Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Réalisme/Historique
colibam : Battements d'Elle
 Publié le 10/04/09  -  28 commentaires  -  24818 caractères  -  366 lectures    Autres textes du même auteur

Parmi toutes les victimes de la Shoah, on a recensé 72 000 enfants d'origine juive qui vivaient dans la douce France de la fin des années 30. 12 000 d'entre eux ne sont jamais revenus.
Gardons-nous d'oublier. Conservons en nous le souvenir ému de ces instants tragiques pour que les étoiles continuent de briller, même en plein jour.


Battements d'Elle


« Un million et demi d'étoiles silencieuses ont tapissé la portion du ciel qui surplombe vos pas... Un million et demi d'étoiles filantes figées dans leur course, de vies parties en fumée, incorporées à la brume, aux nuages, à la poussière des autres étoiles...

Que ces étoiles soient gardées par un ange ou par un cousin du Petit Prince, chacune d'entre elles inscrit dans le ciel la lueur vacillante d'un souvenir, la trace d'un visage d'enfant qui portait sur le monde un regard neuf et chaleureux... » Jean-Pierre GUENO

« Nous sommes priés de ne pas déranger le reste du monde avec notre chagrin. » Claudine BURINOVICI-HERBOMEL



Je suis adossée contre le tronc d'un érable, face à l'Arc de Triomphe, un monument chargé de symboles qui prennent tout leur sens aujourd'hui. Tandis que le soleil estival achève sa longue promenade quotidienne, mon regard est rivé au spectacle gracieux des hirondelles qui colorent l'azur de figures compliquées. Malgré le vacarme de la circulation, j'arrive à percevoir leurs sifflements joyeux. Depuis quelques jours, elles se rassemblent pour leur grand départ vers le sud, source d'espoir et de vie.


J'ai moi aussi migré un jour. Vers l'est. En ce temps-là, des chargements entiers d'étoiles sont partis s'échouer sur un rivage innommable et la plupart s'y sont éteintes dans une abominable indifférence.


Depuis, chaque année, c'est la même chose. Tandis que l'automne pointe le nez en effluves discrets, le ballet majestueux des passereaux me ramène inexorablement à cette époque.


Juillet 1942. Paris, quartier de Belleville.


Vêtue d'une robe légère, je dévale l'escalier mouillé d'odeurs javellisées et plonge dans la lumière tremblante d'un matin de juillet. Le pavé luit encore dans le souvenir nocturne de l'orage tandis que l'eau chante dans le creux des rigoles. Je fais un signe de la main à la concierge, avachie sur sa chaise. Sous la ramure bruissante des platanes, la chaleur douce de l'été s'installe lentement. Dans la clarté de l'aube, le pas sonore des balayeurs rythme la vie qui s'éveille doucement. Un chariot tiré par deux solides percherons passe devant moi. Les bidons de lait qu'il transporte s'entrechoquent gaiement dans l'air imprégné de l'odeur du crottin.


Papa apparaît soudain sur le seuil de l'immeuble et tourne vers moi son visage rond et jovial. Il s'approche et attrape précautionneusement ma main avant d'y déposer une petite boîte.


- Tu donneras ça à Éva. N'oublie pas.


Il effleure ensuite mon front d'un baiser affectueux avant de partir pour une longue journée de travail. Je le regarde disparaître au bout de la rue, frissonnant de bonheur. Je ne sais pas encore que plusieurs décennies passeront avant que j'aie la chance de retrouver sa trace.

Je vais enfouir la précieuse boîte au creux d'un platane qui me sert habituellement de cachette. Je la monterai tout à l'heure à Éva mais pour le moment, place aux jeux !


Tout à coup, sans que rien ne l'ait laissé présager, le ciel s'obscurcit et un grand silence s'abat sur Belleville. Alors, je les vois arriver, par dizaines. Sans attendre, je me précipite vers l'escalier. En arrivant toute essoufflée sur le seuil de l'appartement, je me mets à pleurer avant même de savoir ce qui va arriver.


Ensuite, tout va très vite : les portes en bois se mettent à vibrer sous les coups vigoureux des hommes en uniforme, des aboiements résonnent, suivis de cris, des portes sont défoncées, des mains s'abattent sans ménagement. Il règne un brouhaha assourdissant dans l'escalier qu'on dévale, j'entends des hurlements dans la rue.


Et puis, plus rien. Le silence est retombé. Derrière les vitres de l'autobus qui nous emmène, les rues de Belleville, d'habitude bercées de joie, sont livrées à un indescriptible chaos. Partout, le même spectacle se répète. Méthodiquement, on arrache à leur terre d'adoption des milliers d'étoiles innocentes qui ne savent pas encore sous quels cieux immondes on les transporte. Belleville n'est déjà plus qu'un souvenir tandis que nous filons vers l'inconnu. Dehors, les parisiens ne voient pas ce qui se passe. Ou peut-être font-ils semblant...

Je tourne la tête vers Éva qui se tient droite. Ses traits sont tendus à l'extrême mais elle trouve pourtant la force de me sourire. Alors que sa main tiède se pose sur mes cheveux, je ne peux retenir l'averse qui monte en moi.


En même temps que nous franchissons la grande porte du Vel' d'Hiv, la tristesse et la peur entrent en nous. Elles ne vont plus nous quitter.


Après le Vel' d'Hiv où nous restons parquées cinq ou six jours dans une chaleur et une puanteur terribles, tenaillées par la soif, nous sommes envoyées à Drancy. Le changement de décor est radical. Ici, les arbres ont été remplacés par des miradors et les haies colorées par des barbelés. Pourtant, c'est bien le drapeau français qui flotte sur le camp, le drapeau de la République des Lumières. Il n'y a d'ailleurs aucun Allemand pour nous garder ; que des Français, des gendarmes. C'est un maigre espoir auquel nous tentons de nous raccrocher tandis que la vermine grouille déjà sur nos corps affamés. Nous dormons sur de la paille souillée par nos propres excréments. Il n'y a pas de sanitaires, tout juste quelques tinettes qui vomissent leur abominable contenu entre les étages. Tous les jours, des autobus charrient leur lot de pantins en haillons. Il y a des enfants bien sûr, beaucoup d'enfants qui exhalent une odeur terrible, le corps noirci d'insectes. Ils arrivent de partout et ont parfois mis plusieurs jours pour venir à bord de wagons surchargés et plombés.


Pendant que la dysenterie fait des ravages dans les corps amaigris, j'accueille tristement mes treize ans. Je ne sais plus très bien si je dois croire au nombre treize que je chérissais tant il y a quelques jours encore. Je sens que l'enfant joyeux que j'étais est mort en moi. Éva, si pleine d'attention, n'a pas oublié cette date. Elle m'a emmenée ce matin à l'écart des baraquements. En levant la tête, je les ai aperçues, décrivant des arabesques dans le ciel pur. Des hirondelles, véritables parenthèses de bonheur. J'aurais tout donné pour m'envoler avec elles et retourner auprès de ma mère dont je n'ai plus le moindre souvenir. Comment pourrais-je en avoir d'ailleurs ?


1929. L'année où la crise économique mondiale a replongé l'Allemagne dans le chaos, mon père se retrouve sans emploi au moment où je vois le jour. Un an plus tard environ, un ami lui propose de venir travailler en France. Après une longue discussion avec ma mère, ils décident que je l'accompagnerai à Paris. Maman restera logée chez sa sœur et continuera quelques temps encore son travail à Berlin. Elle promet de nous rejoindre bientôt, ce qu'elle ne fera jamais. Privé de l'amour maternel, mon père décide, quelques années plus tard, d'engager une domestique. Et c'est ainsi qu'Éva débarque chez nous en 1936. Bien que muette, cette femme dont je ne connais rien va faire preuve d'une remarquable adaptation et d'une bienveillance de tous les instants à mon égard. Cependant, il n'y a pas un jour où je ne pense pas à cette mère à laquelle on m'a arrachée. Je l'imagine grande et belle comme un arc-en-ciel. Et surtout douce et aimante comme sait l'être Éva.


À Drancy, les semaines de misère s'écoulent en un long et macabre décompte. Lentement, les corps et les visages se creusent tandis que les yeux caverneux reflètent l'horreur et la résignation. Parfois, on aperçoit des enfants qui ont encore la force de jouer à « la déportation » ou à « la fouille », sur des airs de typhus, de diphtérie ou de scarlatine. Certains ne connaissent même pas leur nom.


C'est encore une fois la douceur d'Éva qui m'évite de sombrer trop vite. Sa force de caractère me rassure. Je sais que tant qu'elle vivra, elle ne baissera jamais les bras. C'est elle, qui, il y a quelques mois déjà à Belleville avait refusé que nous portions cette étoile jaune qui fleurissait sur un nombre toujours croissant d'individus. Je la trouvais pourtant jolie, cette grande fleur aux pétales dorés que les gens accrochaient sur le cœur. J'imaginais alors que ceux qui avaient le droit de l'arborer avaient commis un acte de bravoure et je ne comprenais pas pourquoi on refusait obstinément de la porter. Je n'avais pas réalisé qu'il s'agissait d'un acte d'amour et de protection de la part d'Éva.


