Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Réalisme/Historique
Babefaon : Le Maître et la marionnette
 Publié le 09/12/20  -  10 commentaires  -  11520 caractères  -  45 lectures    Autres textes du même auteur

I, comme Icare.


Le Maître et la marionnette


Je n’ai pas hésité une seule seconde lorsqu’on m’a confié le poste. Pas plus que je ne me suis méfiée. Pourquoi me serais-je méfiée, du reste ? On m’avait engagée sous le prétexte de faire du chiffre, des économies, de donner un nouveau départ à la boîte en renouvelant une partie du personnel. Du moins, celui qui devenait trop onéreux. Il était question de rajeunir leur image aussi, et je suis parvenue à mes fins. J’ai parfaitement réalisé les objectifs qui m’avaient été fixés et j’avoue en tirer une certaine fierté. Oui, je peux être sacrément fière de ce que j’ai accompli. Je suis irréprochable de ce côté-là. Je le suis moins du côté humain, c’est incontestable, mais ce n’est qu’aujourd’hui que je le réalise. Dommage que cela arrive trop tard. J’avais une telle soif d’ascension sociale que j’ai fini par me brûler les ailes. J’avais une revanche à prendre sur mon enfance, sur ces premières années dont on dit à raison qu’elles seront déterminantes pour la suite. Sur ces années d’école pendant lesquelles je n’ai pas été heureuse parce qu’on ne m’a jamais accordé beaucoup d’attention… Peut-être à cause de mon côté insipide, voire transparent. Je m’évertuais pourtant à faire tout ce que je pouvais pour qu’on me remarque, pour qu’on s’intéresse à moi. Seulement, il faut avoir quelque chose de beau ou de laid pour susciter de l’intérêt, ou bien avoir quelque chose d’exceptionnel. Et moi, j’ai toujours été entre les deux. Ni belle, ni laide. Ni exceptionnelle. Insignifiante, comme on me l’a trop souvent répété. De ce fait, je n’ai jamais réussi à avoir les amis auxquels j’aspirais, et ai dû me contenter d’amis à mon image, qui se fondent dans la masse et traversent l’existence sans laisser d’empreinte, excepté celle de leur index sur les documents officiels. Qui font partie de ceux qu’on oubliera presque aussitôt après avoir croisé le chemin.


Toutes ces années ont attisé ma soif de revanche et aujourd’hui, on me prête enfin attention. On me vénère ou on me hait, mais je provoque au moins un sentiment, qu’il soit bon ou mauvais. Elles ont aussi forgé mon caractère et m’ont permis de me construire et d’en arriver là où je suis arrivée : en haut de l’échelle. Une échelle que j’ai gravie de manière fulgurante, en espérant que les barreaux ne cèdent pas au fur et à mesure que je les franchissais. Mes craintes étaient sans fondement et je n’avais pas lieu de m’inquiéter, car j’avais le soutien inconditionnel de ma hiérarchie qui m’encourageait à aller toujours plus haut avec l’assurance que les barreaux n’en étaient que plus renforcés. Il n’y avait donc aucun risque que l’un d’entre eux cède avant que je sois parvenue à destination et que j’aie atteint le poste qu’on m’avait promis et que j’avais tant convoité. J’avais cette envie folle d’y arriver, cette rage en moi. Une rage inconditionnelle, une envie d’écraser tous ceux qui se trouvaient sur mon passage et qui me faisaient de l’ombre, quoi qu’il en coûte. Et mes employeurs ne s’y sont pas trompés. Ils ont su déceler ce formidable potentiel, lorsqu’ils m’ont engagée pour faire le sale boulot à leur place. Ils ont repéré en moi la candidate idéale, avide de cette revanche sur la vie. Les requins sont équipés d’un sonar pour détecter ce genre de chose, c’est connu. C’est pour cette raison qu’ils m’ont accordé toute leur confiance. Ils savaient que je n’aurais aucun scrupule à convoquer, quelques années plus tard, tous ceux qui m’avaient gentiment aidée à mes débuts, tous ceux qui m’avaient chaleureusement accueillie et souhaité la bienvenue dans l’équipe. Ceux qui m’avaient formée et qui ne se seraient jamais doutés que ce qu’ils m’avaient appris, ou confié, finirait par se retourner contre eux. Et pendant ce temps, je jubilais, je les laissais à la manœuvre en me disant qu’un jour je serais à leur place, puis au-dessus d’eux, jusqu’à ce que j’atteigne le poste de directrice de réseau, directement placé sous les ordres de la présidente elle-même. Celle qui tient les ficelles de ce théâtre de marionnettes, celle entre les mains de laquelle se trouve le pouvoir suprême.


