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Brèves littéraires
Yakamoz : Le prénom
 Publié le 13/09/26  -  12 commentaires  -  3567 caractères  -  117 lectures    Autres textes du même auteur

Elle n’aime pas son prénom. Elle ne l’a jamais aimé. Pourtant c’est grâce à lui qu’elle est devenue ce qu’elle est aujourd’hui.


Le prénom


Je n'aime pas mon prénom. Je ne l'ai jamais aimé. Il m’insupportait déjà lorsque je n’étais qu’un bébé joufflu à la conscience en devenir. Ma mère m’a souvent raconté cette histoire, qui fait maintenant partie du roman familial : lorsqu’elle se penchait sur mon berceau en susurrant mon prénom, pour solliciter un sourire ou un babil comme font tous les parents, elle ne récoltait que des grimaces et parfois même un torrent de larmes, à son grand désespoir. Il faut dire que mes géniteurs, tous deux professeurs d'histoire médiévale à la Sorbonne, s'étaient fait plaisir en choisissant un petit nom original pour leur fille unique. Moyenâgeux à souhait, une suite de trois syllabes gutturales, sa prononciation était une épreuve redoutable pour les non-initiés.


Plus tard, lorsque je commençai à fréquenter mes semblables à l'école, je fus la risée de mes camarades et le cauchemar des enseignants qui écorchaient systématiquement mon prénom. Mais il avait au moins un avantage. Durant toutes mes années de scolarité, je fus toujours la seule de ma classe à le porter. Pas comme les Aurélie ou autres Julie, fort nombreuses dans les années quatre-vingt, que l’on devait distinguer par le nom de famille. Pas moi, j’étais la seule, l'unique. Mais je n’avais pas d’amis.


Vers mes quinze ans, je devins de plus en plus solitaire et introvertie. Mes parents s’inquiétaient. Ma mère me demandait tout le temps : « Ma chérie, qu’est-ce qui ne va pas ? », je n’osais lui répondre de peur de la blesser. Au collège, stimulée par le grand tourbillon hormonal de l’adolescence, je regardais les garçons d’un autre œil. Mais aucun d’entre eux ne semblait s’intéresser à moi, comme si j’étais transparente, alors que toutes les filles de ma classe avaient déjà eu des amourettes. J’étais plutôt jolie, ma mère disait toujours que mes yeux verts en amande me donnaient un regard malicieux, alors quoi ? Où était le problème ? La révélation survint un soir après minuit, alors que je cherchais désespérément le sommeil. La cause de tous mes tourments était ce prénom ridicule, c’est lui qui m’empêchait de trouver l’âme sœur. Je devais absolument trouver un stratagème pour surmonter ce handicap. Entortillée dans mes draps froissés, je passai le reste de la nuit à gamberger. La lumière vint avec l’aube.


Mes parents m’avaient offert un cadeau empoisonné à la naissance, mais par chance ils m’avaient aussi légué un solide sens de l'humour. J’avais remarqué que je faisais rire mes camarades les rares fois où je m’aventurais à prendre la parole en public. Je décidai alors de développer ce talent, j’inventai des blagues, des devinettes rigolotes, j’écrivis des sketchs. Seule dans ma chambre, je répétais des scénettes de stand-up devant un miroir. Après quelques mois de pratique solitaire, je pris de l’assurance et commençai à enjamber ma timidité naturelle. J’étais prête à affronter un public. Je débutai prudemment par quelques filles de ma classe, choisies parmi les plus bienveillantes, puis élargis peu à peu le cercle. Les résultats furent au-delà de mes espérances. Je devins rapidement la coqueluche du collège, tous et toutes quémandaient mon amitié et j’enchaînais les conquêtes amoureuses, armée de l’irrésistible pouvoir de faire rire mes semblables.


Aujourd'hui je suis une humoriste célèbre. Vous me connaissez sûrement, je remplis les salles de spectacle, je passe souvent à la télé et j’ai des centaines de milliers de followers sur les réseaux sociaux. Mais vous ignorez mon prénom. Mon agent m’a demandé de le troquer contre un pseudonyme.


