Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Sentimental/Romanesque
clodius : T’as de beaux yeux tu sais ! Surtout le droit… [concours]
 Publié le 24/09/15  -  7 commentaires  -  24553 caractères  -  62 lectures    Autres textes du même auteur

La vue, la mort, la vie, l’amour… Destins croisés au service ophtalmologie.


T’as de beaux yeux tu sais ! Surtout le droit… [concours]


Ce texte est une participation au concours n°19 : T'as de beaux yeux, tu sais ! (informations sur ce concours).



Olivier était graphiste. Employé dans une importante société de publicité, il était toujours célibataire à bientôt trente ans, et ne s’en plaignait pas, sa vie étant bien remplie avec ses nombreux amis, ses voyages et ses fêtes. Pourtant, six mois plus tôt tout avait basculé. Une maladie virale avait opacifié irrémédiablement la cornée de son œil droit. Lorsqu’un professeur en médecine lui avait proposé de la remplacer, il avait dit oui. Il aimait son métier et espérait le continuer encore longtemps.

C’est pour cela que ce jour-là il était allongé sous des lumières crues, immobile. Dans quelques minutes, il remettrait son avenir entre les mains d’un homme dont il ne connaissait finalement que son titre et sa réputation. Le jeune patient observait un étrange ballet de taches animées, rosées, beiges, blanches, vertes, brunes, blondes. Chacune correspondait à un visage qui s’affairait au-dessus de lui.

Une voix grave, ferme et assurée, s’éleva derrière lui. Une de ces voix qui affirment de façon assourdissante toute la personnalité de leur propriétaire. Le verbe « douter » ne faisait visiblement pas partie de son vocabulaire.


– Il est prêt ?

– Oui monsieur.


Une réponse négative n’était même pas envisageable. Olivier essayait de capter un regard mais c’était peine perdue dans ce brouillard à couper au couteau. Tout à coup il sentit des fourmillements se répandre dans tout son corps.


– On va vous ramener dans votre chambre.


Olivier fut surpris « comment ça ? » Il avait les yeux ouverts, et le plafond ne paraissait pas avoir changé. Son cerveau s’emballa pour essayer de résoudre ce mystère, mais il s’aperçut rapidement que son regard était bloqué à droite par une masse cotonneuse, toujours aussi floue puisque seul l’œil gauche était opérationnel, et comme il était myope… Ainsi donc, c’était fait. Il se sentait las, mais il essaya néanmoins de soulever sa paupière droite. Elle bougeait en provoquant au passage une douleur vive, franche, mais très supportable. Une scène avait été coupée au montage. Deux heures de sa vie s’étaient envolées. Olivier n’avait jamais connu cette impression de « Rien », de vide total, hors du temps et de l’espace, hors de la conscience, de la vie elle-même.

De retour dans sa chambre, l’après-midi passa rapidement, dans une sorte de demi-sommeil, jusqu’à ce qu’on lui apporte une petite collation destinée à briser le jeûne commencé vingt-quatre heures plus tôt. Enfin une infirmière blonde et plutôt jolie vint lui refaire son pansement, déjà mouillé par les larmes de son œil qui se défendait contre cette violente intrusion. Ses mains étaient douces et ses gestes précis lui firent du bien. Ce contact lui resta en mémoire jusqu’au lendemain lorsqu’elle revint à son chevet. Endormi, le jeune homme sentit qu’une main se posait sur son bras et le secouait doucement.


– Monsieur, monsieur ? Réveillez-vous, je dois changer votre pansement. Je m’appelle Nathalie et c’est moi qui m’occupe de vous.

– Mmmm bonjour. J’ai l’œil complètement collé.

– Après une première nuit, c’est normal vous savez. Surtout ne forcez pas, je vais vous aider.


Elle retira avec adresse le pansement qui occultait l’œil droit et, armée d’une compresse imbibée se mit à frotter doucement les paupières d’Olivier. Celui-ci finit par ouvrir lentement ses deux yeux et put ainsi découvrir une chevelure blonde soulignée d’un doux sourire qui s’affairait au-dessus de son visage. Il fut bouleversé par cette vision, d’autant plus qu’il n’avait vraiment pas l’habitude qu’on s’occupe ainsi de lui.

Il s’obligea à lui sourire pour accompagner le « merci » qui sortait de ses lèvres sèches.


– Attendez ne bougez pas, lui conseilla la jolie infirmière, je dois vous poser un pansement propre.


Avec dextérité, elle prépara et posa la compresse, maintenue par un fin sparadrap.


– Voilà. Je vous dis à tout à l’heure et si vous avez un souci, n’hésitez pas à m’appeler.


