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Fantastique/Merveilleux
Canuelle : Le rêve d'Arcimboldo
 Publié le 28/06/22  -  12 commentaires  -  5700 caractères  -  69 lectures    Autres textes du même auteur

Du rêve à la création...


Le rêve d'Arcimboldo


Papa est gros. Maman est grosse. Et j'ai toujours faim. Quand je les vois, je salive énormément. J'ai les papilles qui crépitent comme si de minuscules cymbales frappaient l'une contre l'autre toutes en même temps.

Maman m'adore ; elle me serre contre elle dès qu'elle le peut. Ses deux gros seins sont devenus mes amis que j'ai appelés Tic et Tac. Tic est légèrement plus petit, moins bombé et pourtant c'est mon préféré. Il est duveteux sur sa partie extérieure, celle qui regarde le monde. Tac, au contraire, est nerveux, bourré de soubresauts, je pense qu'il est névrosé. Je ne lui parle presque jamais, il me fait peur. Quand je les vois, il me revient en mémoire l'aspect rugueux de leur mamelon sur ma langue de bébé qui contredisait tellement le sucré de la chair. Et j'en ai la chair de poule.

Papa aussi ressemble à une bonbonnière. Il est rond, plein de promesses comme un sac empli de victuailles-surprises. Quand je serai grand, je lui ressemblerai. Grand, c'est dans pas longtemps. Je mesure déjà 1 m 80 et pourtant je n'ai que 12 ans, et je pèse 113 kg. Ça va encore. En sport, les autres me traitent mais je m'en fiche parce que mes parents ont bon goût.

Je m'appelle Joseph et je suis fils unique. Mes parents m'adorent et moi aussi, je les aime très fort. On est une famille vraiment unie.


Aujourd'hui, maman est allée chez le médecin après que sa sœur lui a dit pour la centième fois qu'elle devrait consulter, rapport à son poids. Quand elle est revenue et qu'elle a posé ses deux grosses fesses sur le tabouret, j'ai bien vu que cela n'allait pas fort, elle était toute pâle. Papa avait préparé des raviolis et râpait de l'emmenthal depuis dix bonnes minutes mais quand maman est entrée dans la cuisine, il s'est arrêté immédiatement.


– Qu'est-ce-qui se passe ma chérie ? il lui a demandé. Ça va pas ?

– Qu'est-ce qu'il t'a dit ?


Maman n'a pas répondu et j'ai commencé à m'inquiéter. Surtout, j'avais très faim et ses deux seins me regardaient fixement à travers son beau chemisier brodé.

Dans la cuisine, le temps ressemblait à de la gelée maintenant. Papa figé, son morceau de gruyère déchiqueté dans la main gauche qui répandait une suave odeur de lait fermenté et maman nous dévisageant comme si nous étions tous les deux des bouteilles vides et qu'elle essayait vainement de se souvenir de nos étiquettes. Dans ma bouche, les cymbales ont commencé à crépiter.


– Il a dit... Il a dit... Il a dit que j'étais grosse.


Ça, c'était pas un scoop et j'ai pensé qu'une dizaine d'années d'études dans des amphis surchauffés, emplis d'étudiants boutonneux pour arriver à un diagnostic aussi simpliste, c'était un réel gâchis. J'ai jeté un coup d’œil à papa et lui aussi, il était soulagé. Mais, il s'est tout de même donné la peine de prendre un air contrarié.


– Oh !


Maman a levé la tête vers lui et a dit :


– Non, mais c'est pas ça qui m'a choquée.


C'était long. C'était beaucoup trop long. Papa tenait toujours son emmenthal déchiqueté dans la main et l'odeur des raviolis frais au romarin avait envahi toute la maison. Mes papilles chauffaient sérieusement. Pour me calmer, donner le temps à maman de s'exprimer, je tentais de m'imaginer sur une plage déserte où je marchais d'un pas léger mais je n'étais pas persuadé de pouvoir résister encore longtemps à la tentation de me jeter sur un de mes deux parents – le plus proche, peu m'importait, je les aime les deux tout autant – si maman n'abrégeait pas.


– Il a dit... Il a dit... Il a dit que je devrais perdre du poids.


Nous étions consternés. Perdre du poids ? Mais comment ça ?


– Mais comment ça ? a demandé papa.


