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Fantastique/Merveilleux
antonio : J'attends quelqu'un
 Publié le 29/06/15  -  7 commentaires  -  6630 caractères  -  112 lectures    Autres textes du même auteur

Une rencontre hors du temps.


J'attends quelqu'un


Un coup de vent vint, un matin, peindre la terre aux couleurs de Rembrandt. Le ciel, surpris, résistait encore à l’automne par quelques vagues éclaircies d’un bleu fragile ; mais la première pluie était déjà passée par là, creusant dans les chemins des sillons blafards qu’aucun soleil ne pouvait cicatriser.

La mort de l’été me frappa comme celle d’un être cher. J’étais devenu si vulnérable depuis ma maladie, mais j’avais accepté l’idée inacceptable de mourir à vingt ans, malgré mon entourage qui disait que j’allais de mieux en mieux.

Lorsque je repris mes promenades, dans mon corps affaibli et mon esprit vacant, des voiles se soulevaient furtivement sur d’impossibles futurs, des portes s’entrouvraient en un éclair, démasquant de mystérieuses contrées dont j’ignorais l’existence. Je ressentais, d’un seul coup, cette grande exaltation assez pathétique que j’avais éprouvée si souvent chaque fois que je me retrouvais en présence de la nature brute.

Derrière un talus empourpré de baies rouges, la rivière m’apparut, scintillante entre les branches. Entourée de l’ombre des bois, c’était une avenue de lumière, un enchevêtrement géométrique de tiges, de ramilles, de feuilles, dans la chaude tonalité de l’automne où s’élevait une légère rumeur : clapotis de l’eau, zézaiement des insectes, frôlement des branches basses sur les vaguelettes, quelque chose en plus aussi, comme le « bruit de la chaleur », et une odeur de fibre végétale, d’osier et de sparte.

Je quittai bientôt la rivière pour m’enfoncer dans un petit chemin montant qui me mena sur un plateau herbu où le vent secouait quelques arbres fous. D’amples harmonies montaient de la terre encore chaude jusqu’au ciel immense, peuplé de nuées sans contours, déchirées, délavées, d’une éblouissante clarté.

La terre et le ciel n’étaient plus qu’un unique élément, immobile et serein, comme aux premiers âges, et dans lequel j’évoluais avec la légèreté d’un elfe, presque en état d’apesanteur, porté par mon rêve, sans crainte et sans fatigue, tellement hors du temps.

Je marchai longtemps ainsi, longeant tout le plateau qui paraissant, de loin, s’enfoncer dans l’horizon, mais se perdait finalement en une chute très abrupte vers un vallon noir si touffu, que même les grands soleils d’août n’y devaient pénétrer. Je dévalai un sentier bordé de mûriers et d’aubépines et me retrouvai, au bas, sous le couvert d’une chênaie antique habitée de mystère et de silence grave.

Mes pas creusaient leurs sillons dans l’épais tapis rouge à l’odeur douceâtre, enivrante des feuilles mortes. Je traversai une clairière dans l’acide lumière des pierres vives et levai devant moi un grand oiseau inconnu dont le froufroutement du vol pesant faisait vibrer l’air léger.

Maintenant, il n’y avait plus de chemin, mais je continuai dans le secret espoir, teinté de crainte, de me perdre. J’enjambai d’énormes racines ancrées là pour l’éternité, des troncs d’arbres moussus gisant sur le sol. Je dus frayer ma route à travers des halliers dont les rameaux s’accrochaient à ma veste. Je marchai encore un temps que je ne contrôlai plus, habité par la joie étrange de me fondre dans cette nature si émouvante dans la splendeur de son agonie.