Ce jour-là, la visite de contrôle révéla un défaut d’étanchéité du greffon : une petite fuite subsistait en bas du surjet qui le maintenait en place et le chirurgien jugea nécessaire de ré-intervenir pour ajouter un point à cet endroit précis. Olivier fut donc renvoyé dans sa chambre avec la perspective d’être rappelé au bloc opératoire dans les heures suivantes.

Il attendit, vêtu de la fameuse brassière bleue ciel, bien sagement allongé sur son lit. Peu avant midi, deux brancardiers entrèrent dans la chambre.


– Bonjour monsieur, on vous ramène au bloc.


Le greffé hocha la tête, et se recouvrit avec la couverture pour affronter les corridors glacés du sous-sol.

Une fois l’œil endormi, le chirurgien vint s’installer à son côté. Il posa un masque de toile sur le visage du patient.


– Je vais vous poser un écarteur à paupières, n’ayez pas peur, cela ne fait pas mal.


Il vit arriver alors une sorte de cadre métallique qui disparut rapidement de son champ visuel. Le contact du métal froid sur les paupières était plutôt désagréable. Un léger cliquetis lui confirma que celles-ci étaient emprisonnées et s’écartaient de son œil. Un petit goût de salle des tortures… Il déglutit et se concentra sur ce qu’il pouvait voir et sentir. Un appareil aux formes complexes vint se positionner devant son visage, puis une lumière vive fut projetée sur son œil sans défense. Le chirurgien ordonna calmement :


– Puissance minimale !


L’intensité de la lumière diminua. L’appareil bougea, s’ajusta devant l’œil malade. Commença alors un étrange ballet animé par des mains gantées. Olivier était concentré sur une seule pensée : ne pas bouger. Il essayait de contrôler la moindre partie de son corps. Pourtant, après quelques secondes, il sentit monter de ses pieds une sorte de vibration incontrôlable, une décharge électrique qui se propagerait lentement jusqu’à ses flancs. Il fixait toujours ces mouvements qui avaient quelque chose d’hypnotique lorsque tout à coup il sentit sur sa main droite, une douce chaleur : la main d’une infirmière qui saisissait la sienne. Elle avait perçu sa détresse inconsciente et le tremblement s’évanouit aussitôt. La spontanéité du geste n’avait d’égale que la douceur du contact, et il se sentit infiniment reconnaissant envers cette inconnue qu’il ne pouvait même pas voir… Entre-temps, la danse s’était terminée par ce qu’il comprit être un nœud, coupé avec dextérité au ras du tissu malade.


– C’est terminé.


Ces mots libérèrent les pensées du jeune patient. L’appareil disparut, le chirurgien aussi, non sans avoir libéré ses paupières. Les assistantes défirent prestement tout ce qui avait préparé l’acte et Olivier réintégra son lit avec soulagement.

Le contact de cette peau sur sa main lui avait laissé un goût de bien-être, d’apaisement dont il profitait encore avec délice les yeux clos, immobile sur son lit. Le rideau de séparation était tiré et la pièce était calme. Le pansement le gênait et commençait à être mouillé de larmes. Il attendit avec impatience la visite de son infirmière préférée.

Il fut soulagé d’entendre sa voix lui annoncer le changement de la compresse. Il devinait ses doigts agiles et fins qui s’affairaient autour de son visage endolori et il se sentait bien. Lorsque ce fut fini, Olivier suivit du regard le petit nuage blanc saupoudré d’or qui s’estompait puis disparut au fond de la pièce. Il était troublé par ce contact. Troublé ? Un excès de sensibilité dû à la fatigue et la précarité de sa position au sein de l’hôpital, voilà tout, se dit-il.

Cette nuit-là, il fut réveillé par le grincement de la porte et par la lumière du couloir lorsque l’infirmière de nuit vint voir son voisin qui avait été opéré le matin même. L’esprit embrumé, le jeune homme perçut les bribes d’une conversation qui se tenait dans le poste de garde situé juste de l’autre côté du couloir.


– … Nathalie…


Olivier tendit l’oreille, ayant reconnu le prénom de celle qui veillait sur lui.


– … Bizarre non… sa démarche… un super poste à la BFY… ici, pas la même chose… travail…

– … décès… son mec.

– … s’en remettra… bien plus âgé qu’elle…


La porte s’était refermée en grinçant derrière l’infirmière qui avait terminé son travail et le silence avait réinvesti la chambre. Il se dit qu’il avait de la chance qu’une si douce infirmière soit revenue dans le service à ce moment-là, et se rendormit profondément.

Le lendemain matin, très tôt, il fut réveillé par la porte qui s’ouvrait à la volée. Malgré sa mauvaise vue unilatérale, il reconnut la chevelure dorée de son infirmière attitrée. Il essaya aussitôt de se redresser mais une main douce mais ferme lui maintint l’épaule l’obligeant à reposer sa tête sur l’oreiller.


