Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Forums 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Fantastique/Merveilleux
Cyrill : Juste retour des choses
 Publié le 29/10/26  -  1 commentaire  -  10856 caractères  -  3 lectures    Autres textes du même auteur

« – Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires. »
Arthur Rimbaud


Juste retour des choses


Depuis le début du mois de novembre, il ne quittait plus son appartement. Ce n’était pas tout à fait une décision. Il s’était levé un matin avec l’idée qu’il valait mieux rester chez soi une bonne fois pour toutes. Ça avait commencé un peu avant l’équinoxe d’automne. Il ne sortait plus que pour acheter son pain en bas de la rue, ne regardait que rarement par la fenêtre, et jamais plus loin que le garde-corps du balcon. Les pigeons qui y avaient élu domicile l’avaient déserté, les jardinières étaient vides, ou en passe de le devenir. Au-delà, le quartier, la ville entière et les montagnes qui la sertissaient se fondaient en un amalgame de gris et d’informe. Les gens se résumaient à un seul être indistinct à qui Sylvain tendait l’appoint pour obtenir une baguette. À peine la transaction effectuée, l’autre n’existait plus.

Le logement était assez petit mais haut de plafond. Cuisine, salon et chambre, au cinquième étage d’un immeuble sans ascenseur.

Il passait le plus clair de son temps dans le fauteuil du salon. Un vieux fauteuil vert en cuir teint, à l’assise profonde. À sa gauche, un lampadaire courbait gracieusement le col pour pencher son abat-jour sur le livre que Sylvain lisait. Il prenait généralement appui sur son avant-bras gauche. L’accoudoir s’était affaissé au fil du temps, attentif à la position de son corps.


– Tu es bien confortable, disait-il parfois.


Le fauteuil s’enfonçait dans un soupir de satisfaction. Un soir, il lui prodigua même un massage en réponse à ses compliments. Les choses ont leur caractère, songea-t-il. Elles me témoignent de la reconnaissance, pour la simple raison que je les considère et les respecte. Un autre soir, en allant ranger son livre, Sylvain s’aperçut que le salon avait pris ses aises. La bibliothèque s’était éloignée du fauteuil. Il lui fallut traverser un tapis qui avait gagné en dimensions, plus épais, et dont les motifs géométriques s’étaient arrondis en une élégante rosace.


– Tu as grandi, fit-il remarquer à l’adresse du salon.


Le plafond et les murs eurent une respiration.


– Ce n’est pas plus mal.


La pièce prit encore un peu de volume, paonnant gentiment. Les rideaux ondulèrent dans un mouvement de déférence. Le parquet exprima sous ses pas un craquement subtil, comme un rire de gorge. Un livre de la bibliothèque se détacha de ses congénères avec courtoisie, mais il fallut à Sylvain quelques bonnes enjambées de plus qu’à l’accoutumée pour pouvoir s’en emparer. Il remercia à la cantonade. Au fil des jours, il eut le plaisir de constater d’autres modifications. La table de la cuisine devenait parfois très petite. Lorsqu’il entreprenait de passer l’aspirateur, elle se rencognait, les pieds bien serrés les uns contre les autres, pour ne pas déranger. D’autres jours, elle s’exhibait dans presque toute la cuisine, et de là migrait jusqu’au salon. Sylvain s’en préoccupait :


– Tu prends beaucoup de place aujourd’hui. Aimerais-tu une nappe ?


La table ne répondait pas, mais elle accueillait le tissu en donnant du galbe à ses angles. Il lui arrivait aussi de mollir, notamment lorsque Sylvain passait un chiffon dessus, enduit d’huile de lin. Ses pieds flageolaient, son bois brunissait avec pudeur. Elle est si sensible, se disait-il. Un après-midi, alors qu’il entrait dans le salon, le lampadaire pivota, à la manière d’un tournesol. Sylvain crut d’abord à une défaillance. Mais il réalisa que c’était sa façon à lui de lui souhaiter la bienvenue.


– Tu m’attendais ?


Le lampadaire inclina son abat-jour.


– C’est gentil.


Il aimait la fréquentation des objets. Le réfrigérateur avait un caractère un peu froid, naturellement, mais il était fiable. La bouilloire était nerveuse et faisait claquer son couvercle pour un rien. Le tapis, au contraire, était très affectueux. Il avait tendance à se déplacer sous les pieds de Sylvain lorsqu’il traversait le salon, comme pour lui tenir compagnie. Il arrivait de plus en plus souvent que les meubles discutassent entre eux.


