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Sentimental/Romanesque
Djabba : Grossophobie
 Publié le 11/09/26  -  7 commentaires  -  8233 caractères  -  59 lectures    Autres textes du même auteur

Il ne faut jamais dire : fontaine, je ne boirai pas de ton eau.


Grossophobie


J’ai un problème avec les personnes en surcharge pondérale. Je sais, c’est idiot mais je n’y peux rien. Sans doute que cette aversion remonte à mon enfance, ma mère était une femme grosse et finissait par me répugner avec la nourriture. Ça occupait une place importante dans sa vie, trop. Sur ses enfants par contrecoup, les repas n’étant pas une chose anodine. Elle nous resservait malgré nos refus, insistait pour qu’on finisse l’assiette. Et puis je ressentais de la honte devant mes amis dont la plupart avaient des mères sveltes et élégantes. Malgré toute mon affection j’éprouvais du dégoût, un sentiment qui depuis ne m’a jamais lâché.

Quand j’ai affaire à quelqu’un de corpulent je ne peux m’empêcher de le mépriser ; qu’il s’empiffre comme un cochon, son incapacité à maigrir par manque de volonté, cet amas de graisse informe ! Je suis bien conscient que ce n’est pas forcément de sa faute : un patrimoine génétique défaillant, une alimentation déséquilibrée, une maladie ou je ne sais quoi encore… Il n’empêche, je considère que ce n’est pas excusable car on ne devrait pas se laisser aller à de tels excès. Et puis je ne comprends pas, comment peut-on s’accepter ainsi ?

Autant dire que mes partenaires n’ont aucunement ce vice. Toutes avec des corps, sinon parfaits, du moins sans kilos superflus. Souvent des sportives d’ailleurs, à mon image de coureur fanatique de trails qui va s’entraîner aux premières lueurs de l’aube. Imaginez donc mon désarroi ce lundi fatidique, face à mon patron me présentant ma nouvelle collègue avec un sourire ravi :


— Quentin, voici Béatrice, à partir d’aujourd’hui elle fera équipe avec toi.


Je tends une main accablée à la rondelette vêtue d’une robe fleurie prête à craquer aux coutures.


— Enchantée Quentin, les autres m’ont dit que du bien de toi.

— Ah ? C’est sympa.


La première pensée qui me vient en tête c’est comment elle a fait pour devenir ambulancière. Un métier exigeant, physique, où l’on est confronté à des charges lourdes. Aider les gens âgés ou handicapés à grimper et descendre du brancard, courir dans les établissements de santé, toujours dans la précipitation, l’urgence. Cette petite boule ne pourra tenir le rythme ! Je jette un regard noir au patron, parti dans un discours sur l’excellente réputation de la boîte et de ses employés.

Les premiers temps j’essaie de faire bonne figure, bien obligé de me la coltiner. Mais au fur et à mesure des missions ma répulsion revient au galop, ne me rend pas aimable, vite agacé, intransigeant avec les rigueurs du boulot. Hé oui, un ambulancier ça court ma p’tite dame, du matin au soir. Un transport par-ci, un autre imprévu qui se rajoute par-là, allez, allez, allez ! La pauvre s’accroche comme elle peut, réalise qu’en réalité elle est tombée sur un con mais ne se démonte pas. Quand il fait chaud son visage vire au rouge écarlate, de larges taches sous les aisselles, la bouteille d’eau toujours à portée de main. Absurde cette manie qu’ont les gros à trimballer en permanence une bouteille ou une gourde graduée, persuadés qu’avaler des litres va les aider à maigrir !

Étonnamment elle ne se départ jamais de sa bonne humeur, toujours joviale, rigolarde avec les patients qu’elle parvient à faire sourire malgré leur état. À mon caractère exécrable elle répond par une gentillesse qui me désarçonne. Pendant les trajets où je garde les dents serrées elle allume la radio, fredonne des chansons débiles. Ce serait une fille jolie si elle n’était pas aussi enveloppée. Elle ne mérite pas mon rejet mais c’est plus fort que moi, tous ces bourrelets à mes côtés m’indisposent. Jusqu’au jour où…

Après-midi de canicule. En installant le malade dans l’ambulance je me doutais qu’il nous poserait problème. Pas loupé, au bout de trois kilomètres détresse respiratoire ! Sirène, gyrophare, je fonce vers l’hôpital. Béatrice passe derrière, avec une rapidité et une dextérité surprenante branche les appareils, pose le masque à oxygène. Elle parle au malade paniqué avec des mots rassurants, parvient à stabiliser les constantes vitales jusqu’à ce qu’on déboule aux urgences. Les infirmiers prennent le relais et on se retrouve seuls dans le hall des véhicules, encore sous l’émotion de cette situation critique.

