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Fantastique/Merveilleux
Canuelle : Repérer les mères
 Publié le 29/05/22  -  9 commentaires  -  4663 caractères  -  108 lectures    Autres textes du même auteur

Une maison, des maisons et de la lumière. Qui se cherche ? Qui se trouve ?


Repérer les mères


Il me restait dix, non, neuf minutes et trente-trois secondes pour trouver à la fois une mère et une maison. Pas nécessairement dans cet ordre-là mais le haut-parleur nous avait prévenues, les deux étaient liées. À leur place, j'aurais conservé mon souffle pour d'autres messages que celui-là, totalement inutile. Tout le monde le savait, trouver une maison et trouver une mère relevaient du même challenge. C'était exactement la même chose, pas la peine d'en rajouter.

J'avais déjà visité beaucoup de maisons mais toutes avaient quelque chose qui clochait, trop de pièces, pas assez d'espace, les voisins trop près, les épiceries trop rares. Je commençais à me faire à l'idée que je ferais mieux de rester là où j'étais, ma propre mère aurait dit « à ta place » avec une intonation de défi qui résonnait encore dans mes oreilles. Elle m'avait quittée lorsque j'avais cinq ans, comme pratiquement toutes les mères. J'avais bien des amies dont les mères étaient restées au-delà, voire bien au-delà, mais c'était rare et pas forcément enviable. Sans doute parce qu'alors la séparation pouvait avoir lieu à tout moment, m'avait expliqué Myriam, ma meilleure amie. Et cette incertitude était extrêmement difficile à supporter, bien plus que le plaisir qu'elles auraient pu retirer à être ensemble pendant ce surcroît de temps.


Huit minutes, le temps filait, je devais me concentrer. J'étais dans une grande maison où la lumière, lorsqu’elle parvenait à transpercer les nuages bas, éclairait faiblement le salon. Il fallait faire attention. Je savais, comme tout le monde, que les mères apparaissaient dans les rayons du soleil lorsque la clarté, assez élevée, permet de les repérer. C'était une des premières choses qu'on nous apprenait à l'école. Repérer les mères. Mais l'apprendre dans les livres était une chose, savoir réellement comment s'y prendre en était une autre, nettement plus compliquée. Parmi les nombreuses méthodes, l'une semblait simplissime : il suffisait de suivre les rayons de lumière, exactement comme si une flèche pointait vers le bon endroit avec une légende indiquant « c'est là ». Les mères pouvaient se tenir dans les coins, derrière les portes où on les repérait à condition de les ouvrir avec un air innocent affiché sur le visage, quelques-unes dans les armoires mais ces mères-là s'avéraient les plus retorses et on n'était jamais sûres d'être heureuses de les avoir dénichées, une sorte de loterie pour qui aimait jouer. Mais pas moi. Pas deux fois.


Six minutes vingt-deux secondes. Si j'échouais à chacune de mes tentatives, je le savais, c'est parce que je me laissais entraîner dans une sorte de rêverie interminable. Sans doute étais-je encore assez stupide pour croire que je pourrais sortir indemne du labyrinthe de pensées tristes dans lequel ça me baladait. Ou même d'en sortir tout court. Pourtant, lorsque je rentrais dans une maison, j'allais directement dans la cuisine, là où elles se trouvaient la plupart du temps, là où elles laissaient des traces. Mais ça ne menait à rien, ça ne menait nulle part.


Trois minutes seize secondes. La maison était lumineuse, exposée plein sud. Les rayons dardaient dans tous les sens, à présent. Quelques bourdons, tout à leur aise, étaient même en train de s'y baigner. Mais je n'eus pas le temps de les envier, il y avait tant de coins et de recoins, tant de portes et tant de poussière. La maison devait ne pas être habitée depuis un bon nombre d'années, j'avais peur, en touchant les murs, de me salir les mains. Réfléchir. Réfléchir. Où était-elle cette fois ? Il y avait bien un rayon de soleil plus épais, plus perçant mais il ne pointait nulle part. Il indiquait le sol, le plancher, là où je me tenais debout sans oser me diriger vers aucune direction précise. Tant d'indécision, c'était ridicule.


Et puis, je l'ai vue arriver, incroyablement jeune, et je me suis demandé un court instant pourquoi elle ne se cachait pas comme les autres, comment pouvait-elle se montrer en pleine lumière ? Elle s'est avancée vers moi si calmement, ses deux jambes en forme de ciseau parfait, ouvert-fermé, ouvert-fermé, un sourire innocent sur le visage. J'étais totalement déroutée, tout ce que l'on m'avait enseigné volait en éclats. Elle n'était pas dans un recoin, dans une armoire, encore moins derrière une porte. Je suis restée figée sur place, si longtemps, le soleil a eu le temps de tourner et de m'éclairer en pleine face.