Oui, je jubilais, comme j’ai d’ailleurs jubilé chaque fois qu’il m’a été ordonné de convoquer ceux qui dérangeaient, qui ne rapportaient plus assez d’argent ou qui leur coûtaient trop cher. Ceux qui étaient proches d’obtenir leur prime d’ancienneté ou qui étaient proches de la retraite, et que je devais forcer à partir pour éviter d’avoir à verser des indemnités trop élevées. Je n’avais aucun mal à m’y employer. J’avais ma carotte pour avancer. Toutes ces primes économisées par mes soins, ces économies sur salaires en diminuant les effectifs sans forcément embaucher derrière ou en embauchant à moindre coût, étaient autant de carottes qui me permettaient d’avancer. Toujours avec les félicitations du grand jury et son assentiment. Et peu importaient les moyens. Ils étaient sans limite. On m’a même encouragée à m’appuyer sur les critiques des clients, celles publiées sur les réseaux sociaux à l’encontre du petit personnel. Les mauvaises, surtout les mauvaises, m’a-t-on asséné. Tout comme on m’a demandé si je ne connaissais pas des personnes de confiance autour de moi, peu scrupuleuses et susceptibles de poster de faux avis négatifs pouvant servir de béquille le moment venu. Ce que j’ai fait, bien entendu. Et même si je savais que ces avis ne reposaient sur rien de concret, qu’on aurait du mal à les justifier le moment venu, j’avais au moins la certitude qu’en martelant ces faux avis, qu’en répétant sans cesse à mes subalternes de faire attention, je pouvais maintenir un mauvais climat au sein de la boutique. Un climat délétère, qui finirait par pousser l’un d’entre eux à commettre le faux pas que j’attendais pour asseoir ma position. Il n’y avait qu’à patienter en leur faisant des sourires par-devant, pour qu’ils ne se doutent pas de ce qui se tramait dans leur dos. De simples avertissements la plupart du temps, sans conséquence immédiate, mais qui finissaient par ne plus l’être, de par le côté répétitif. Puis des sanctions plus lourdes ensuite, avec des mises à pied. Un jour, deux jours, jusqu’à trois parfois. Autant de journées de salaire économisées, qui pouvaient venir augmenter le mien. Et toujours cette même jubilation, lorsque je pouvais lire la crainte de perdre leur boulot dans leurs yeux, au moment de leur exposer les faits. Avec des convocations de plus en plus espacées, à deux ou trois semaines de la date à laquelle ils avaient reçu le recommandé les informant qu’une sanction était envisagée à leur encontre, sans en exposer le motif et le plus souvent au retour de leurs vacances, au moment où ils étaient le plus détendus, pour mieux les cueillir, pour mieux les casser. Des semaines pendant lesquelles ils avaient le temps de cogiter et d’angoisser, de se demander ce qu’ils avaient fait de mal. Avec toujours aussi ce même rituel et cette même question que je prenais un malin plaisir à poser après avoir lâché un timide bonjour : « Alors, vous savez pourquoi vous êtes ici aujourd’hui, je présume ? » Bien sûr que non, ils n’en savaient rien. Comment auraient-ils pu le savoir puisqu’il s’agissait d’un prétexte de plus, d’un prétexte fallacieux pour les forcer à quitter le navire de leur propre gré avant de se faire jeter par-dessus bord.