– Tss-tss, pas d’effort au réveil lorsqu’on vient d’être greffé. Il faut en prendre soin de votre œil vous savez, et pendant plusieurs semaines. Je viens changer votre pansement.


Alors recommença le cérémonial dont l’œil était l’élément central.


– Vous vous appelez Olivier, c’est bien cela ?

– Oui

– Attention ne bougez pas. Vous savez que j’étais affectée au bloc lorsqu’on vous a fait votre point ?

– Ah ? Non.

– Ce n’est pas douloureux mais très angoissant n’est-ce pas ?

– Oui, répondit Olivier maintenant tout à fait réveillé. D’ailleurs je me croyais plus solide que ça. J’arrivais plus à contrôler un tremblement spontané…

– Vous savez cela arrive à tout le monde et on peut imaginer le niveau de stress ressenti lorsqu’on se fait recoudre ainsi. Mais nous sommes là pour ça.

– Vous voulez dire que c’est vous qui m’avez pris la main ?

– Eh oui, je ne vous ai pas fait peur au moins, dit-elle en riant.

– Oh non, non vous m’avez fait énormément de bien, comme si toute mon angoisse s’était écoulée à travers vos doigts. Je suis très heureux de pouvoir vous en remercier. Vous savez avec ma vue, je ne distinguais rien, à part bien sûr cette fichue aiguille que je suivais parfaitement hélas.

– Voilà, c’est terminé, à tout à l’heure, répondit-elle en lui adressant son plus beau sourire.


Olivier ne répondit pas mais lui fit un signe de la main lorsqu’elle sortit vivement pour aller prodiguer ses soins dans une autre chambre. L’esprit tout à fait clair maintenant, il se remémora les mots qui lui étaient parvenus aux oreilles cette nuit. Les avait-il rêvés ? Si ce n’était pas le cas, sa belle infirmière venait de vivre un drame dont elle ne laissait rien paraître. Sans doute avait-elle décidé de noyer son chagrin dans le travail. Celui-ci ne lui laisserait pas le temps de penser. Intrigué, il décida d’en apprendre un peu plus sur cette Nathalie qui revenait le voir régulièrement tout au long de la journée. Il la trouvait très sympathique, émouvante même, maintenant qu’il pensait connaître une partie de son secret.

Lorsque l’infirmière de nuit vint lui refaire son pansement, il engagea la conversation.


– Vous connaissez bien l’infirmière qui s’occupe de moi dans la journée ? Nathalie je crois…

– Assez oui, elle n’est pas ici depuis longtemps.

– C’est ce que j’ai cru comprendre je crois vous avoir entendu parler d’elle cette nuit.

– C’est possible vous savez c’est parfois long et on discute, on essaie pourtant de ne pas parler fort. Nous vous avons réveillé ?

– Non pas du tout, c’est l’infirmière de mon voisin qui est entrée dans la chambre. Votre collègue a vraiment vécu un drame dernièrement ?

– Oui, elle n’en parle jamais mais ici tout se sait vous savez. Elle vivait avec un homme plus âgé qu’elle, un peintre assez connu paraît-il. Il a été victime d’un AVC et est décédé ici à l’hôpital. Tout le monde s’en souvient car il avait sa carte de donneur d’organes. C’est notre service spécialisé qui s’en est occupé.

– Ah ça c’est bien, c’est rare non ?

– Oui, il n’y en a pas tellement qui font cette démarche de leur vivant. Le fait est que Nathalie était effondrée. Surtout qu’elle a appris son décès d’une drôle de façon.

– Comment ça, elle ne le savait pas à l’hôpital ?

– Bien sûr que si mais lorsqu’il est décédé, il a fallu faire très vite et comme il n’avait pas de famille, du moins officiellement… Elle travaillait à la Banque Française des Yeux dont une antenne est ici, dans l’enceinte de l’hôpital. Lorsqu’elle a reçu les cornées avec le dossier de son compagnon, elle a eu une crise de nerfs.

– Je comprends ça !

– Pourtant, le lendemain elle effectuait les tests de recevabilité, et montait le dossier de donneur. Mais par la suite, elle a refusé de reprendre le travail et elle a demandé à revenir ici en ophtalmologie.

– On peut comprendre après un choc pareil !

– N’est-ce pas ? Voilà vous avez un œil tout propre. Vous retrouverez Nathalie demain matin… Bonne nuit !

– Oh attendez, vous connaissez le nom du peintre ?

– Heu un certain Basty je crois…

– Merci.


Le lendemain, Nathalie entra dans la chambre d’Olivier, avec un sourire forcé et des yeux tristes.


