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Fantastique/Merveilleux
Banshee : Happy Apples
 Publié le 09/11/07  -  4 commentaires  -  9305 caractères  -  20 lectures    Autres textes du même auteur

Lorsque les dieux meurent, et avec eux les rêves de l'humanité, quel est le remède ?
Prenez donc une pomme !


Happy Apples


Il y a un vieux proverbe enfoui dans un de mes almanachs de grand-mère qui achèvent leur morne vie dans un coin du grenier : Une pomme par jour éloigne le médecin.


Quand j'avais encore l'âge d'écouter des histoires de la bouche de ma mère sans avoir à dissimuler par politesse une série de bâillements, j'avais, je ne sais pourquoi, pris en affection la mythologie et ses contes tissés de merveilleux. Il y avait deux lieux dans ces contes qui exerçaient sur mon cœur un attrait particulier : les Jardins des Hespérides et les domaines de la déesse Idunn, dans le Grand Nord. Deux lieux si éloignés l'un de l'autre et pourtant si semblables, renfermant tous les deux en leur sein le même trésor, la même malédiction, que l'homme, dans sa folie et sa stupidité, a toujours le plus désiré : le pouvoir de vaincre la mort et, par le même biais, d'être l'égal d'un dieu.


Les anciens Grecs n'avaient pas tort, eux pour qui le Paradis – paradeisos - était un jardin. Car dans ces jardins poussaient des arbres magnifiques que la déesse entretenait avec amour, puisqu'ils étaient les garants de sa condition, à elle et à tous les Aesirs. Comme dans tout lieu divin doté d'un minimum de respectabilité, il y régnait un éternel été, aussi la tâche dévolue à Idunn – celle de gardienne de l'immortalité – n'avait-elle rien d'une sinécure. Malgré cela, elle était une déesse : ses mains conservaient intacte leur blancheur, sans qu'aucune cloque ou cal vienne ternir celle-ci.


Cependant, ce qui obnubilait toutes mes facultés dans cette histoire, ce n'est pas tant que cette immortalité était détenue dans un lieu supposé inaccessible malgré son enchantement – il y avait toujours à l'entrée un féroce gardien prêt à réduire en cendres l'impudent mortel qui aurait tenté de la forcer – c'est qu'elle semblait, malgré les embûches, à la portée de n'importe quel freluquet un peu plus audacieux que la moyenne, et que sa main aurait pu sans crainte faire vaciller le piédestal de privilèges sur lequel se prélassaient les dieux – à la condition expresse que la main en question ne se fût pas retrouvée à l'entrée sous forme d'un petit tas de scories.


Cette immortalité avait la forme de pommes – pas des fruits ordinaires, non, fibreux et pourvus d'un désagréable arrière-goût de pesticides – mais des pommes qu'on eût dites sculptées dans l'or rouge, à peine sorti du four et aisément malléable. Elles avaient cet air élastique qui donne envie à un estomac noué d'y plonger ses dents, et pourtant fondaient dans la bouche comme un rayon de miel. Enfin – cerise, ou plutôt pomme sur le gâteau – elles rendaient immortel.
Seul inconvénient : elles ne garantissaient pas l'immortalité « à vie »; il fallait aux dieux en manger une quotidiennement pour conserver cet avantage. Autrement, ils se fripaient, se voûtaient, s'aigrissaient, bref vieillissaient comme n'importe quel mortel.


Dans l'innocence de la jeunesse, je restais bouche bée devant une telle magie et je redemandais généralement à ma mère de me relire l'histoire. Elle s'exécutait sans rechigner parce qu'elle avait appris à ses dépens que c'était la seule assurance qu'elle avait contre une équipée nocturne, moi courant devant, le Grand Livre de la Mythologie sous le bras, elle hurlant derrière en me menaçant des pires châtiments.


Puis j'ai grandi... Et oublié. J'ai suivi la voie paternelle et achevé de longues études par une chaire de chimie dans une obscure université américaine – ou anglaise, je ne sais plus, cela remonte à si longtemps !


Il fallait bien que ça arrive un jour... Je venais, je crois, d'entrer dans la cinquantaine que je portais allègrement, laissant dans mon sillage maints cœurs brisés et encore plus de regards envieux. J'étais venu à la Bodleian – la bibliothèque d'Oxford – consulter un livre rare pour mes recherches et, après beaucoup de palabres administratives, je m'étais assis à une table de lecture, mon ouvrage à la main, lorsque mon regard se posa sur celui que quelqu'un avait, négligence ou hâte, abandonné sur la table.


C'était un livre d'aspect ancien, dont la couverture de cuir passé se racornissait par endroits. Manifestement une œuvre précieuse et probablement unique – je crois que mon âme de rat de bibliothèque a eu un sursaut de révolte devant un pareil traitement.


Je l'ai feuilleté machinalement : il s'est ouvert avec naturel vers le milieu, comme si on l'avait consulté un nombre incalculable de fois à cet endroit précis, et que la tranche avait conservé la cassure de l'habitude dans ses plis. C'était un manuscrit, probablement médiéval, à en juger par les carolines qui rampaient avec lourdeur sur toute la page. Un passage avait été souligné à l'ongle : mes yeux se sont posés dessus presque immédiatement.


J'ai eu l'impression de recevoir une décharge électrique au travers du corps, que le latin abscons devant moi se brouillait subtilement pour donner un anglais classique et limpide – la langue de Guillaume d'Occam dans la bouche de Shakespeare. Curieuse sensation.


C'était, ni plus ni moins, un mode d'emploi pour violer en détails l'enceinte du Jardin des Hespérides. Dans la marge, d'une main hâtive, plus nerveuse que celle de l'auteur : « Cave canem » – prends garde au chien.