Ses efforts ont distendu sa blouse professionnelle, dévoilent en partie une poitrine généreuse qui n’en peut plus d’être comprimée. Mon regard est happé, peu coutumier de cette abondance avec mes sportives aux seins plats. J’aperçois une auréole, circonférence granuleuse, qui agit sur mes sens comme une cible à atteindre. Le désir est retors, comment puis-je être attiré par ce qui d’ordinaire me révulse ? Je me rends compte alors que Béatrice me regarde fixement, a bien suivi le trajet de mes yeux mais ne remballe pas pour autant. Ses paroles ont une drôle d’intonation.


— On monte ?

— Oui… oui.

— Ça circule trop ici, on va plus loin ?

— D’accord.


Son ambiguïté me trouble, je ne comprends pas trop. Ses intentions deviennent plus claires quand un peu plus loin elle pose sa main sur la mienne, m’indique un parking ombragé sous de grands tilleuls. La chaleur est étouffante, je laisse le moteur tourner pour garder la climatisation. À peine le volant relâché que nos lèvres volent l’une vers l’autre. Qu’est-ce qu’il se passe ? Elle devrait me détester, moi la repousser, c’est tout le contraire. Nos langues se nouent dans un ballet humide, fouillent nos bouches haletantes. Mes doigts terminent le dégrafage de sa blouse de travail et envoient valser le sérieux si vanté par le patron. Une poitrine équivalente à celle de la Déesse-mère s’en échappe. D’abord débordé par cette opulence, comme un gamin qui ouvre un cadeau trop gros pour lui, j’y enfouis mon visage. C’est doux, chaud, ça sent bon la crème hydratante. Mal à l’aise sur les sièges avant nous basculons derrière, allongés sur le brancard étroit qui n’a pas l’habitude d’accueillir des élans passionnés.

Tout est nouveau pour moi, de partenaires sèches comme des momies, aux os saillants et anguleux, je découvre une anatomie plantureuse qui me procure d’ailleurs quelques difficultés. Freiné par un ventre rebondi, j’ai du mal à m’introduire. Mais Béatrice, plus souple qu’elle n’en a l’air, pivote son bassin de sorte à me proposer le meilleur angle. Plus aucun obstacle, nos organes de l’amour, chauffés à blanc, s’emboîtent parfaitement !

Je prie pour que la canicule maintienne les gens calfeutrés chez eux tant l’ambulance commence à jouer des amortisseurs. Des mouvements qui ne pourraient tromper un œil avisé. Et si ce n’était l’agitation suspecte du véhicule, alors les gémissements de Béatrice, sans retenue, crescendo. Un tempérament de feu qui ne correspond pas à ce que j’imaginais des femmes en surpoids. Mes sportives sont battues à plate couture.

C’est toute l’expression de la vie qui remue sous moi, généreuse dans ses formes comme dans son abandon au plaisir. D’actes sexuels étriqués et conventionnels j’apprends une autre façon de s’unir, d’une intensité renversante. Faisant fi d’un organisme pesant Béatrice se livre en totalité, m’absorbe au plus profond de son être. Pris dans ce tourbillon je ne peux me retenir plus longtemps et m’effondre entre ses bras.

Silence, nos corps reviennent au calme, nos cerveaux tentent de comprendre l’improbable. Je suis le premier à m’exprimer :


— Je suis désolé, Béatrice.

— De quoi ? C’était super bien.

— Non, pas ça, d’avoir été aussi désagréable avec toi.


Elle prend un instant avant de répondre.


— Bah, j’ai l’habitude tu sais. Nous les grosses, on en prend toujours plein la gueule. Je suis d’ailleurs surprise que tu m’aies sauté dessus.

— Pardon ? C’est toi qui m’as mis un sein sous le nez !


Elle rigole.


— Oui, c’est vrai, mais t’as eu une façon de me regarder aussi… Je ne suis pas comme ça d’habitude.

— L’alchimie du désir, ça ne s’explique pas.

— Sans doute.