– Bonjour Olivier, je viens vous annoncer que vous allez rentrer chez vous dès ce matin. Tout va très bien maintenant.

– Ah déjà ? Mais c’est que j’aimais bien être dorloté moi, surtout par vous Nathalie.

– Merci c’est gentil. Vous savez, il vous faudra revenir toutes les semaines dans un premier temps pour que le chirurgien surveille la cicatrisation.

– Ça me ferait plaisir de vous revoir à cette occasion.

– Bien sûr avec plaisir Olivier. Je peux vous appeler Olivier ?

– Pas de souci. Je peux vous poser une question Nathalie ?

– Faites.

– L’autre soir, j’ai surpris une conversation et j’ai compris que vous traversiez des moments difficiles. Si je peux vous aider à adoucir cette épreuve, vous avez été tellement gentille avec moi…


L’infirmière sembla manquer d’air tout à coup. Elle tituba et il se précipita pour la soutenir. Elle balbutia.


– Excusez-moi, c’est encore si violent pour moi. Je… ne veux pas vous ennuyer, ni vous choquer mais vous lui ressemblez beaucoup, en plus jeune. Il avait des yeux magnifiques, perçants, comme s’il voyait l’invisible… Je suis désolée, je ne devrais pas, il faut garder une certaine distance dans ce métier et…

– Non, non je vous en prie, c’est entièrement de ma faute, je ne suis qu’un gros lourd, et vous êtes si fragile en ce moment…

– Il avait vos yeux…

– Je suis désolé que cette ressemblance vous ait troublée à ce point.

– Ce n’est rien, ça va aller maintenant. Vous savez avec ce travail, on n’a pas le temps de penser.

– Bien, alors je vais préparer mes affaires et remplir les formalités de sortie.

– Je vais vous retirer le pansement et vous poser une coque de protection, c’est tout ce dont vous avez besoin maintenant.


Avant qu’elle reparte, Olivier lui prit la main dont il reconnaissait bien le contact à présent. Il y glissa un papier froissé.


– C’est mon numéro de téléphone, si vous avez besoin de quoi que ce soit…


Comme Olivier vivait seul, il fut reconduit chez lui par un taxi. Cette rencontre avec la blonde infirmière l’avait touché beaucoup plus qu’il ne le pensait. À peine arrivé, il alluma son ordinateur, rechercha des informations sur le peintre Basty. Il navigua jusqu’à un site qui présentait plusieurs œuvres ainsi qu’un CV de l’artiste. La photo d’un homme élégant, la quarantaine, au regard effectivement perçant ornait le haut de la page qui lui était consacrée. « Je ne trouve pas qu’il me ressemble ! » Il fronça les sourcils, intrigué que l’infirmière ait employé cet argument pour justifier son intérêt pour lui. Puis il fit des recherches sur la Banque des Yeux, découvrit tout le processus de traçabilité qui permettait de garantir la qualité des greffons. En bout de chaîne, à la sortie de la Banque, l’identité du donneur n’était plus connue, mais un code permettait de remonter le cas échéant au dossier complet.


Quelques jours plus tard, et bien avant son prochain rendez-vous à l’hôpital, le téléphone sonna. Olivier reconnut immédiatement la voix de son infirmière.


– Olivier ? Bonjour. Je me demandais si tout allait bien.

– Bonjour Nathalie. Écoutez je pense que tout se passe normalement. Mon œil est encore rouge, mais beaucoup moins douloureux.

– Vous mettez bien vos gouttes ? Avez-vous quelqu’un qui s’occupe de vous ?

– Non, personne mais je suis un grand garçon vous savez !

– Si vous voulez, je peux venir vérifier tout ça puis ça ne doit pas être facile de vous préparer à manger, avec vos yeux.

– Vous savez je me débrouille pas mal mais si vous venez cela me fera énormément plaisir.

– Alors c’est entendu, je serai là vers vingt heures d’accord ?

– Bien sûr Nathalie, à tout à l’heure !


Olivier raccrocha, son rythme cardiaque s’était sérieusement accéléré, et le visage de l’infirmière s’était imposé devant ses yeux. Il avait chaud et un sourire illuminait son visage. Pourtant le trouble ressenti n’était pas qu’amoureux. D’un naturel plutôt méfiant, il doutait suffisamment de la puissance de son charme pour qu’une aussi belle personne s’intéresse à lui de cette manière. Il se promettait de s’en ouvrir auprès de la jeune femme. Surtout ne pas commencer une histoire sur des mensonges, des doutes. Il en avait déjà suffisamment souffert.

