Ce texte est une participation au concours n° 39 : Le souffle du vent (informations sur ce concours).
Il est force de toucher universel. Ubiquité majeure. Roi des voiles et des équipages, des rubans et du linge qui claque. Feu follet sans flamme, infiniment spiralé, force démente, joueuse et ténue, bourrasque, avancée sans yeux ni cruauté foncière, percée sans rien de sous-jacent, pure extériorité, brusque expressivité du vide.
Il s'expand, se contracte, déplace, essaime, essaie tous les chaos possibles, ordonne et souffle des désordres neufs, décrète en dispersant et se fraie mille trajets en diffractions géométriques, en incisions de bise, par effraction systématique dans la toile chamarrée des facticités trop stagnantes.
Il passe, l'insoumis, messager sans message.
Mais quel vivant s'en soucie ?
Grand vent, souverain aux mains latentes, qui empoigne et relâche, tout dénué de discernement. Suzerain migrateur des navires et des oiseaux de proie. Pourvoyeur de tous les souffles.
Et suprêmement incompris.
*
Personne n'est en mesure de lui rendre son enlacement. Pis : pas un ne songe à lui répondre.
Il est strié de cette nostalgie vive des choses non intentionnelles, des flux infraconscients, ignorant la couleur des affections mammifères. En toute justice, il souffre de rester sans réponse, sans caresse en retour, mais rien de lui vers lui-même n'atteste sa souffrance. Pas de soi, encore, au vent élémentaire. Pas même les éclairs pensants ourlant de temps à autre les orbites des fauves. Pas l'iris d'une conscience. Ainsi, ce seigneur ne se réfléchit pas en lui-même son malheur, mais n'en est pas moins vagabond de part en part, errance et folle déchirure. Il ne peut à coup sûr s'étreindre en retour et, par ses mains de soie (puisque certes il lui arrive de se modeler en cette matière), se consoler de l'indifférence des vivants, plonger affectueusement aux cavités, dévaler lascivement les reliefs, se bercer dans des creux imperceptibles et des béances indétrônées… Pourquoi jamais, en retour, un baiser de cette montagne qui n'aurait pourtant grand mal à s'inventer des lèvres, évolution aidant, glaciers faisant briller d'humidité son museau refroidi ? Pourquoi jamais une caresse, même brouillonne, d'une ornière de ce chemin forestier ? Ou du pauvre aulne à cheveux fins ?
Même lorsqu'il s'éreinte à mesurer sa force dans l'exact empan de la tendresse, il ne reçoit que la résistance blafarde et agonique des choses. Il passe sur elles, rien de plus. Évidemment, qu'il ploie, fait trembler, tanguer et chavirer tout net, et qu’il bat à tout rompre ! Très certainement, qu'il déracine, et gifle dans les grandes steppes, et malmène et transit ! On ne nie pas, mais on cherche la mèche des motifs. Supposons que ce soit faute d'avoir reçu un effleurement frère à son premier toucher de zéphyr. Supposons. Supposons que dans l'enfance du vent, il n'y eut pas de répondant de la famille immense des aérés, des non-venteux, des autres. Lui l'aérien, sans remerciement d'étreinte. Balayant tout, sans jamais un merci, sans une grâce, sans même un signe. Forcément qu'il s'est mis à tempêter, à mugir, écorcher, tordre, mordre la joue des petites filles et méthodiquement rompre les canots aux cordes.
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Qui rendra désormais sa caresse au vent ?
Dites, impitoyables !
Déjà ouvrir la main, le vantail des doigts comme une porte, déjà en sa paume lui flatter l'encolure… Oh !, qu'il pourrait se dire parfois le vent, oh ! une poignée parfumée de femme lui devenant éventail aux pliures frottées de vanille… Oh ! la ténuité seule de ce tact… Oh ! la chimère. Il soupire.
Comment ne pas devenir fou, à force de ce manque cinglant de considération, de ce blanc cassé du toucher qui ne l'atteint pas, de cet abîme qu'il ressent obscurément à la façon dont son souffle rebondit sans former sens. Quel vide en réponse. Ah ! le soupirant.
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Advint un jour une indicible conjonction de cordes. Hors champ des prédictions.
Ce fut la corde d'un luth, la corde d'un oud, la corde d'une harpe… Simultanément, en trois points du fameux petit globe d'échevelés insoucieux, là où se roule notre intouchable depuis des profondeurs de siècles… La harpe, le oud et le luth polis du jeu déjà habile d'un ou d'une jeune enfant.