Drancy est une véritable plaque tournante, l'antichambre du monstre que nous connaîtrons bientôt. Les départs vers l'est se font par groupes de mille. Les femmes et les enfants font évidemment partie de la fête. On les entasse plusieurs jours durant dans des wagons à bestiaux plombés. L'atmosphère y est infecte, irrespirable. Auparavant, on a pris soin de les dévêtir et de les fouiller afin de leur extirper tout ce qui peut permettre de les identifier : papiers, bijoux, argent, alliances. Plus rien désormais ne les rattache au monde des hommes. Tout juste consent-on à les maintenir en vie avec un peu d'eau et du pain sec. On aperçoit parfois des mains squelettiques passer par l'orifice des wagons et tendre des bouteilles vides. Mais les gardes veillent en interdisant toute approche.


Hier, lorsque le convoi s'est ébranlé dans des vapeurs répugnantes, j'ai entendu des voix d'enfants. Ils chantaient, de toute la force qui leur restait, parvenant quelques instants à couvrir le rugissement des chaudières.


Ce matin, j'ai surpris Éva derrière un baraquement. Je l'ai vue griffonner sur des bouts de papier qu'elle tendait ensuite à un gendarme. C'est la troisième fois que je la surprends avec cet homme. En croisant furtivement le regard de ce dernier, il m'a semblé y déceler la lumière lancinante d'un phare et un éclat d'humanité. Ses yeux ne sont certes pas restés longtemps sur moi mais j'ai cru y deviner un soupçon de poussière d'étoile. J'ai appris un peu plus tard qu'il s'agissait de l'un des responsables du camp. C'est sans doute pour cela que nous sommes toujours là, après plusieurs mois.


Un jour de mars 1944 pourtant, après un an et demi d'une survie miraculeuse à Drancy, Éva arrive en pleurs. En me serrant très fort contre elle, je sens de lourdes larmes ruisseler sur mes cheveux. Des cheveux qui vont être tondus quelques heures plus tard, nous faisant franchir un stade de plus vers l'humiliation, l'avilissement. Et puis c'est le départ, si souvent redouté et auquel nous avions jusque là toujours échappé.

Nous nous retrouvons à notre tour enfermées dans ces wagons à bestiaux que nous avons tant de fois vus partir vers l'obscur abîme. Les conditions de ce voyage sans retour sont évidemment épouvantables. Je tente de me rassurer en me disant que j'ai la chance d'avoir Éva à mes côtés, ce qui n'est pas le cas de la grande majorité des enfants entassés dans notre wagon.


Au bout du troisième jour, le train stoppe enfin ! Nous sommes arrivés en gare d'Auschwitz, le terme de cette traversée vers un monde de ténèbres. Les portes sont violemment ouvertes et les hurlements des soldats nous poussent dehors :


- Raus ! Schnell ! (Dehors ! Vite !).


Je m'accroche à Éva mais un homme se précipite aussitôt vers nous :


- Ne prends surtout pas ta gosse dans les bras ni par la main. Tu comprendras d'ici quelques jours ;


Puis, montrant des petits :


- Tu vois, ça va faire du savon.


Nous pressentons que nous venons de basculer dans un monde totalement fou, hors de toute humanité. La désolation du paysage, qui s'est mis au diapason de ce lieu inique, achève de nous opprimer.


Après nous avoir comptés, malades et morts y compris, je me retrouve soudain seule au milieu d'une foule hagarde qui marche le long de la voie ferrée, sous les aboiements des chiens de SS qui ne rechignent pas à mordre. En apercevant une haute cheminée qui crache des flammes orange en plein jour, je sens la peur ruisseler dans mon dos à grosses gouttes. Serais-je déjà arrivée au terme de ma vie ?


Un peu plus loin, en travers de la route, un Allemand fait des gestes avec sa cravache, tantôt vers la droite, tantôt vers la gauche. Je me rends rapidement compte que les enfants, jusqu'à une quinzaine d'années environ, sont tous désignés d'un côté avec les personnes âgées, malades ou portant des lunettes ainsi que les femmes enceintes ou accompagnées d'enfants.

C'est sans doute en raison de ma bonne forme apparente, due aux soins permanents d'Éva, que je suis désignée dans le groupe des valides. Elle m'y retrouve d'ailleurs discrètement et ne me lâchera désormais plus. Après avoir séparé les hommes des femmes, nous sommes conduites, en rang par cinq, vers le camp voisin de Birkenau. En chemin, nous croisons des colonnes squelettiques se dirigeant au travail.


Une fois arrivées, on achève de nous tondre et, après avoir subi une douche glacée, on nous tatoue l'avant-bras gauche d'un numéro de matricule qui servira désormais à nous identifier. Nous sommes enfin emmenées vers nos baraquements, construits en briques directement sur le sol marécageux, sans fondations ni plancher. C'est ici que nous allons désormais tenter d'échapper chaque jour à la mort.


À trois heures et demie du matin, depuis le bord de l'obscurité, les hurlements des surveillantes nous réveillent. Après avoir ingurgité un breuvage insipide qui nous sert de petit-déjeuner, les portes sont ouvertes aux étoiles. Dehors, le froid transperce nos chairs meurtries. Tous les blocks vomissent en même temps leurs ombres qui se dirigent en un flot titubant vers la place de l'appel. Rien ne peut dispenser de l'appel. Même les mourantes y sont traînées. Là, nous restons immobiles dans le froid et le vent jusqu'à ce que le ciel se colore à l'est, vers sept ou huit heures du matin en hiver et parfois jusqu'à midi. Nous restons silencieuses car les paroles glacent sur nos lèvres.


Tandis que le ciel s'embrase lentement, on voit passer d'hallucinants cortèges. Ce sont les mortes de la nuit que l'on porte à la morgue. En les regardant passer, je me raidis. Tout à l'heure, je cédais moi aussi à la mort. À chaque aube, la tentation...

Nous attendons la fin de l'appel pour partir au travail. En silence. Même la neige se tait, ensevelissant mes pas et mon passé, comme respectueuse. Dans le ciel blême, des vols épais de corbeaux fondent sur le camp, dans un vacarme cynique.

Les nuits sont dures à Birkenau. Je me couche en grelottant, incapable de trouver l'innocence du sommeil, malgré les caresses et la douceur permanente d'Éva. Je lui parle souvent de ma maman, que j'imagine blonde avec de grands yeux bleu pâle semblables à des eaux immenses, une bouche dorée et une peau diaphane. Ce qui me manque le plus, c'est que quelqu'un me dise « bonne nuit ». Alors je trouve une ruse. J'appelle chacun de mes doigts de ma main : le pouce, c'est papa et l'index, maman. Les autres doigts sont baptisés des noms de ceux que j'ai aimés. J'embrasse chaque doigt avant de m'endormir mais c'est avec le pouce que je discute le plus. Je lui pose une foule de questions, lui fais un tas de demandes. C'est comme si je parlais à mon cher papa dont j'ai de plus en plus de mal à me rappeler le visage.


Chaque jour est un supplice. Nous luttons contre la maladie, la faim et les mauvais traitements. La mort est omniprésente. Elle fauche à tour de bras et se présente à moi un matin glacial de janvier 1945. Tandis que nous nous rendons au travail, mes pieds, que je ne sens plus, trébuchent soudain sur un bloc de glace. Je m'affale. Un soldat qui a assisté à la scène s'approche. Alors qu'il s'apprête à m'abattre d'un geste las, Éva s'interpose. Je hurle comme une bête en voyant son corps s'affaisser. Quelqu'un m'agrippe pour m'empêcher d'aller la rejoindre. J'ai tout juste le temps d'apercevoir le regard lumineux d'Éva s'éteindre et sa bouche s'ouvrir sur une prière muette. Le soldat est déjà reparti d'un pas nonchalant, contrarié d'avoir ainsi été dérangé. Je me demande encore aujourd'hui avec quelle image de moi elle est partie. Cette question m'obsède toujours.


Quelques jours plus tard, le 17 janvier 1945, nous assistons à notre dernier appel. Cela faisait un moment que nous entendions les bombardements se rapprocher. Peu après, l'ordre d'évacuer le camp est donné. Les SS nous poussent alors sur les routes. La belle machine semble détraquée. L'acharnement morbide de ceux qui se croyaient les maîtres du monde pour mille ans et qui se sauvent maintenant avec leurs victimes épuisées rend la fuite pathétique. C'est un troupeau qui avance sous les hurlements et les coups des SS. On ne boit pas, on ne mange pas, on ne s'arrête sous aucun prétexte. Tout arrêt est un arrêt de mort.


