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Humour/Détente
daniel : 80 ans
 Publié le 30/07/07  -  6 commentaires  -  10346 caractères  -  25 lectures    Autres textes du même auteur

Un homme va avoir 80 ans... la mort arrive à grands pas.


80 ans


Les cheveux gris posés sur le vieil homme.

Le vieil homme sur un fauteuil gris.

Le fauteuil sur le linoléum gris.

Le linoléum sur la chape grise.

Et la chape sur une planète bleue.


Il était huit heures quarante cinq en ce 12 juin 2008 et il ne restait plus à Marcel qu'une semaine exactement à vivre.

Le vieux bipède âgé de soixante dix neuf ans ne verrait donc pas son prochain anniversaire.

Son médecin était-il devin pour arriver à prédire le jour exact de son décès ?

Non et d'ailleurs la maladie et sa santé en général n'avaient rien à voir avec sa prochaine mort.


En effet, il suffisait de lire le journal officiel pour connaître la raison de ce décès annoncé.

Le décret de loi voté à la quasi-unanimité par les députés prévoyait en effet que pour ménager les finances publiques et le système social, plus aucun citoyen ne devait devenir octogénaire.

Heureux ceux qui mourraient de mort naturelle avant ce seuil fatidique.


La grande majorité de la population avait adhéré à cette loi.

La masse pensait en effet qu'il valait mieux être riche, jeune et en bonne santé plutôt que vieux, pauvre et malade.

Et les vieux ils coûtent cher en soins, en retraite et sont totalement improductifs.

De plus sans cette loi ils risquaient de mettre en péril le système social tout entier et ceci juste pour finir leurs interminables jours dans des mouroirs.

En fait abréger leur vie, c'était rendre service à tout le monde.


Avant d'en arriver à ces mesures drastiques, on avait bien tenté comme avec le lundi de Pentecôte de financer l'aide aux vieux mais cette mesure gadget et inefficace n'avait convaincu personne (pas même les brillants énarques qui en avaient eu l'idée).

D'ailleurs ce n'était pas aux jeunes de travailler plus, mais bien aux vieux de savoir s'effacer.


Évidemment nos dévoués députés avaient fait quelques exceptions et certaines personnes atteignant le seuil fatidique seraient épargnées :

Les sénateurs

Les députés

Les maires et leurs conseillers municipaux en fonction.

Et plus largement toute personne assurant un mandat électoral.

Et tout d'un coup on vit le nombre de candidats s'envoler.

Cette loi avait au moins un mérite : celui de rendre les Français comme habités par le devoir civique.


Enfin la loi prévoyait que les personnes âgées remplissant les trois conditions suivantes ne seraient pas euthanasiées.


Renoncer intégralement à leur retraite.

Renoncer à tous soins médicaux.

Être pris intégralement en charge (logement et nourriture) par un membre de la famille.


Oui mais voilà sans l'argent de la retraite qui ne rentre plus, personne ne voulut garder papi ou mamie à la maison.

Les vieux autonomes et ayant des économies eurent des prolongations de vie renouvelables tous les trois mois jusqu'à épuisement de leur argent.

Et la Loterie Nationale organisa même des tirages où les lots étaient des années de vie supplémentaires.

Le gagnant à six numéros gagnait, lui, une immunité totale.


Mais revenons à Marcel, son médecin devait donc venir à son domicile pour lui injecter une dose mortelle le 24 septembre à 9 heures.

C'est Marcel lui-même qui avait pris le rendez-vous.


Marcel, lui, n'avait pas d'enfant et s'il pouvait se passer de soins médicaux il ne pouvait renoncer à la retraite sauf à se retrouver à la rue avec le statut de clochard.

Et comme ce statut de clochard était interdit il ne lui restait plus beaucoup d'alternatives.

Falsifier son acte de naissance, mais c'était trop tard et il ne connaissait personne aux services de l'état civil.

Fuguer, se cacher, mais pour aller où ?


Il restait ainsi seul face à ce compte à rebours sans retour, face à sa propre vie qui allait s'achever et à force de ne plus parler aux autres il ne se parlait plus qu'à lui-même et il s'en suivait une sorte d'introspection qui allait le mener vers la philo ou la folie ce qui peut parfois se rejoindre mais, après tout, cet état ne durerait plus très longtemps.


Mais de quoi se plaignait-il après tout ?

Il était né en 1928, avait connu les restrictions de la seconde guerre mondiale, s’était marié à 20 ans avec une fille qui le fit chier toute sa vie durant.