Lorsque l’interphone vibra, il sauta sur l’appareil et ouvrit instantanément en lançant le numéro de l’étage, puis il entrebâilla la porte pour attendre sa visiteuse. Lorsqu’elle apparut devant lui, toutes les informations recueillies s’assemblèrent parfaitement dans sa tête, cristallisant ses doutes : la BFY, l’empressement de Nathalie pour s’occuper de lui, la fausse ressemblance avec le peintre, ses mots même « il avait vos yeux ». Cela ne prouvait rien, mais le troubla suffisamment pour qu’il reste interdit, immobile devant l’infirmière.


– Bonjour Olivier, je peux entrer ?


Puis plus bas :


– Vous êtes sûr que ça va ?

– Euh oui, oui tout va bien, je vous en prie venez.


Nathalie pénétra dans l’appartement jusqu’au séjour où Olivier avait dressé une table toute simple. Elle se retourna vers lui et plongea son regard dans le sien.


– Je confirme, il a l’air d’aller très bien votre œil.


Le graphiste paraissait absent, contrarié, il était obsédé par le raisonnement qu’il venait de tenir. Alors, hésitant, il se lança.


– Nathalie, j’ai besoin de savoir. Ma nouvelle cornée, ne serait-elle pas celle de votre ancien compagnon ?


Le visage de l’infirmière se figea. Elle sembla se liquéfier. Elle baissa les yeux et admit dans un souffle « c’est possible oui ».


– C’est donc uniquement pour cela que vous vous intéressez tellement à moi ?

– Non Olivier, non. Au début, c’est vrai, j’avais suivi le dossier jusqu’à son affectation. Mais je me suis attachée à vous et…


Un silence lourd puis Olivier articula :


– Je crois qu’il vaut mieux que vous partiez maintenant.


Sans insister, la jeune femme ouvrit la porte, s’avança dans le couloir et se retourna juste avant qu’Olivier ne ferme sa porte. Ses yeux étaient embués de larmes.

Quelques jours plus tard, Olivier se rendit à sa première visite de contrôle. Malgré sa déception, il guetta l’apparition de l’infirmière qui ne quittait pas ses pensées. Pourtant, il ne put l’apercevoir dans le service.

La visite se passa bien. Le professeur était optimiste, bien que sa vision ne soit pas excellente, en raison d’une tension inégale sur le pourtour du greffon. Il fut alors envisagé de corriger cela en retirant un ou deux points pour rectifier la position du tissu.

Lorsqu’il revint la semaine suivante, Nathalie n’était toujours pas là. Il fut convenu d’un rendez-vous pour une petite intervention correctrice.

Il revint donc ce matin-là, et fut dirigé vers un vestiaire où il se déshabilla et se prépara pour l’opération. Une infirmière entra, lui lança un « bonjour » enjoué et lui tendit un dossier vert sur lequel son nom était imprimé.


– Je peux vous confier votre dossier ? Vous le donnerez au professeur ou à son assistant en entrant dans le bloc.


Cette voix ne lui était pas inconnue et il reconnut l’infirmière avec laquelle il avait évoqué les problèmes de Nathalie lors de son séjour opératoire. Hésitant, Olivier se saisit de la chemise et la remercia en acquiesçant. Il crut voir que la femme en blouse blanche lui adressait un clin d’œil… Perplexe, il commença son attente en tripotant le dossier qu’il avait entre les mains. Puis la curiosité l’emportant, il commença à le feuilleter jusqu’à ce qu’il tombe sur la fiche du donneur. Bien sûr aucun nom, aucune coordonnée n’y figurait, il voyait seulement des informations cliniques telles que l’épaisseur, la numération cellulaire, l’âge du tissu. L’âge ? Il fronça les sourcils, fixant la feuille au milieu du dossier ouvert. Il referma calmement la chemise cartonnée et un sourire se dessina sur ses lèvres, juste avant que la porte s’ouvre et qu’un infirmier vienne le prendre en charge.

Lorsqu’il ressortit, un peu « sonné », son œil droit parfaitement insensible, il se posa quelques instants dans la salle d’attente, perdu dans ses pensées. Olivier se leva brusquement, faillit perdre l’équilibre et se précipita vers la salle de garde.


– Nathalie ! Savez-vous où est Nathalie ?


Une voix où perçait l’agacement lui répondit.


– Oui bonjour. Je suppose qu’elle est chez elle, nous ne l’avons pas vue depuis trois semaines. Quand on est en congé de maladie, on reste chez soi en principe.

– Ah elle est malade ?

– Quelque chose comme ça oui.

– Et euh vous auriez son adresse ?

– Ce n’est pas dans nos habitudes de donner les adresses de nos collègues.

– Je comprends mais c’est important, c’est elle qui m’a soigné après mon opération, et…

– Hum bon, après tout, si vous pouvez la faire revenir… On a besoin de bras nous ici !


L’infirmière griffonna sur un bout de papier et le lui tendit.


