Chris était né un vendredi 13 février à minuit et vingt minutes. Afin d'éviter de laisser planer sur sa tête le sceau d'une malédiction injuste, la sage-femme proposa à son père d'inscrire sur l'acte de naissance la date du 12 février. D’un commun accord avec la maman et puisque cela n’avait guère d’importance à leurs yeux, le jeune papa accepta. Chris ne sut jamais qu’il fêtait chaque année son anniversaire la veille de sa naissance.
Né avant terme et d’allure chétive, le prématuré aurait dû bénéficier du ventre régénérant d’une couveuse. Mais ce procédé étant peu développé à cette époque, on privilégia la tradition en laissant le soin à dame Nature de décider du sort du nourrisson. Le nouveau-né fut mis en attente sur une table de la maternité et puisqu’au bout de quelques heures il survivait toujours, on en conclut qu’il devait vivre.
D’une nature pensive, jeune enfant, Chris préférait se camoufler en indien-ninja plutôt que de se battre avec les autres cowboy-footballeurs hurlant en groupe dans le quartier où il résidait. Il n’avait principalement pour amies que quelques copines de classe avec lesquelles il passait du temps à discuter en dehors de ses longues parenthèses de méditations solitaires, assis sur le rebord d’une fenêtre pendant les récréations, plongé dans ses rêveries arc-en-ciel. Quoi de plus normal aux yeux de ses camarades de classe relevant qu’il portait bien son patronyme de Chris « la tête dans les » Étoile.
Bien qu’il soit doté d’une imagination débordante nourrie par une mémoire des plus sélectives pour qui se serait préoccupé de ses centres d’intérêts, Chris poursuivit une scolarité plutôt médiocre. Passionné par des sujets comme les flacons de parfum ou les papillons jusqu’à en développer de véritables crises de collectionnite, il engrangeait des connaissances approfondies sur des sujets dont ses congénères ne soupçonnaient même pas l’existence. Il devint ainsi un spécialiste des samouraïs à l’époque du Japon médiéval mais aussi passionné par les expériences de sciences occultes après s’être vu offrir une encyclopédie du paranormal par tonton Aloïs, son oncle excentrique le moins apprécié par ses parents.
Lors de ses rares interactions avec les adultes, il apparaissait clairement que les conventions sociales lui étaient totalement étrangères et qu’il était totalement déconnecté de son époque. Tout un chacun s’étonnait de sa manière de s’exprimer, usant d’expressions d'une autre époque, fleuries de termes comme « nonobstant » ou « de cet acabit ». Ses insultes réflexes ressemblaient plus à des « saperlipopette » et autre « fichtre » qu’aux habituels gros mots régulièrement éructés par ses congénères. Partir en promenade par exemple lui nécessitait de mettre ses « souliers » afin d’aller « battre le pavé ».
Son manque d’intérêt pour son apparence vestimentaire vécu comme une véritable corvée et sa propension à se délecter d’un menu identique à chaque repas plusieurs mois consécutifs firent de lui un paria, rejeté par une classe d’âge pour laquelle il s’agissait là de centres d’intérêts primordiaux. S’ils s’en étaient souciés, ses parents lui auraient depuis longtemps fait part leurs inquiétudes au sujet de son avenir. Mais pour Chris, les choses se déroulant d’elles-mêmes, ce fut finalement par l’entremise de l’une de ses lubies tardives pour les fleurs et la botanique qu’au sortir du lycée, il décida à la surprise générale de ses professeurs de devenir jardinier sans se douter des conséquences que son choix allait avoir pour lui dans l’avenir.
Estelle ne prit que progressivement conscience des étranges habitudes de son petit ami. L’amitié la guidant aisément sur le chemin de l’amour, c’est par un petit croche-pied du destin que cette inclination la fit trébucher au bord d’un sentier empierré de passion. L’événement déclencheur en fut la tentative infructueuse bien que de bonne foi de Chris pour réparer son vieux vélo qu’elle prénommait Hector. Tentative qui conduisit ce dernier à la déchetterie et qui, en raison d’un quiproquo en résultant, les poussa à la suite d’une soirée improvisée dans les bras l’un de l’autre. Les bourgeons fleurirent à l’abri des feuilles de printemps sous l’ombre rafraîchissante desquelles quelques écarts d'avec la normalité toute relative de tout un chacun ne sauraient mettre en péril cet amour grandissant.