Après trois jours interminables, nous arrivons enfin devant une gare. Les SS nous font grimper dans des wagons glacés et sans toit puis le train s'ébranle sous la neige. En route jusqu'à Bergen-Belsen, nous sommes spectatrices d'une guerre aérienne qui ne semble réjouir que nous. Une fois à destination, nous n'avons presque rien à manger. Alors, il faut tenir, coûte que coûte. Et c'est ce que je m'efforce de faire, à la mémoire d'Éva qui a eu l'incroyable courage de me soutenir jusqu'au sacrifice.


Le 15 avril 1945, le camp est enfin libéré par la première armée anglaise. En découvrant cette masse décharnée de zombies aux yeux vides, les soldats anglais sont horrifiés. Totalement désemparés, ils ne savent pas quoi faire pour nous. Certains abattent des vaches pour nous apporter de la viande rouge. D'autres essaient de nous bourrer de sardines à l'huile et de chocolat, que nous régurgitons aussitôt.

Après un mois de « convalescence », nous traversons l'Allemagne dans des camions et le 24 mai 1945, soit presque trois années après mon arrestation, mon train entre en Gare du Nord. Une fanfare jouant la Marseillaise nous accueille. Nous sommes submergés par une foule qui semble avoir peur de retrouver la mémoire et qui ne comprend pas notre silence. Certains s'énervent même :


- Tu n'as pas le droit d'être triste, toi. Tu as survécu.


Survécu ! Savent-ils seulement de quel gouffre insondable nous remontons ? Car même si nous avons la chance d'être revenus du Pire, nous sommes désormais les enfants du silence, cette continuité de la cachette. Ce qui vit à l'intérieur est si puissant que les mots s'effritent avant d'arriver à sortir. Et puis, si nous nous taisons, c'est aussi parce qu'il n'y a personne pour nous écouter. Nous nous contentons donc d'arborer ce sourire fatigué qui n'appartient qu'à ceux qui ont côtoyé l'Enfer.


J'ai pour ma part la chance d'être recueillie par d'anciens voisins de Belleville. En retournant devant les ruines de mon ancien immeuble, les premières bouffées de l'été qui s'annonce me ramènent soudain au jour de cette rafle qui a fait de moi une orpheline à perpétuité. Je me souviens alors de l'objet remis par mon père. Le platane est toujours là ! Je m'en approche, le cœur battant et y plonge le bras. Le contact de la petite boîte me tétanise de bonheur. Alors que je m'apprête à l'ouvrir, je suspends brusquement mon geste. Après une longue réflexion, je choisis finalement de la laisser fermée afin qu'elle conserve son secret, par respect pour mon père. Je la glisse donc dans ma poche, heureuse toutefois de posséder enfin un objet qui me rattache à lui.

Quarante-cinq années ont passé depuis ce jour. Après avoir en vain cherché sa trace, j'ai refait ma vie. Je me suis mariée avant de donner la vie à deux reprises.

Oh, bien sûr, tout n'a pas été facile. J'ai longtemps vécu dans l'écume de l'instant. Durant des années, j'ai rêvé à ces trains transperçant le brouillard qui charriaient leur cargaison d'hommes, de femmes et d'enfants ; ces trains dont le halètement des chaudières et la plainte des sifflets ressemblaient tant aux mugissements de l'enfer.

Pendant longtemps, vivre m'épuisait. Je ne supportais pas les cris, les sirènes, les portes qu'on ouvre brutalement. J'avais la mémoire parcheminée par les horreurs vécues dans la capitale de la mort, ce gigantesque cimetière de cendres anonymes mélangées à la boue, sans tombes ni stèles.


Il y a dix jours environ, alors que je rangeais le grenier, je suis tombé par hasard sur la boîte confiée par mon père. Cette fois, le temps aidant, je n'ai pas hésité. Je l'ai ouverte et ce simple geste a bouleversé ma vie. Gravée sur la face interne de l'alliance, une inscription n'attendait que moi :


Simon et Éva Steinberg – 12 mai 1928


Steinberg ? Je crus d'abord que l'alliance n'appartenait pas à mon père, Simon Legendre, mais en même temps, je sentais confusément poindre la vérité. Quant à cette Éva, se pouvait-il...

Dans un état de grande fébrilité, je décidai de relancer aussitôt des recherches qui s'avérèrent rapidement fructueuses.

Cela peut paraître incroyable mais je viens de retrouver la trace de mon père, dans une maison de retraite située en périphérie de la capitale. La dame que j'ai eue au bout du fil m'a confirmé qu'il s'agissait bien de lui mais m'a également précisé qu'il avait malheureusement perdu la tête durant la guerre. Elle m'a toutefois informée qu'un carnet m'était destiné. Nous avons pris rendez-vous pour aujourd'hui.


Le vieil homme qui s'est présenté à moi ce matin ne m'a évidemment pas reconnue. Mais qu'importe ! J'ai enfin retrouvé sa trace et cela seul compte. Sur le chemin du retour, ne pouvant tenir plus longtemps, je me suis arrêtée pour dévorer le carnet. Au fil des pages, la lumière a progressivement éclairé mon passé et mes racines coupées au ras de la mémoire. Le puzzle de mon enfance volée s'est enfin assemblé à la lumière de la vérité. La réalité est donc la suivante :


Mes parents, d'origine juive tous les deux, naissent en Allemagne la même année, en 1908. Ils se rencontrent en 1927, à la préfecture de Berlin où mon père travaille et ils se marient le 12 mai 1928, un an environ avant ma naissance. Peu de temps après, alors que mon père vient d'être licencié, un incident dramatique vient ternir notre existence. Ma mère, qui est employée comme femme de chambre chez de riches allemands, est surprise en train de voler un pain pour nous nourrir. Elle est aussitôt arrêtée et jetée en prison. Mon père, qui se croit menacé, décide de fuir en France où un ami d'enfance lui propose de venir travailler. Pour me protéger, il choisit de me cacher la vérité sur ma mère, qui ne sera libérée qu'en 1936. Entre-temps, Hitler a profité de l'incendie du Reichstag dans la nuit du 27 au 28 février 1933 pour se faire accorder les pleins pouvoirs et faire voter la loi dite « de la Sécurité du Reich », qui interdit pratiquement toute opposition et permet la création des premiers camps de concentration. Dès lors, la mouvance anti-juive ne cesse de s'amplifier. Les juifs emprisonnés n'y échappent pas. C'est dans ce contexte que les geôliers de ma mère lui mutilent la langue afin qu'elle ne puisse pas raconter les mauvais traitements subis durant sa détention. Dès que mon père apprend sa sortie de prison, il la fait venir en France sans attendre. Et c'est ainsi qu'Éva apparaît dans ma vie, le 14 juillet 1936.


Je la revois encore, les yeux éberlués, au milieu de tous ces gens qui dansent dans les rues, de tout ce monde en fête. Elle devait se poser la question de savoir si les Français dansaient tous les jours ainsi, si chaque jour en France était célébré comme une fête. La France, République des Lumières et patrie de la Liberté...

Je suis toujours assise face à l'Arc de Triomphe qui trône fièrement sur l'ancienne place de l'Étoile. Que de symboles pour une renaissance.


Je ne cesse de penser à toi, maman. Ce mot si doux, si tendre, me manque tant. Nous n'avons pas eu le temps de nous parler, de nous connaître.


Je t'ai portée dans mon ombre tout au long de ma vie. Combien de fois ai-je pleuré car j'avais besoin de toi. Quand mes enfants sont arrivés, il m'a fallu tout inventer, moi qui fus privée d'enfance, arrachée prématurément à ma chrysalide sans avoir eu le temps de tisser mes ailes.

Très souvent, en arrivant chez moi, j'ai eu l'impression que quelqu'un m'attendait devant la porte. Cette sensation n'était finalement pas si chimérique puisque sans que je le sache, papa était en vie.


Éva : trois lettres qui se fondent avec les trois mots universels de l'amour que je n'ai jamais osé te dire, souhaitant en réserver la primeur à cette mère virtuelle qui nourrissait mes rêves. Si seulement j'avais su ; si seulement on m'avait dit...

Je referme le précieux carnet, à la fois apaisée et émue. La nuit est maintenant tombée et les hirondelles ont cédé leur terrain de jeu aux étoiles. On m'a raconté un jour que pour nos lointains ancêtres, ces dernières étaient les âmes des morts qui avaient été admis au ciel.

Alors, je prie. Je prie très fort pour que les battements gorgés d'amour de mon cœur s'envolent vers ton étoile en battements d'Elle.



 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Menvussa   
10/4/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Le sujet n'est pas facile à traiter, on peut même affirmer qu'il est casse-gueule. Il est facile de tomber dans l'excès, de vouloir apitoyer, de le faire maladroitement.

Le récit est précis, fort détaillé, mais l'auteur a su rester sobre quant à l'expression de la douleur, de l'horreur. Des faits, avec juste ce qu'il faut pour les rendre bien présents sans submerger le lecteur. Une histoire d'amour, des sentiments exprimés presque par défaut, des sentiments masqués.

Le titre est très beau. Un poème en trois mots. Un sujet de dissertation.

Le résultat est poignant.

