Il est arrivé une fin après-midi d’automne. Le ciel était bouché, une bruine collante recouvrait tout le paysage si bien qu’il faisait presque nuit. Il portait un bonnet en laine, un blouson en cuir élimé, un sac à dos bien rempli. Il m’a demandé si je pouvais l’accueillir pour la nuit. Si j’acceptais qu’il reste plus longtemps, en contrepartie il pourrait m’aider par de menus travaux.
– Je sais tout faire, me dit-il.
En fait il cherchait un endroit où passer l’hiver, nourri, logé, sans plus. Justement, je rénovais une dépendance dont, à terme, nous voulions faire notre habitation principale, mon épouse attendant un heureux évènement. Avec le travail de la ferme, j’avais peu de temps à y consacrer. Sa proposition m’intéressait, mais encore fallait-il mieux connaître le bonhomme. Il devait avoir dans les cinquante ans. Petit, râblé, il me semblait solide et travailleur. Je l’invitai à entrer, lui montrai sa chambre, lui dis de se mettre à l’aise, puis de nous rejoindre pour le repas que nous ne tarderions pas à prendre. Autour de la soupe, nous fîmes plus ample connaissance. Le lendemain matin, je lui montrai le chantier que j’avais entrepris pour rénover ce corps de bâtiment, où se trouvaient les outils et les matériaux de construction. Je vis qu’il comprenait bien ce que je désirais et je le laissai pour vaquer à mes propres occupations. Le soir, je revins le voir. Il avait déjà abattu pas mal de travail. Je le félicitai, puis l’invitai à venir manger.
– La patronne nous attend, lui dis-je.
Les jours passèrent. Il travaillait bien et vite. Je n’avais pas besoin de le surveiller. Lorsque j’avais du temps de libre, je me joignais à lui. Je constatai qu’il s’y entendait mieux que moi. Peu à peu nous devînmes amis. Entre deux coups de marteau, nous échangions des confidences. Ainsi il me révéla qu’il avait navigué longtemps dans la marine marchande comme officier de quart. Les derniers temps, il faisait la côte d’Afrique : Abidjan, Lomé, Cotonou et parfois Lagos. Il évoqua sa vie à bord, me parla du roulis, ce long roulis de l’Atlantique, si doux quand le temps est calme, et qui lui faisait penser, me dit-il, au bercement qui, lorsqu’il était enfant, l’aidait à téter la nuit pour s’endormir. Il évoqua aussi le ronronnement du moteur, une pulsation qui vous accompagne 24 heures sur 24 du début à la fin de votre embarquement.
– On s’y habitue tellement qu’on ne l’entend plus que comme une caresse sonore, apaisante également, un peu comme si c’était la voix étouffée d’une mère et que la salle des machines était son ventre. Quatre heures de quart, une longue méditation qui me nourrissait de calme. J’aimais ces longues traversées où l’on vit un peu comme des moines, les temps de prières étant remplacés par les veilles, deux fois quatre heures, séparées par les repas, la lecture et les temps de sommeil. Touché le port où nous débarquons nos richesses, où nous en chargeons d’autres, le défoulement, la fête, mais aussi la possibilité d’appréhender d’autres paysages, d’autres cultures, trop rapidement bien sûr étant donné le temps compté des escales. Mais cela restera dans nos souvenirs un peu à la manière de cartes postales.
Il me parla ainsi de son ancien métier qu’il avait vécu avec passion jusqu’au moment où il avait dû débarquer définitivement à la suite d’une aventure qui l’avait marqué à jamais. Curieux, je lui demandai si, sans indiscrétion, il pouvait me la raconter.
– J’ai peur que vous n’ajoutiez pas foi à mon histoire, répondit-il.
