Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Sentimental/Romanesque
Den : Jacquou
 Publié le 29/05/07  -  6 commentaires  -  25122 caractères  -  13 lectures    Autres textes du même auteur

C'est quand papa...


Jacquou



C'est quand papa a vu ce reportage sur les gamins de banlieue à la télé que tout a changé pour nous. Moi, mon petit frère et maman. Il m'a dit :


- Tu te rends compte, Jacquou ? Certains gamins peuvent ramener jusqu'à deux mille trois cents euros par semaine à la maison ! Fabuleux, non ?


Moi, j'avais vu l'émission aussi. C'est vrai qu'ils se débrouillaient bien. Les messieurs de la télé ont parlé de trafics : drogues, racket, objets volés...


Aussi sec, on a déménagé. On a quitté notre petit village pour s'installer dans la banlieue d'une grande ville. On habite une drôle d'H.L.M. C'est sale, pourri, plein de graffitis et d'odeurs. Et il n'y a que des étrangers : noirs, marrons. Et blancs, mais pas comme nous. En fait, ils sont assez sympas... J'ai quand même eu du mal à m'y faire.

Papa, ça l’a changé de se retrouver ici. Il est plus... plus actif. Il se lève à onze heures au lieu de midi. Il m'a même dit hier au soir que ça y était, il avait trouvé la rime qu'il cherchait depuis un sacré bout de temps !


Je l'aime bien papa. Il est poète. Il écrit. Il a écrit dix vers ! C'est dur, qu'il dit ! Il faut penser de la tête. Alors quand on était au village, il cherchait l'inspiration en jouant aux cartes avec plein de types, mais chaque fois qu'une partie était finie, il griffonnait des chiffres sur un bout de papier. Je crois que c’est un code : il ne veut pas qu’on le déchiffre, qu’on lui vole ses vers par-dessus son épaule ! Même au bistrot, il bossait à son œuvre, papa ! Il cherche l'inspiration, aussi, enfermé dans la chambre avec maman. Et souvent ! Quel boulot ! Même que parfois, à travers la porte, j'entends des soupirs et de drôles de bruits.


- C'est ma muse, qu'il a dit papa, qui nous rend visite et s'exprime de cette manière : avec ces soupirs d'ange, ces petits cris de joie...


Ah ? Je comprends rien ! Je croyais que c'était maman, moi, sa muse ! C'est vrai que maman, elle, ne parle pas en respirant très fort et en gémissant, comme la muse de papa !...


C'est là-bas, au village, qu'il est devenu poète ; après son licenciement. Il a gueulé que c'était tous des cons, des exploiteurs et qu'il n'allait pas se ruiner la santé pour un salaire de misère. Il voulait dix fois plus. Mais il n'a aucun diplôme, aucune qualification, qu'il a protesté, le grand patron. Alors il l'a foutu à la porte... Tous des profiteurs, il a raison, papa ! C'est ainsi qu'il est devenu poète. Il nous a dit qu'il allait devenir célèbre, qu'on allait se faire un max de blé. Cela fait maintenant cinq ans qu'il écrit. Et on a rien gagné.


- Il faut attendre, qu'il répète, ça va venir.


Alors maman travaille.

Elle est chouette, maman ! Et très amoureuse de papa ! Elle lui passe tout, lui pardonne tout.


- C'est ça, la passion ! qu'il me répète papa.


Je me dis, c'est drôlement bien la passion. Ça permet de ne pas travailler et d'avoir quand même de l'argent en poche. Maman bosse et aime papa : c'est sa vie ! Elle est bien remplie et ça lui va bien, je crois...


Maintenant on est ici, dans cette cité. Maman a lâché son ancien boulot. De toute façon, ça ne lui plaisait plus de bosser dans cette grande surface depuis qu'elle a été rachetée par une autre grande surface. Elle devait supporter une nouvelle manière (débile !) de travailler : notation, challenge... Ça venait des Amériques ! Maman a dit :


- Comment des êtres humains peuvent-ils se comporter ainsi avec d'autres êtres humains ? C'est une honte pour l'humanité !