Et puis l'écriture est belle. Il y a des tournures de phrases très évocatrices, un exemple :

"En ce temps-là, des chargements entiers d'étoiles sont partis s'échouer sur un rivage innommable"

   widjet   
10/4/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Après un « manuscrit » injustement boudé, l’auteur nous revient avec un texte fort qui n'est pas sans me rappeler Lettres d'Algérie de Pierre même si le sujet est différent.

Sur ce thème visité maintes fois par des auteurs anonymes comme par les plus connus, il n’est pas aisé de l’aborder sans (trop) tomber dans le misérabilisme ou la surenchère.
Colibam l’a bien compris. Loin de tout sensationnalisme déplacé, l’auteur raconte, étape par étape, « à hauteur d’enfant » une histoire d’amour, d’identité et d’héroïsme, une histoire digne et poignante avec la distance nécessaire qu’il faut ; évitant la plupart du temps (et grace à la richesse de son vocabulaire), l’apitoiement qui lui tendait les bras. A ce titre, l’assassinat de Eva, « intelligemment » et justement banalisé en ait la preuve. L’intériorisation du personnage principal décuple les sentiments du lecteur. C’est bien vu et adéquat.

Tout est maitrisé (la mise en scène avec des flash back n’est jamais évidente) et forme une boucle cohérente et limpide.

L’écriture est de surcroit admirable dans sa précision et sa diversité. Je regrette juste quelques phrases, quelques adjectifs, adverbes, trop insistants, ces petits mots trop chargés qui, compte tenu déjà de la force du récit, ne s’imposait pas. Un bémol tout à fait anecdotique.

Bien qu’un poil emphatique (j’aurai préféré plus de nuance), le dénouement est très émouvant.

Bravo à toi.

J’espère que ton texte sera lu et commenté (dans un sens comme dans l’autre). Il le mérite.

Widjet

   xuanvincent   
10/4/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je rejoins Menvussa et widjet : j'ai trouvé ce texte sur la Shoah intéressant, émouvant et bien écrit.

Les dialogues notamment (peu nombreux) m'ont semblé bien amenés.

J'ai trouvé la fin émouvante.

PS : Ce texte mériterait sans doute d'être lu (aussi) par de jeunes lecteurs (des adolescents en particulier) afin de les sensibiliser à la Shoah.

   Selenim   
10/4/2009
 a aimé ce texte 
Bien
L'auteur a su garder à l'esprit, tout a long du récit, cette pudeur qui ne doit jamais s'éloigner de ce genre de texte.

Une écriture poignante qui sonne juste.

Selenim

   Anonyme   
10/4/2009
 a aimé ce texte 
Passionnément
Merci à Menvussa, puis à Widjet d'avoir attiré l'attention sur ce texte très fort.
Sans doute le plus poignant de tous ceux j'ai lu sur Oniris.
Le style, limpide, sans artifice, sert remarquablement l'histoire.
Un grand, très grand moment d'émotion.

   victhis0   
14/4/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Ce n'est pas les textes, livres, essais, films, etc. qui manquent sur ce sujet. A chaque fois, on a l'impression que tout a été déjà dit, lu, entendu...Et pourtant : quelle émotion magnifique que ce très beau texte à hauteur d'enfant, sans pathos éxagéré. C'est même tellement poignant qu'on a du mal à croire que celà soit une totale fiction, je pense même qu'une bonne partie de cette histoire est réelle.
Un texte de plus mais pas un texte de trop sur ce sujet "intraitable"

   Flupke   
15/4/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Très bien écrit, et émouvant. Que dire de plus ? Bravo !

   liryc   
17/4/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Un témoignage bouleversant. Les métaphores colore le récit d'espoir.
Félicitations.

   Anonyme   
20/4/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'ai beaucoup aimé ce texte, déjà en centrale...Il est très bien écrit, l'histoire est remarquable et l'auteur fait preuve d'une grande pudeur... Un sujet difficile remarquablement traité... Des comme ça j'en redemande...

un formidable +1 pour le titre !

   Nicolas   
19/4/2009
 a aimé ce texte 
Passionnément
Un récit bouleversant, remarquablement écrit. Style parfait, ambiance remarquablement reconstituée :
Chapeau bas !

   nico84   
23/4/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Que d'émotions, c'est vraiment poignant. Un enfer qui s'invite dans une vie déjà si difficile. J'ai bien aimé ton écriture même si au début j'ai eu du mal sur quelques phrases.

J'ai été touché par ta nouvelle. Bravo à toi. C'est de plus en plus fort jusqu'au point final.

   Anonyme   
25/4/2009
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Ce texte est très bien écrit et réellement intéressant . Je le trouve vraiment excellent . Je ne peux rien dire de plus .

   Corbac   
14/5/2009
Un texte difficile à écrire, difficile à commenter aussi, tant le sujet est à la fois délicat et poignant.
Le contexte historique est bien rendu, les épreuves subies par ceux qui avaient le malheur d’être juif, sont bien racontés.
La honte, la souffrance, la peine. Tous ses sentiments touchent le lecteur, il n’y a jamais d’excès.
L’écriture est belle. J’aurais néanmoins préféré, pour ce récit, quelque chose de plus direct, de plus percutant ; ce n’est que mon opinion, toutefois…

Une très bonne nouvelle donc, mes félicitations à l’auteur ; d’autant que le sujet était loin d’être facile. .

   Bidis   
19/5/2009
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Je ne puis mettre qu’un « exceptionnel » pour le style : simple, élégant et vivant – pour le récit : poignant – pour la chute : surprenante.
+ : Je regarderai désormais les étoiles autrement...

   Anonyme   
19/5/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Voilà plusieurs fois que je remets à plus tard le moment de lire ce texte... au vu de l'intro et des commentaires entraperçus, je me doutais bien qu'il s'agirait d'une lecture intense, et je voulais pouvoir en prendre le temps.
Je suis servie au-delà de ce que je pensais.

Colibam nous livre ici un récit d'une grande puissance émotionnelle. Cette puissance lui est conférée, précisément, par la réserve et la pudeur qui l'émaillent, par ces épisodes tragiques qui pourraient si facilement être surexploités d'un point de vue dramatique, et qui ne le sont justement pas. Parvenir à rendre la banalité dans l'horreur n'est pourtant pas chose aisée.
Le dosage entre réalité historique et intériorité du personnage est également très bien équilibré. Nous avons ici plus que le récit des atrocités vécues par des millions de victimes, nous avons aussi une histoire personnelle qui vient rendre le tout plus émouvant encore par la personnalisation du vécu.

J'ai bien aimé le passage où on parle du refus d'Eva de faire porter l'étoile jaune à sa famille. J'aime bien qu'on souligne ce fait que certains ont osé refuser, déjà, de se plier à l'ignominie, de courber l'échine.
Et j'ai aimé aussi le passage sur Drancy, tenu par de "bon" français qui eux, n'ont en rien refusé de se salir les mains, et ont été lobotomisés en masse de leur conscience, de leur humanité et de leur libre arbitre. Puisqu'il "fallait" le faire...

Au niveau de la technique d'écriture, rien à dire ou si peu. Les mots ont leur juste poids, les phrases coulent sans accroc, le vocabulaire est riche et bien choisi.

Bravo, une superbe lecture.

   Anonyme   
21/5/2009
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
J'ai trouvé que l'histoire des hirondelles était très bien menée et que le texte nous plonge tout de suite dans l'ambiance... malheureusement qui a vraiment existée et dont nous devons tous nous en souvenir. Texte bouleversant.

   Bucolic   
26/5/2009
 a aimé ce texte 
Passionnément
Texte vraiment magnifique...
Le sujet traité est grave, et le texte de colibam le souligne de façon exceptionnelle, par le billet d'une "petite étoile".
Jolie métaphore filée au passage.
Bravo.

   gizebre   
27/5/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Texte magnifique, très belle écriture, style sobre pour témoigner de faits poignants, sans emphase ni "pathos".
Un grand bravo !

   Alexandre   
31/5/2009
 a aimé ce texte 
Passionnément
J'avais lu ce texte sans le commenter au moment de sa parution, pourquoi, je ne m'en souviens pas. Je l'ai relu ce soir, la gorge nouée... C'est un bel hommage rendu à toutes les victimes de la barbarie nazie et, de plus, d'une plume très pudique mais ô combien poignante. Je rejoins le commentateur qui a écrit que ce texte a sa place dans les écoles d'aujourd'hui... afin que cela ne se reproduise pas demain, peu importe le contexte.
Merci de tout coeur colibam

   saintesprit   
3/6/2009
 a aimé ce texte 
Un peu
moi je trouve ça pataud et englué. le fond et pathos de chez pathos quand meme. puis je pense qu'il ya vraiment d'autres sujets non surexploités

   marionb   
24/6/2009
 a aimé ce texte 
Passionnément
Passionnée par cette période de l'Histoire, je trouve cette nouvelle particulièrement bien écrite, simple, qui ne tombe pas dans l'excès du pathétique mais bien plus dans un but informatif, un devoir pour nous de ne jamais oublier et de transmettre .. Bravo !

