Ça fait des semaines que je suis arrivé. On m’a aussitôt archivé dans un dossier, sans m’accorder plus d’importance. Je ne sais pas ce qu’ils attendent. J’aimerais être le prochain sur la liste, mais comment me distinguer ? Je les vois partir les uns après les autres, avec le même espoir : ne pas finir dans la corbeille, être déplacés vers un autre dossier, celui qu’ils lorgnent tous, celui où il y a de la place, où on fait attention à nous. Je n’arrive pas à le voir de là où je me trouve, je suis noyé dans la masse, écrasé, compressé. Je me sens à l’étroit. Ici, ça se jalouse, ça joue des coudes pour se démarquer, on me toise parce que je ne leur ressemble pas. Il paraît que la sélection est rude, dehors. Peu d’élus pour beaucoup – trop ! – de prétendants, parce qu’ils ne peuvent pas tous nous publier. Un tous les trois mois, d’après ce que j’ai appris par le seul roman avec qui j’ai pu sympathiser. Je n’arrive pas à savoir si ça fait beaucoup ou pas. Je ne suis pas très chiffres, je leur préfère les lettres.
Mais avant, il faut franchir des étapes. Il faut être lu, annoté et corrigé si on est accepté. Oh non, pas ça ! Pas encore !!! Je n’en peux plus des corrections. Être sans cesse scruté, virgulé, dévirgulé, revirgulé. Amputé d’un mot, avant de le voir réapparaître, quelques versions plus tard, après qu’on aura renoncé à lui trouver un synonyme, parce qu’aucun ne convient ; tout ça pour revenir à la version initiale, au premier jet, le plus pur, avant de changer une nouvelle fois d’avis : trop peu pour moi ! Quant aux guillemets, je les redoute. Ils sont trop piquants et peuvent blesser, pour peu qu’on oublie d’insérer quelques espaces. Je leur préfère l’italique, même si elle me donne parfois la désagréable sensation de tanguer.
J’en viendrais presque à espérer qu’on me refuse, mais j’appréhende la corbeille. Je ne sais pas à quoi ça ressemble, la corbeille, personne ne sait, personne n’en est jamais ressorti pour témoigner. Est-ce qu’on est nombreux, dedans ? J’ai entendu dire qu’on pouvait la vider. Et après, qu’est-ce qu’on devient ? Peut-être que je retrouverai une de mes copies, quelque part, si on venait à subir ce même sort !? Je dis ça parce que je sais qu’il nous a dupliqués, renommés et envoyés à différentes adresses. Le problème, si je suis refusé, c’est qu’il va encore être déçu. Ce serait dommage, il a mis tellement de lui dans ces histoires que je contiens. Ce sont des histoires de femmes. Treize, au total, parce que c’est son chiffre porte-bonheur. Des femmes qui se sont trouvées du mauvais côté de la barrière, un jour, parce qu’on leur avait découvert une maladie qu’on persiste à qualifier de longue, pour les moins chanceuses, parce que le mot, le vrai, fait peur. C’est un des plus terrifiants, quelle que soit la langue dans laquelle on le prononce, alors il a bien fallu trouver un subterfuge pour l’évoquer sans le nommer.
L’idée ne lui est pas venue tout de suite. C’est en accompagnant sa mère à un de ces rendez-vous, qu’elle a commencé à germer. Il cherchait un sujet depuis un moment, il s’est imposé à lui, comme une évidence. Sa mère aussi partageait le lot de ces femmes, depuis quelques mois déjà. Il n’espérait rien et savait qu’il lui serait difficile d’engager une conversation, autre que pour échanger des banalités. Le lieu n’était pas propice à la conversation, l’anxiété était palpable et coupait court à tout échange, quand elle ne l’interdisait pas. Il fallait qu’il se contente de saisir des particularités, des regards, des émotions… Il lui fallait capturer ce qui se présentait, sans se monter trop intrusif, à travers un objectif imaginaire et clandestin.
