J’ai un problème avec les personnes en surcharge pondérale. Je sais, c’est idiot mais je n’y peux rien. Sans doute que cette aversion remonte à mon enfance, ma mère était une femme grosse et finissait par me répugner avec la nourriture. Ça occupait une place importante dans sa vie, trop. Sur ses enfants par contrecoup, les repas n’étant pas une chose anodine. Elle nous resservait malgré nos refus, insistait pour qu’on finisse l’assiette. Et puis je ressentais de la honte devant mes amis dont la plupart avaient des mères sveltes et élégantes. Malgré toute mon affection j’éprouvais du dégoût, un sentiment qui depuis ne m’a jamais lâché. Quand j’ai affaire à quelqu’un de corpulent je ne peux m’empêcher de le mépriser ; qu’il s’empiffre comme un cochon, son incapacité à maigrir par manque de volonté, cet amas de graisse informe ! Je suis bien conscient que ce n’est pas forcément de sa faute : un patrimoine génétique défaillant, une alimentation déséquilibrée, une maladie ou je ne sais quoi encore… Il n’empêche, je considère que ce n’est pas excusable car on ne devrait pas se laisser aller à de tels excès. Et puis je ne comprends pas, comment peut-on s’accepter ainsi ? Autant dire que mes partenaires n’ont aucunement ce vice. Toutes avec des corps, sinon parfaits, du moins sans kilos superflus. Souvent des sportives d’ailleurs, à mon image de coureur fanatique de trails qui va s’entraîner aux premières lueurs de l’aube. Imaginez donc mon désarroi ce lundi fatidique, face à mon patron me présentant ma nouvelle collègue avec un sourire ravi :
— Quentin, voici Béatrice, à partir d’aujourd’hui elle fera équipe avec toi.
Je tends une main accablée à la rondelette vêtue d’une robe fleurie prête à craquer aux coutures.
— Enchantée Quentin, les autres m’ont dit que du bien de toi. — Ah ? C’est sympa.
La première pensée qui me vient en tête c’est comment elle a fait pour devenir ambulancière. Un métier exigeant, physique, où l’on est confronté à des charges lourdes. Aider les gens âgés ou handicapés à grimper et descendre du brancard, courir dans les établissements de santé, toujours dans la précipitation, l’urgence. Cette petite boule ne pourra tenir le rythme ! Je jette un regard noir au patron, parti dans un discours sur l’excellente réputation de la boîte et de ses employés. Les premiers temps j’essaie de faire bonne figure, bien obligé de me la coltiner. Mais au fur et à mesure des missions ma répulsion revient au galop, ne me rend pas aimable, vite agacé, intransigeant avec les rigueurs du boulot. Hé oui, un ambulancier ça court ma p’tite dame, du matin au soir. Un transport par-ci, un autre imprévu qui se rajoute par-là, allez, allez, allez ! La pauvre s’accroche comme elle peut, réalise qu’en réalité elle est tombée sur un con mais ne se démonte pas. Quand il fait chaud son visage vire au rouge écarlate, de larges taches sous les aisselles, la bouteille d’eau toujours à portée de main. Absurde cette manie qu’ont les gros à trimballer en permanence une bouteille ou une gourde graduée, persuadés qu’avaler des litres va les aider à maigrir ! Étonnamment elle ne se départ jamais de sa bonne humeur, toujours joviale, rigolarde avec les patients qu’elle parvient à faire sourire malgré leur état. À mon caractère exécrable elle répond par une gentillesse qui me désarçonne. Pendant les trajets où je garde les dents serrées elle allume la radio, fredonne des chansons débiles. Ce serait une fille jolie si elle n’était pas aussi enveloppée. Elle ne mérite pas mon rejet mais c’est plus fort que moi, tous ces bourrelets à mes côtés m’indisposent. Jusqu’au jour où… Après-midi de canicule. En installant le malade dans l’ambulance je me doutais qu’il nous poserait problème. Pas loupé, au bout de trois kilomètres détresse respiratoire ! Sirène, gyrophare, je fonce vers l’hôpital. Béatrice passe derrière, avec une rapidité et une dextérité surprenante branche les appareils, pose le masque à oxygène. Elle parle au malade paniqué avec des mots rassurants, parvient à stabiliser les constantes vitales jusqu’à ce qu’on déboule aux urgences. Les infirmiers prennent le relais et on se retrouve seuls dans le hall des véhicules, encore sous l’émotion de cette situation critique. Ses efforts ont distendu sa blouse professionnelle, dévoilent en partie une poitrine généreuse qui n’en peut plus d’être comprimée. Mon regard est happé, peu coutumier de cette abondance avec mes sportives aux seins plats. J’aperçois une auréole, circonférence granuleuse, qui agit sur mes sens comme une cible à atteindre. Le désir est retors, comment puis-je être attiré par ce qui d’ordinaire me révulse ? Je me rends compte alors que Béatrice me regarde fixement, a bien suivi le trajet de mes yeux mais ne remballe pas pour autant. Ses paroles ont une drôle d’intonation.