Soudain, devant moi, au delà d’une épaisse barrière de ronces, un mur s’élevait, un mur de pierres brunes bien appareillées. Cette clôture en ce lieu hors du monde était tellement inattendue, si étrange, qu’après un temps d’hésitation, je décidai de voir ce qu’elle cachait. Je franchis difficilement le massif de ronces et trouvai une brèche. Médusé, incrédule, j’aperçus dans un paysage maquillé d’une brume diffuse, un somptueux château au milieu de magnifiques jardins. Mais ce n’était que le décor, l’écrin du joyau qui apparaissait au milieu d’une allée cavalière.

C’était comme un mirage, une jeune femme élancée, vêtue avec grande élégance d’une longue robe blanche qui balayait le sol. Elle tenait ouverte par-dessus elle une ombrelle. Sous une grande capeline, je devinai des cheveux dorés aux reflets d’incendie, une bouche comme un coquelicot cueilli au printemps, un visage constellé d’éphélides.

Elle me regardait, souriante, sans manifester la moindre surprise. Elle s’approcha, me fit un signe de sa main gantée de dentelle ; sa voix angélique s’éleva : « Venez ! Je vous attendais. » Comme dans un rêve, j’obéis, je la suivis en silence jusqu’au château. Parvenus en haut d’un escalier monumental, nous entrâmes dans un salon richement meublé et elle me dit : « Pourquoi avez-vous tant tardé ? »

Que répondre ? J’étais bouleversé, abasourdi par l’invraisemblance de cette situation. Combien de temps s’était écoulé ? Je ne sais, mais ce temps fut un enchantement. La grâce, la délicatesse exquise de mon hôtesse, sa pudeur autant que sa spontanéité faisaient de notre entretien le plus subtil et le plus raffiné des échanges.

Puis elle me dit : « Vous devez partir, n’est-ce pas. Il est tard. » Elle m’accompagna jusqu’au perron. Je partis, me retournant maintes fois. Elle était immobile, seul un geste de sa main semblait vouloir me retenir.

J’eus bien du mal à retrouver mon chemin ; le ciel s’était plombé dans les draps majestueux du crépuscule. Les premières gouttes se mirent à tomber, bientôt ce fut l’orage. Je me mis à courir dans la lassitude du jour qui prend fin, dans la froideur sonore de la forêt.

À peine arrivé, épuisé, grelottant, fiévreux, je savais que tout allait recommencer : la toux, l’hôpital, la souffrance, la hantise du pire…

Ce fut long, les trois saisons s’étaient écoulées, mais une nouvelle rémission me permit d’espérer. J’entamai une nouvelle convalescence et repris mes promenades. J’étais impatient de reprendre le chemin qui me mènerait vers ma belle inconnue.

La nature en pleine exubérance changeait les paysages, masquait les sentiers, épaississait les taillis, rendait impossible toute orientation. Alors que je commençais à désespérer, après maints détours, j’aperçus le mur de clôture de l’introuvable château. Je fus frappé par l’état d’abandon du parc et le délabrement du château où il n’y avait personne.

J’étais désemparé, hébété. En proie au plus grand désarroi, je cherchais à comprendre dans mon esprit troublé, l’âpre goût des rêves envolés, d’un bonheur ébauché…

Sur le chemin du retour, traversant un hameau, j’interrogeai les rares personnes rencontrées. En vain. L’une d’elles, cependant, ancienne domestique du château, me raconta que la jeune femme qui l’habitait était morte, il y a dix ans déjà, dans un hôpital psychiatrique. Elle avait perdu la raison et répétait sans cesse :

« J’attends quelqu’un. J’attends quelqu’un. »


 
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   bigornette   
15/6/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour.

Dès la première phrase, "Un coup de vent vint, un matin, peindre la terre aux couleurs de Rembrandt.", j'ai su que j'allais aimer. Un grand classique de la littérature fantastique, la rencontre surnaturelle avec un fantôme. Votre version, très visuelle, est un régal pour les yeux de l'imagination.

J'ai trouvé néanmoins quelques défauts.

Quelques adjectifs en trop viennent essouffler votre style, à mon sens.

