Ce texte est une participation au concours n° 40 : Ciel, sang et chlorophylle (informations sur ce concours).
*1*De la gadoue qui nous compose, de cette boue qu'en moi je sens par excellence, substrat d'égoïsme crasse (hors de doute !), extirper l'avant-mélange… Oui, tirer l'analyse du vert pluriel et pur, du rouge par quoi tout s'incarne et va palpitant. L'incarnat et le chlorophyllien. L'émeraude et l'hémorragie. L'instant d'avant la brouille. Refaire notre synthèse soustractive des couleurs.
Expérimenter pour cela une méthode anticonformiste, une méthode intime aux pupilles dilatées : agir d'abord en soi, comme les gnostiques un peu fous qui faute de changer le monde vont s'ouvrir en autre chose… Redonner à chacun son individualité, mais sans retomber dans le duel. Unir rouge et vert en tresse, où chacun demeurerait soi et dialogué, au lieu de s'abêtir en teint de terre. Complémentaires, non confuses. En soi le vert, en soi le rouge… qu'est-ce que ça donne ? L'idée est de s'alchimiser honnêtement, d'agiter en soi les composants élémentaires, pour sûr qui ne seront pas en or, mais bien flambants d'origine.
*2*Si je me glisse à la mémoire du vert, c'est allongée que je me vois, l'autre été, où je me demandais, bien ventousée à l'herbe : Pourquoi tous ces voyages au loin ? Pourquoi imiter dix mille vrombissants vacanciers bardés de fluo, de bips et de réducs, aux cernes de flight-delayed dessous leurs yeux de chicorée, alors qu'il y a, ici, tellement d'arbres à connaître ? Tant de vues sur eux à apprivoiser, tant de façons de s'étendre et voir leurs feuilles ourler le ciel, cette dentelle qui leur parvient depuis le sol. Vastes, tant de pensées à naître à leur contact.
Si simplement, mon ventre sur l'herbe. Le nez dans la couleur aux brins qui chatouillent, je pense à toi, laissant croître les sarments d'images ; je me végétalise avec bonheur. Toi c'est O. O comme une bouche ouverte. Ce qui en vérité ne te correspond guère, tu es plutôt taillé dans l'ironie d'un sourire ; rien de béat. Oui, de jade en vert-de-gris, les serres immenses du souvenir, les verrières où tout continue de croître insolemment sous la conscience. Nos souvenirs de palme et d'orchidée, de pampre et de bougainvillier, de menthe et de chardon rare. Nos nervures, nos épines, prismes de pétales et boutures en tous sens. Serre-moi. Inconsciemment. Galamment les mots bougent et se nouent branche à branche. Serre-moi.
Assise, je regarde la chaleur retomber, pieds dans l'herbe, au bas d'une butte. Soulagement d'un lieu sans quasi personne. Rumeur de ville en bas. Ils s'agitent. Tout ce vert amende. On se sent moins mesquine. Fraîcheur à même la terre. Évidemment que je ne suis plus seule. On lutte ensemble, avec les marronniers, les tilleuls et les trembles, contre la magie mauvaise du soleil irrité par les clim' mises à tout crin, on lutte (ils sont à mes côtés) contre l'emprise caniculaire. À coups de vert oxygénant, dérisoire riposte aux entreprises-bitumes. On se sait peser peu. On agite pourtant les feuilles d'un tout petit espoir.
L'herbe suffit, pour l'heure, à la sérénité. Je sais, l'expérimentant là dans mon corps, adossée au cerisier qui penche, que je pourrai être heureuse encore plus tard, en pleine nature, hors des hommes, hors des villes.