Et voilà qu’aujourd’hui, c’est moi qui m’apprête à le quitter. Tout comme je m’apprête à quitter la mer agitée et dangereuse sur laquelle je me suis laissée embarquer sans voir le naufrage inéluctable qui s’annonçait. Je suis épuisée, je ne dors plus depuis deux semaines déjà, depuis que le facteur a sonné un matin et qu’il m’a remis ce recommandé en échange de ma signature fébrile sur sa tablette. Une signature que j’ai si souvent apposée et pourtant si différente de la mienne, tant ma main tremblait ce matin-là. Un recommandé dans lequel il m’était signifié que j’étais convoquée à mon tour, en vue d’une sanction disciplinaire. Et comme d’habitude, aucun motif n’était exposé. C’est leur bon droit. Ils n’ont rien à justifier jusqu’au rendez-vous, pour mieux ménager l’effet de surprise et que l’on ne puisse pas arriver armé pour assurer notre défense. Il y était également écrit que je pouvais me faire assister par la personne de mon choix. Mais je sais que c’est inutile, car on lui demandera de se contenter d’écouter et de prendre des notes pendant l’entretien. Des notes qui ne serviront à rien, puisqu’ils finiront par trouver un autre prétexte pour vous pousser à bout et se débarrasser de vous. Je connais trop bien leurs méthodes pour les avoir longtemps pratiquées. Et puis j’ai beau chercher, faire le tour, je ne vois pas qui dans l’entreprise accepterait de m’assister. Non, je ne vois personne.


C’est vrai que je ne me suis pas assez méfiée, que je n’ai rien vu venir, en acceptant de former ces derniers mois la jeune cousine de ma présidente. Jeune, peut-être, mais avec des dents déjà suffisamment acérées pour rayer un parquet jusqu’aux solives qui le soutiennent. Douce et mielleuse, en prime. Les pires, et je m’y connais. Ils n’ont certainement pas dû l’engager par hasard, et sans doute qu’elle parviendra elle aussi à atteindre le nouvel objectif qu’ils se sont mis en tête d’atteindre, jusqu’à la prochaine et ainsi de suite, à moins qu’ils ne fassent preuve de plus de clémence à l’égard de leur propre famille. Ce dont je doute, car ces gens-là n’ont aucun scrupule, aucun remords. Ils sont dépourvus de tout sentiment. L’histoire ne fait que se répéter après tout, et le moment est venu pour moi de me retirer et de céder ma place à une autre. J’aurais dû me douter, en vendant mon âme au diable, qu’il ne me ferait pas de cadeau. Ma mission est apparemment terminée et il semblerait à en juger par leur courrier qu’ils n’ont plus besoin de moi. Je leur ai fait faire les économies escomptées, mais sans doute n’est-ce pas suffisant, car ils en sont avides, il leur en faut toujours davantage. Je viens de l’apprendre à mes dépens.


Alors ce soir, je vais ôter ma tenue étriquée de torera et enfiler mon plus beau déshabillé, avant de me diriger vers une arène où il ne sera plus question de combat. Il me faudra aussi m’armer de courage pour avaler ces quelques cachets, dans l’espoir de pouvoir enfin trouver le sommeil qui me fait défaut depuis ces deux dernières semaines. Depuis ce coup de sonnette qui m’a fait tressaillir et qui était le dernier auquel je m’attendais. J’espère juste avaler le nombre suffisant pour ne pas rater ma dernière sortie, car je sais que rien ne me sera épargné si je rate mon coup et je n’ai aucune envie d’être la risée de mes collègues qui seraient trop heureux de me voir échouer. Ni trop ni pas assez, à la hauteur de ce qu’aura été mon existence pendant toutes ces années qui ont précédé mon ascension.


Mais avant, il me faudra archiver ce dossier dans mes documents et lui trouver un nom. Il est déjà tout trouvé. Il s’intitulera « Mea culpa ». Je suis consciente qu’il ne réparera pas le mal que j’ai pu faire à tous ceux qui ont eu la malchance de se trouver sur ma route et auxquels je n’aurai plus l’occasion présenter mes excuses. En revanche, s’il peut au moins permettre aux enquêteurs qui tomberont sur ces aveux de mettre en lumière ces pratiques qui ne font hélas pas exception aujourd’hui et que j’ai trop longtemps cautionnées, j’aurai la maigre consolation de me dire, avant de partir, que tout ce que j’ai fait n’aura pas été vain et que cette fois-ci, c’est moi, et moi seule, qui aurai été le Maître et la marionnette…


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   cherbiacuespe   
11/11/2020
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Ça sent le vécu ou je me fais des idées ( je ne parle pas du suicide) ?