Et elle a fichtrement raison ! D'ailleurs, papa dit que maman a toujours raison. Et souvent papa est d'accord avec elle. Par exemple tous les deux n'aiment pas les Américains. Maman affirme que ce n'est pas des êtres humains. Papa approuve et poursuit en disant que les Américains sont des extraterrestres qui ont commencé à envahir la Terre. Ils ont pris forme humaine là-bas, en Amérique, et ont inventé une arme redoutable pour détruire notre race et notre planète : le libéralisme. La preuve : tous les chômeurs, les miséreux, l'Afrique, l'Asie, les pollutions... Il est marrant, papa; il a de drôles d'idées...


- Moi, je sais pas ce que c'est, le libéralisme, que j'ai fait.

- Tu comprendras plus tard, a souri, papa.


Il dit souvent ça... En tout cas moi, plus tard, je serai rouge (rouge de colère, sans doute ?) et je licencierai tous les patrons !

Maman a retrouvé du travail dans la galerie marchande de la cité. Il faut dire qu'elle est blanche et qu'on sait qu'elle débarque d'un village.


- Les deux rassurent, a murmuré papa.


Au village à la longue, j'avais un peu honte que maman travaille et papa pas. Alors maman a dit :


- On fait comme on veut nous ! On vit comme on veut ! Et on s'en fout des autres !


Papa a approuvé :


- Elle a raison, ta mère !


Ah ! Quand je disais que maman a toujours raison...


Ici, c'est pas pareil. Beaucoup de papas sont comme mon papa. Il y en a même qui ne travaillent pas avec leur femme, aussi : ils restent tous les deux à la maison ! Enfin... souvent elle à la maison avec les petits, et lui... ailleurs ; il rentre tard le soir.


Ça fait six mois qu'on est ici. Je vais à l'école du quartier. Elle est drôle, leur école. C'est l'inverse de chez nous : c'est les élèves qui commandent, qui crient, et tapent ! On a même le droit d'écrire sur les murs ! Il y en a qui font des supers dessins. Compliqués et tout...

Je suis très content d'être emménagé dans ce coin. Maintenant je parle une langue étrangère. Oui, une langue étrangère ! Au début, c'était pas facile. Je ne comprenais rien à ce que les gens disaient dans l'immeuble. Normal, c'était que des étrangers : ils parlaient donc une langue étrangère ! Même les Français d'ici c'était des étrangers, puisqu'ils parlaient que cette langue étrangère ! Maintenant ça va, j'arrive à comprendre. Mais c'est marrant, cette langue n'est que pour les cités. Je savais pas moi, qu'il y avait une langue étrangère pour les grands ensembles !


Mon petit frère est content aussi d'être là. Il s'est fait plein de copains, alors qu'au village, il était à l'écart. On ne l'aimait pas, mon petit frère. On disait qu'il était voleur, sournois, bagarreur. N'importe quoi ! Les gens sont drôlement méchants ! Moi, je l'aime André ! Il est gentil avec moi ; même qu'il me défend alors que je suis plus vieux que lui ! C'est vrai qu'il est un peu batailleur !... Maintenant, ses copains viennent souvent le chercher à l'appart. Le jour comme la nuit ! D'ailleurs, je ne le vois presque plus : toujours avec sa bande. Papa est très content de lui.


De moi, je sentais qu'il était moins content, papa. Et je ne savais pas pourquoi... Enfin... En vérité, je crois que j'avais compris. Il comptait aussi sur moi, son fils aîné, pour gagner, comme à la télé, plein de fric. Mais après six mois : rien. Je ne savais pas comment font les autres. Ils sont pleins de fric, de mobs, de scoots. Ils ont tous des baladeurs, plein de cédés ; des rollers, des skates... tous les trucs qu'on voit à la télé ou dans les magazines. Ils achètent aussi des magazines. J'y comprends rien ! C'est plein de mots anglais ! On dirait des magazines américains. En tout cas ils sont forts, les gars de ma cité, ils comprennent l'anglais, eux. Et ils admirent l'Amérique. Ils ne savent pas, les pauvres, que les américains sont dangereux pour les gens et le monde. Que c'est des extraterrestres... Ils ont aussi pleins de fringues avec de supers marques dessus !