Face aux doutes de Chris, parfois conscient de ses particularités, Estelle lui répondait qu'on ne pouvait guère faire de reproches à quelqu’un qui allait faire de vous « Madame Étoile ». « Estelle Étoile » sonnait d’ailleurs à son cœur comme une redondance prémonitoire. Et puis cela apportait une touche d’originalité douce et inoffensive à leur quotidien parfois bien répétitif.
Le couple s'était installé en suivant l'insistant désir de Chris dans un petit village alsacien d'où, d'aussi loin qu'ils s'en souvenaient, aucun membre de leur famille n'était originaire. Chris n’avait d’ailleurs pas donné de réelles explications quant à cette proposition non négociable. Qu'importe, il avait rapidement décroché un emploi de jardinier auprès de la mairie sur le ban de laquelle il entretenait les espaces verts et se chargeait de fleurir avec maestria les parterres municipaux. De son côté, bénéficiant d’un nombre suffisant de points, Estelle avait obtenu sa mutation auprès de son académie afin d’occuper le poste de directrice de la maternelle du village. À la suite de l’acquisition d’une petite maison de plain-pied disposant d’un joli jardin, le couple était devenu l’un des membres à part entière de la communauté vieillissante du quartier où ils envisageaient de fonder une famille.
En plus de son travail, Chris s'occupait avec grand soin du cimetière Saint-Gall situé au bout de leur rue, rendant de nombreux services aux familles de locataires lorsqu'il fallait préparer une sépulture pour la Toussaint ou arracher un vieil arbuste devenu trop imposant sur la tombe d'un aïeul. Considérant le temps qu'il y passait, on pouvait presque dire que la maintenance du cimetière était devenue sa principale mission.
Estelle ne partageait guère cet engouement pour les cimetières et autres lieux de culte d’une manière générale. Lors de leurs voyages touristiques, elle se pliait avec abnégation au rituel de la visite cérémonieuse de l'église ou de la cathédrale locale et participait mollement à la visite exhaustive de ces lieux de repos de la paroisse. Cette dernière, en effet, donnait toujours lieu à des explications de nature ethnologique sur la fréquentation des lieux selon les fêtes locales. Pour Chris, les décorations des tombes étant propres à chaque région visitée, il appréhendait ces espaces publics comme de véritables œuvres d’art sociales. Pour Estelle, la vision des photos souriantes des défunts parfois réunis en couple et scellées pour l’éternité sur la face vitrifiée des stèles en granit lui donnait le cafard. Elle s’échappait de plus en plus hâtivement des longues séances de déambulation dans les allées du columbarium au cours desquelles Chris s’adonnait à d’ingénieux calculs sur les écarts d’âges entre défunts. Il tentait aussi de retracer les filiations entre les différents patronymes croisés d’une allée à l’autre, échafaudant des théories imaginaires sur les causes des décès en se basant sur la nature des objets et autres présents exposés sur les dalles tombales. Il lui arrivait même assez fréquemment de prendre des photos, ce qu’Estelle lui avait maintes fois reproché. Quoi qu’il en soit, elle s'expliquait son intérêt par une sorte de désir de compensation provenant du fait qu’il n’avait pas été baptisé. Elle interprétait cela comme l’effet d’un manque, celui de l’absence d'éducation religieuse contrairement à elle en raison de ses origines bretonnes. C’était peut-être pour lui une façon de se rapprocher de la dimension spirituelle qui lui faisait défaut dans sa vie quotidienne. À moins qu’il ne s’agisse d’autre chose comme nous le découvrirons peut-être par la suite.