Je n’insistai pas bien que ma curiosité ait été éveillée. Et puis, un autre jour, autour d’une bière, le soir tombant il finit par se confier :
– Je naviguais sur le Saint Georges, un navire des « Chargeurs français ». Cette nuit-là je me réveille en sursaut. La mer est mauvaise. Une houle courte qui vous balance d’un côté à l’autre de votre couchette. Le vent a forci depuis que je me suis couché. Je me lève. C’est bientôt l’heure de mon quart et, de toute façon, je n’arriverai pas à me rendormir. Après un casse-croûte rapide, je monte à la passerelle où m’attend le deuxième lieutenant. Après les consignes d’usage, je le remplace. Pas de cartes marines à mettre à jour. Rien à faire qu’à éviter les collisions possibles. Un œil sur la route à suivre. Le point d’étoiles réalisé au crépuscule nous a permis de corriger l’estime. Quelques feux de navires au large, rien qui puisse présenter un danger. Le vent nous arrive de face et les vagues, bien formées, se brisent avec fracas sur le gaillard d’avant, éclaboussant le pont, les embruns montant jusqu’aux vitres de notre habitacle. Mon matelot de quart remplace le matelot du deuxième lieutenant. Nous nous saluons et nous nous plantons, à chaque coin de la passerelle les yeux dans le lointain. Le regard dans le vide, tout en sachant que les feux d’un navire, au loin, capteront machinalement mon attention, je pense à la forêt de bateaux de pêche que nous avons traversée au large de la Mauritanie. C’est surprenant. Il n’y a rien et, tout d’un coup, cette flottille dont on ne voit pas la fin. J’ai même remarqué de plus gros bateaux qui doivent embarquer les poissons lorsque les cales des chalutiers sont pleines, des bateaux usines certainement. Sur le pont de certains, un terrain de basket entouré de filets pour que le ballon ne tombe pas à l’eau. Je suppose que les marins, après avoir déposé leur pêche, peuvent se reposer à bord et, à l’occasion, jouer. Je remarque un contre-bordier, juste en face de nous. Mon matelot me le signale. Danger de collision possible. Je prends un relèvement, l’observe avec les jumelles. Je ne vois pas sa coque. Sans doute est-il trop loin. J’attends quelques minutes, prends un autre relèvement, l’azimut est le même que précédemment. Il y a bien risque de collision. Je tente de le repérer sur le radar : aucun écho ne me le signale sur l’écran. C’est étrange. Ce n’est pourtant pas un bateau fantôme. Je modifie la route du navire pour passer à droite. J’effectue un autre relèvement, aucun changement. Nous sommes toujours en risque d’abordage comme s’il avait lui aussi changé son cap pour être sûr de nous accoster. Je demande au matelot de prendre la barre et de descendre cinq degrés à droite. Nouveau relèvement, rien de changé. Par contre ses feux de route sont de plus en plus distincts. Mais je ne vois que ses feux, pas trace de coque ou de superstructure. Il est tout proche, il va nous rentrer dedans. « La barre à droite toute ». Le bateau fait une embardée. Les feux, que je croyais être ceux d’un navire, se positionnent juste au-dessus de nous. Le commandant surgit sur la passerelle, me demande ce qui se passe, pourquoi ce changement brusque de route. C’est alors qu’une vague énorme nous soulève. Nous nous agrippons à ce que nous pouvons pour ne pas tomber. Le navire continue sa montée, à cheval sur ce que je ne peux plus appeler une vague, tellement c’est monstrueux. Et le bateau que j’ai eu si peur d’aborder il y a peu, si c’est un bateau, nous surplombe. Il semble nous aspirer tout en conservant avec nous la même distance. La vague maintenant ne nous porte plus. Plus d’eau sous la quille. Nous sommes comme suspendus sous les feux de ce que j’ai cru être un navire. Le commandant me regarde, stupéfait. Je lui explique la raison de l’embardée qu’il a ressentie et qui l’a fait se précipiter à la passerelle. D’ailleurs tout l’équipage est présent maintenant, réveillé par les mouvements inconsidérés de notre cargo. Tout le monde se tait. Une petite voix apeurée pourtant : « Qu’est-ce qui se passe ? » gémit le novice. Les moteurs se sont tus. On entend le silence pour la première fois depuis notre départ et ce n’est pas pour nous rassurer. Ceci dit, nous ne tombons pas. Nous continuons à avancer, toujours suspendus. La nuit est devenue noire : plus de lune, plus d’étoiles, plus de lumière non plus sur le navire. L’électricité nous a lâchés et bien entendu, la radio. On ne sait plus si on avance ou si nous faisons du sur-place. Puis nous sentons que le bateau descend, en douceur. Bientôt il se pose sur ce qui pourrait être une plage. En tout cas, ce n’est pas de l’eau. Le jour se lève et nous permet de voir autour de nous. Il s’agit bien d’une plage au sable grisâtre. D’ailleurs tout est gris, un gris sale, peu avenant. Une île, ou l’extrémité d’un continent ? Nous n’avons aucune possibilité de nous repérer. Il fait