– Merci, merci beaucoup, cria-t-il presque en partant d’un pas vif, au risque de trébucher ou de se cogner dans les obstacles disséminés dans le couloir.


On lui avait remis une coque de protection et il essaya en partant de remettre ses lunettes même de guingois. Il donna au taxi qui l’attendait le morceau de papier, et le véhicule s’éloigna rapidement.

Lorsqu’il s’arrêta devant le petit pavillon de banlieue, son cœur battait la chamade, ses jambes tremblaient et il eut du mal à s’extirper de la voiture. Il se planta devant la porte grillagée, les yeux fixés sur le bouton de la sonnette. Il se décida enfin à y presser son index. Après quelques instants, la porte d’entrée s’ouvrit sur le visage défait, amaigri et pâle de l’infirmière.

Il lui adressa un sourire timide qui n’obtint comme réponse que quelques larmes accrochées au coin des yeux.


– Je ne me sens pas très bien, des tremblements, j’aurais besoin d’une main secourable…


Les larmes coulèrent sur les joues de Nathalie, mais un joli sourire vint éclairer son visage pâle, puis ses lèvres s’ouvrirent, articulant un silencieux « pourquoi ? ».


– Viens m’ouvrir, j’ai quelque chose à te dire !


Elle sortit, s’approcha de la grille qu’elle ouvrit. Olivier se pencha à son oreille et lui murmura quelque chose. Elle recula, le regardant dans les yeux, étonnée. Elle secoua la tête lentement puis se mit à rire, trahissant un immense soulagement.

Olivier ne sentait pas la douleur qui se réveillait dans son œil rougi derrière la coque transparente. Il s’était mis spontanément à tutoyer la jolie blonde. Il prit un air faussement étonné pour lui demander.


– Ça te fait plaisir que ma nouvelle cornée ait soixante-quinze ans ?

– Oh oui, fit elle en se jetant à son cou.

– Alors tu m’aimes vraiment ? Rien que moi ?


Sa seule réponse fut un baiser, un long et tendre baiser. Ils entrèrent dans la petite maison de briques rouges, tendrement enlacés.

Le lendemain matin, le soleil transperçait les persiennes pour illuminer les draps froissés et les deux corps allongés côte à côte, main dans la main.


– Nathalie, tu m’aimes ?

– Oui je t’aime.

– Pourquoi tu m’aimes ?

–…

– Qu’est-ce que tu préfères chez moi ?

– Ben tu sais bien, tes yeux !

– Allez, arrête t’es pas drôle !

– Mais si je te jure ! Sans eux je ne t’aurais jamais rencontré tu sais bien…


Olivier tourna la tête vers sa compagne, l’air renfrogné, puis éclata de rire en se jetant sur elle. Le lit émit une plainte métallique. Les cheveux blonds de Nathalie se mêlèrent à la tignasse hirsute d’Olivier, leurs rires disparurent, revinrent comme un ressac de bonheur enfin trouvé, disparurent encore, se transformant en un murmure de plaisir s’échappant de leurs lèvres unies.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Jano   
6/9/2015
 a aimé ce texte 
Un peu
Une histoire d'amour gentillette autour d'une greffe de cornée. Le thème est donc indirectement respecté.
J'ai trouvé un peu naïf le déroulement des évènements, sans grande surprise à vrai dire. Comme un feuilleton d'une série romantique. On se doute rapidement que les deux tourtereaux vont tomber dans les bras l'un de l'autre.
Quelques invraisemblances aussi mais pas très graves (l'adresse de Nathalie donnée par ses collègues, l'identité du donneur dévoilé).
Le style est de qualité, il n'y a rien qui vient troubler la lecture pour ma part.