Pour une fois, je commence par la fin et ce suicide. Rien d'illogique, cependant j'ai du mal à imaginer cette cadre sup. en arriver là. A mon avis, vu la description de son caractère, la compréhension de ce qu'elle a fait et ses regrets, j'ai plutôt l'impression qu'elle aurait continué à se battre pour dénoncer ces méthodes ( procès, livres, témoignage, conférences, etc...).

Pour le reste du texte, j'aurais préféré une autre forme. Celle qui est présentée est trop monocorde et je n'ai pas ressenti l'émotion que "l'héroïne" est censée nous faire partager.

Entendons-nous bien : c'est bien écrit, très correctement construit, quand bien même l'idée, cette dénonciation d'un système qui broie la chair humaine, n'est pas nouvelle, pas une révélation. Il manque cette graine qui soulève le cœur, révolte, donne envie de hurler. Pour moi, le but n'est pas atteint. Pas totalement, en tout cas.

Cherbi Acuéspè
En EL

   SaulBerenson   
11/11/2020
 a aimé ce texte 
Un peu
Intéressant Méa Culpa d'un(e) Icare qui n'aura pas volé bien haut, et ce genre de pamphlets n'ont de valeur que lorsqu'ils sont prononcés à temps.

Ce texte est d'un français parfait, comme doit l'être la bonne foi de son auteure. Carré comme le sujet. Tout humour aurait pu le rendre insupportable.

Le suicide du personnage achève de rater cette triste nouvelle. " Le pire n'est pas de tomber, mais de ne jamais se relever".

   Donaldo75   
11/12/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

Ce texte est bien écrit et ce qu'il relate à la première personne du singulier est assez symptomatique de certaines entreprises, pas forcément dans les grands groupes, dont la pratique de la gestion des ressources humaines tient encore du dix-neuvième siècle. Certes, certains souligneraient le côté caricatural de l'histoire mais la caricature sert souvent à mieux exposer la réalité des faits, la triste face cachée de cette organisation appelée entreprise dont les libéraux citent monts et merveilles et croient qu'elle est la finalité de l'Humanité. Ici, elle n'est que le théâtre des ambitions personnelles et, dans le cas de la narratrice, de sa solution pour trouver une place dans un monde où elle était invisible durant son enfance, où elle ne se sentait pas réellement reconnue.

Quand je lis ce texte, je pense forcément à l'analyse de Hannah Arendt sur la réussite des régimes totalitaires dont les rouages permettaient des abominations morales jusque-là considérées comme impossible. La narratrice est un de ces rouages comme l'ont été les serviteurs administratifs de l'Allemagne nazie ou de la Russie soviétique, comme le sont encore ceux de nations qui pratiquent cette forme souterraine de domination d'une majorité par un système où chacun est atomisé. La peur est un vecteur puissant de soumission et l'entreprise n'échappe pas à cette règle. La narratrice le met très bien en avant et à cet égard je trouve cette nouvelle très intelligente, sortant des sentiers battus en termes de narration, incarnée et loin des écrits mous que j'ai pu lire ici sur Oniris concernant l'entreprise.

Enfin, la fin sonne comme une forme de rédemption, même si je doute personnellement que cette rédemption soit honnête au lieu d’une vengeance contre le système que la narratrice a tant utilisé et dont elle s’est aperçue à ses dépens qu’elle n’en était qu’un rouage pas plus important que les autres.

Bravo !