Certaines lui ont offert, sans le savoir, la matière dont il avait besoin pour incarner ses personnages, notamment l’une d’elles qui l’a longtemps hanté. Elle s’appelle Nina, dans le recueil. Nina était en rémission. Un jour qu’il était seul à la cafétéria, elle avait cédé au besoin impérieux de se confier. Elle s’était invitée à sa table et lui avait lâché, entre quelques rires nerveux, qu’elle avait passé une mammographie trois mois plus tôt, que l’imagerie n’avait rien montré d’anormal, et puis qu’il y avait eu ce mauvais rêve, comme elle disait, ce mauvais rêve qui l’avait alertée. Elle s’était aussitôt rapprochée de son oncologue pour lui demander de procéder à de nouveaux examens. Elle avait dû insister lourdement et lutter contre la rationalité du corps médical qui ne voyait pas les choses sous le même angle, et qui lui opposait que c’était impossible, qu’il fallait s’en remettre aux résultats et non aux rêves. À force d’insistance, elle avait fini par être entendue, et il s’était avéré qu’entre-temps une nouvelle tumeur avait fait son apparition ; une tumeur qui semblait des plus agressives, et qui nécessitait un protocole très lourd à l’issue incertaine, mettant à mal nombre de certitudes. Nina avait à peine trente-cinq ans, deux enfants en bas âge, deux filles, et un mari qui n’avait pas pu l’accompagner, ce jour-là, retenu par ses obligations professionnelles quelque part à l’étranger. Elle se faisait du souci pour elles, pour lui, mais elle gardait confiance. Elle avait la conviction que ce rêve n’était pas le fruit du hasard et qu’il lui permettrait de cueillir la maladie avant que ce ne soit elle qui la cueille. Qu’il était arrivé au moment opportun. Il ne l’a jamais revue, il s’est contenté de romancer sa vie et de lui donner raison. Il fallait déjouer les pronostics les plus sombres, trouver une fin heureuse à son histoire. Face à sa ténacité et à son optimisme, il ne pouvait en être autrement.
Quant à sa mère, elle n’a pas vraiment de récit attitré, il ne pouvait pas fictionnaliser une histoire qui lui était trop personnelle et dont il connaissait les moindres détails. Il s’est contenté de lui dédier son ouvrage, et elle, de prêter ses traits à ses héroïnes. Elle s’est retrouvée en Nina, Emma, Louisette et toutes les autres qui ont, à leur tour, prêté leurs prénoms aux titres des nouvelles qui me composent. Il ne lui restait plus qu’à se mettre en quête d’une maison d’édition dont la ligne éditoriale était en lien avec ce qu’il avait écrit. Il a connu de nombreux refus mais ne s’est jamais découragé. Qu’importe, ce temps lui a été bénéfique, il en a profité pour lire et relire jusqu’à l’obsession ce qu’il avait écrit, pour ajouter, alléger, pour bonnardiser comme il dit. Je préfère ne pas revenir sur les corrections. Ça reste trop douloureux.
Je ne peux pas le voir en ce moment, mais je devine sa fébrilité à chaque retentissement de notification sur son portable ou son ordinateur, tout comme sa crainte de se risquer à lire, aussi, la phrase tant redoutée de celles et ceux qui ont cette inclination pour l’écriture : « Nous avons bien reçu votre manuscrit et vous en remercions. Nous l’avons lu avec intérêt. Malgré ses qualités… » Le malgré est tranchant, implacable, comme une lame aiguisée qui vient faucher tout espoir d’accéder à la reconnaissance, une fois de plus, qui remet le doute en selle et renvoie toujours aux mêmes questions. J’aimerais tant lui faire plaisir, j’aimerais tant qu’il soit fier de moi. Je ne veux pas lui faire essuyer un nouvel échec et qu’il renonce à cause de moi. Je veux qu’il continue à écrire, qu’il soit publié et que la famille s’agrandisse. Qu’il s’essaye aux romans, un jour, pourquoi pas !? Quoiqu’à la réflexion, ils sont tellement prétentieux, pour certains, que je me demande si je ne préférerais pas rester seul encore un peu.