   Bidis   
24/9/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J’ai commencé à lire cette nouvelle avec énormément d’intérêt ; je dois avouer que ce dernier n’a pas résisté au romantisme de l’histoire. Il y a une certaine surprise finale dans ce texte cousu de fil blanc mais ce léger retournement ne rachète pas pour moi à l’excès de sentimentalisme.
Le style est tout à fait correct, c’est un texte agréable à lire.
J’ai relevé plusieurs choses :
- « et ne s’en plaignait pas, sa vie étant bien remplie avec ses nombreux amis, ses voyages et ses fêtes » : ces précisions sont-elles bien nécessaires ? J’aurais préféré : « il menait une agréable vie de célibataire. » C’est plus léger tout comme l’idée que cela sous-entend.
- « dont il ne connaissait finalement que son titre et sa réputation » : les possessifs sont toujours lourds, personnellement j’essaie de les éviter. Ici, j’aurais préféré « le titre et la réputation », le lecteur ne peut se tromper sur le sens de la phrase rendue ainsi plus légère.
- « Le jeune patient observait un étrange ballet de tâches animées, rosées, beiges, blanches, vertes, brunes, blondes » : le lecteur n’est pas nécessairement au fait des opérations à l’œil. Normalement, le personnage voit avec l’autre œil, qu’en est-il donc de ce dernier pour qu’il ne voie que des taches colorées ?
- « Une de ces voix qui affirment de façon assourdissante toute la personnalité de leur propriétaire. Le verbe « douter » ne faisait visiblement pas partie de son vocabulaire. » On pourrait dire la même chose de façon plus courte et plus légère, quelque chose comme : « Une de ces voix autoritaires qui n’envisagent ni la contradiction ni le doute. »
- « Une réponse négative n’était même pas envisageable » : répétition de ce qui a été dit pour la voix.
- « et comme il était myope »… : et voilà l’explication quant au fait qu’il ne voyait que des taches Elle aurait dû se trouver à ce moment-là dans le texte.
- « vêtu de la fameuse brassière bleue ciel, bien sagement allongé sur son lit. » : tout d’abord, je ne peux dire pourquoi, j’aurais interverti l’ordre des propositions ; ensuite pourquoi « fameuse » ? Chez nous, en Belgique, la brassière est blanche dans mon souvenir. Donc, j’aurais écrit quelque chose comme : « bien sagement allongé sur son lit et revêtu de la brassière bleue réglementaire ».
- « Olivier tendit l’oreille, ayant reconnu le prénom de celle qui veillait sur lui » : j’ai déjà subi une petite opération à l’hôpital, même deux, et jamais je n’ai su le prénom d’une infirmière. Le prénom aurait pu être donné de façon naturelle, par l’interpellation d’un médecin par exemple. Et l’on fait de plus par là l’économie du lourd « ayant reconnu etc… »
- « derrière l’infirmière …. qu’une si douce infirmière » : répétition d’ « infirmière » . D’autant que le même mot revient un peu plus loin : « la chevelure dorée de son infirmière… »
- « Vous voulez dire que c’est vous qui m’avez pris la main ? » : je préférerais : « vous voulez dire que c’est vous, l’infirmière qui m’a pris la main ? »
- « un signe de la main » : bien que le premier « main » soit déjà un peu éloigné, j’ai une impression de répétition
- "maintenant qu’il pensait connaître une partie de son secret." Il y a un mystère mais, d’une part ce n’est peut-être pas un secret puisqu’elle en parlait au patient voisin du héros, d’autre part, les phrases prononcées sont vraiment trop sibyllines pour qu’il puisse prétendre en avoir déduit quoi que ce soit, donc « connaître » me semble exagéré.
- Je me demande s’il est vraisemblable que l’infirmière donne le nom du donneur d’organe à tout un chacun. Il me semblait qu’il y avait un secret médical très strict à cet égard, puisqu’il n’est pas possible pour un receveur de prendre connaissance du nom du donneur (j’ai vu ça dans un film, ce qui limite mes compétences en la matière).

   Agueev   
24/9/2015
Je te félicite pour le titre ! Depuis que je l'ai lu dans les Nouvelles à venir, j'avais hâte, car ce titre m'a fait immédiatement rire. Malheureusement, je m'attendais à une histoire plus drôle, moins fleur bleue, du coup je suis déçu. Malgré tout ta nouvelle est bien écrite, le sujet est original (et maintenant je connais tout le processus opératoire d'une greffe de l'œil) et les personnages attachants.
Merci

   Anonyme   
24/9/2015
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Une nouvelle à l'eau de rose assez bien menée, sauf pour la fin, plutôt décevante, car surfaite, du moins à mon sens. Nathalie s'arrête de travailler pendant trois semaines. Olivier arrive a décrocher son adresse grâce à une collègue de travail de Nathalie (ce qui, dans la vraie vie, est pratiquement impossible... en effet, donneriez-vous l'adresse d'une de vos collègues à un presque parfait inconnu ? Moi non...) puis se rend aussitôt à son domicile pour se "rattraper". Et là, Nathalie fond immédiatement dans ses bras et ils s'embrassent à n'en plus finir. J'aurais tendance à dire qu'ils eurent de beaux enfants. Bref, ce cliché aurait pu être évité.

Wall-E

   carbona   
25/9/2015
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour,

Voilà un texte long mais qui se laisse lire tant le style est assez fluide et abordable.