   Perle-Hingaud   
23/11/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'aime bien cette écriture, liée, souple. Les idées s'enchainent sans lourdeur.
Le fond... Disons que j'ai beaucoup lu sur ce sujet, mais ce traitement est bien mené. Le fond est présent, l'analyse psychologique fine. J'apprécie ce regard de la narratrice sur elle même, lucide. Je trouve ça réaliste.
Un moment de lecture à la fois plaisant et avec du sens, merci !

   Microbe   
9/12/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai eu tout le temps peur durant cette lecture de me retrouver avec des considérations rebattues sur la vie de l'entreprise en climat tempéré .
Des fois, c'était sur le fil, mais non. Si le sujet est connu, le fait que cette narratrice soit une personne ordinaire qui glisse par faiblesse dans la revanche sociale m'a touché. Le suicide social avant le suicide tout court, quelle réjouissante idée (en littérature).
Ce que j'ai aimé : le ton juste, certaines images : la trace de l'index, le sonar, etc.. les stratégies RH bien décrites pour ce contexte, le développement.
Ce qui me questionne : la fin qui est un petit coup de Trafalgar puisque la narratrice va tout dénoncer, me laisse un peu sur ma faim ... pourquoi? Peut être un doute sur le fait qu'elle arrive à ses fins post mortem ou qu'elle n'arrive pas à passer l'arme à gauche (dans tous les sens du terme) ... mais je n'en suis pas sûre.
Merci pour cette lecture.

   Charivari   
9/12/2020
Bonjour. J'ai beaucoup, vraiment beaucoup apprécié le début du texte, la psychologie du personnage, la description de ce monde de requins qui permet aux personnages inconséquents d'acquérir du pouvoir et d'en abuser. J'ai moins apprécié le coup du suicide final, pour deux raisons : la première, parce que le texte n'a pas besoin d'uine fin si drastique, j'aurais préféré une chute en demi-teinte, et puis, surtout parce que du coup, je ne suis plus si d'accord avec cette voix de la narratrice, si neutre, si froide... C'est un écrit qu'elle laisse à la postérité, c'est une voix intérieure ? dommage, avec une fin plus ouverte, on aurait gardé la complexité du personnage. Enfin, ce n'est que mon point de vue, un ressenti personnel, c'est un bon texte

   Eclaircie   
11/12/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Babefaon,

C'est en lisant votre sujet ouvert dans les "discussions sur les récits" que j'aie eu envie de lire, et partant de commenter.

Déjà, l'écriture est très plaisante à découvrir, soignée, plutôt classique dans son expression (par rapport à une tendance à épurer l'écriture, que je ne conteste pas, mais qui me plaît moins).
L'histoire narrée est totalement plausible, hélas, et vous le dites. Terriblement moderne.

Le choix des paragraphes relève bien les différents paliers dans l'ascension de l'échelle sociale, j'ai apprécié. J'ai aussi apprécié la froideur de cette narratrice, quant son parcours, indispensable pour le cheminer.
Chaque détail est soigneusement instillé pour amener la suite du récit.
On sait/sent bien que la situation va se retourner contre l'héroïne, la qualité de l'expression compense largement.

Le titre s'accorde tout à fait avec la nouvelle et son dénouement. Cependant, je trouve ce dénouement un peu irréaliste par rapport à tout l'ensemble. Je m'imagine mal, mais à la réflexion pourquoi pas ?, que l'esprit lucide jusqu'à retourner la situation contre ceux qui l'ont créée puisse être celui de cette narratrice à l'instant de son suicide.

Merci du partage.
Éclaircie

   hersen   
11/12/2020
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Si je n'ai rien à reprocher à l'écriture, car elle coule toute seule et tu réussis parfaitement le réalisme de la situation, je suis moins convaincue par l'histoire en elle-même. Nous sommes bien d'accord qu'elle est non seulement plausible, mais aussi assez courante. le fait de former sa remplaçante pour être ensuite licenciée, hélas, c'est le lot de tant de métiers !
Ce qui me chagrine , c'est qu'à chaque étape, on voit venir le coup. Ce qu'elle fait et ce qu'on lui fait ensuite. Si l'histoire est assez froide, ce qui va bien avec le sujet, j'ai eu du mal à accrocher avec l'héroïne, j'aurais aimé des petites anecdotes, des trucs qui me l'auraient montrer comme autre chose qu'une machine à virer les gens avant d'être virée.
Et puis, car tu l'expliques assez bien au début, elle se sent exister enfin, après une enfance, une adolescence, de fille timide dont personne ne veut. le truc est là : l'histoire est négative parce que quand tu nais timide, invisible, tu deviens tyran (en raccourci grossier, bien sûr !) j'aurais peut-être voulu autre chose, une évolution réelle du personnage.