Le seul passage un peu faible, c'est le temps passé avec la jeune femme dans le château. Au lieu de donner des adjectifs qui ne montrent rien au lecteur ("bouleversé", "abasourdi", "enchantement"), des adjectifs aveugles j'ai envie de dire... j'aurais préféré voir le tableau de leur rencontre, en quelques phrases descriptives, dans le goût du reste du texte. Ces phrases n'enlèveraient en rien au temps qui passe.

Et de nouveau quelques adjectifs aveugles : "désemparé", "hébété", "grand désarroi"... Je trouve que "Je fus frappé par l’état d’abandon du parc et le délabrement du château où il n’y avait personne" est amplement suffisant pour nous faire sentir l'état d'esprit du narrateur.

En tout cas, bravo pour cette nouvelle au souffle puissant. Courte, mais intense. Merci.

   Marite   
16/6/2015
 a aimé ce texte 
Bien
Quand le fantastique se mêle à la réalité surtout avec cette écriture que j’ai trouvée agréable, fluide, précise dans ses descriptions sans être ennuyeuse. La vision semble avoir été un élément qui a donné un regain de vitalité au personnage. Cela ne serait-il possible que lorsque nous nous trouvons affaibli et désespéré par la maladie ?

   in-flight   
29/6/2015
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

"je devinai des cheveux dorés aux reflets d’incendie, une bouche comme un coquelicot cueilli au printemps, un visage constellé d’éphélides."--> c'est à partir de ce moment que je suis vraiment rentré dans l'histoire (un peu tard vu la concision du récit). Je trouve cette description très belle.

Une belle histoire d'alter ego fantomatique qui mériterait plus d'épaisseur. Et en même temps, ce récit est très bien en l'état.

C'est vous qui voyez.

merci

   Bidis   
1/7/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
« Un coup de vent vint, un matin, peindre la terre » : je trouve le verbe « peindre » à la fois banal et lourd. Je verrais le vent « balayer » la terre ou alors, « nuancer » ou « teindre », ce serait plus léger. Et des « sillons blafards » : des sillons d’un blanc terne ? De la boue pâle ?
Et autant je trouve très poétique et cependant précise la phrase «Entourée de l’ombre des bois, c’était une avenue de lumière, etc. », autant me semble académique, convenue.la phrase précédente : « Derrière un talus empourpré de baies rouges, la rivière m’apparut, scintillante entre les branches. »
Ce sont là des exemples entre autres qui expliqueront peut-être pourquoi, pour moi, cette histoire que je trouve magique et poignante me semble racontée dans une écriture qui par moments n’est pas du tout à cette hauteur.
Mais je ne suis pas poète et ne peux donc pas vraiment donner de conseils. Je dis juste mon ressenti.

   Mare   
4/7/2015
 a aimé ce texte 
Bien
Joli ! Comme un tableau de Rembrandt ? Du peintre je connaissais surtout les autoportraits. Je viens d'aller regarder un peu ces paysages les plus célèbres et... il se dégage de votre texte la même ambiance que des tableaux que je viens de découvrir. Vous avez un joli coup de pinceau !

L'exercice d'un texte très court, comme celui-ci, est toujours difficile. Il faut capturer l'attention du lecteur dès les premières lignes et vous y parvenez très bien. Bravo, pour cela.

Bon, évidemment, j'ai quand même deux trois petits remarques parce que voilà:
Je rejoins Bigornette, vous abusez parfois un peu des adjectifs. Je pense que le texte gagnerait, par endroit, en sobriété si vous en retiriez. Un détail.

Ensuite, je trouve cette partie-ci:

"À peine arrivé, épuisé, grelottant, fiévreux, je savais que tout allait recommencer : la toux, l’hôpital, la souffrance, la hantise du pire… Ce fut long, les trois saisons s’étaient écoulées, mais une nouvelle rémission me permit d’espérer. J’entamai une nouvelle convalescence et repris mes promenades. J’étais impatient de reprendre le chemin qui me mènerait vers ma belle inconnue."