— On monte ? — Oui… oui. — Ça circule trop ici, on va plus loin ? — D’accord.
Son ambiguïté me trouble, je ne comprends pas trop. Ses intentions deviennent plus claires quand un peu plus loin elle pose sa main sur la mienne, m’indique un parking ombragé sous de grands tilleuls. La chaleur est étouffante, je laisse le moteur tourner pour garder la climatisation. À peine le volant relâché que nos lèvres volent l’une vers l’autre. Qu’est-ce qu’il se passe ? Elle devrait me détester, moi la repousser, c’est tout le contraire. Nos langues se nouent dans un ballet humide, fouillent nos bouches haletantes. Mes doigts terminent le dégrafage de sa blouse de travail et envoient valser le sérieux si vanté par le patron. Une poitrine équivalente à celle de la Déesse-mère s’en échappe. D’abord débordé par cette opulence, comme un gamin qui ouvre un cadeau trop gros pour lui, j’y enfouis mon visage. C’est doux, chaud, ça sent bon la crème hydratante. Mal à l’aise sur les sièges avant nous basculons derrière, allongés sur le brancard étroit qui n’a pas l’habitude d’accueillir des élans passionnés. Tout est nouveau pour moi, de partenaires sèches comme des momies, aux os saillants et anguleux, je découvre une anatomie plantureuse qui me procure d’ailleurs quelques difficultés. Freiné par un ventre rebondi, j’ai du mal à m’introduire. Mais Béatrice, plus souple qu’elle n’en a l’air, pivote son bassin de sorte à me proposer le meilleur angle. Plus aucun obstacle, nos organes de l’amour, chauffés à blanc, s’emboîtent parfaitement ! Je prie pour que la canicule maintienne les gens calfeutrés chez eux tant l’ambulance commence à jouer des amortisseurs. Des mouvements qui ne pourraient tromper un œil avisé. Et si ce n’était l’agitation suspecte du véhicule, alors les gémissements de Béatrice, sans retenue, crescendo. Un tempérament de feu qui ne correspond pas à ce que j’imaginais des femmes en surpoids. Mes sportives sont battues à plate couture. C’est toute l’expression de la vie qui remue sous moi, généreuse dans ses formes comme dans son abandon au plaisir. D’actes sexuels étriqués et conventionnels j’apprends une autre façon de s’unir, d’une intensité renversante. Faisant fi d’un organisme pesant Béatrice se livre en totalité, m’absorbe au plus profond de son être. Pris dans ce tourbillon je ne peux me retenir plus longtemps et m’effondre entre ses bras. Silence, nos corps reviennent au calme, nos cerveaux tentent de comprendre l’improbable. Je suis le premier à m’exprimer :
— Je suis désolé, Béatrice. — De quoi ? C’était super bien. — Non, pas ça, d’avoir été aussi désagréable avec toi.
Elle prend un instant avant de répondre.
— Bah, j’ai l’habitude tu sais. Nous les grosses, on en prend toujours plein la gueule. Je suis d’ailleurs surprise que tu m’aies sauté dessus. — Pardon ? C’est toi qui m’as mis un sein sous le nez !
Elle rigole.
— Oui, c’est vrai, mais t’as eu une façon de me regarder aussi… Je ne suis pas comme ça d’habitude. — L’alchimie du désir, ça ne s’explique pas. — Sans doute.
Nous repartons dans nos pensées tout en nous rhabillant, la journée n’est pas finie. De nouveau assis côte à côte à l’avant, je me tourne vers elle avant de quitter ce parking d’extase.
— Dis, ça te branche un resto samedi soir ? — Avec plaisir !
Ses yeux pétillent, pas le temps de réagir qu’elle me colle un bisou fougueux sur la joue.
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