Comment donc un oud, infime vibrato spatio-temporel, singularité de bois vernis ourlée de calligraphies savantes, en vint-il à apprendre, par l'entremise d'un petit d'homme (ou le petit par l'entremise du oud, puisque tout s'entretresse et que les magies sont réversibles), à apprendre, je veux dire à révéler la réciprocité de l'étreinte au majestueux semeur de dunes, le simoun ? Ce fut, très fortuitement, lorsque notre soupirant désabusé, tout enroué encore d'une nuit de tempête au Pacifique, passa distraitement l'index sur le front d'un garçonnet levé à l'aube pour travailler ses gammes. Distraitement l'index sur son front. Il était d'une humeur plume, dans un fluet balbutiement de conscience. Passant d'alizé à chergui et sirocco, puis zéphyr apprivoisé dans une cour intérieure sans doute damascène, aux arcades encore embuées de lune. Roi des métamorphoses qui se vivait sans écho possible. Jusqu'à cet index apposé comme plume sur le front d'un jeune apprenti musicien. À ce contact, l'enfant tressaillit comme à une levée parfaite d'intervalles. Il avait choisi pour s'exercer le moment précaire qui repose de la chaleur écrasante des tisons accumulés au désert. L'antématin tout blême. Tous les velours faisaient coïncidence : l'aube, la musique émergente, le studieux recueillement d'ébène sous la ténuité des cils, et les doigts encore incompris du vent. Deux étoiles finissant quelque course avaient glissé conjointement en un coin de ciel, signature étrange des aurores débutantes, et l'enfant avait souri, habitué aux croisillons de phénomènes et de légendes. Et sans métaphore aucune, authentiquement, il enveloppa dans sa mélodie savante le simoun, descendu de ses sourcils à ses tempes, chuté voluptueusement aux sons, se déposant en friselis agiles sur les doubles cordes de son instrument.
Et comment la harpe, à son tour et dans le même creux d'instant, en vint-elle à lui renvoyer l'écho fibreux de sa paume, à cet infini voleur qu'est le vent ? À ébranler ce sourd remueur d'humus et ce mauvais roi des blizzards, à sertir sa joue hautainement affectueuse du diamant inespéré du contact ? Ce fut près d'un vieux clocher cousu à une bâtisse seigneuriale, aux vitraux brisés en maints endroits, comme un cœur ébréché. Il faisait froid, mais les doigts, que la jeune instrumentiste avait ragaillardis aux rougeurs bienveillantes de la cheminée, peignaient avec adresse la chevelure ample de la harpe. Musique terrestre, reflet de la musique des sphères, comme on disait de Moyen Âge à Renaissance. C'est de ces environs que date la découverte tactile de sa majesté vent. Il s'éprouva harpe, donc, filé par les mains pastel, des mains promptes à se transir de froid. Pourvoyeuses impromptues du sentir, ces mains heureusement lapées par la chaleur familiale des flammes, et ce malgré un interstice dans la croisée qui laissait pénétrer un peu d'air dans le dos de l'enfant. Le frisson qui la traversait ajouta à la mélodie une vibration adjacente, qui finit d'émouvoir le souffleur du vitrail. Il vacilla dans son ubiquité et, loi des dominos tactiles, d'autres choses alentour tremblèrent. Des rameaux heurtèrent un coin de toiture, une branche se prit aux carreaux. Puis une autre incartade de sons vint interrompre l'amble régulier et pur auquel vaquaient les mains. Échelle têtue de sons, provenant du plancher supérieur. Rien de rare, la quotidienneté du réel en branle, avec une magie n'effrayant que les distraits. Des sons moyenâgeux de maison, chantant sa musique propre, âpre et rauque, boisée et contrapuntique bien à sa guise. Architecture et charpente participaient à la fête. À l'advenue des sens. Bref la jeune fille s'avisa qu’à l'étage, toute nue, une porte battait ; elle se leva : c'était le vent qui s'enfuyait.