Dans mon lit, je ne parviens pas à dormir et me roule dans tous les sens quand je pense à ce que le médecin a conseillé à maman. Pourtant, quand enfin le sommeil me gagne, je rêve immédiatement. Je marche à nouveau sur la plage déserte quand j'aperçois très loin de minuscules figurines qui s'agitent comme des girouettes, avec de grands gestes. Une impérieuse envie me prend de me rapprocher d'elles en espérant que ce soit eux, papa et maman. Sur le chemin, je contourne d'énormes masses rocheuses lisses, noires comme des bonbons, de la réglisse et soudain, je réalise que j'ai faim et je salive abondamment. Je tente d'avancer plus vite mais glisse plusieurs fois sur de gros mollusques mous et filandreux, des méduses sans doute, et je ne résiste pas à la tentation de les goûter. Je les porte à mes lèvres et les enfourne dans ma bouche avec une grande voracité. Elles ont le goût sucré et râpeux de mon enfance et une grande paix m'envahit à leur saveur tendre.

Papa et maman se rapprochent peu à peu mais je vois bien que le chemin est encore long. Ma faim redouble et je crains de ne pas y parvenir, défaillir.

Les nuages passent, assombrissant le paysage qui, soudain, refroidit. J'attrape l'un d'entre eux et le fais fondre dans ma bouche avec délice. Mes doigts sucrés poissent sur le sable. Mais je ne suis toujours pas rassasié. Je suis tiraillé entre l'envie de finir le ciel et d'aller à leur rencontre quand ils grossissent enfin et que leurs traits me deviennent plus familiers. Oui, ce sont bien eux. Papa et maman !

Sur la plage, j'ai juste le temps d'avaler quelques mouettes tachetées attrapées au vol avant de parvenir enfin à leur hauteur.

Maman a une aubergine à la place du nez, deux rondelles de carotte finement découpées pour les yeux. Ses cheveux sont des juliennes de chou rouge et son menton, une poire parfaite.

Papa, quant à lui, a le visage formé d'un concombre légèrement incurvé et de deux tomates cerises. Son crâne est un céleri-rave et son cou, une énorme saucisse.

Ils sont tellement beaux.

Je leur saute dessus.


 
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   socque   
5/6/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↓
La description des parents en portraits façon Arcimboldo m'apparaît assez saisissante, et j'aimerais vraiment cette fin horrifique même si largement annoncée dans le corps du texte, s'il n'était pas aussi dit de la plus claire manière que cette fin se situe dans le domaine du rêve, du fantasme. Comme si vous aviez peur de votre propre audace, n'osiez faire débouler le fantasme dans la "réalité" d'une fiction relatée par une nouvelle présentée sur un site littéraire participatif.

Sinon, j'ai apprécié cet étalage de sensualité trouble, où l'appétit, on ne sait trop s'il se situe au creux de l'estomac ou plus bas. Je trouve marquante la description des seins maternels et relève quelques formules heureuses selon moi, par exemple
Dans la cuisine, le temps ressemblait à de la gelée maintenant.

Mais je trouve aussi l'argument mince, le récit interruptus façon coïtus à peine entamé, et surtout l'ensemble timoré (cf. ma remarque au début) par rapport aux possibilités de développement qu'offre cette amorce ! D'ailleurs, où qu'il est le Fantastique/Merveilleux promis par la catégorie où vous présentez votre nouvelle, sinon dans les potentialités tues de l'histoire ?

P.S. : Si votre nouvelle, comme semblent l'indiquer son titre et son chapeau, se veut une explication fantaisiste de l'œuvre d'Arcimboldo, elle m'apparaît non crédible car grevée d'anachronisme. Pendant la Renaissance italienne, je ne crois pas que les bonnes bourgeoises allaient consulter pour un simple surpoids ou que les bons bourgeois préparaient eux-mêmes les raviolis…

   AnnaPanizzi   
5/6/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,

Une nouvelle un peu surréaliste, très originale, avec un fond de réflexion sur l'obésité ou la boulimie et une touche d'humour bienvenue. J'ai aimé.

Merci pour cette lecture !

Anna

   Vilmon   
10/6/2022
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,
Je ne sais trop quoi en penser. J’ai l’impression que les sentiments d’amour de l’enfant ne passent que par le goûter. Son rêve semble indiquer que sa vie ne passe que par l’action de manger et savourer. Il aime ses parents car ils sont dodus et appétissants à ses yeux. C’est bien écrit, on maintient le lecteur dans l’intrigue. J’ai trouvé l’introduction longue pour terminer le récit avec cette chute dans le rêve. J’ai apprécié la lecture.