Heureusement elle décéda rongée par la connerie et la méchanceté avant lui.

Au moins avait-elle eu la politesse de lui laisser quelques années de répit.

Sa vie professionnelle se résuma à monter des murs de parpaings pour une demi brique par mois.

Quelque chose d'enthousiasmant quoi !


Il essayait de se remémorer les tous débuts de sa vie, la seule partie qui n'était pas gravée dans sa mémoire.

Ce qu'il aurait aimé dans la vie c'était sans doute le début s'il avait pu s'en souvenir et la fin qu'on allait lui voler.

Comme le commun des mortels il ne se souvenait en rien de sa naissance et des trois premières années de son enfance !

Mais non il n'y arriverait pas, pas d'images, pas plus de paroles qui pourraient lui revenir en tête.

Mais à l'époque il ne disposait pas des mêmes armes qu'aujourd'hui.

Le langage, les codes d'analyse, ne faisaient pas partie de sa vie.


Alors pour pouvoir se replonger dans sa prime enfance il aurait fallu qu'il retrouve ces codes et pour cela il aurait fallu qu'il vieillisse afin justement de tomber dans une sénescence avancée pour retomber en enfance.

Et cette loi à la con allait lui faire manquer cela.


Le médecin arriva donc à l'heure prévue et il trouva Marcel assis devant sa télé.

Ils se saluèrent, Marcel offrit une tasse de thé au docteur Grandiot.


- Comment vous sentez-vous ? demanda Grandiot.

- Comme un condamné à mort qui est sûr que la grâce présidentielle ne viendra pas.

- Qui sait ? répondit énigmatiquement le docteur.

- Et vous cela ne vous pose pas de problème d'éthique, votre métier c'est de soigner, pas de donner la mort !

- Non, aucun problème, la démocratie a parlé, il faut s'incliner et la servir.

- Et vous êtes payé cher pour cet acte médical ?

- Non, j'agis par sens civique, je suis volontaire et ne suis pas rémunéré. Je fais cela bénévolement deux fois par mois.

- Et il y a assez de médecins volontaires ?

- Oui, et surtout des jeunes qui ont bien compris tout l'intérêt de cette mesure.


Marcel sentit la colère monter, il allait lui balancer sa tasse de thé dans la figure.

Mais il n'en fit rien. Il avait toujours obéi durant sa vie et cela n'allait pas changer aujourd'hui !

Pour une fois il regrettait l'absence de sa femme, elle aurait su quoi faire.

Une dizaine de minutes plus tard le médecin ouvrit sa mallette et en sortit une seringue, Marcel resta impassible puis sentit une légère piqûre et perdit connaissance immédiatement.

Le corbillard garé devant la petite maison chargea le corps puis se dirigea vers le plus grand funérarium de la ville.


Deux heures plus tard Marcel se réveilla, il n'en croyait pas ses vieux yeux.

La piqûre avait-elle été mal dosée ?

Il ne savait pas ce qui s'était passé mais toujours était-il qu'il vivait encore.

Là une charmante infirmière lui sourit.

Elle lui demanda :


- Vous n'avez pas été voir Mme Mira vous ?

- Mme Mira ?

- Oui, vous savez, l'histoire de la voyante qui donnait les numéros du loto !

- Non, je ne vois pas.

- Enfin toujours est-il qu'avant de vous faire la dernière injection qui devait vous emmener vers le repos éternel nous vous avons fouillé et avons trouvé dans la poche de votre pantalon un ticket de loto qui atteste que vous avez les six numéros.

Et puisque vous avez quatre-vingts ans votre gain se transforme en immunité.

Donc vous êtes encore en vie et vous allez pouvoir retourner chez vous et continuer à bénéficier de votre retraite et éventuellement des soins dont vous aurez besoin.


L'infirmière appela un taxi.

Marcel allait pouvoir continuer sa vie comme si le seuil fatidique des quatre-vingts ans n'existait plus.

Tout cela grâce à un ticket trouvé dans le bar où il aimait aller boire son café.

Le taxi pointa son capot, Marcel avança ses vieilles jambes, il commença à engager la gauche dans l'automobile lorsque l'infirmière cria :


- Marcel, attendez ! Nous avons oublié quelque chose.


Le vieux retira sa gauche jambe.

À ce moment-là le chauffeur de taxi dit :


- Bon on fait quoi avec le vioque ? Qui me paye ma course ?