 
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   Mikard   
13/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Sympa ce petit texte, le décor est planté d’entrée : un prénom naze. J’aime bien la phrase sur le nourrisson qui fait déjà la gueule en entendant son prénom.
On avance, on avance, vite, pour découvrir LE prénom si lourd à porter, mais non, tu le dis pas, on reste sur notre faim … bon, un peu frustrant, après tu as laissé des pistes, féminin, médiéval, trois syllabes, bon je vois pas, pas grave !
La chute est géniale, intrigante ... une rigolote, y a en plein
En résumé un bon moment de lecture, merci.

   Passant75   
13/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Allez savoir pourquoi, mais, en lisant ces lignes, je me suis retrouvé au temps de l’école quand la classe rigolait à l’évocation des noms des reines mérovingiennes Frédégonde et Brunehaut. C’est vrai que les prénoms des rois n’étaient pas moins drôles, tels que Chilpéric ou Dagobert … et sa culotte à l’envers. Mais c’était des prénoms de l’époque. J’imagine, en effet, que porter de tels prénoms aujourd’hui attirerait des plaisanteries et des sarcasmes.

Je me suis même souvenu qu’il y a quelques années, une famille Renault avait eu des difficultés à faire appeler leur fille Mégane. Le maire craignait que cette petite fille soit plus tard l’objet de moqueries.

Petite, l’héroïne de ce texte a fait l’objet des rires de ses camarades, puis, adolescente, l’objet de l’indifférence des garçons. Il y avait tant de raisons pour expliquer sa solitude, mais, en décidant que son prénom en était la raison, elle a pu donner un nom à la cause de son malaise, puis oser se mettre en avant et, à son tour, faire rire les autres et séduire les garçons. Elle a su en faire une arme, mais quel dommage que son agent lui ait imposé de prendre un pseudo !

   Marite   
13/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Très sympathique cette brève littéraire dont le titre ne laisse rien présager du contenu qui, pourtant se lit d'un trait et se termine avec le sourire. Rien d'ennuyeux dans les passages évoquant l'enfance avec les inconvénients provoqués par ce prénom non seulement auprès des élèves mais aussi des professeurs. Cependant, déjà le tempérament se fait sentir avec cette simple expression : " j’étais la seule, l'unique. "
A l'adolescence ça ne s'arrange pas mais, après une nuit passée à ressasser les problèmes " La lumière vint avec l’aube." Commence alors la métamorphose en utilisant le sens de l'humour reçu à la naissance en même temps que ce fameux prénom.

   VanEger   
13/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Historiette jolie et bien racontée, sans fioritures ni digressions barbantes.
Néanmoins un esprit pinailleur – que je ne suis pas – pourrait vous objecter que la vraisemblance du récit ne tient qu’à un fil bien ténu.
En effet les enfants sont volontiers affabulateurs et savent très bien arranger la vérité et la réalité pour les plier à leurs désirs. Par conséquent, si votre désormais célèbre humoriste avait eu un peu plus de graines dans le figuier, qu’est ce qui l’aurait empêché de mentir d’emblée sur son prénom et de s’en inventer un autre ? J’ai eu un camarade de classe au collège qui l’a fait : il a transformé Philippe en Bruce… Lui non plus ne devait pas avoir la lumière à tous les étages ! J’avoue que moi-même (qui ne suis pas fou-fana, loin de là, de mon propre prénom) ai souvent été tenté de recourir à ce subterfuge.
Tout ceci pour vous faire comprendre que même avec une « brève littéraire » sans conséquence et qui sera vite oubliée, on court le risque de voir s’ouvrir sous ses pieds des chausse-trappes fictionnels inattendus.
Souvenez-vous : le diable est dans les détails…

   Heloise   
16/9/2026
trouve l'écriture
convenable
et
aime bien
C'est pas très sympa pour le lecteur, la lectrice en l'occurrence... Vous pouvez m'envoyer le prenom en mp ? Promis je ne le répéterai jamais à personne.
C'est une histoire qui tient bien la route, courte, plaisante.
Mais à mon avis il lui manque quelque chose au niveau de l'écriture. Il y a quelque chose de trop rigide dans le style, éventuellement quelque chose de scolaire, que je suis bien en peine de clarifier. C'est plutôt une impression, l'impression que c'est écrit selon le premier état du personnage. Mais je suppose que le personnage perd ce ton par la suite, en devenant populaire par ses mots. Il manque ici l'art de la narration qui fait qu'on est ficelé aux lèvres du narrateur par tant par ce qu'il raconte que par le comment il le raconte.