   Donaldo75   
13/6/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J’ai bien aimé cette nouvelle ; le mode narratif m’a emmené dans l’histoire et j’ai imaginé le narrateur me la raconter. De ce fait, la nouvelle est incarnée – cela semble évident dit comme ça vu l’usage de la première personne du singulier mais ce n’est pas aussi simple dans les faits de parvenir avec son style à reconstituer un personnage – et je me suis demandé qui il était, ce narrateur, vu que je suis dans son corps, dans sa tête mais que je ne le vois pas puisque je ne dispose pas d’un miroir narratif pour le deviner, juste quelques indices dont je ne suis pas persuadé qu’ils me servent à quelque chose. L’histoire oscille entre le conte et la mini-nouvelle fantastique sans tomber dans l’un ou l’autre de manière ostensible ; en cela également elle est réussi et le format court avec une chute brutale la sert habilement.

   Perle-Hingaud   
14/6/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,

Une nouvelle intéressante, mais qui ne va pas au bout de son idée à mon sens. J'ai été intriguée par le début: j'ai pensé à une famille d'ogres, et l'écho avec le titre était étrange: des ogres végétariens ? J'ai eu envie de poursuivre, mais la chute arrive trop brusquement, j'ai eu le sentiment d'une interruption dans le cheminement narratif. Je ne suis pas sûre que le rêve soit une bonne idée. La scène aurait tout aussi bien pû être réelle, et ancrer le texte soit dans le fantastique, soit au contraire le ramener dans une réalité sanglante en nous faisant prendre de la distance avec le narrateur en train de dévorer ses parents.
Ce ne sont que des réflexions en passant: j'ai bien aimé cette nouvelle, l'écriture porte l'ambiance et j'ai apprécié l'originalité dévelopée. Merci !

   senglar   
28/6/2022
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Canuelle,


Gargamelle, Grangousier, Gargantua... Arcimboldo est rabelaisien et Canuelle est surréaliste. Une symphonie monte ici en puissance pour effarer le lecteur congestionné, les papilles sont des cymbales et ce texte-là égrillard et truculent ne se lit pas mais se déglutit.

Il est de bonnes indigestions !

   Corto   
28/6/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai cru rêver !
Un conte délibérément maintenu en stade oral comme on dit en psy. Tout est vu, ressenti non par la corps entier, non par le raisonnement, mais par la bouche, ce qui peut y entrer, ce qu'on espère y voir entrer, depuis les tétons maternels jusqu'à...tout le reste.
C'est d'ailleurs amusant, parfaitement régressif, contraire à toute l'évolution habituelle d'un être humain qui se détache progressivement de cette appréhension orale pour développer ses divers sens.

Je me suis donc "régalé", avec une pensée pour Gargantua qui aurait fait un sympathique compagnon à Joseph et aurait pu l'initier à de multiples plaisirs.

Allez sans rancune. Si on se mangeait un petit quelque chose ? Il n'y a pas que Maman et Papa à manger dans la vie…

Corto

   plumette   
29/6/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
un univers entre Botero et Arcimboldo, c'est à la fois original et délicieusement traité!

un régal, oserais-je dire pour ce conte qui démarre d'une manière qui m'a immédiatement accrochée.

Ti et Tac, quel bonheur d'imagination!

cette fois-ci, Canuelle, ce n'est pas seulement l'écriture qui m'a séduite mais l'histoire qui a le mérite( pour moi) de réhabiliter le gros et de se moquer de la grossophobie

   Cat   
29/6/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Comment ne pas avoir à l'esprit les portraits phytomorphes, et plus précisément le Vertumne joyeusement joufflu du peintre Arcimboldo, en lisant cette nouvelle.

Bien sûr, le titre met rapidement sur la voie, mais là où c'est magistralement joué, c'est lorsque l'histoire colle parfaitement à l'image.

C'est un texte joyeux, d'où déborde à profusion l'amour. Cet amour goulu, cet amour ogre qui nous pousse à téter avidement depuis notre venue au monde tout ce qui a bon goût.

Un texte qui met en exergue les gestes et le lexique édifiant utilisés lorsque l'on parle d'amour : « maman m'adore, elle me serre contre elle dès qu'elle le peut », « mes parents ont bon goût », etc...

