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Réalisme/Historique
calouet : La tortue
 Publié le 20/03/08  -  7 commentaires  -  3664 caractères  -  23 lectures    Autres textes du même auteur

Du temps où je prenais beaucoup le train, j'ai gardé pas mal de récits courts, écrits d'un jet, sur l'instant. Comme cette tortue, croisée sur un quai parisien...


La tortue


"Paris Austerlitz, terminus de ce train. Avant de descendre, veuillez vous assurer que vous n’avez rien oublié à votre place. La SNCF et son personnel vous souhaitent une bonne journée…"


L’accent monocorde de la gonzesse automatisée résonne encore lorsqu’il se présente sur le marchepied, avec une application maximale. Dehors, sur le quai, une horde de candidats à la montée regardent d’un coin de l’œil qui se voudrait discret le vieil homme descendre… Avec autant de célérité que lui en accorde son état quasi parkinsonien, il pose enfin un pied hésitant sur le quai, tandis que déjà le wagon cannibale avale des myriades de clones éphémères et pressés.


Il a l’air un peu paumé, attend visiblement quelqu’un tout en tournant maladroitement sur lui-même. Il est grand, même si les ans ont fini par voûter sérieusement la charpente de ce monument ambulant. Autour de sa frêle carcasse filent quelques lycéens mal élevés, deux ou trois hommes d’affaires trop sérieux, comme autant d’ablettes ou de goujons entre les pattes d’un héron maladroit. Personne ne le remarque plus, plus rien n’est comme avant. J’étais colonel moi, monsieur ! aurait-il envie de dire à tous ces freluquets qui se précipitent n’importe où, qui croient encore que la vie est faite de trains que l’on rate ou que l’on prend. Il pourrait leur en apprendre, à ces morveux qui défilent bruyamment sous son nez… J’étais colonel bon sang… Seules ses moustaches, étonnamment étirées jusqu’à ses joues, et rejoignant presque une paire de rouflaquettes clairsemées donnent encore un semblant d’éclat à cette tête blanche et fripée, qui semble tellement petite ainsi posée sur ce corps d’échalas. Un air d’aristocrate qui aurait trop longtemps trempé dans l’eau, un lord des Highlands qui se prendrait pour son fantôme… Finalement, plus rien ne rattrape vraiment l’allure d’ensemble. Il ressemble à une tortue, une vieille tortue des Galápagos aujourd’hui, le colonel. Il donnait des ordres avant. Maintenant, il parvient à peine à donner son avis.


À contre-courant, le reptile grabataire étend son regard par-dessus la bleusaille. Son manteau impeccable, un cachemire bleu marine, ne lui donne plus vraiment l’air martial ou imposant qu’il savait si bien prendre du temps de sa splendeur. Il attend quelqu’un, s’impatiente un peu, un immuable rictus accroché aux lèvres, à mi-chemin entre un sourire pincé et une éternelle déception. Il a l’air tellement seul, à battre mollement la semelle au milieu de cette foule qui va trop vite. Son cou chélonien s’étire encore un peu plus, à l’approche d’une silhouette qui semble familière, au bout du quai ; non, ce n’est pas elle, décidément tout fout le camp mon colonel, même les yeux…


Une poussette le bouscule. Il gêne tout le monde. Pardon monsieur, lui dit la demoiselle de toutes ses dents, le vieux fossile est pris par surprise, esquisse lui aussi une grimace. Le gamin se met à chialer. Il tend une main vers lui, à contretemps, puis se ravise, de peur de voir ses pleurs redoubler. L’équipage hurlant repart comme il était arrivé, trop vite. La tortue s’approche un peu plus du moniteur où sont inscrites les prochaines destinations et arrivées… Ses mâchoires se crispent à la lecture. Il aurait fallu descendre plus tôt… À contretemps encore. Le prochain train pour Étampes part dans une heure, presque… Titubant un peu sur ses grandes cannes, il repart sans gloire ; on dirait que des gens sont assis là-bas, au fond… L’éternelle déception se lit plus clairement à présent… La vie lui aura au moins appris l’humilité. Avant de finir d’éplucher ce fruit trop mûr, elle aura eu l’obligeance d’en retirer quelques pépins.