Depuis que je m’adresse à vous, il semblerait que la situation ait évolué, de mon côté, et que tout se soit accéléré. Je serai bien incapable de vous en dire davantage, vu que je n’ai aucune notion du temps, mais ça a bougé, pour sûr. On m’a déplacé, ouvert et refermé à plusieurs reprises. On m’a beaucoup partagé aussi, ça m’a donné le tournis. J’en ai vu défiler des visages ! Certains sont restés impassibles quand d’autres ont laissé passer des émotions fugaces, presque insaisissables. Mais il paraît qu’il ne faut pas toujours se fier à ce que les gens laissent transparaître, ça peut être trompeur. On m’a finalement laissé dans un coin du bureau, en haut de l’écran, pendant qu’on est en train de rédiger un message. C’est une femme. Elle pianote sur son clavier, tandis que j’essaie de deviner ses intentions. Elle ne laisse rien paraître, elle est très concentrée. Désormais, je ne peux plus rien pour lui, je ne peux plus rien faire pour tenter de les séduire. J’ai fait ma part du boulot, comme on dit. Je suis suspendu à leur décision. Avant de savoir de quel côté du filet je vais rebondir, je ne peux rien faire d’autre qu’attendre et retenir mon souffle. Elle continue à écrire. Elle écrit sans relâche, sans se départir de ce même air, insondable :
Cher Monsieur,
Merci pour la confiance que vous nous avez accordée en nous soumettant votre recueil de nouvelles, intitulé La Salle d’attente. Après examen de celui-ci par notre Comité de lecture, nous avons le plaisir de vous annoncer que nous sommes en mesure de vous proposer un contrat d’édition en vue d’intégrer votre manuscrit dans notre collection. Nous souhaitons cependant attirer votre attention sur le fait que notre programme éditorial étant complet pour les neuf mois à venir, cette publication ne pourra être effective avant l’automne prochain. Aussi, nous espérons ne pas vous décourager par la longueur de ces délais. Nous avons été particulièrement touchés par ces parcours de femmes dont vous avez su si justement saisir des instantanés – assombris ici par la maladie. Nous avons eu l’impression d’être à leurs côtés et de traverser cette tourmente en leur compagnie tels des spectateurs légitimes, qui plus est sans voyeurisme. Quelle belle idée, d’imaginer, au gré de ces rendez-vous auxquels vous avez occasionnellement assisté – comme vous nous l’avez exposé dans votre lettre d’accompagnement –, ce qui se joue derrière ces portes numérotées qui se trouvent de part et d’autre de cette salle d’attente qu’on préférerait ne jamais avoir à connaître. Vous êtes parvenu, avec pudeur, à brosser les portraits de ces femmes dont vous avez croisé le regard fuyant pour certaines, avec lesquelles vous avez échangé un sourire pour d’autres ou parfois même quelques paroles réconfortantes ; histoire d’apporter un peu de chaleur dans ces lieux froids et impersonnels dont la seule échappatoire est, comme vous en faites la pertinente remarque, de n’avoir souvent à feuilleter que des revues scientifiques à défaut de magazines plus enclins à la rêverie. Comment affronter l’annonce de la maladie, se faire une raison, se relever après le choc violent que l’on vient de recevoir ? Comment faire preuve de résilience pour se lancer dans ce combat contre un ennemi sournois et parfois très déterminé ? Comment se résigner face à l’inacceptable, aussi ? L’annonce d’une fin inéluctable alors qu’il y a encore tant de choses à vivre, à partager, des enfants qu’on ne verra pas grandir… Comment se résoudre à des adieux prématurés, parvenir à mettre de l’ordre dans ses affaires avant de partir quand tout n’est que chaos à l’intérieur de soi ? Autant de questions que vous avez soulevées, sans jamais rechercher l’apitoiement du lecteur ni verser dans un pathos larmoyant, évitant ainsi l’écueil de la facilité. Pour vous permettre d’orienter votre choix avec le plus d’éléments possibles, vous trouverez, en pièce jointe, le guide de l’auteur qui vous éclairera sur notre mode de fonctionnement. Mais avant de vous laisser découvrir nos conditions, permettez-moi une réflexion par rapport à l’une de vos nouvelles. Sans vouloir heurter votre sensibilité, je trouve que les prénoms de vos personnages sont plutôt bien choisis dans l’ensemble et en accord avec leurs personnalités, excepté pour l’une d’entre elles que vous avez prénommée Emma. Personnellement, je lui aurais préféré Émilie, que je trouve plus approprié. Pourquoi ? Eh bien, parce que c’est mon prénom, et que la jeune femme avec qui vous aviez – par la voix de votre narrateur – partagé quelques minutes dans cet ascenseur bloqué, ce fameux jour, n’était autre que moi. Il y a de cela deux ans déjà, si mes souvenirs sont exacts, et je vais mieux aujourd’hui, en dépit du sort que vous m’avez réservé dans votre fiction, moins clément que celui qui m’a été réservé par la vie depuis ; mais vous êtes l’auteur et je ne peux que m’incliner devant la direction dans laquelle vous a guidé le personnage que je vous ai inspiré. Dans l’attente de votre décision, et au nom de toutes celles qui, comme moi, ont eu à traverser cette épreuve, je tiens à vous exprimer toute ma gratitude pour la façon singulière dont vous avez abordé ce sujet délicat !
Bien cordialement,
Émilie Richer
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