ensuite, l'impression d'étrangeté s'amplifie mais aussi m'envahit une sorte d'engourdissement, à l'instar de ce qu'éprouve le personnage.
Je ne comprends rien à la chute.
Une belle écriture cependant. Bref, ce texte m'a donné un bizarre mélange d'impressions.


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