Comment enfin (et tous ces frottements se condensent dans le grain sablé d'un instant), le luth participa-t-il à cette révélation perceptive, à l'écho sensible enfin accordé au vent ? Ah ! cette force d'étreinte enfin concédée, venue des rustres choses vers l'invisible passeur… Que de nouveautés pour notre maître souffleur, lui l'élément le plus solitaire qui soit, qui jusqu'alors s'était heurté à un mur d'hermétisme ! Cela prit forme au sein d'un détroit venté, dans l'angle aigu formé par deux incertains continents. À peine monté sur la hune pour prendre son quart, un jeune matelot sortit un luth, instrument dérobé la veille à quelque mauvais capitaine. L'océan était plat, merveille. Il comptait profiter du calme violacé pour s'essayer aux harmonies des mondes possibles et renommer les notes arbitrairement selon ce que lui réverbéreraient son caprice et son cœur. Un coup d'œil à la lune : il fallait se concentrer et surtout faire pièce aux larmes. Son père avait joué au service d'un souverain duc d'on ne saurait dire où. À sa mort, le garçon s'était fait matelot. Il commença à fredonner quelques bribes de romance en langue espagnole, et les harmoniques faisaient à ses lèvres comme des cristaux de sel. Ce fut un ébranlement dans la trame bruyante et salée de notre seigneur des voiles. Lui, l'austère voyageur, l'âme éparpillée, il entrait dans l'orbe d'un abrazo par la grâce de ces sons noués. L'abrazo, l'enveloppant mot des sud, devenait linéament de langage. Le vent s'attarda un peu, patte de velours plus que de coutume, comme un animal qui pour la première des fois se verrait au miroir. Il s'endormit auprès du garçon-mousse sur la hune, babillant avec son instrument sous les billes d'agate enfantines des étoiles.
À son réveil (mais tout ceci se produisit en un souffle de temps), le vent dut se rendre à l'évidence. Il s'était éprouvé tissu-sentant dans le frottement fou des apprentis tresseurs de corde apprivoisant les sons, en ces trois lieux exactement dépareillés. C'est qu'une gamme précise, qu'on nomme sans surprise mode éolien, de La, s'était envolée simultanément, fortuite et d'une justesse improbable, des mains et cordes se nattant, dans l'invisible contexture du vent d'aurore. De quelle folle facture sont ces instruments cousins, se dit le vent ? De quelle texture, cet épiderme incongru de petits d'homme ? Un peu de sororité se profilait déjà dans le son.
En cet instant conjoint de trois mailles du réel, ce fut la découverte que la caresse, inaperçue jusqu'ici, des choses en réponse à ses avances, était cette intersection de frottements ondins, de sons, sur sa peau sans borne de cétacé triste. Ce monstrueux lamantin d'ubiquité, ce bourru aux mille sobriquets, zéphyr, foehn, mistral, aquilon, tramontane, blizzard, bourrasque, simoun, ouragan, brise… avait enfin saisi la très discrète et douce réponse.
C'était comme l'ouverture toute neuve d'un sens enfoui : l'ouïe du vent.
Et cette lucarne inespérée, naissante, il l'affina sans relâche, au contact privilégié des troupeaux sages de violoncelles, des forêts cristallines de grands conifères aux agencements géométriques de copeaux de givre, des cavernes aux chuchotis de stalactites. Oh ces mille résonances aux gorges des oiseaux, auxquelles il n'avait pris garde que comme à de fastidieux bavardages, c'étaient désormais des étreintes folles, autant d'effleurements soyeux sur son manteau traîné invisible, indéfini, de méridien en méridien.
Lui, le vent, démultiplié et frondeur, simultanément présent aux mille plis du globe, apprenait le velours des ondes babillantes ; il en sentait le contact infime sous ses pores.
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Chanter suffit dorénavant pour embrasser le vent.
Attrapez donc un instrument, et dédiez-lui votre plus indispensable courage. Soflégiez, tout en écoutant le silence. Soyez thoraciques et humbles, soyez patiemment caisses de résonance.
Apprenez un à un chacun des modes, à commencer par l'échelle de La, qu'on baptise mode éolien. De là, mettez-vous à l'école des frémissements infimes, des frottements agitant les bustes joints de deux bains d'herbe, de tant d'autres choses.
Faites vibrer en vous ou contre votre cœur quelque rondeur ouvragée : harpe, guitare, contrebasse, oud, luth, ou passion, ritournelle ou soupir rare, pour le remercier de ses enveloppements, et d'être support aux envols fluets de nos rêves, arpégeant sans relâche tous nos empans de réel.
Par cette grâce, par ce don en retour que nous lui faisons de notre minime résonance, le mendiant-seigneur retrouvera son tact de vent follet à l'état natif... Et n'en érodera que mieux les rocs.
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