   Malo   
18/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Un texte concis et percutant au style liquide quand les mots s'écoulent naturellement pour former des phrases que l'on boit avec plaisir.

   solo974   
18/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour,
J'aime beaucoup votre nouvelle !
Le style est fluide et j'aime votre humour.
Un grand bravo à vous et merci pour ce partage !
Au plaisir de vous relire !

   Pattie   
19/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Jolie écriture et une histoire intéressante à mon goût. La chute n'est pas fracassante mais elle est bien trouvée ! J'apprécie, en bonne lectrice masochiste, que le prénom ne soit pas dévoilé à la fin.

   Donaldo75   
20/9/2026
trouve l'écriture
convenable
et
aime bien
Un style clair, classique, sans chichis ni circonvolutions égocentrées. Une écriture propre, parfois un peu sage. Le texte gagnerait à oser davantage en termes d’images, de rythme et de contrastes. Le narratif est bien vocalisé, cela reste cohérent. C’est raconté mais je ne roule pas par terre après cette lecture. La progression est linéaire. De la suite arithmétique. Si je devais oser une analogie avec la musique, le texte est plus proche des gammes de la méthode rose que de Rimsky-Korsakov.

   LeChevalier   
22/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
J'ai trouvé l'idée de cette histoire très intéressante : nomen est omen disaient les anciens, il fallait bien que cette fille devînt une comique. Grace au récit de ses tourments, vous avez dénoncé pas mal de travers de la société : les parents qui donnent des prénoms trop originaux, ceux qui donnent des prénoms trop peu originaux, les élèves moqueurs, les professeurs peu doués en lecture... Je trouve tout cela très bien. Le paragraphe conclusif est une véritable chute, très amusante aussi.

Le seul élément qui m'a déplu, c'est ce sous-entendu plein de dépréciation à l'égard des prénoms d'origine germanique. Trois syllabes, moyenâgeux, guttural... j'ai bien les Brunehilde, les Irmengarde et les Isoldes, moi.

Il me semble qu'on écrit « saynète » et non « scénette ». C'est à vérifier, bien sûr.

   Cyrill   
23/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime bien
Salut Yaka !
Celle qui souffre d’un prénom qui la singularise finit par devenir célèbre sous un nom qui efface précisément cette singularité. J’aime beaucoup ce paradoxe. Il y a plus qu’une simple petite histoire humoristique. Et ça s’entend dans cet aveu chagrin : «  Pas moi, j’étais la seule, l'unique. Mais je n’avais pas d’amis. »  
Le mystère du prénom est bien entretenu, c'est même une sacrée pirouette narrative. j’ai attendu un moment qu’il soit révélé. Puis j’ai douté, et compris enfin que comme le public, je ne le connaîtrai jamais. Pour adoucir ma frustration je l’ai appelée Cunégonde, assez guttural n’est-il pas ?
Juste deux petites réserves, même si je ne suis pas sûr de leur pertinence :
À quinze ans, la narratrice conclut que son prénom est la cause de son absence de succès amoureux. Ça se tient comme raisonnement adolescent, mais le récit adulte valide ensuite cette hypothèse. Or le doute pourrait peut-être planer sur cette fixation.
Le passage de la transformation en « coqueluche du collège » aurait mérité une petite scène concrète qui donnerait de la chair à cette métamorphose.
Merci pour le partage.

   Pussicat   
25/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Tout est correct, lisse, comme le linge impeccablement plié dans l'armoire, rien ne déborde, s'échappe hors des lignes, c'est très agréable à lire, l'histoire se déplie sans accrocs et c'est peut-être ce que j'aurais à reprocher, c'est folle tout de même ! Trop bien écrit, j'ai écrit "trop bien écrit". Dévoiler le prénom, jouer avec, rebondir... Mais il s'agit d'une brève, le même format sur lequel tu t'es exercée Pussie, c'est court comme format, il faut condenser, pour le coup c'est bien ourlé ! Un plus pour la vengeance du prénom et la fin pirouette.

A bientôt de vous lire,


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