Mais pour l’heure, laissons le lecteur en tirer les conclusions qu’il souhaite car à l’aube de ses trente ans, ce matin du 12 février, Estelle s'était installée dans la cuisine pour emballer le cadeau de son chéri et lui préparer une carte d'anniversaire en surveillant la cuisson du cake au citron qu’elle lui avait concocté pour le petit déjeuner. Puisque nous étions un samedi et qu'il ne travaillait pas, Chris en avait profité pour traîner un peu au lit. Surtout après le cadeau intime très personnel auquel il avait eu droit en ce jour si particulier. Peu après pourtant, Estelle entendit qu'il s’affairait à l'étage et lorsqu'il passa furtivement devant la porte vitrée de la cuisine, il lui dit simplement qu'il devait faire un tour au cimetière et qu’il revenait sitôt après. Habituée à le voir proposer son aide durant ses jours de repos, Estelle ne s'inquiéta pas outre mesure, même le jour de son anniversaire, de cette annonce. Ce qui l'intrigua plutôt, ce fut cette réminiscence de couleur rose subrepticement entrevue à travers le vitrage de la porte de la cuisine. Intriguée, elle se leva pour observer par-delà le rideau de la fenêtre donnant sur la rue et constater que Chris se rendait bien au cimetière en contrebas de chez eux. Ce qu’elle vit alors mit un certain temps à prendre sens dans son esprit.
Elle eut beaucoup de mal à reconnaître son compagnon de dos, vêtu d'un tailleur rose et d'un chapeau de paille fleuri d'aspect suranné. Était-ce réellement lui qui descendait la rue d'un pas si assuré ? Bien qu’il se déplaçât en talons hauts, sa taille et sa démarche coïncidaient mais son allure générale semblait totalement irréelle. Une seule question apparut avec une terrible évidence : si c’est vraiment lui qui déambule ainsi, pour quelle raison s’est-il habillé de la sorte pour se rendre au cimetière ? Désirant en avoir le cœur net, elle monta vérifier dans la chambre à coucher d'où pouvaient provenir ces vêtements. Elle découvrit, étalé sur le lit, une boite à chaussures vide ouverte à côté d’une autre contenant des escarpins dorés. Un ensemble de toilette féminin qui aurait plutôt appartenu à sa grand-mère qu'à elle-même patientait alangui sur le lit défait. Estelle réfréna son envie de laisser mille questions se télescoper dans son esprit. Immobile, elle tenta de réfléchir posément car il arrivait parfois à Chris de se déguiser en femme lors des fêtes du nouvel an ou à l’occasion d’une soirée à thème entre amis. Dans ce cas, il s'amusait plutôt à se grimer en paysanne ou à se travestir grossièrement en bourgeoise sans véritablement vouloir ressembler à une femme. Mais la parure qui se présentait à elle sur les couvertures n’était pas de l’ordre du déguisement. Ces habits étaient anciens et avaient été portés dans le passé. Pourquoi se trouvaient-ils en possession de son mari ? Pour quelles raisons ce dernier les aurait-il achetés et revêtus aujourd’hui pour traverser le village jusqu’au cimetière habillé de la sorte ?
Abasourdie, Estelle ne parvenait plus à se lever du bord du lit où elle s’était affalée. Elle parcourut la scène au ralenti et prit machinalement le petit sac à main argenté posé sur la table de nuit pour en ausculter le contenu. Elle en sortit un rosaire de perles véritables orné d’une croix catholique en bois, un vieux mouchoir brodé portant les initiales calligraphiées L.R. et la photo d'une pierre tombale. Sur cette dernière, on pouvait lire le nom d’un couple de défunts ainsi que leurs dates de naissance et de disparition. Estelle remarqua immédiatement que la date de décès de la femme nommée Rose Farny correspondait au jour de naissance de Chris puisque c’était également la date du jour. Retournant machinalement la photo elle vit que quelqu’un y avait inscrit au stylo bille le nom du village où ils résidaient actuellement. Il lui sembla qu’il ne s’agissait pas de l’écriture de son mari. À l’inverse, à la suite de cette annotation, Chris avait repris le nom de naissance et le prénom de la défunte juxtaposés aux siens, l'un au-dessus de l'autre, reliés lettre à lettre comme une véritable anagramme :
ROSE LIECHTI CHRIS ÉTOILE
Estelle retourna la photo, la laissant reposer sur ses genoux pendant que ses pensées s’enroulaient sur elles-mêmes.
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