Ah, qu'il est magnifique ce portrait des amis Tic et Tac si finement observés ! Si je me suis régalée avec Tic et « sa partie qui regarde le monde », Toc, le névrosé, m'a bien fait rire.

« Les raviolis frais au romarin et la suave odeur de lait fermenté du gruyère », m'ont mis en faim, donc en joie...

La justesse du propos qui n'esquive aucune réalité confère une ambiance résolument tournée vers la bonté d'être l'être tel qu'il naît.

Les kilos à perdre avant la plage deviennent tout à coup bien ridicules.

Une bien belle plume !
Bravo Canuelle, et merci pour le partage.

   David   
30/6/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Canuelle,

J'adore le début, les trois premières phrases, Je suis aussitôt rentré dans cette histoire loufoque. Ensuite, ce sont des images qui me sont venus autour des mots, cette famille incroyable, proche d'ogres ou de géants de conte de fée. Les sens plus largement prennent rapidement un pas important sur le récit - mais où ça va donc ? - la vue, le toucher, l'odorat, le goût... l'ouïe pour Tic et Tac ? Non, pas seulement du moins, il y a la râpe à fromage et :

"Papa avait préparé des raviolis et râpait de l'emmenthal depuis dix bonnes minutes"

C'est très long et ça doit faire un paquet d’emmental.

Pour le son, l'Ouïe, la musique même, il y a surtout quand même, et je l'oubliais :

"J'ai les papilles qui crépitent comme si de minuscules cymbales frappaient l'une contre l'autre toutes en même temps."

Il y a un écho de ce passage plus loin également.

Bref, les cinq sens sont bien présents, et bien incarnés dans la chair des mots en quelques sortes.

Ce qui est magnifique, c'est la façon dont ce qui pourrait sembler une pathologie est présenté comme un puissant esprit de vie, une luxuriance, par le regard naïf de Joseph - Giuseppe peut-être comme le prénom d'Arcimboldo - et les péripéties loufoques de sa vie familiale.

J'hésite à mettre un bémol sur la brièveté, parce que je me dis que c'est une certaine violence de narration d'être embarqué dans une histoire comme celle-ci, avec des appel à l'enfance et en même temps une exigence d'élision, de non dits, importante - qu'est-ce qu'elle fait la maman ? Et le papa ? et Joseph quand il se réveille ? - il me semble que ça demande une certaine maturité de lecture, celle qui permet d'observer le voyage plutôt que la destination.

Donc ainsi, le texte aurait une longueur humainement supportable, et plus long, ça n'aurait pu être entrepris que par des lecteurs très aguerris.

En même temps, je pense à Boris Vian et ses romans, l'écume des jours et d'autres, où la lecture pouvait avoir une exigence commune avec cette histoire, d'ouverture à l'enfance et de maturité à appréhender une narration, dans un format davantage aboutis.

Comme Arcimboldo, Boris Vian n'a pas fini au bûcher, cette histoire aurait donc sans doute pu s'épanouir un peu plus longuement.

Elle est quand même une super histoire pour s'endormir, un truc de veillée, même un peu bizarre, et justement pour ça.

   papipoete   
1/7/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↑
bonjour Canuelle
ici, point de " Grande Bouffe " où les héros rêvent de mourir... de trop se nourrir ; mais une famille " Groseille " à la vie marchant au train d'un " long fleuve tranquille "
On est obèse de père en fils, et quand un médecin consulté ordonne à la mère, de MAIGRIR, survient un cataclysme !
NB on sourit quand à 12 ans et 1,80 m de haut, le fils prend encore le sein, avec une préférence pour l'un plutôt que pour l'autre.
on rosit quand l'ordonnance semble " arrêt de cour martiale "
on s'attendrit quand pour l'enfant ( à l'image d'Arcimboldo ) ses deux parents n'évoquent rien que deux gros légumes...
bien aimé en général ce texte sans prétetion

   ferrandeix   
31/7/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une nouvelle qui induit un malaise insoutenable: écœurement devant cet étalage de victuailles et cette évocation d'une boulimie sans limite. Porté à son summum, elle induit le dégoût. La pulsion évolue au fil du récit en véritable cruauté. La transformation onirique des parents en portrait d'Arcimboldo apparaît comme une conclusion logique. L'ensemble est très bien conçu et très bien développé. Ce récit vaut par son originalité incontestable et sa puissance.


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