   Anonyme   
1/7/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Le thème de l'histoire revient souvent parmi les sujets favoris des auteurs que je me suis lassée un peu. Mais cette nouvelle est suffocante, le protagoniste relate ses souvenirs sans trop s'abîmer dans le caractère ignoble de la situation. De plus, le récit se termine sur des valeurs positives : les retrouvailles avec le père, le fait d'apprendre la vérité sur la mère. Cela mériterait un roman écrit dans le même style. Je m'incline, j'ai appris beaucoup de cette lecture. Bonne continuation.

   Anonyme   
31/7/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
[mode chieuse on]
4è ligne après le passage en gras, coquille surement "dÉvant "[mode chieuse off]

Bon ben je sais pas trop quoi dire... j'ai pleuré...
Le texte traite d'un sujet tellement lourd qu'on l'attend au tournant... les maladresses et les incohérences auraient pu foisonner... mais non!

J'aime le ton, entre le récit d'enfant et le récit adulte... comme si le temps de raconter l'horreur, c'est une récitation faite par l'enfant en l'adulte... je sais pas si je suis claire, mais j'ai visiblement senti une césure dans le style et le déroulement narratif. J'ai trouvé ça intéressant et bien mené.

Pas de fausse empathie, que des sentiments d'un naturel et parfois racontés à la limite du clinique parce que les images n'ont pas besoin de plus de fioritures pour toucher...

De très belles phrases

- on arrache à leur terre d'adoption des milliers d'étoiles innocentes qui ne savent pas encore sous quels cieux immondes on les transporte

- la tristesse et la peur entrent en nous. Elles ne vont plus nous quitter

- Des hirondelles, véritables parenthèses de bonheur. J'aurais tout donné pour m'envoler avec elles et retourner auprès de ma mère dont je n'ai plus le moindre souvenir.

L'écriture justement, permet une immersion totale dans l'horreur qui se fait oppressante de justesse, comme :

Puis, montrant des petits :

- Tu vois, ça va faire du savon.

Le recul et la vision de l'enfant sur ce qui lui arrive, sur ce qui l'entoure, sur ce qu'elle est devenue aux yeux des autres, sur ce qu'elle ressent...

Je pourrais trouver 1 million de raisons pour dire ce qui m'a plu, mais je dirai juste qu'il est difficile de ne pas tomber dans le pathos quand on traite un sujet tellement lourd... et tu y es arrivé...

(et je te parle même pas de l'histoire derrière Eva qui m'a parlé sur plein de niveaux, et qui fait toute la beauté et la véracité du sacrifice qui passe presque comme un battement d'elle et prend tout son sens à la fin...)

Merci!
Merci...

   Leo   
25/12/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Un sujet difficile. Souvent traité, sur lequel il est facile de faire du bon sentiment et de la diatribe facile. L'auteur évite l'un et l'autre de ces pièges, en centrant son récit sur une vision, celle d'une enfant, et un lourd secret. Sur un thème où pourtant il semble impossible de faire du "neuf", l'auteur réussit à trouve encore des images chocs, très fortes, qui dérangent, qui forcent le haut-le-cœur. Chapeau pour l'écriture, forte, et digne en même temps, qui jamais ne tombe dans le misérabilisme ou le racolage.

Je regrette certaines invraisemblances dans la psychologie. Certains passages semblent trop éloignés de la vision que peut en avoir une enfant de 13 ans. L'arrivée d'Eva dans la vie de l'enfant ne me semble pas non plus très crédible : pourquoi, en 1936, en plein Front Populaire, avoir caché à une enfant de 7 ans (si je compte bien) que sa mère l'avait enfin rejointe ? Pourquoi l'avoir faite passer pour une domestique ? Certes, on peut imaginer des raisons, mais le sujet est trop sensible pour que l'auteur puisse se permettre de laisser vagabonder l'imagination du lecteur : il doit apporter une explication, une théorie. Et il y en a plusieurs possibles.

Ces détails m'ont gêné. Ils m'empêchent de m'immerger dans cette très belle histoire et d'y adhérer totalement. Je le regrette d'autant plus que l'histoire est splendide, l'écriture très bien maîtrisée, et je ne demande qu'à y adhérer. Mais là où le cœur ne cherche qu'à se laisser emporter, la raison coince... Je cherche un non-dit, un détail qui m'aurait échappé. Mais je ne trouve pas de réponses, et le sujet, encore une fois – parce qu'il touche des aspects très sensibles en nous –, ne permet pas d'en imaginer.

Je retiens quand même la qualité de l'écriture, un style qui colle remarquablement à l'histoire, une construction rigoureuse et précise, et une fin très bien amenée. Un excellent récit, de toute façon, auquel il ne manque pas grand-chose, mais malheureusement c'est beaucoup, à mon avis

   misumena   
2/11/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai lu ce texte bien longtemps après sa parution. Le sujet m'est cher, comme à beaucoup des lecteurs qui ont laissé un commentaire.

J'ai coincé au tout début : l'avalanche d'adjectifs et d'adverbes m'a fait craindre un ton qui risquait d'être grandiloquent. Mais non, tout compte fait. J'aurais aimé que Colibam m'explique si le changement de style était voulu (phrases courtes), ou si c'était le sujet qui l'avait conduite à quelque chose de plus sec. La description devient somme toute assez clinique, ce qui m'a fait pensé à Bettelheim, qui a trouvé la force de survivre en s'accrochant à la froide description des pathologies mentales apparaissant dans de telles conditions (description qui l'a d'ailleurs mené à une ravageuse théorie de l'autisme). D'autres ont choisi des radeaux différents : la culture et l'altruisme pour Primo Levi, l'insouciance et le cynisme pour Ana Novac...
Relative sécheresse du style, donc, que je trouve bienvenue. Il me semble que c'était assez difficile de trouver le ton juste pour un récit "de mémoire", fait par un adulte et vu par les yeux d'un enfant.

En revanche, je suis restée perplexe face à l'histoire d'Eva : entre autre, comment un enfant de 7/8 ans peut-il ignorer le prénom de sa mère ?

Mention spéciale pour le très joli titre. Je retiens aussi "j'ai longtemps vécu dans l'écume de l'instant", qui me plaît beaucoup.

   -Katrina-   
13/6/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Texte magnifique, où l'auteur a su éviter les lourdeurs et les déjà-vus, pour un thème dont tant se sont inspirés.
Un grand bravo.

   Narcisse   
26/12/2012
 a aimé ce texte 
Vraiment pas ↓
Je me suis inscrit ce site il y a une dizaine de jours. Je lis depuis depuis lors, sans ordre de lecture particulier, les nouvelles publiées dans les catégories Réalisme et Sentimental, je laisse quelques commentaires, je me suis permis d'envoyer une nouvelle au comité de lecture... Bref, je flâne avec plaisir et découvre cette communauté vivante, stimulante et agréable qu'est Oniris.
Aujourd'hui, j'ai décidé de lire par le menu les nouvelles classées comme étant les meilleurs, et c'est ainsi que je tombe sur celle-ci, véritablement encensée, portée aux nues même, par les commentateurs (sauf un, qui, peut-être afin de ne pas gâcher l'enthousiasme général, en a écrit deux lignes seulement). J ai donc lu la nouvelle. Elle m'a tellement touché, que je me suis permis d'écrire cette critique, même si les commentaires à son propos ont cessé depuis longtemps.

Comme je ne suis, dans la nomenklatura onirienne, qu'un « p'tit nouveau », j'imagine qu'il est malpoli d'attaquer un texte classé comme l'un des meilleurs du site, et par des gens qui pourraient légitimement me regarder comme un insolent bizut. Néanmoins, comme la règle du site est de critiquer les textes publiés, j'exécute la consigne comme le ferait un bon élève.







Le traitement de la Shoah au point de vue politico-intellectuel



Je vois deux choses dans la Shoah. Je vois le Mal, et je vois les Hommes.

Le Mal – la Shoah est à mon sens l'advenue sur terre du Mal, comme si les portes de l'Enfer s'étaient ouvertes, sur ce qui est à la fois gouffre par où sont aspir's des millions d'hommes, et dégueuloir par où se répand l'esprit du Mal, contaminant là aussi des millions d'hommes, les rendant fous, les perdant, embrasant en chacun d'eux l'étincelle de malignité que chacun porte. Je regarde Hitler comme une incarnation du Mal. Pie XII, d'ailleurs, a pensé qu'Adolf Hitler était effectivement, réellement, possédé. Cet aspect « démoniaque », profondément non-humain, échappe à l'intelligibilité humaine. L'esprit humain, à mon avis, n'a pas les moyens d'en percevoir l'étendue, de le comprendre, de le synthétiser.