frais. Nous ne sommes plus au large de l’Afrique, c’est certain. Le commandant décide d’explorer notre nouvel environnement. Le bosco aidé de quelques matelots descend l’échelle de pilote contre la paroi du navire. Nous mettons pied à terre et marchons vers ce qui semble être des bâtiments, au loin. Il s’agit en effet d’un bloc de béton, une habitation, dans laquelle nous pénétrons : une grande salle avec des lits, une cuisine avec des provisions pour plusieurs jours, comme si on nous attendait. Nous restons groupés autour du commandant, apeurés, mais prêts à nous défendre si on nous attaquait. Rien ne se passe. Nous nous regardons, toujours stupéfaits par ce qui nous arrive. Puis le commandant demande au cuistot de nous préparer un en-cas. Ensuite, dit-il, nous irons explorer ce territoire. Rien de particulier à remarquer, aucun relief sur ce qui est bien une petite île. Nous en faisons le tour en longeant la mer. Mais quelle mer ? Aucun moyen de le savoir. Le paysage est morne, triste, avec comme seuls repères le bloc de béton qui nous servira d’habitation et le navire échoué qui ne peut plus nous être d’aucune utilité. Et le ciel toujours bouché. Aucun moyen de nous repérer avec nos instruments de navigation. Première nuit. Nous nous couchons sur les lits qui occupent la grande salle, en laissant un matelot de veille au cas où… Nous avons du mal à nous endormir. Mais, la fatigue aidant, après tant d’émotions, nous plongeons dans le sommeil. Au réveil, le matelot de garde a disparu. Il n’est pas dans la cuisine ni nulle part dans le bâtiment. Nous sortons, crions son nom, aucune réponse. Nous nous séparons pour fouiller la moindre parcelle de l’île, ce qui est vite fait vu son manque de relief et sa petitesse. Où peut-il bien être passé ? L’île est déserte, on n’a pas pu l’enlever. Alors ? Nous sommes tombés dans un autre espace-temps dont la compréhension nous dépasse ? Ou alors nous avons été capturés par des extra-terrestres invisibles à nos yeux et qui vont profiter de nous pour faire des expériences ? Toutes les conjectures sont possibles, aucune satisfaisante. Le commandant décide d’armer le canot de sauvetage pour fuir cet endroit maudit quels que soient les jours ou les semaines d’errance que nous connaîtrons. Mais le moteur refuse de démarrer malgré tous les efforts du chef mécanicien. Reste les avirons. Ceux-ci se rompent dès que nous exerçons une traction sur les manches. Nous sommes bel et bien prisonniers de cet enfer. Nous décidons de nous réfugier dans le navire, d’occuper la passerelle que nous cadenassons. Nouvelle nuit. Deux membres de l’équipage resteront éveillés, armés de nos fusils de défense. Le matin à notre réveil, ils ne sont plus là. Les armes gisent sur le sol. Nous commençons à avoir vraiment peur. Quel sort est réservé à ceux qui disparaissent ? Sont-ils morts ? Est-ce ce qui nous attend les uns après les autres sans pouvoir rien faire ? De plus, en regardant dehors, nous constatons que le navire s’est enfoncé dans le sable, comme dans un terrain au sol mouvant. Nous décidons de le quitter. Il était temps. Il s’enfonce de plus en plus vite, et bientôt il disparaît, aspiré par le sol. Ne reste plus qu’une solution, rejoindre le bâtiment sur la plage, s’y calfeutrer et veiller. Pour la nuit suivante, nous pensons même nous attacher les uns aux autres pour sentir, si l’un de nous était en passe d’être enlevé, les mouvements qu’il ferait et agir en conséquence. Mais au matin, c’est le commandant qui a disparu et nous n’avons rien senti. Pourtant il se trouvait au milieu de nous, attaché à un compagnon sur sa gauche et à un autre sur sa droite. Les liens, eux, ont été défaits et reposent sur le sol. Il faut imaginer le stress avec lequel nous avons dû vivre les jours suivants. Tous les matins l’un de nous manquait à l’appel. Comment passer la journée avec cette boule au ventre qui nous torturait ? La nuit prochaine, ce sera peut-être mon tour, nous disions-nous, et cette pensée occupait constamment notre esprit. Si encore nous avions eu connaissance de ce que devenaient nos camarades… Le matin arrive où je me retrouve seul. J’erre dans le bâtiment, complètement désorienté. Je n’ai plus qu’à attendre la nuit suivante pour disparaître, moi aussi. Comment y échapper ? Finalement je sors sur la grève, toujours aussi grise, toujours aussi triste. Au bord de l’eau, un canot, à peine remonté sur le sable. Mon salut ? Je m’approche. Un moteur à bord qui démarre sans problème. Sans même prendre des vivres, sans me demander combien de temps j’allais devoir passer sur cette mer que je ne connais pas avant de toucher terre, je quitte l’île maléfique. Mais pourquoi ce canot providentiel ? Qui avait pu le mettre ainsi à ma disposition ? N’était-ce pas un piège ? Sur ces entrefaites, je perds connaissance. Je me réveille couché bien au chaud dans une bannette sur un navire