Un petit peu trop rapide. Expéditive. J'aurai aimé en savoir plus. Savoir s'il pensait à son inconnue. Pareille pour la chute : je l'aime beaucoup. Je l'aurai encore aimée davantage si nous avions eu plus d'indices avant, pour nous la laisser deviner. Si vous aviez joué encore plus sur l’ambiguïté "réalité" versus "délire fiévreux".

Mais, encore une fois, ce sont des détails. J'ai vraiment beaucoup aimé cette lecture ! Merci !

   AlexC   
8/8/2015
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Ciao Antonio,

Je ne crois pas me tromper en disant que l’un des enjeux de votre texte était de mettre en exergue cette ironie du sort, ce mauvais tour du destin, qui nie à votre personnage un amour véritable. Or, ici, vous ne vous focalisez pas du tout sur la relation qui se crée, sur la force du lien qui se noue entre les deux êtres, et c’est là à mon sens une erreur dans la mesure où c’est la seule chose qui pourrait justifier un émoi et non un sourire à la fin du texte. En l’état, enseveli sous une montagne de descriptions poétiques (plus ou moins efficaces), le fond reste au second plan.

Vous en faites un peu trop parfois, je trouve. Perdant en fluidité, brouillant le côté éthéré recherché.

Ex : “Je me mis à courir dans la lassitude du jour qui prend fin, dans la froideur sonore de la forêt.”

Deux métaphores, c’est trop ! Surtout que si la deuxième est facilement saisissable, la première l’est beaucoup moins. Un lecteur à l’imaginaire limité comme moi ne va pas apprécier et donc buter.

Quelques détails supplémentaires :
“sillons” : deux fois dans le texte
“milieu” : répété coup sur coup
“dit” : pas très poétique et répété
“l’introuvable château. Je fus frappé par l’état d’abandon du parc et le délabrement du château où il n’y avait personne.” Le deuxième château doit pouvoir être remplacé.
“je cherchais à comprendre dans mon esprit troublé, l’âpre goût des rêves envolés, d’un bonheur ébauché…” le mot “comprendre me paraît pas des mieux choisi ici.

Je tique :
“Je ressentais, d’un seul coup, cette grande exaltation assez pathétique que j’avais éprouvée si souvent chaque fois que je me retrouvais en présence de la nature brute.”
“Je marchai longtemps ainsi, longeant tout le plateau qui paraissant, de loin, s’enfoncer dans l’horizon, mais se perdait finalement en une chute très abrupte vers un vallon noir si touffu, que même les grands soleils d’août n’y devaient pas pénétrer. “
“à l’odeur douceâtre, enivrante des feuilles mortes.”
“Je marchai encore un temps que je ne contrôlai plus, habité par la joie étrange de me fondre dans cette nature si émouvante dans la splendeur de son agonie.”
“Elle tenait ouverte par-dessus elle une ombrelle.”
“Elle était immobile, seul un geste de sa main semblait vouloir me retenir."

Je jubile :
“des sillons blafards qu’aucun soleil ne pouvait cicatriser.”
“des cheveux aux reflets d’incendie”

J’ai appris ce qu’était les éphélides grâce à vous. Merci !

Alex

ps : Amor à Venise que j’ai lu et commenté auparavant me semble plus abouti en termes de fond. La question que j’aimerais vous poser est alors : souhaitez-vous faire sourire ou plonger le lecteur dans un ressentiment compatissant à la fin de vos deux textes ?

   carbona   
11/10/2015
 a aimé ce texte 
Pas ↑
Bonjour,

Je n'ai pas compris. J'ai au départ pensé que cette princesse dans le château représentait la guérison et puis avec la fin, je ne sais plus, la folie, le désespoir ?

Par ailleurs votre texte ne m'a pas emballée. J'ai trouvé le style lourd, lent et chargé.

Désolée.

Merci pour votre texte.


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