Les Hommes – Si les portes de l'Enfer se sont ouvertes, elles l'ont par ailleurs été par la main des hommes. Des hommes y ont, si l'on me passe l'expression, prêté la main. Et ils l'ont fait par des moyens terriblement humains : d'une part par la conceptualisation, c'est à dire par « l'imagination humaine », cette capacité à créer dans l'abstrait, à s'inventer des « raisons ». La base du nazisme, en d'autres termes, est métaphysique ; d'autre part par la technique, la mise en œuvre technique, l'organisation pensée, la planification rationnelle.
Il y a donc là la mise en œuvre des deux spécificités humaines dans l'ordre naturel : la métaphysique, cette capacité à penser dans la liberté absolue, affranchi des considérations morales, des instincts et des interdits religieux, et la domination de l'homme sur la matière, cette capacité à se faire maitre, par la technique, de la matérialité.

Ces deux aspects de l'évènement « Shoah » déterminent les deux manières possibles de parler de l'évènement « Shoah » :
Sur le versant en quelque sorte maléfique – seule la poésie, au sens de combat avec, contre et sur la langue, peut approcher cet indicible, ce non-humain. Seul le Verbe, délié de la contingence, évadé des limites humaines, peut regarder, les yeux dans les yeux, ce Mal sans figure humaine.
Sur le versant humain – il y a deux processus : le processus intellectuel de création du nazisme, une pensée qui, paradoxalement, procède généalogiquement des Lumières, et le processus technique, qui est lui aussi paradoxalement le fruit d'une pensée dite progressiste, l'idée moderne d'un progrès humain et moral soutenu par le progrès technique. A mon sens, ces deux aspects doivent être étudiés et énumérés par des scientifiques, arpentés par des géomètres, mesurés par des architectes et des ingénieurs, retracés par des historiens des idées et des philosophes, comptabilisés par des archivistes, etc.

Cette fournaise où se mêlent l'extrême folie et l'extrême technicité, l'indicible délire et la minutie administrative des chiffres et de la comptabilité ne peut donc être approchée, à mon sens, que par la poésie et la science historique.
Faire des histoires, des nouvelles, des romans sur ce sujet (c'est à dire tenter de faire rentrer cette chose dans les limites très exiguës du « raconter ») me semble vain et inapproprié. Par ailleurs, la Shoah occupe dans nos mémoires une double place : elle fait figure de « mythe », c'est à dire d'un symbole à portée morale, d'un commandement s'inscrivant dans le cadre d'une histoire, mais elle est aussi un évènement qui s'inscrit dans une époque précise et en des lieux nommés, donc dans une historicité qui échappe à la « mythologisation », à la légende, à ce processus de réécriture légendaire qu'est en partie la fiction.

Appliquée a la Shoah, la fiction ne fait, à mon sens, que banaliser l'évènement, le ramène au niveau trivial de n'importe quel thème littéraire : l'amour, les oiseaux qui gazouillent, la vie quotidienne, etc. Toute fiction introduit par nature de la légende, du faux, de l'approximation, du cliché, autant d'éléments qui contribuent à patiner la réalité d'une couche de mensonge. Peu à peu, à force d'en faire de la fiction, à force d'être racontée comme de la fiction, la Shoah prend des airs de racontar.

En un mot, je pense que la Shoah devrait être un tabou de la fiction. Tabou au sens étymologique, c'est à dire un endroit sacré, territoire des dieux où la présence des hommes est proscrite ; c'est une terre qui échappe aux lois de la physique, à celles de la raison, aux règles humaines : l'homme qui y pénètre s'y perd, meurt, ou devient fou.


NB : ce que je dis dans ce paragraphe, je le dis « humblement » en quelque sorte. Il s'agit d'une interprétation de la Shoah très personnelle, où intervient une part de foi, de pensée mystique. A ce titre, je ne cherche aucunement a convaincre ni à convertir : ca n'est que mon opinion, je ne la signale que parce qu'elle éclaire peut-être ma réaction face ce texte.





L'utilisation de la Shoah à des fins littéraires

Écrire une fiction sur un évènement consiste à embrigader cet évènement : on le prend, on se l'approprie, on s'en empare et on lui fait subir les outrages de sa plume afin de mettre cet évènement au service d'un requit. Utiliser la Shoah à des fins littéraires me dégoute. On pourra rétorquer que la littérature a tous les droits, même ceux du mauvais goût. Certes, mais ces droits ne sont valables qu'à l'aune d'une vérité, que sous la condition expresse que l'auteur utilise le mauvais goût dans l'unique but de dire quelque chose de vrai (j'entends par quelque chose de vrai une phrase, un texte, même un mot, qui parle sincèrement au lecteur, qui lui dise quelque chose d'authentique, quelque chose qui n'est pas fardé, travesti, par le style, la coquetterie, l'affectation).

Or, l'utilisation de la Shoah dans la fiction est une escroquerie, un boniment : faute de talent, on prend la Shoah, évènement dramatique entre tous, pour faire naitre chez le lecteur une émotion que l'on n'est pas capable de créer avec de plus modestes moyens. On sort la grosse Bertha de la littérature, et l'on tire de gros boulets d'émotion larmoyante. Quoi de plus facile que d'émouvoir avec de tels procédés ? La décence, ou à tout le moins une sorte de bienséance, de politesse vis à vis du lecteur, est de ne pas l'entourlouper avec une telle débauche de moyens.

On avait coutume, dans l'Antiquité, de recruter des pleureuses lors des funérailles. On payait ces actrices professionnelles afin qu'elles suivent la dépouille du défunt quand on l'emmenait à travers les rues. Ces pleureuses étaient chargées de pousser des cris rauques de tristesse, de pleurer ostensiblement, avec force gémissements. Certaines de ces pleureuses poussaient leur zèle jusqu'à se griffer le visage et à s'arracher les cheveux. Le but était d'émouvoir, par mimétisme, les passants et les proches par ce spectacle, afin de souligner à quel point le défunt était aimé, à quel point sa perte était irréparable.
Il en va de même pour la fiction qui tente d'émouvoir le lecteur. Le lecteur convoque des personnages créés de toutes pièces, construit son récit afin de provoquer le plus gros impact d'émotion possible, tisse sa trame avec ce qu'on appelle des « ficelles », etc. Ça fait en quelque sorte partie du jeu, et je ne procède pas autrement quand j'écris moi aussi une fiction. Comme tous les auteurs, j'utilise des « trucs », des artifices, des tours de prestidigitateur afin d'atteindre mon but. Les moyens sont menteurs, ils peuvent même être vils. Mais ces menteurs sont au service d'une noble cause, ils sont, dans la fiction, l'équivalent de la rhétorique dans le discours, ils sont au service d'une recherche de la vérité. Si ce n'est pas le cas, ils ne sont que démagogie.

L'intrigue, foncièrement, ne sert qu'à intriguer le lecteur, c'est à dire à l'amener là où on souhaite qu'il aille. L'intrigue est un tour de passe-passe que l'auteur estime indispensable pour faire émerger quelque chose de vrai. Ce quelque chose qui émerge, appelons-le de la littérature.
On pardonne les supercheries des auteurs, leurs pirouettes, leurs petites tromperies parce que ces dernières sont au service de la littérature, de la création : l'or de leur texte, ça n est pas l'intrigue, ce ne sont pas les techniques de récit, les déguisements, les habiletés de metteurs en scène. Ces pieux mensonges ne sont là que pour guider le lecteur jusqu'à l'or de leur texte, l'intrigue est le prix à payer pour y accéder, elle n'est que la carte au trésor.

Ainsi les pleureuses que j'évoquais plus haut sont-elles au service d'un deuil, si elles mentent, ça n'est que pour dire mieux la vérité du deuil, elles sont un pieux mensonge au service d'une tristesse vraie. Si elles ne servent que le mensonge, la fausseté, elles ne sont, à proprement parler, que singeries, grimaces obscènes, viles bouffonneries. Utiliser la Shoah à des fins de fiction... je trouve ça dégoutant.


Voici pourquoi :
qu'on me permette une comparaison afin de m'expliquer. L'Église catholique professe que l'hostie, cette petite pièce de pain sans levain, lorsqu'elle est consacrée par un prêtre, devient réellement le corps du Christ. L'hostie consacrée continue à avoir l'apparence, la texture, le goût, et même l'organisation moléculaire, d'un pain sans levain. Ce sont les apparences par lesquelles s'incarne ce qui est véritablement, au premier degré, le corps du Christ (pour les croyants, évidemment). C'est ce qu'on appelle la transsubstantiation. Ainsi, le croyant accueille une matérialité qui a tous les airs d'un pain sans levain, mais en fait, ce qu'il avale (et c'est ce qu'il avale qui est important), c'est le corps du Christ.
De la même manière, l'auteur fabrique du texte. Il crée une recette fictionnelle, il pétrit des mots, cuit le tout dans un certain style, afin d'aboutir à une histoire, afin d'aboutir à des histoires. Mais la substance de tout cela, c'est de la littérature : l'histoire, l'intrigue, n'est là que parce que la substance littéraire a besoin de leur matérialité pour advenir.