inconnu. On frappe à la porte de ma cabine pour prendre de mes nouvelles. Le commandant du bateau entre, se réjouit de me voir réveillé, m’annonce qu’on m’a trouvé, il y a une semaine, évanoui au fond d’une barque qui dérivait. Depuis ce temps je n’ai pas cessé de dormir d’un sommeil agité. Je lui réponds que je n’ai aucun souvenir de ce qui a bien pu se produire. Je ne me souviens, lui dis-je, que d’une énorme vague qui s’est abattue sur notre navire. Je n’allais pas lui raconter ce qui nous était arrivé, à moi ainsi qu’à l’équipage du Saint Georges. Trop inimaginable. Il me quitte, me dit de me reposer, m’annonce que nous toucherons terre, Le Havre, en l’occurrence, dans la soirée. On a bien parlé dans la presse de la disparition du Saint Georges. Les affaires maritimes ont conclu à une vague scélérate, comme il en existe parfois sur toutes les mers du globe, de ces vagues qui peuvent atteindre 30 mètres de hauteur et qui s’abattent sur les bateaux ne leur laissant que peu de chance. La vague aurait englouti le navire et son équipage, à part un lieutenant, sauvé on ne sait pas comment, le marin ayant tout oublié du naufrage. Voilà mon histoire. L’ai-je rêvée ou bien cela s’est-il réellement passé ? Notre navire a-t-il sombré, englouti par une vague scélérate ainsi qu’en ont conclu les tribunaux maritimes, ce qui serait, je le conçois, le plus plausible ? Mais alors, pourquoi ces souvenirs si prégnants dans mon esprit et qui ont complètement transformé mon existence. Depuis je n’ai plus jamais remis les pieds à bord d’un bateau. J’erre d’un lieu à un autre, échangeant ma force de travail contre le gîte et le couvert, obsédé par la disparition de mes compagnons et ressentant un fort sentiment de culpabilité. Pourquoi suis-je le seul à avoir été épargné, pourquoi moi ? Je n’étais pas le plus méritant…
J’avais cessé de téter ma bière, subjugué par ce qu’il me racontait, me disant qu’il fabulait. Et pourtant je commençais à bien le connaître. J’avais ressenti ce sentiment de tristesse qui l’habitait sans cesse. Alors… je restais dubitatif. Le lendemain, après mon travail à la ferme, je suis allé le voir pour lui donner un coup de main. La rénovation allait bon train. À ce rythme-là nous pourrions emménager dans quelques semaines. Je le trouvais particulièrement fermé. Je me demandais même s’il ne cherchait pas à m’éviter. À peine un bonjour. Je lui proposai une bière, pensant qu’il pourrait faire une pause pendant laquelle nous discuterions de tout et de rien. Son histoire me poursuivait mais je n’osais pas aborder le sujet. Il refusa la bière, prétextant que ce qu’il entreprenait en ce moment demandait toute son attention. Je sentais qu’il désirait que je le laisse seul, ce que je fis en lui lançant un dernier regard, inquiet. Je rentrai à la maison, fis part de mon inquiétude à mon épouse qui me confia avoir été réveillée cette nuit par des plaintes qui provenaient de la pièce où il dormait. Un cauchemar sans doute. Moi, bien sûr, qui dors comme une souche, je n’avais rien entendu. Lorsqu’il nous rejoignit pour le dîner, il prétexta une forte migraine, nous demanda de l’excuser et rejoignit sa chambre où il s’enferma. Au matin il semblait plus ouvert. Il me regarda avec un sourire triste en me confiant :
– Mes fantômes me poursuivent. Ne faites pas attention, j’ai l’habitude, ça passera.
Il prit son petit déjeuner en silence puis rejoignit son lieu de travail. Malgré l’envie qui me tenaillait, je n’avais pas trouvé la force de l’entreprendre sur ce qui le préoccupait tant. Je sentais que ce ne serait pas opportun, que je le mettrais mal à l’aise. On verra plus tard lorsqu’il sera plus accessible, que son blues l’aura quitté, me dis-je. Je partis vers mes occupations, me disant qu’on se reverrait dans la soirée. Le soir, je le trouvai assis sur un tas de planches, les yeux dans le vide. Le chantier n’avait pas avancé. En me voyant, il se leva, fit un geste du bras pour me montrer l’état du travail.
– Je souhaitais terminer la rénovation, mais je ne peux pas continuer. Je dois vous quitter. Mes fantômes m’appellent… Je vous remercie pour votre accueil, pour tout ce que vous m’avez apporté. Dans d’autres situations, nous aurions pu devenir amis. Je le regrette très sincèrement.
Il me serra la main avec chaleur. Je le pris dans mes bras pour une chaude accolade. Il me regarda, les yeux humides puis se dirigea vers la maison.
Le lendemain matin, le sac sur le dos, il embrassa ma femme, me serra longuement la main et sortit. Le temps était bruineux et froid. Il partit sans se retourner. Sur le pas de la porte, je le regardais s’éloigner. Alors je vis comme des ombres l’entourer, un halo blanchâtre les éclairait, et puis, il n’y eut plus rien. Mon ami avait disparu. Je courus vers l’endroit où il se tenait. Seul son sac reposait sur le sol.
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