– Vous avez vos petites affaires, leur disait-il.


Il n’en prenait pas ombrage. Les objets ont une vie à eux, convenait-il. Après tout, ils se côtoyaient depuis longtemps. Un matin, le miroir lui fit signe de s’approcher. Il en fut à peine surpris.


– Pourquoi ?


Le miroir resta silencieux. Sylvain s’approcha. Son reflet, au lieu de faire exactement comme lui, leva une main. L’homme leva la sienne à son tour. Le reflet avait déjà baissé la main.


– Tu es un peu en avance aujourd’hui, remarqua Sylvain.


Le miroir sembla satisfait. Ils prirent dès lors l’habitude d’échanger en bonne complicité. Lorsque le téléphone sonna, Sylvain l’avisa avec méfiance.


– Pas maintenant.


Le téléphone se ratatina, puis se tut.


– Merci.


Un téléphone devrait savoir quand on ne veut pas être dérangé.

Un matin, alors qu’il rentrait avec sa baguette, la porte d’entrée se ferma toute seule à clef. Sylvain voulut essayer de la rouvrir. La clef se rebiffa, le verrou résista à la pression de sa main. Il alla poser le pain dans la cuisine, sans éprouver de contrariété. Novembre s’annonçait particulièrement rigoureux, il ferait aussi bien de rester enfermé. Les jours suivants, la porte ne le laissa plus sortir. C’est ainsi qu’il continua son existence.


Il ne regrettait pas son ancienne vie. Il avait l’impression que les choses se mettaient doucement en ordre. Elles avaient longtemps dû le supporter sans pouvoir rien dire. Elles avaient été déplacées, cassées, salies, abandonnées. À présent, elles pouvaient décider. C’était tout à fait équitable. Un jour, à son réveil, il trouva ses pantoufles au milieu du salon.


– Que voulez-vous ?


Les pantoufles épousèrent ses pieds avec délicatesse. Elles le conduisirent jusqu’à la cuisine, puis s’arrêtèrent devant la table. Une chaise recula. Il s’assit, la chaise se rapprocha de la table, une serviette se noua autour de son cou.


– Vous êtes bien organisés, vous autres.


À partir de là, les objets gagnèrent en libre arbitre. Le fauteuil choisissait ses heures de repos. La chaise refusait parfois de le laisser se lever. Le lit le couchait lorsque la soirée avançait. La couverture remontait toute seule jusqu’à son menton. Il se laissait faire, c’était reposant. Un matin, il se réveilla avec ses bras étendus sur la table. Il ne se souvenait pas de s’être déplacé. La table était chaude.


– Tu avais besoin de moi ?


Elle se creusa tranquillement. Il posa sa joue contre le bois.


– Moi aussi, j'avais besoin de toi.


Ils restèrent ainsi une bonne partie de la journée. Les vêtements de Sylvain commencèrent à changer de forme et de texture. Son pantalon devint rigide aux genoux. Sa chemise prit une couleur brunâtre. Les manches, ligneuses, étaient difficiles à plier.


– Ce n’est pas très pratique, fit-il observer.


Derrière lui, le buffet s’ouvrit. Il comprit la chose comme une invitation. À l’intérieur, il faisait sombre et bon. Il s’assit au milieu de la vaisselle, et le buffet referma ses portes. Il ne ressentit aucune peur, il attendit patiemment. Quelques verres à pied firent tinter une mélodie légère, deux fourchettes battaient la mesure. Sylvain se laissa bercer, dans un agréable état de léthargie. En ressortant, il lui sembla que son corps avait perdu un peu de souplesse. Ses doigts se repliaient à grand-peine. Ses mains étaient devenues noueuses.


– Je vieillis, dit-il.


Le miroir approuva de loin. Un matin, une tasse de café vint spontanément à lui. Il but. La tasse resta ensuite solidaire de ses doigts.


– Tu peux rester, si tu veux.


Peu à peu, sa main se transforma autour de la tasse. Ses doigts fusionnèrent avec l’anse. Ce ne fut pas douloureux. C’était même plutôt astucieux, et la tasse semblait contente.