C'est elle qui a parlé la première, plus fort que le haut-parleur qui nous balançait des sons de trompettes de victoire. Et avant que j'aie eu le temps de prononcer un seul mot, elle a dit : te voilà, je t'ai trouvée, je suis enfin chez moi.


 
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   socque   
1/5/2022
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
En lisant ceci :
Il y avait bien un rayon de soleil plus épais, plus perçant mais il ne pointait nulle part.
j'ai eu le soupçon fugitif que la narratrice était mère à son tour ; curieusement, la suite m'a d'abord éloignée de cette idée, parce que je crois la narratrice pense un instant que les règles de la société qu'elle connaît sont renversées et que, en tant que lectrice, j'ai alors ressenti le soulagement d'une sorte de "retour à la normale" : non, la narratrice ne vit plus dans cet étrange enfer lumineux, il va y avoir une explication, elle ne sentira plus peser sur elle cette angoisse permanente… Ben si, ben non, ben peut-être, on ne sait pas ce que lui réserve ce nouveau rôle.

Une histoire fort insolite je trouve, et qui présente le grand avantage de me placer d'emblée en immersion ; la narratrice parle de ce qu'elle connaît, à moi à partir de là de comprendre où et ce qu'elle vit. Très bien vu. L'écriture nerveuse, précise, convient parfaitement à mon avis. L'idée de base toute simple me fait basculer dans un ailleurs dont j'entrevois la parenté avec notre ici et maintenant, sans l'appréhender consciemment. Chapeau très bas, et une mention pour cette pépite (à mon avis) :
C'était une des premières choses qu'on nous apprenait à l'école. Repérer les mères.

Un bémol sur l'adresse de fin de la fille qui finit par échoir à la narratrice. Je la trouve un peu plate, un poil trop longue, j'aurais bien vu quelques mots définitifs qui reprendraient les termes spécifiques de ce contexte. À vous de voir, bien sûr, si vous le souhaitez.

   AnnaPanizzi   
29/5/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour

Une courte nouvelle qui s'appelle Repérer les Mères et qui tombe le jour de la fête des mères, amusante coïncidence. Je me suis laissée entraîner par ce texte baroque et son compte à rebours. J'avoue ne pas avoir tout saisi à l'histoire mais ce fut une lecture intéressante, inhabituelle...

Cordialement

Anna

   Perle-Hingaud   
29/5/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'ai été emportée par votre nouvelle. J'ai beaucoup aimé l'idée et surtout l'imagination ouverte pour le lecteur. Le point de vue à la première personne est sans conteste le meilleur, l'écriture agréable, le suspense bien géré. Une histoire qui m'a fait penser à "Sixième sens " de Night Shyamalan. Tout un monde en quelques lignes, bravo !

   Robot   
29/5/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
De l'étrange qui parvient à créer un monde surréaliste ou l'important n'est pas le sujet mais le narrateur dont on suit avec intérêt la recherche. Bien sûr, il faut accepter que cette situation ne corresponde pas aux critères sur les quels nous fonctionnons habituellement, car c'est ce qui fait tout l'intérêt de ce fantastique dont j'ai trouvé qu'il était écrit de manière intéressante.

   David   
29/5/2022
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Bonjour Canuelle,

J'ai vu un film d'il y a quelques années, une histoire de fantômes, de maison hantée, avec une petite famille qui mène le récit jusqu'à se rendre compte à la fin que ce sont eux, les fantômes. J'ai adoré le renversement, et d'imaginer que des fantômes pourraient être aussi terrorisés que leurs victimes.

Alors cette histoire-ci m'a fait écho, cette femme qui "cherche une mère" est en fait une mère qui se découvre elle-même. Comme de se présenter devant un miroir avant de se rendre compte que l'on est en fait le reflet.

J'ai pensé à une "horloge biologique infernale" avec le temps décompté, c'est peut-être le délai d'un test de grossesse, dix minutes.