Nous repartons dans nos pensées tout en nous rhabillant, la journée n’est pas finie. De nouveau assis côte à côte à l’avant, je me tourne vers elle avant de quitter ce parking d’extase.


— Dis, ça te branche un resto samedi soir ?

— Avec plaisir !


Ses yeux pétillent, pas le temps de réagir qu’elle me colle un bisou fougueux sur la joue.


 
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   VanEger   
11/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime un peu
Même un dinosaure de mon acabit sait depuis longtemps que les trisomiques adultes ont souvent une vie sexuelle très épanouie. Alors 8000 signes pour nous faire comprendre que les gros sont des gens comme tout le monde, même au-dessous de la ceinture, ça ne m’a pas filé le grand frisson de la révélation fracassante.
Pourtant ça partait bien. Avec les deux premiers paragraphes, je m’attendais – avec une certaine délectation – à lire un portrait au vitriol d’un phobique de bas étage : les personnages qui macèrent dans la détestation (peu importe de qui ou quoi) sont toujours pain bénit pour un écrivain, quand ils ne sont pas eux-mêmes ce genre de personnage (cf. Céline). De même qu’au cinéma les rôles de salauds sont recherchés par les vrais bons acteurs.
Vous pouvez donc imaginer ma déception de voir votre histoire tourner très vite à la bluette, et pas des plus originales, de surcroît. Oui, je sais, vous avez mis votre texte dans la rubrique « Sentimental/Romanesque », je ne pouvais pas m’attendre à autre chose. Il n’empêche, il n’empêche… Je persiste à penser que vous pouviez tirer un bien meilleur et moins convenu parti de ce sujet.

   jf2   
12/9/2026
trouve l'écriture
convenable
et
aime bien
J’ai plutôt bien aimé cette histoire, surtout qu’elle se termine bien, moi qui suis un adepte de Joséphine ange gardien, je préfère.

L’atmosphère médical est bien rendue, avec un niveau de langue adapté au narrateur et aux protagonistes.

Quelques maladresses syntaxiques, notamment :
C’est comment…
Sans doute que…

Et quelques fautes :
Ses efforts ont distendu sa blouse professionnelle, dévoilent en partie une poitrine généreuse : problème de concordance des temps
Avec une rapidité et une dextérité surprenante : problème d’accord

Le texte mériterait d’être relu et amélioré du point de vue de la forme.

Le pivot du texte : on monte ? est mal adapté au contexte à mon avis, j’aurais plutôt écrit : on y va ?

Reste un texte alerte et agréable à lire.

   LeChevalier   
12/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime bien
J'ai vu votre cri de détresse : les nouvelles sont peu lues et commentées et sans doute lié à leur longueur. Sachez que c'est pareil pour les poèmes qui ont une longueur dépassant les habitudes des oniriens.

Commenter une nouvelle est assez laborieux car on doit prendre des notes. Mon retour est donc tributaire de cette difficulté technique.

Tout d'abord, bravo pour le style, qui est très logique, naturel comme on dit. Vous avez une narration à la première personne et on sent derrière la voix un caractère, une psychologie. C'est une réussite, une qualité de votre écriture.

Je vous fait observer deux maladresses d'expression :

« réalise qu'en réalité » : on remplace l'anglicisme par « se rend compte » et la répétition disparaît d'elle-même.
« dévoilent » : sans doute une faute de frappe : il faudrait « dévoilant ».

La charpente du texte est bonne. Contextualisation avec le portrait de la mère du narrateur, ce qui explique les particularités psychologiques du personnage. Le portait des ex est idéalisé mais cela découle du caractère excessif du narrateur. Ensuite, une longue description de son nouveau contexte professionnel.

Bonne trouvaille que ce « ce serait une fille jolie si... » et puis « elle ne mérite pas mon rejet » -- cela met le lecteur sur la piste de ce qui arrivera. Donc on est dans l'anticipation agréable.

La vraie histoire commence assez tard avec « Après-midi de canicule. » L'isolement des personnages, l'élément érotique : c'est classique mais efficace car... la nature le veut ainsi. J'ai aimé qu'on refasse le portrait des ex : il est toujours excessif et injuste, mais maintenant de manière négative. Donc notre personnage saute d'une extrémité dans l'autre.

J'ai trouvé la description de l'acte un peu trop longue. Heureusement, elle est agrémentée de réflexions.