– Nous allons bien ensemble, dit-il.


Sylvain comprit alors qu’il n’était pas nécessaire de rester un homme pour continuer à être lui-même. Cette pensée lui parut la simplicité même. Après tout, la table changeait de forme et de dimensions, la lampe tournait la tête, le tapis épaississait. La bouilloire aussi avait ses humeurs. Les choses se modifiaient constamment, pourquoi pas lui ? Un matin, il voulut se lever du fauteuil, mais le fauteuil l’en empêcha.


– Encore un peu ?


Le fauteuil se resserra autour de son corps. Sylvain abdiqua, et regarda la pièce. Tous les objets étaient venus. La lampe, la table, le miroir, la porte, le lit… Ils semblaient attendre.


– Voulez-vous que je reste ?


La porte fit entendre un petit clic. Le miroir émit une lueur brillante, le tapis gondola…


– D’accord.


Ce furent les derniers mots qu’il prononça avec sa voix. Après, il parla autrement. Il lui fut dès lors presque impossible de se déplacer. Ses jambes raccourcirent, puis disparurent dans les pieds du fauteuil. Ses bras s’aplatirent jusqu’à se fondre dans le cuir. Il conserva plus longtemps son visage. Le miroir venait souvent le voir.


– Je suis encore là ?


Le miroir lui montrait son reflet, cela suffisait à le rassurer. La tasse vint régulièrement se lier à l’un de ses braccoudoirs. Un livre s’ouvrait sur l’autre en bavardant du bout des doigts. À voir tout le monde réuni, il en éprouvait de la gratitude. Il se souvint du temps où il était assis dans ce même fauteuil et où il croyait être seul. Cela lui semblait à présent incongru.


– Vous étiez déjà là, n’est-ce pas ?


La bibliothèque crissa. Le parquet répondit. Les rideaux chuchotèrent. La bouilloire eut un hoquet. L’appartement entier semblait conspirer. Il ne sut pas si ça voulait dire oui, mais c’était suffisant.


Son corps acheva de se simplifier. Il devint une malle dans un premier temps, puis quelque chose de plus sommaire et difficile à nommer. Il ne s’en inquiéta pas. Il était utile, c’était l’essentiel. On pouvait poser des livres sur lui. Un plaid pouvait s’épanouir sur ses rotondités. La tasse restait maintenant à demeure, à moitié incorporée à l'un de ses nœuds. La porte de la chambre, quant à elle, sortait de ses gonds sans craindre de réprimande.

Un beau jour, il entendit frapper à plusieurs reprises. Les objets se turent. Une voix appelait. Sylvain voulut répondre par une excuse quelconque, mais il n’avait plus de bouche. Alors la table avança, puis la bibliothèque. Le buffet se plaça devant la porte. Le miroir se tourna vers l’entrée, et l’absorba. Tous ensemble, ils formaient une sorte de barricade, soudée et silencieuse.

Le calme revint de l’autre côté. Sylvain sentit alors un mouvement ténu dans les nervures de son bois, du relâchement dans la texture de son cuir, une lueur sur son tain. Il entendit s’écailler son émail, vit jaunir son grain et s’écorner l’épilogue d’une aventure. Sans doute le temps se mettait-il à travailler sur lui. Ou tout bonnement, cela ressemblait à la vie qui passe. Il ne chercha pas à en savoir plus, les choses avaient leurs raisons propres.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Pattie   
12/10/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime bien
J'aime beaucoup ce texte. Le rapprochement avec le buffet de Rimbaud, qui veut raconter des histoires, est bien trouvé. J'ai pensé à "Monde", d'André Breton. Ici, l'univers du personnage se ferme à l'extérieur (tout gris) et trouve un intérieur très riche. Dans "Monde", les meubles se changent, changent un peu l'intérieur en extérieur, l'ouvrent.
Je trouve intéressant le point de vue : l'enfermement, l'immobilisme, vus comme un enrichissement, un surcroît de relations sociales. Ça m'a aussi rappelé "La vie par procuration" de JJ Goldman : le retrait du monde. Je trouve ça abominablement terrifiant, exister en dehors d'un minimum de société, alors que Sylvain le vit très bien.
La transformation finale, avec l'usure du temps qui passe, est très réussie.


Oniris Copyright © 2007-2025