Quelques remarques :

- "Il fut bouleversé par cette vision" < un peu excessif "bouleversé"

- répétition du mot ballet qui se remarque puisque pas courant

-"Il vit arriver alors une sorte de cadre métallique qui disparut rapidement de son champ visuel. Le contact du métal froid sur les paupières était plutôt désagréable. Un léger cliquetis lui confirma que celles-ci étaient emprisonnées et s’écartaient de son œil. " < brrr, on se croirait à sa place, c'est bien décrit

- " Non, non je vous en prie, c’est entièrement de ma faute, je ne suis qu’un gros lourd" < j'aime bien


Je trouve que l'écriture pourrait parfois être retravaillée pour être plus originale, moins attendue et rendre la lecture moins fade:

ex : " il sentit des fourmillements se répandre dans tout son corps.", "Il essayait de contrôler la moindre partie de son corps", "son rythme cardiaque s’était sérieusement accéléré", "Son cerveau s’emballa pour essayer de résoudre ce mystère", "il sentit monter de ses pieds une sorte de vibration incontrôlable, une décharge électrique qui se propagerait lentement jusqu’à ses flancs.", "son cœur battait la chamade, ses jambes tremblaient"



Pour le fond, j'ai été surprise que le gars repasse au bloc en si peu de temps, pas de bol mais ce doit être des choses qui arrivent.

Dommage qu'on fasse le rapprochement avant lui entre les yeux du défunt et sa greffe, la fait qu'il y pense seulement quand Nathalie vient chez lui paraît un peu superficiel mais comme finalement ce ne sont pas les mêmes yeux, ça sauve !

Je tique parce-qu'elle vient chez lui sans qu'il lui ait donné son adresse et à l'inverse, lui quémande l'adresse à ses collègues qui cèdent et ça ce n'est pas crédible surtout pour les raisons évoquées (on a besoin de bras !).

Je me pose des questions quant à l'âge du peintre.

Batsy, la quarantaine, ok mais le dialogue des infirmiers :

"– … s’en remettra… bien plus âgé qu’elle…", du coup ça collerait plus avec les 75 ans de la fin. (je me demande si j'ai bien tout compris...). Puis "s'en remettra...bien plus âgé", c'est léger quand-même, qu'il en ait 40 ou 75...)

- Je suis dubitative quant à la facilité avec laquelle Olivier effectue ses recherches sur le donneur avec l'histoire du code qui donne accès au dossier complet.

- L'infirmière qui lui confie le dossier. Je me demande : il est confidentiel ce dossier ou non ?

- Le grand amour à la fin est un peu trop, j'aurais vu un rapprochement plus soft.

- Les détails médicaux sont intéressants mais il y a trop de passages à ce sujet, ce qui rend aussi la lecture un peu fade puisque tous ces détails sont en plus et n'apportent rien de particulier à l'intrigue.

- Et je ne connaissais pas la BFY, j'ai appris des choses !

Merci pour ce texte et bravo pour votre travail, c'est long d'écrire et peaufiner un texte comme celui-ci.

   AlexC   
25/9/2015
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Hello clodius,

J’étais sur les montagnes russes avec votre texte. Certains passages m’ont plu, m’ont fait sourire, m’ont (presque) ému, et d’autres m’ont fait rager. Surtout la fin que j’ai trouvé gnangnan, expédiée et improbable.

Quelques moments narratifs que je trouve très justes compensent des dialogues globalement fades et peu crédibles. Mais surtout, il y a pas mal de passages que j’ai trouvé peu réalistes (l’infirmière qui se propose d’aller chez son ex patient, l’autre infirmière qui donne le dossier, l’adresse révélée, Nathalie qui retombe amoureuse si vite, etc).

Globalement, je pense que l’écriture mériterait pas mal de retouches, c’est assez plat, et parfois poussif et pourquoi pas au passage alléger un peu le texte qui se fend de descriptions loin du sujet qui nous intéresse.


Quelques remarques :
-“Vous vous appelez Olivier, c’est bien cela ?” une infirmière connaît le prénom des patients dont elle s’occupe, et après “je peux vous appeler Olivier ?”, pas logique, elle l’a déjà fait !
-“j’étais affecté au bloc” je chipote, mais infirmière de bloc et infirmière de soin, c’est pas du tout pareil, elles ne passent pas de l’un à l’autre comme ça
-le mot “joli” utilisé à quatre reprises

Je tique :
“Les assistantes défirent prestement tout ce qui avait préparé l’acte”
“je ne suis qu’un gros lourd”
“il se promettait de s’en ouvrir auprès de la jeune femme”

Bonne continuation pour la suite.

Alex

   ameliamo   
29/9/2015
 a aimé ce texte 
Bien
Apres mon avis, c’est une nouvelle intéressante, jusqu’à prés de final. L’atmosphère du l’hôpital est véridique, je veux dire semblable à celle de mon pays. Les émotions du patient aussi bien crayonné. Le commencement du texte s’annoncer prometteur, mais, mais, j’ai l’impression qu’il a échoué dans un final facile, édulcoré.


Oniris Copyright © 2007-2018