La maison, le foyer, occupe une grande place aussi. J'y vois l'homme, le père, avec ce passage : "J'avais déjà visité beaucoup de maisons mais toutes avaient quelque chose qui clochait, trop de pièces, pas assez d'espace, les voisins trop près, les épiceries trop rares.". C'est drôle vu ainsi mais ça ne me satisfait pas tout à fait, il y a plus. C'est troublant d'imaginer le foyer, la maison, comme une recherche de soi, de voir l'altérité comme un écrin, un ventre, un autre ventre. Comme pour reformuler ce que j'ai lu un jour : la poule n'est qu'un moyen pour l’œuf de faire un autre œuf. La mère ne serait qu'un moyen pour un foyer de créer un autre foyer. Je veux dire que malgré la place centrale de la mère dans le récit, c'est elle le décor, c'est elle l'inanimée et c'est le foyer, la maison qui est vivante, qui est l'âme.

La brièveté est très réussie aussi.

En tout cas, j'aime bien penser à cette lecture comme une description fantastique de l'attente devant le résultat d'un test de grossesse, celui qui "matche" après plusieurs autres infructueux.

   chVlu   
31/5/2022
 a aimé ce texte 
Bien
Avec quelques idées, simples une fois que l'auteur les a eu, cette nouvelle installe bien une ambiance SF. La contraction du temps qui en plus renforce la sensation de suspens en compte à rebours, fonctionne à merveille.
Le cliché des mères souvent à la cuisine m'a bien fait sourire et j'ai apprécié cette pirouette.
La fin sous la forme tel est trouvé qui croyait chercher est sympathique mais pourtant m'a laissé un gout de pas assez ! Ca m'a fait basculer d'un beaucoup qui se dessinait à bien aimée.

   Malitorne   
31/5/2022
 a aimé ce texte 
Bien
Je n’ai pas bien saisi la fin mais j’ai quand même apprécié cette histoire originale qui comporte du fantastique comme je l’aime. Pas de débauche d’effets mais juste une ambiance insolite esquissée par petites touches, suffisante pour faire monter la tension et tenir le lecteur en haleine. L’idée de départ est franchement très bonne, à classer dans les histoires de fantômes errants.
En espérant vous voir aussi du côté des commentateurs, le partage est important pour que le site reste dynamique.

   Vincente   
31/5/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'ai eu l'impression, avec recul, que le temps du récit avance en temps réel, une lecture de neuf minutes et trente-trois secondes… je n'ai pas vérifié mais ce dont je suis sûr c'est que je ne suis pas sorti de l'histoire. Temps réel donc pour un transport dans un lieu improbable et une aventure avec "découvertes" insolites et contre-intuitives.
Mais quel final paradoxal !

Un instant j'ai cru que la métaphore se développait dans une correspondance entre un monde d'abeilles en quête de leur mère, celle qu'elles "élisent" parmi un "cheptel" entretenu jusqu'à ce qu'elles choisissent celle qui, à l'évidence, pourra remplir cette fonction (toutes ces portes/alvéoles, cette quête vitale, ce temps resserré, et ce lieu/maison/ruche si essentiel…).
Mais non la suggestion est plus imaginative, comme purement originale.

J'aime beaucoup l'intention sous-jacente, ou plutôt première il me semble, dans sa portée philosophique. "Qui se cherche ? Qui se trouve ?" propose l'exergue. Ainsi la mère ne se révèle-t-elle pas (à elle-même, aux autres) au travers de la découverte de ce qui la rend mère, son enfant. La chute paradoxale du récit affirme cela de façon soudaine, comme la vie ne manque pas, souvent à l'impromptu, de le porter à la conscience des mamans.
Si bien que la lecture "chronométrée" de l'enfant en quête d'une mère se doit d'être considérée plutôt à l'inverse, depuis l'impériosité non de son vouloir de découverte de son origine (pour cela il lui faudra des années…) mais de son besoin vital du "sein" (sens figuré) maternel.

L'écriture est vraiment très ajustée, agréable et porteuse, sans surcharge stylistique ; efficace, je dirais.

   widjet   
11/6/2022
 a aimé ce texte 
Bien
Derrière ce joli et énigmatique titre se cache un texte poétique et mystérieux où chacun y mettra son grain de sel pour entrevoir ce que l'auteur a voulu nous dire.
J'y vois quelque chose de l'ordre d'une quête, de la recherche de la source originelle, afin de trouver ou plutôt retrouver un sens et sa place dans un monde qui périclite et dépourvu de sens où les mères, ces repères, ces boussoles, se cachent ou abandonnent leurs enfants.
L'un et l'autre se recherchent pour se compléter, et par là même, se retrouver soi-même.
Le compte à rebours tourne trop vite, j'en aurais bien pris quelques lignes de plus.
Agréable ceci dit.

W


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