Ce que je reproche aux fictions sur la Shoah (car je n applique pas ce jugement qu'à cette seule nouvelle, mais plus globalement, à tous les romans publiés sur le sujet ainsi qu'aux œuvres cinématographiques), c'est qu'elles sont exactement l'inverse : l'apparence est littéraire, mais ce que nous avalons, c'est du boniment. Ces hosties-là ne sont faites que de cadavres de Juifs et l'on nous fait croire que c'est de la littérature à l'intérieur, alors que ça n est QUE ce que ça paraît, en fait : de la nécrophilie.
En bref, c est immonde.






Qu'on me pardonne ces introductions un peu longues peut-être : elles motivent la pugnacité avec laquelle j'ai poursuivi ce texte.

Livrons-nous maintenant a une petite analyse critique du texte, de sa construction et de l'écriture.




L'écriture est pataude, épaisse comme un vieux cookie : c'est pénible à mâcher, ça colle aux dents et ça irrite le palais. A tout prendre, mieux vaut s'enfoncer deux doigts dans la bouche. Quelques exemples glanés çà et là dans le texte, de ces assertions qui manient la métaphore comme on assène des coup de massues :

« En ce temps-là, des chargements entiers d'étoiles sont partis s'échouer sur un rivage innommable et la plupart s'y sont éteintes dans une abominable indifférence. »
« Méthodiquement, on arrache à leur terre d'adoption des milliers d'étoiles innocentes qui ne savent pas encore sous quels cieux immondes on les transporte. »
Sans même parler de ces étoiles que la métaphore arrache a la terre, qu'on jette sur des rivages, puis qu'on trimbale sous des cieux immondes, la construction, le rythme de ces phrases, est inavalable, trop lourd, trop gras.

Et puis il y a cette foultitude d'adverbes et d'adjectifs qui rappellent encore et encore, encore et encore, et, au cas, où on ne l'aurait pas compris, encore et encore à quel point tout ça est horrible, et triste, et sordide, et injuste, et monstrueux...
« rivage innommable », « abominable indifférence », « étoiles innocentes », « cieux immondes », « long et macabre décompte », « yeux caverneux », « obscur abîme », « monde de ténèbres », « lieu inique », etc.

Bref, une surenchère d'adjectifs qui rend cette horreur non pas glaçante et effroyable, mais seulement pâteuse et indigeste. N'en jetez plus !



L'escroquerie foncière qu'est ce texte se révèle avant même la première phrase du récit proprement dit. En effet, l'auteur nous fait le coup de la mention obligatoire en exergue du texte. Tous les films de fiction concernant la Shoah comportent cette mention : « Six millions de Juifs ont péri dans les camps, etc. » Mais dans les films, au moins le réalisateur attend-il le générique pour placer ce message de « salubrité publique ». Ici, l'auteur plante cette menace morale comme un drapeau, rappelant que tant d'enfants sont morts dans les camps, et nous priant de ne pas l'oublier (c'est bien pendant la lecture de sa fiction qu'il ne faut donc pas l'oublier. Puis il a l'effronterie d'ajouter cette citation : «Nous sommes priés de ne pas déranger le reste du monde avec notre chagrin. » Cette citation, telle qu'elle est placée, en sandwich entre le rappel historique des morts dans les camps et le récit fictionnel, fonctionne en fait comme un commandement antonymique adressé au lecteur : vous êtes priés d'être émus !
Nous voilà fixés, la feuille de route du lecteur est claire : durant la lecture de ce qu'on fait passer pour un objet littéraire et qui est en fait une opération de chantage contre le lecteur et une prise d otage contre les victimes de la Shoah, 72000 paires d'yeux - ceux de ces enfants morts -, vous regardent et guettent l'humidite de votre œil. Malheur et honte à celui qui ne sera pas ému par ce récit !





La première phrase est incompréhensible. On nous parle d'un monument de symboles qui prennent tout leur sens aujourd'hui, mais on ne nous l'explique pas. Pour moi, Arc de Triomphe égale Napoléon et Première Guerre mondiale. Quel rapport avec ce texte ? Ce n'est qu'à la toute fin du texte que le lecteur aura l'heur de comprendre cette allusion. Qu'il patiente !





Premier poncif du genre « récit sur la Shoah » :
Description de la vie du personnage le jour de son arrestation, à Belleville. On nous parle « robe légère », « lumière tremblante du matin », « eau qui chante dans les rigoles » et « joyeux bidons de lait ». Bonne trouvaille, le lait, dans le cadre de ce paragraphe. Le lait, c'est l'enfance, c'est l'innocence, l'insouciance d'une vie sans pénurie, c'est pur, ça rappelle une sorte de paradis perdu où s'écoulent le lait et le miel...
En effet, il faut, dans une fiction sur la Shoah, que l'arrestation soit obligatoirement précédée d'une vie idyllique, insouciante, innocente. Cet impératif est a la fiction holocaustienne ce que la règle de l'unité de lieux est a la tragédie. Ces gens pourraient avoir leurs soucis, leurs misères, leurs peurs, mais non. Il faut que le jour de l'arrestation soit un rêve de bonheur éveillé afin d'accentuer la dramaturgie par un effet de reflet paradis perdu / ticket vers l'enfer.




Deuxième poncif :
C'est donc une journée banale, les oiseaux chantent, le ciel est bleu, rien ne permet de soupçonner l'horreur à venir. Aussi, le père du personnage, lorsqu'ils se voient pour la dernière fois, aurait pu dire à cette petite Blanche-Neige absolument n'importe quoi : « achète du pain », « ramène-moi des allumettes », etc. Mais non ! Il faut qu'il lui dise quelque chose d'historique, de solennel : « N'OUBLIE PAS », phrase mémorable s'il en est.




Troisième poncif :
L'étoile jaune. Là encore, on a affaire à un procédé dramatique afin d'accentuer le hiatus entre l'innocence de l'enfance et la malignité de la persécution : l'enfant voudrait bien porter l'étoile jaune, parce qu'il l'assimile (au choix) à une médaille, à une étoile de shérif, ou, en l'occurrence, à une fleur. C'est à la fois mignon et terrible de voir cette enfant aimer sans arrière-pensée ce symbole de l'horreur...
Par ailleurs, afin de manifester le courage et la lucidité d'Eva, qui est elle une adulte, cette dernière refuse de la porter. Une Juive de nationalité allemande, ancienne prisonnière de droit commun en Allemagne (d'ailleurs on se demande bien pourquoi et comment le régime nazi l'aurait libérée puis laissé quitter le territoire, alors même qu'il est dit plus loin que ses geôliers étaient prêts à tout pour qu'elle n'ébruite pas les sévices dont elle a été victime...) qui serait prête à tout risquer en se faisant remarquer par ce refus, au risque de sa vie et de celle de sa fille ????




Quatrième poncif :
Depuis Nuit et Brouillard, dans un récit sur la déportation, qui dit « wagon », dit « wagon plombé ». Peu importe qu'il soit vert, rouge, bringuebalant ou fraichement sorti des usines, seul compte le fait qu'il soit plombé. Il faut le spécifier ainsi, même au prix de l'invraisemblance : on se demande quand même comment une enfant de douze ans, jetée dans un wagon que l'on referme, sans fenêtre, aurait pu voir, à travers les parois, que quelqu'un « plombe » le loquet ?? Bref.
Plus loin, on apprendra qu'il s'agit de « wagons à bestiaux ». Or, les wagons utilisés pour déporter ne sont pas des wagons à bestiaux. Ce sont des wagons. Des wagons qui servent à transporter des marchandises, des hommes, des animaux, etc. Ce sont des wagons qui servent à transporter ce qu'on met dedans en fait. Les troupes françaises, par exemple, étaient transportées dans ces wagons.




Cinquième poncif :
C'est connu, le gardien allemand ne connaît, en tout et pour tout, que deux mots : raus, et schnell. C'est tout. D'ailleurs, il ne sait que hurler.





Sixième poncif :
La mention des enfants transformés en savon. La légende selon laquelle des usines transformaient les humains en savon en se servant de leur graisse est avérée, en tant que légende, dès le début des années 40, en effet. C'est un bruit qui court dans les camps, et que certains nazis se plaisent à propager. Mais que cette petite fille, qui vient de sortir d'un wagon il y a quelques minutes, en soit comme par hasard prévenue, ça paraît gros. Décidément, cette pauvre enfant pâtira, tout au long de son histoire, d une version quintessenciée du nazisme.





Bizarrerie du texte :
Ne reculant devant rien pour signifier l'horreur des camps, l'auteur prête une intentionnalité malveillante au paysage : « La désolation du paysage, qui s'est mis au diapason de ce lieu inique, achève de nous
opprimer. »
Bon. La première proposition affirme que le paysage s'est mis au diapason de l'iniquité des lieux. On ne l'y a pas mis, ce paysage, au diapason, il s'y est mis tout seul, de son propre chef. Une intentionnalité confirmée par la deuxième proposition : la désolation du paysage opprime le personnage. Or, on peu être « oppressé » par quelque chose, mais on ne peut être opprime que par quelqu'un : il faut une volonté, une intention pour opprimer. Les fours crématoires ne suffisent pas : l'auteur prête donc une intentionnalité maligne au paysage, qui n'y était pour rien...