merci de la lecture ! ... et je file lire ton fil à ce sujet :))

   Malitorne   
12/12/2020
 a aimé ce texte 
Bien
En lisant ce texte j’ai tout de suite pensé au film Corporate de Nicolas Silhol, qui traite aussi du management sans âme. On y retrouve pareillement une cadre des Ressources Humaines qui obéit scrupuleusement aux directives de sa direction, finit par se rebeller et se retourner contre elle. Ça ne m’étonnerait que vous vous en soyez inspiré tant les ressemblances sont frappantes. Ce n’est pas une critique, on prend tous nos sources quelque part.
L’écriture est précise et démontre bien les mécanismes à l’œuvre dans les grandes entreprises, à l’image de ce qui s’est produit chez France Telecom, quand le salarié n’est qu’une variable d’ajustement parmi d’autres.
Le suicide me semble excessif, vous n’étiez pas obligé d’en arriver là pour convaincre. Le titre à revoir aussi, trop simpliste, manichéen.
Ce n’est pas le genre de texte qui me passionne mais il a le mérite de dénoncer des faits intolérables.

   Quieto   
21/12/2020
Bonjour Babefaon,

Le texte est soigneusement écrit et s’emploie à montrer méticuleusement le déroulement historique du parcours de vie et de mort de la narratrice. Cependant, il a pour moi le défaut de sa qualité : il est très descriptif et je ne perçois pas les émotions du personnage. Non seulement la psychologie du personnage est peu lisible, mais encore est-elle contradictoire. Je m’explique…

Je vois principalement trois sections différentes :

1. La jeunesse : les éléments de frustration sont énumérés et vous insistez même lourdement sur ceux-ci. Un ou deux exemples de faits précis, plutôt qu’une généralité descriptive, m’auraient permis d’investir le personnage et de ressentir ce qu’il aurait pu ressentir ;

2. L’âge adulte et le pseudo-accomplissement professionnel : la cruauté est certes décrite par le menu, mais les effets provoqués sur l’un ou l’autre des employés auraient donné du corps à cette cruauté dont je n’ai finalement qu’une impression assez abstraite ;

3. La chute et le suicide : la motivation du suicide hésite entre le remord altruiste de la narratrice pour les dégâts qu’elle a causés et l’égoïsme le plus pur consistant à vouloir éviter simplement le déshonneur. Les deux me paraissent incompatibles, en tous cas je n’y crois pas, et les remords sonnent beaucoup plus faux que la crainte du déshonneur. Je pourrais alors me dire que les remords sont excédentaires et que je dois retenir uniquement l’extrême froideur du personnage, mais cela m’est impossible aussi à cause de deux autres caractéristiques du personnage, incompatibles avec la froideur de ses calculs : sa naïveté et son manque de discernement. Naïveté à cause de « C’est pour cette raison qu’ils m’ont accordé toute leur confiance. » Non, ils ne lui ont accordé aucune confiance puisqu’ils cherchaient précisément à engager quelqu’un en qui on ne peut avoir confiance. Manque de discernement à cause de « Je leur ai fait faire les économies escomptées, mais sans doute n’est-ce pas suffisant, car ils en sont avides, il leur en faut toujours davantage. ». Bien sûr que non qu’il ne leur en faut pas davantage, puisque la narratrice est parvenue au stade où elle ne pourrait plus écarter que celle qui l’a engagée. Elle ne peut pas avoir suivi le parcours qu’elle a suivi sans le comprendre.

Désolé. Il y a du soin dans la rédaction du texte, mais je ne crois pas à ce personnage.


Oniris Copyright © 2007-2020