 
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   widjet   
20/3/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Un texte de calouet, chouette ! Je suis un peu à la bourre et je donne ma réaction "à chaud"

Alors....Les intentions sont bonnes, assurément mais j'ai des regrets. En fait 1 en particulier. Le fait de ne pas en savoir davantage sur cet homme. Certes quelques indications nous sont données mais j'aurais tant souhaité que l'auteur joue davantage sur la comparaison AVANT/PRESENT et les degats ou les enseignements causés par les ans sur son comportement, sur son INTERIEUR (car le poids des années est bien assez retranscrit sur l'extérieur, le physique du héros).
Le Temps est un sujet si vaste et si inspirateur qu'il peut nous faire écrire des pages et des pages. Ici le peu de ligne frustre (légèrement)
Quelques belles formulations (surtout à la fin) sont également a remarquer.
Un dernier petit détail : l'auteur aurait du noter textuellement la recommendation car la phrase ne me parait pas exactement celle que nous entendons dans les trains au moment de sortir.

Un moment pas désagréable, une lecture facile et accessible. Mais une petite déception tout de même

Widjet

   Sebastien   
20/3/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Moi j'aime bien les tranches de vie. Surtout quand elles sont pas trop grasses comme là. J'approuve et j'applaudis des deux mains (normal, quoi).

   David   
20/3/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour Calouet,

Il m'a bien plus ce petit texte, je téléporte ta présentation:

"Du temps où je prenais beaucoup le train, j'ai gardé pas mal de récits courts, écrits d'un jet, sur l'instant. Comme cette tortue, croisée sur un quai parisien..."

Il m'a fait penser à un intitulé de concours de nouvelle, ça pourrait en être une forme originale tellement ce court récit laisse ouvertes de grandes portes, d'où il vient, quel est son passé mais aussi que fait il là, et enfin surtout qui est-il. J'aime bien cette phrase notamment:

"Il ressemble à une tortue, une vieille tortue des Galápagos aujourd’hui, le colonel. Il donnait des ordres avant. Maintenant, il parvient à peine à donner son avis."

Je lis un drôle de mélange d'affection et de regard froid, ironique qui donne le ton un peu, sans aller jusqu'au cynisme, il est attachant et parfois déculotté ce héros: "le reptile grabataire". C'est instructif je trouve et un bon exercice d'écriture.

   calouet   
20/3/2008
Merci à vous trois! Concernant le 1er avis (widjet je crois) : le phrase est restituée telle quelle, telle qu'on l'entendait dans ce genre de trains, à cette époque-là... Je n'aurais pas fait la connerie de faire une "fausse citation" en italiques...

   aldenor   
22/3/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Une description qui aurait été bonne en guise d’entrée en matière. Tu campes le personnage et t’arrêtes là où l’action aurait pu commencer. Ce n’est pas suffisant pour captiver le lecteur.

   Pat   
25/3/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'aime bien ce mélange de tons et de niveaux de lecture... dans ce texte qui éclaire d'un coup de projecteur cet homme si précisément décrit, mais qui garde, malgré tout, son mystère. Toute une histoire dans ce moment figé quelque part sur un quai de gare... l'humour que l'auteur semble avoir du mal à éviter (eh oui, j'ai lu autre chose, quasi tout d'ailleurs...) se mêle à quelque chose de sensible, d'émouvant... Peut-être un peu trop appuyé, l'humour, ici... ou du moins dans un registre trop familier (qui frise parfois le sarcasme) à certains moments ("gonzesse automatisée") alors qu'à d'autres c'est nettement plus poétique ("le wagon cannibale avale des myriades de clones éphémères et pressés."). Les images sont originales, le rythme non monotone, l'écriture agréable... peut-être se laisser emporter vers quelque chose de plus franchement sensible, une prochaîne fois ?

   Anonyme   
29/10/2010
 a aimé ce texte 
Bien
"comme autant d’ablettes ou de goujons entre les pattes d’un héron maladroit"
Très belle image pour matérialiser cet inconnu dont on se prend à imaginer la vie par la prestance que l'on devine encore sous sa stature fatiguée et que des passants ingrats ignorent. Belle prouesse que de mettre autant de choses dans une formule si courte, et surtout de faire passer avec succès chez le lecteur l'émotion qu'a pu ressentir l'auteur en situation. Ah ! Que j'aime ce genre de choses.

Juste un très léger regret :
Par les phrases d'annonce, l'auteur ne fait pas mystère qu'il s'agit ici d'un portrait qu'il fait d'un inconnu dont il imagine une partie de la vie. J'aurais aimé, peut-être uniquement par une petite phrase ou formule, que cette vie puisse être mieux reçue comme une hypothèse de l'auteur et non comme une affirmation.

Peut-être pas assez de choses dans ce texte pour m'en faire un festin, mais que j'aime décidément ce talent d'écriture guidé par l'humilité et la curiosité des êtres. Je m'en suis fait un apéritif bien agréable. Merci.


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