Septième poncif :
Le personnage aperçoit la cheminée des fours crématoires. Les nazis, qui craignaient une révolte, faisaient attention à ce que les prisonniers ne devine pas ce qui les attend (c'est pourquoi on leur fait croire qu'ils sont déportés pour travailler, et non pour être exterminés, d'où le fameux « Arbeit macht frei », d'où le « rituel » des douches, celui du tri des affaires personnelles où l'on inscrit les noms des propriétaires, etc.).
Le personnage, donc, débarque à peine et aperçoit la cheminée. Et là, sans aucun indice, le personnage SENT l'horreur de ce qui s'y passe, il le ressent même physiquement... C'est un passage obligé, particulièrement au cinéma, avec le plan en contre-plongée de la cheminée qui crache de la fumée, menaçante et froide.





Autre bizarrerie :
On a eu plus haut le paysage animé de mauvaises intention. Ça n'était pas assez. C'est maintenant un groupe de corbeaux qui sont à leur tour doués d'intentionnalité. Imaginez-vous : ces corvidés cyniques, sans doute admirateurs du régime nazi, ne font rien qu'a fondre sur le camp pour effrayer les déportés. L'histoire ne dit pas s'ils croassent « Heil Hitler ! » en sautillant au pas de l'oie, mais il s'en faut de peu.





Huitième poncif :
« Chaque jour est un supplice. Nous luttons contre la maladie, la faim et les mauvais traitements. La
mort est omniprésente. » Beau rythme ternaire redoublé, qui est en fait une formule sacramentelle de la langue de bois. En effet, si vous êtes élu, par exemple, et que vous devez prononcer un discours rendant hommage aux déportés, soyez sûrs que votre chef de cabinet placera cette mention de « la maladie, la faim et les mauvais traitements ». C'est un passage obligé. On peut bien sûr le modifier si l'on veut, et mettre « mauvais traitements » en premier, par exemple. On peut aussi, ça se fait, ajouter le froid, mais ça casse ce beau rythme ternaire. Vous ne me croyez pas ? Taper « faim maladie mauvais traitements déportation » sur Google. Vous verrez. Même chose pour « la mort est omniprésente ». Pure langue de bois, pure formule rituelle, que l'on retrouve systématiquement dans les déclarations officielles et les livres scolaires.





Neuvième poncif :
On le retrouve tout au long du texte. C'est cette vision complètement cinématographique (donc mise en scène) de la Shoah, avec la cheminée rougeoyante qui fait office de fournaise infernale, avec les cris des locomotives, qui percent le brouillard, avec ce froid, cette neige, etc. On déportait aussi en été, pourtant, où le ciel était bleu, où les oiseaux chantaient et où la chaleur était étouffante. Mais non, il faut du brouillard, il faut de la neige pour « faire de belles images ».





Lourdeur du style :
Tout au long du texte, l'auteur accumule des annonces terrifiantes. En effet, l'horreur « en soi » des évènements ne suffit pas. Il faut répéter à chaque paragraphe une annonce de la suite des événements. C'est comme le clairon strident avant la charge de cavalerie, une sorte de « Attention, Mesdames et Messieurs, ça va commencer ! » :
« Je ne sais pas encore que plusieurs décennies passeront avant que j'aie la chance de retrouver sa trace »
« des milliers d'étoiles innocentes qui ne savent pas encore sous quels cieux immondes on les transporte. »
« l'antichambre du monstre que nous connaîtrons bientôt »
« je sens de lourdes larmes ruisseler sur mes cheveux. Des cheveux qui vont être tondus quelques heures plus tard », etc.





Passons sur l'invraisemblance du récit, quand, en une phrase, le personnage retrouve son père disparu, qu'elle n'avait pas revu depuis quarante-cinq ans, grâce à une boîte planquée dans un platane... Passons aussi sur cette phrase, parmi d'autres : « Le puzzle de mon enfance volée
s'est enfin assemblé à la lumière de la vérité. », lourde comme la dernière fourchetée de cassoulet.
Le texte est truffé de ce genre de phrases écrites avec une massue, qui parfois ne veulent rien dire. Comme celle-ci, où l'on nous explique le destin de la fameuse Eva. Lisons : «  un
incident dramatique vient ternir notre existence ». Un incident est un événement de peu d'importance, qui ne modifie pas le cours des choses. Donc : pas de quoi s'inquiéter. Mais en fait, non : c'est un incident dramatique ! Bon. Et puis finalement, c'est un incident dramatique qui se contente de ternir la vie du personnage. Ternir : amoindrir l'éclat, la brillance de quelque chose. Bon, si ça ne fait que ternir l'existence, ça n'est pas bien grave... Moi, je me perds dans ce genre de phrase.

Dans ce même paragraphe, l'auteur, toujours obsédé par son but (faire pleurer dans les chaumières), fait passer une voiture-balai, afin de ramasser tous ceux qui n'auraient pas été émus par cette histoire. On avait la Shoah, on a maintenant Germinal, avec cette histoire de la mère, domestique chez de riches (forcément) Allemands, qui vole du pain pour nourrir ses enfants et finit par avoir la langue tranchée en prison... N'importe quoi !

On a aussi des phrases grotesques, comme ce « Dès lors, la mouvance anti-juive ne cesse de s'amplifier. » Le parti nazi, une mouvance ? Pourquoi par une Amicale ? Un club de quartier ? Bref.





Dixième poncif :
On trouve, à plusieurs reprises tout au long du texte, de petites digressions qui fonctionnent comme autant d'opérations de chantage à la culpabilité contre le lecteur. Je n'en prends qu'une :
« Méthodiquement, on arrache à leur terre d'adoption des milliers d'étoiles innocentes qui ne savent pas encore sous quels cieux immondes on les transporte. Belleville n'est déjà plus qu'un souvenir tandis que nous filons vers l'inconnu. Dehors, les parisiens ne voient pas ce qui se passe. Ou peut-être font-ils semblant... »
C'est très beau comme stratégie : on a un décor, on a un personnage. Le lecteur, lui, est dans l'extériorité par rapport à ce qui est décrit : il voit la scène, cette enfant qu'on arrête, il la visualise comme on visualise un film. Le lecteur n'est pas dans le film, il en est le spectateur extérieur. Or, l'auteur introduit dans le texte un autre type de spectateur. Ce sont les Parisiens, qui regardent l'arrestation, eux-aussi en position d'extériorité. Eux-aussi sont des spectateurs extérieurs. Comme nous. Or, ces spectateurs-là sont d'insensibles salauds, de lâches hypocrites qui ne se sentent pas concernés. Et voilà : sous peine d'être assimilés vous aussi à ces spectateurs (de sales collabos sans doute, ou des lâches qui laissent des enfants se faire arrêter), vous êtes requis d'être émus, scandalisés, concernés ! Joli petit chantage !





Voici enfin la fin du texte. Enfin, nous allons comprendre la première phrase du texte, qui, je vous le rappelle, évoquais un « monument chargé de symboles qui prennent tout leur sens aujourd'hui ». Ce doit être une révélation éclatante, le dévoilement d'un symbolisme éblouissant de beauté, j'imagine. Voyons cela.
« Je suis toujours assise face à l'Arc de Triomphe qui trône fièrement sur l'ancienne place de l'Étoile. Que de symboles pour une renaissance. »
Voilà.
Eh oui : les enfants juifs sont comparés tout au long du texte à des étoiles (qu'on arrache de la terre, qu'on transporte jusqu'à d'immondes rivages, puis qui, une fois morts, rejoignent le ciel...).
Or - tenez-vous bien ! -, l'Arc de Triomphe se trouve place de l'Étoile. Étoile. Comme les étoiles. Bon. Bien. D'accord. Merci pour cette fulgurance poétique. Félicitons l'auteur d'avoir eu l'intelligence de placer son personnage à cet endroit précis pour regarder les hirondelles : si le hasard ou la négligence l'avaient porté place des Vosges par exemple, l'effet eût été certainement manqué.





Enfin, in cauda venenum, la toute dernière phrase du texte, qui est sans doute aussi la plus navrante : « Je prie très fort pour que les battements gorgés d'amour de mon cœur s'envolent vers
ton étoile en battements d'Elle. »
Très franchement, je suis resté coi devant l'impudence de l'auteur : faire passer cette phrase pour de la poésie alors qu'il s'agit en fait d'un grossier calembour... Je n'en reviens pas.





J'espère que l'auteur ne prendra pas ce texte en mauvaise part. Si j'ai pu par moments me montrer un peu vindicatif dans mes reproches, qu'il soit sûr que je souscris à cette maxime : la critique est facile, l'art est difficile.

Bien sincèrement.

   Malo   
25/7/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte fort, un texte sobre, émouvant justement par sa sobriété. Un "univers" dans lequel l'auteur sait nous faire pénétrer, nous qui n'avons jamais connu l'horreur.


Oniris Copyright © 2007-2017