L'infirmière lui tendit un billet de cinquante euros. L'homme s'en saisit prestement et démarra en trombe.

Marcel demanda alors :


- Que se passe-t-il ?

- Entrez donc on va vous expliquer.


Il se retrouva dans un bureau en présence de la belle infirmière qui lui paraissait moins jolie que tout à l'heure et du docteur Grandiot qui lui paraissait carrément hideux.

Il sentait venir la mauvaise nouvelle, poindre la tuile.

Et il n'avait pas tort.

Grandiot se lança.


- Nous avons fait une erreur, après vérification auprès de la Française Des Jeux nous nous sommes aperçus que votre ticket de loto date de la semaine dernière.

En résumé vous avez les six bons numéros de ce tirage alors que votre bulletin correspond au tirage précédent.

En conséquence de quoi vous ne bénéficiez pas de l'immunité.


Marcel pensait que tout à l'heure il aurait dû lui balancer la tasse de thé dans la figure.

Il se leva et dit :


- Bon d'accord, vous me piquez quand alors ?

- Le mieux ce serait que l'on fasse cela de suite, le problème c'est qu’à cette heure-ci tout le monde a débauché. Il n'y plus personne pour vous cramer, et le four est éteint.

- Je peux repasser la semaine prochaine si vous voulez !

- Ha, non ! On vous a, on vous garde et dans huit jours nous serions en faute, nous aurions dépassé les délais et on se ferait taper sur les doigts. C'est qu'ils ne sont pas commodes en haut.

- C'est vrai vous n'avez pas de chance, moi qui en ai beaucoup par contre je vous salue bien.


Marcel ouvrit la porte et se mit à courir dans les couloirs.

Il courait, il courait, il courait le stylo sur cette page.

Il courait si vite que la plume se cassa.

Marcel se dit alors que ce n'était pas de cette façon qu'il retrouverait ce qu'il cherchait depuis si longtemps.


L'écriture d'histoires invraisemblables ne lui apporterait pas le Graal.

Les souvenirs des prémices de sa vie enfantine ne ressurgiraient donc jamais.

Il décida que c'était assez pour aujourd'hui et posa ce stylo à encre bleue sur ce cahier à spirales bleu et rangea tout cela derrière ses yeux bleus dans sa matière toute grise.



 
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   Absolue   
30/7/2007
J'ai beaucoup aimé:-)
Le texte se lit facilement et on attend la fin avec impatience...
Ca m'a un peu fait penser au "Meilleur des mondes"

   Cyberalx   
13/7/2008
 a aimé ce texte 
Bien
ça m'a fait penser aussi au "meilleur des mondes" ainsi qu'à "l'âge de cristal", l'idée est bonne, et l'histoire est bien menée.

un reproche qui n'en est peut être pas un : la phrase : "Il n'y plus personne pour vous cramer, et le four est éteint." me parait être en rupture avec le reste du texte, mais peut être que tu a voulu montrer ici que le vieillard bâclait son récit pour en finir, je ne sais pas...

Au final, une bonne histoire avec une fin des plus originale, j'ai beaucoup aimé, merci.

   Anonyme   
30/7/2007
C'est vrai que le texte se lit facilement, mais cette histoire me met mal à l'aise. Si l'auteur ne voulait pas laisser son lecteur indiffétent il a parfaitement réussi. Parcontre j'ai apprécié le jeu pour amener la chute avec le verbe courrir.

   Jeser   
31/7/2007
Magnifique récit qui tient le lecteur en haleine.
Donne à penser sur les possibles dérives du futur.
Et une chute des plus originales.
On en redemande.
J'aime beaucoup !

   guanaco   
1/8/2007
J'aime beaucoup la sobriété des dialogues. simples mais explicites et efficaces.
L'anti Cocoon... :)

   Pat   
4/8/2007
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Quelle belle fable, un poil visionnaire... L'horreur... J'aime beaucoup cette histoire, même si c'est un thème abordé par ailleurs... Le ton humoristique ne rend pas les choses lourdes même si dans le fonc c'est pas marrant. On se prend d'amitié pour ce monsieur qui ne se prend pas, lui, trop au sérieux... La fin évidemment, retourne le tout comme un gant, mais la dérision c'est souvent de la pudeur. J'aime beaucoup les expressions argotiques qui ne sont pas vulgaires, comme ce cher Paulo, héros de Togna... qui me fait mourir de rire. Bravo et continuez à nous raconter des histoires aussi sympa.


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