Par intervalles, je reviens à O., me remémorant par rameaux et ramilles, surtout quand je plonge polissonne mon nez dans les roses, ou ma conscience dans l'architecture des arbustes à flanc de couvent, avec les nonnes dont j'aurais préféré être, ayant vécu fille aux siècles passés. L'herbe suffit. J'y inspire encore un peu. Amples, lancinants envahissements de vert, qui nous désurbanisent une tournée d'heure, qui nous ravissent, bullaires, au tournis braillard des rues dont les signaux nous giflent tympans et regards. Gratitude aux plantes, plurielles ondines et joueuses, brillant des joailleries journalières du soleil. Tu les connais toutes, O., un nom pour chacune. Et je respire encore la rose, et l'odorat dévergondé s'éprend d'un instant grave, dévale d'analogie en syllepse. Mais elles ne sont pas qu'une mine à suggestions, à souvenir, toutes ces braves nativités de sève. Besoin que dans ce tête-à-tête avec nature il n'y ait pas le risque que quelqu'un manque. Besoin que rien d'humain ne m'étreigne. Besoin d'eux seuls. De la hauteur et des arbres. Voilà le bonheur qui éponge un peu la frénésie des villes mal léchées, des z'hums z'humains enfoncés dans leurs goals, des z'hums engoncés dans leur mauvaise humeur de tôlards ignorés. Vie verte comme exode hors du brouhaha gris des villes. Vie en seul majeur. Vie verte qui nous parenthèse de ce bouillon perpétuellement tourné, tourbeux comme un mauvais café.
L'envers (par pitié !), des feux réglés de circulation ! Passez au vert, tu parles ! L'ordre oui, mais pas si fort klaxonné, pas si matraqué… Un peu de fouillis salvateur s'il vous plaît, un peu de sylve, pour nous désembaumer des vapeurs grattecieliques. Non merci le laudanum aliéné des agglomérations qui carillonnent de signes, de signifiants à fric. S'échapper de tout ce gris clinquant. S'en aller. Là. J'ouvre une bouche en forme de bouton de rose et renoue mes lacets. Il est temps de redescendre.
*3*À l'orée des pentes murées, apparaît mon chat noir du champ aux iris. Je ne lui parle qu'en italien. Il est allongé sur la pierre, il aime et me regarde pour caresses. J'hésite encore pour son nom. Carbo pour Carbone. Cene pour Cenerentola. Leuco pour l'antithèse qui nomme une déesse blanche. Cene c'est bien, pourvu qu'on prononce au carmin de sa langue. Puisque Cene, ça fait aussi C'è ne, y'en a, y'en a de la tendresse. Et la couleur de la tendresse, je n'sais pas, mais parierais bien sur un rouge. Un rouge renversement nostalgique du vert. Sinon plus pâle, qui sait.
*4*C'est le contraste qui fraie la pensée et son nuancier de teintes.
Le rouge est sage par moments, sage comme l'aube, preuve ce matin où je frotte mon museau contre le tien qui part au travail, où je retombe en mi-sommeil. Le marchand de sable sème des étoiles dans mes yeux… sème des étonnements. Certaines sont blanches et d'autres, chaleur moindre, montrent leur minois rouge. Un rien de veille et je pense.
Analysons. En soi le rouge. Le rouge du désir, évidemment en tête. Le rouge aussi se savoure allongé, mais s'expand, vole et vacille. Mon cœur invisiblement pourpre, qui me fait danser, vacille à voir O. Ma jupe soie rouge coquelicot vole. Rouge joie.
Rouge de toutes les membranes organiques qui nous réverbèrent le monde. Moi tout entière membrane, ouïe ambulante. Moi myocarde. Et fascias. Et tout ce qui s'en suit. Tout dans notre corps tambourine avec une application pourpre. Je tapote inconsciemment le rythme de la musique. J'ouvre mon texte. Je sirote le lait de coco rosi de framboise. Je pense à O. Pas trop, pas trop. Trop de possibilités de sens et de sentir. Éparpillement. Ambulance des sensations.
Rouge urgence ! Tu me proposes un café chez toi. Goût agastache qui veut dire goût d'anis. Clarté du vert. Profondeur pourpre des cerises. Tout ça au creuset d'une tasse. Je fais les mimiques des goûteurs. Je te fais rire. On se câline doucement. C'est presque tout. On rit. Une gorgée de vin rouge. Grenache. Je repars.
Je redescends, sourire aux lèvres. Sourire de petit lutin fier comme pas possible. Le sang de mille héroïnes mises en page coule dans mes veines de petit chaton content de soi. Je souris au défilé de rues qui me connaissent, les alentours de chez toi, mon bonheur les recolore de teintes vives. J'écris ce bonheur rassemblé de deux heures ; j'en oublierai de sortir les feuilles de thé. Qu'importe.