Je trouve l'honnêteté de l'échange après l'acte un peu étonnante. Je ne suis pas persuadé que ce soit psychologiquement plausible mais je n'ai pas exercé dans une ambulance, les circonstances ont peut-être quelque chose à voir.

La nouvelle avec commencé avec la bouffe, elle se termine par une invitation au resto. C'est que manger n'est pas seulement se nourrir, c'est un plaisir sensuel à partager.

J'ai aimé votre nouvelle et j'en trouve l'écriture très bonne, n'en déplaise à ceux qui ont le goût difficile. Je trouve intéressant aussi que le personnage tente en vain de s'éloigner de sa mère : il détestait les grosses à cause d'elle, mais voilà qu'il se retrouve avec une grosse. D'ici, on pourrait glisser dans une longue discussion autour de la fuite de soi-même.

   Donaldo75   
13/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour Djabba, j’ai bien aimé cette histoire. Pourtant, au début, je en savais pas où elle allait emmener le lectorat, si il y aurait un revirement chez le narrateur, si les bons sentiments allaient l’emporter sur la narration. La suite de ma lecture m’a montré que le narrateur, aussi vindicatif soit-il, était capable de dépasser ses préjugés, sans que l’histoire en pâtisse. Certes, c’est un peu rapide mais dans un format court c’est justifié. La catégorie elle-même est adaptée ; il n’y a pas besoin d’intervention divine, d’extraterrestres terraformeurs ou de l’inspecteur Duchemin pour provoquer ce revirement. C’est la nature humaine dans toute sa complicité. Et par-dessus tout, la nouvelle ne donne pas de leçon alors qu’elle porte à la réflexion, justement sur ce préjugé qui donne le titre à l’ensemble.

Bravo !

   Malo   
17/9/2026
trouve l'écriture
perfectible
et
aime bien
J'ai du mal avec le style que je trouve un peu gauche. Par exemple : A peine le volant relâché que nos lèvres volent l'une vers l'autre."Le "que" est de trop, et puis chacun a deux lèvres. Il aurait fallu le pluriel ou mieux : "nos bouches volent l'une vers l'autre". Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres.
Sinon, j'aime bien l'histoire qui se construit peu à peu sans qu'on s'attende au déni de la grossophobie et à son acceptation totale. De plus, le milieu ambulancier est bien décrit. On sent qu'il y a du vécu à ce sujet.

   Pattie   
19/9/2026
trouve l'écriture
convenable
et
aime un peu
J'ai bien aimé ce texte. C'est un thème plutôt original sur Oniris. L'écriture me plaît bien, mais je trouve que certaines bifurcations auraient pu être exploitées ou mieux exploitées, surtout l'humour. Il y avait beaucoup à faire sur l'autoderision avec ce don Juan qui ne voit pas plus loin que ses courtes idées ! Ça aurait ouvert des perspectives plus larges, quasi philosophiques : désire-t-on les gens ou nos principes esthétiques à travers eux ? Et la personne désirée à contre-coeur, elle en pense quoi, du maigrichon un peu trop carré dans sa tête ?

   Cyrill   
23/9/2026
trouve l'écriture
convenable
et
aime un peu
Bjr Djabba.
Une histoire de transformation du regard. Quentin part d’une grossophobie peu assumée mais enracinée dans l’expérience familiale, puis découvre que ses préjugés ne résistent pas à la rencontre avec Béatrice. J’ai trouvé le sujet intéressant, peu abordé il me semble dans la littérature onirienne.
Le décalage entre ce que lui projette sur elle et ce qu’elle est réellement est bien vu. La scène de l’intervention me paraît d’ailleurs plus décisive que la scène sexuelle. Mais la conversion du narrateur est à mon avis trop rapide et assez peu approfondie. Son attirance sexuelle fait soudainement voler en éclats une aversion construite depuis l'enfance, ce qui donne à la conclusion un côté un peu facile. Quentin reconnaît qu'il a été « un con », mais ne se confronte pas vraiment aux mécanismes de sa grossophobie. Il passe du mépris des grosses au désir de Béatrice. Elle devient une révélation érotique, qui remplace un idéal corporel par un autre. Désirer une personne grosse ne signifie pas forcément avoir dépassé ses préjugés à son égard. Que fait-il de ces préjugés dans son désir de Béatrice, comment s’arrange-t-il avec ça ? On ne le sait pas. C’est cette ambiguïté que j’aurais aimé voir soulevée.
Merci pour le partage.


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