J'aurais dû me méfier. C'était trop beau, trop invraisemblable. Un tel livre en un tel lieu, et moi prêt à le trouver. Bien évidemment, la bibliothécaire à qui je le signalai ne l'avait jamais vu. Mais le pire de tout, c'est que le fatras amoncelé dans ce livre était vrai.
Oui, vraiment, ce fut facile. Je ne m'attarderai pas sur le voyage que j'ai accompli jusqu'à me retrouver devant Atlas. Il ne m'accorda pas un regard, trop occupé à bander ses muscles pour ne pas laisser choir le globe terrestre. Plus tard, j'ai su que ce n'était qu'un simulacre, une bête statue pour les crétins dans mon genre. Du dragon, il ne restait plus qu'une cage thoracique, nue et blanche, un crâne au sourire sardonique et quatre vertèbres sur un immense tas de cendres – le lit en restes de héros, quelle gloire et quel confort ! Dommage qu'il ne soit plus là pour en profiter.


J'entrai en propriétaire dans le Jardin, me remplis les poches de pommes et repartis sans encombre – on aurait dit le rêve réalisé d'un gamin qui chaparde les fruits du voisin. Il n'y avait personne à part une jeune femme, très belle, assise dans un coin et qui, en me voyant, me gratifia d'un sourire qui ne fit qu'accroître mon malaise. Rien ne cadrait, mais je ne savais pas encore avec quoi.


L'imbécile ! L'immortalité !


J'aurais dû remarquer que tous les autres arbres de ce singulier verger, hormis les pommiers, n'étaient que des tiges minces et flexibles ployant sous le poids d'innombrables fleurs blanches.
J'aurais dû prêter plus attention au sourire énigmatique de la femme, à l'étrange mixture à l'odeur prenante qui bouillonnait à ses pieds dans une marmite.
J'aurais dû fuir, tout laisser là, fuir sans me retourner.


Mais je suis trop vieux pour changer, désormais. Les villes humaines sont en ruine, seuls des fantômes et leurs souvenirs les peuplent encore. Un vent âcre souffle en permanence sur les routes lézardées et charrie les chuintements des morts et les regrets des vivants.


Le dernier humain a rendu l'âme depuis au moins trente siècles.


Plus personne, sauf nous, les Immortels, et elle.


Nous aurions dû comprendre en franchissant le seuil du Jardin et en voyant Idunn.
Nous aurions dû nous interroger sur sa présence, inexplicable, quand tous les autres dieux s'étaient évanouis dans les brumes du passé, refoulés par les lumières de la Science et de la Raison. Vains mots que nous utilisions pour nous masquer notre faiblesse !


Oui. L'intelligence. Le jugement. C'est ce qui nous a toujours fait défaut, ce que nous n'avons jamais pu nous résoudre à admettre.


« Cave canem ». Comment pouvais-je savoir que le dragon était mort en entrant avec ses maîtres dans le monde des mythes, réalité obsolète à laquelle personne ne croyait plus, tandis qu'elle restait, trop maligne pour ne pas se douter que la soif d'immortalité brûlerait toujours la poitrine de l'homme le plus sage ? Qui était le chien ?


On m'aurait présenté une déesse en dealer que j'aurais ri tellement cela paraissait absurde. Comme quoi, la vie réserve de ces surprises.


Et maintenant, tous les lundis à huit heures, je guette anxieusement, les yeux rouges, les mains fébriles, son arrivée – à elle, à Idunn, la dernière déesse qui a réussi le tour de force de convertir les derniers hommes en déchets camés jusqu'aux prunelles – dans sa camionnette complètement anachronique, ahanant des torrents de fumée verdâtre à chaque cahot, pour qu'elle me donne ses pommes mijotées dans sa « préparation spéciale » – doux euphémisme dont elle aime à l'appeler – dont je ne peux me passer et qui retardent encore l'échéance finale. Pour l'entendre disserter sur le plaisir qu'elle a à me voir et à me parler, sur ses pommes, sur la dizaine d'autres humains qui, comme moi, ont trop rêvé. Puis je la regarde repartir, continuer son infernale tournée, me saluer d'un dernier geste amical, et je ne peux me défendre d'un pincement de cœur, parce que je la comprends.


Le temps semble long, quand on est immortel.



 
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   Twinkle   
9/11/2007
Que veux la déesse en échange des pommes ?

   Pat   
9/11/2007
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Beau texte qui semble sur le fil du réel et du merveilleux. Presqu'indécidable, comme toute métaphore... J'aime bien le style, non dénué de sensibilité et plutôt fluide... Les références mythologiques, une manne qui ne s'épuise pas.. merci pour ce texte agréable à lire...

   i-zimbra   
11/2/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'aurais peut-être des critiques à formuler si je pouvais prétendre à la compréhension de ce texte. L'impression confuse que l'auteur n'est pas assez entré dans son sujet (manque de développement? forme à adapter? fin trop ouverte?) s'oppose au sentiment refoulé d'être bête (état que la lecture ne peut qu'améliorer).

Qui était le chien ? le dragon domestiqué (fin des mythes) ; l'incarnation des sens en éveil contre la sensualité ; ce que le destin nous réserve (cartes cachées) ; un détecteur de drogue...

Mais ce qui est incontestablement critiquable, c'est que ce texte soit passé un peu inaperçu.

• Twinkle, les Immortels ne sont pas au registre du commerce...

   solidane   
1/7/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Oui un texte bien écrit,... sur le pas de Dorian Gray. La redoutable face de l'immortalité. Thème décliné cent et mille fois à travers les époque. Mais ici il particulièrement bien retravaillé et peut-être modernisé.


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