Toute ma banale tristesse amoncelée, cette tristesse gris souris, bistre et fange, je sens du plus profond de moi qu'elle vaut la peine, car j'ai vu ton visage se redorer et me sourire, sourire avec tendresse comme envers un animal gentil, et j'ai senti ta peau, accompagné ton plaisir, mis mes pattes sur un Pirandello de ta bibliothèque, pris une douche, et reçu "quanti baci" tout contre toi.
Sentir ainsi que tu me désires un peu. Que je suis ton rempart de tendresse. Si pleine de baci devant la porte. On rit. Tant de grenats logés aux lèvres à partager.
Vie rouge. Vie d'intensité majeure, science presque exacte qui côtoie la brûlure, équilibre d'une flamme qui n'absorberait pas tout, joyau sauvagement sage. Le souvenir rubis me reste aux veines. Je me revois au seuil de chez toi. Là je me fais lierre et liane, une dernière fois je t'embrasse.
*5*Suis-je un peu plus verte ? Es-tu rouge davantage ? L'inverse se tient tout autant. Nous glissons de l'un à l'autre, comme de lune en aurore. En somme, l'altérité n'a de sens qu'en conjoignant nos couleurs, elles-mêmes fluentes. À l'orée des groseillers membranés de nos tissus d'animaux frêles. À l'orée même de l'incolore.
Et puisqu'à travers toi me dévore ce fou tropisme du pays de la botte, venons-en in extremis à cette facétieuse résolution de couleurs. En l'espèce : entre le rouge et le vert il me suffirait d'étendre le blanc, le blanc de l'acceptation calme, un peu héroïque, un peu monacal, puisque non décidément notre désir est une perle sans avenir, une pauvre myrtille, prisonnier de nos quatre yeux. Promis je ne m'attache pas, je faisais lierre et liane juste en repartant pour rire. Et voilà, cela pourrait finir en drapeau. Dans le pied de nez d'un drapeau. Sans plus aucune signifiance nationale. Simple drapeau blanc colombe unissant deux constellations de chromatismes. Le blanc de Leucothéa, la déesse pavesienne, qui panse et accompagne.
*6*Mais on s'y perd toujours à disserter sur le pur. Mieux vaut laisser les choses s'emmêler. Ce qui me fait revenir à ma boue du début. Pour moduler d'un remords l'opprobre portée sur la fange. En guise donc d'excuse à l'encontre du mélange des deux divisés, lie rouge et vigne verte, dire que si leur écart est beau, loi du contraste simultané, on ne gagne rien de propre à écarter la voie de la fusion. J'avais crié d'emblée sur les toits que tout se salit d'avance des gadoues de mon « moi d'abord ». Pourtant le brun c'est aussi, entre cent mille douces choses, la chaude fourrure de l'ours, châtain d'accord mais traversée de nos veines parentes, physiologie grenadine, marron maternant qui fleure les aiguilles et les bruyères. Et puis le brun, rappelle-toi gamine, c'est encore la confection charmeuse du chocolat, celui qu'on partage, kaléidoscopique en lèvres rouges et yeux imaginés de chat, ou dans l'amicale écharpe framboise que tu me prêtes car sinon je grelotte, sous la lumière absinthe de cafés de Paris sans quoi tout souvenir tend à s'éteindre. Et moi brunette qui grignote les amandes et autres coques à la façon désinvolte des écureuils… Ce qui confère à O. l'orbe secrète d'un sourire.
En guise donc d'excuse, honorer le caramel bis des sous-bois, et clamer à rebours et bien fort que les couleurs sont chacune de brèves inventions d'opale, souvent venues aux yeux oblitérés par trop de tristesse. Certes on élit, on classe. On marque des préférences, on se gargarise de telle ou telle préséance, d'un éclat de dominante : couleurs primaires, secondaires, et tout l'et cætera si réjouissant du nuancier. Certes on joue. On sépare. On assemble et on tresse. Mais que chacun mette main à la gouache, et en étale les muants symboles.
Vivent donc le vert et le grenat chacun pour leur part, mais surtout comme intersections et gammes, comme bruissements lumineux en devenir, dans la forêt des tonalités filantes. Loin des drapeaux, les couleurs n'existent que par leurs métamorphoses, et personne ne tient le pinceau.
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