Moi, j'ai rien de tout ça. Je ramenais pas de fric. Quand je leur parle de trafics, vols, drogues, etc., les gens d'ici se marrent et haussent les épaules. Certains se touchent le front en me traitant de zinzin. J'aime pas ça. Ça me donne envie de crier et de frapper !... Mais c'est vrai, comme ils disent, que tout ça c'est des racontars débiles de journaleux. D'ailleurs s'ils traficotaient, je le verrais quand même, je vis ici avec eux, maintenant ! C'est pas vrai, ça ?


Papa comptait sur André aussi. C'est pourquoi il était content de voir André avec plein de copains. Mais que dalle ! Pourtant, André, il m'a montré les billets qu'il gagne. J'ai dit :


- Trafics ?


Alors il s'est mis en colère et a fait comme les autres avec son doigt : t'es zinzin. Moi, je déteste ça, mais j'ai rien dit. C'est mon frère. Et je l'aime. Il m'a expliqué qu'en dehors de l'école, il travaille. Chez les gens - des vieux souvent, des richards. Il les débarrasse des choses inutiles, qu'ils ne veulent plus et les revend pour gagner un peu de blé. Je comprends pourquoi des fois, je le vois transporter des trucs. Même la nuit ! Mais il ne veut pas que papa le sache. Il veut garder son argent. Après tout, c'est lui qui trime !... Je crois qu'André n'aime pas papa. C'est triste... Il ne veut pas aussi que je travaille avec lui. Il m'a dit plus tard, avec un copain à lui, quand le moment sera venu. Alors j'attends.


Pour en revenir à papa et moi, c'est vrai, il était pas très content. Il m'avait même fait des remontrances, un jour :


- Putain, fiston, tu pourrais faire comme les autres et ramener un peu de quoi à la maison ! Comment crois-tu que je paye cet appart, la bouffe, et les bigoudis de ta mère ?


Il est marrant, papa, maman ne met jamais de bigoudis ! C'est pour les vieux, et maman est jeune !


- Hein ! pense à tout ça, un peu. Pourquoi crois-tu que je me fais chier à faire semblant d'aller à l'ANPE, à inventer toutes sortes de maladies, d'excuses quand je vais pleurer aux Assedics pour qu'on continue à me filer un peu de chômage payé ; pour qu'on me laisse tranquille, travailler à mon œuvre ? Tu sais, ils ne comprennent rien, là-bas. Ils n'aiment pas les poètes. Tout ça, c'est pour toi, pour vous... Alors, hein, aide-moi un peu ! Et pense à ta pauvre mère qui se tue au travail.


Il est bête : elle se tue pas maman. Alors j'ai fait une remarque qui ne lui a pas plu :


- Et pourquoi que tu travaillerais pas, toi, papa ?


Il a eu l'air peiné. Exaspéré. Il a haussé les épaules et a fait :


- Tu crois que tout est facile, hein ? Travailler ! Se lever tous les matins aux aurores, trimer pour gagner pas grand-chose, se faire exploiter, revenir le soir crevé et se coucher pour recommencer le lendemain ! C'est ça que tu souhaites à ton père ? Bravo, Jacquou, je vois que tu m'aimes ! Et puis tu oublies que j'ai assez donné, au village, je me suis fait exploiter assez longtemps. C'est au tour des autres, maintenant.


J'ai souri dans moi : papa, il a travaillé à l'extérieur en tout dans sa vie, six mois ! Quel baratineur, mon sacré papa ! Il a repris :


- Et tu oublies aussi, que je travaille à mon œuvre. Tu crois que c'est facile de travailler ainsi GRA-TUI-TE-MENT ? Y a des fois, tu sais, j'ai envie d'abandonner et de me remettre à travailler comme tous les autres. Ça serait peut-être moins dur et moins ingrat !


C'est vrai qu'il bosse dur pour son écrit ! Je lui ai sauté au cou (en fait, je suis descendu sur lui car il est pas très grand, papa !), je lui ai sauté au cou en criant :


- Non, non, papa, n'abandonne pas ton œuvre !


J'avais les larmes aux yeux. Il m'a serré très fort contre lui et a dit :


- Alors cesse de parler comme un Américain, d'accord ?


J'ai fait oui de la tête. On s'est embrassés tous les deux et il m'a payé un DBK au petit café en bas.

Mais, accoudé au comptoir, il a remis ça. J'ai dû vachement le blesser en lui parlant de travailler comme les autres ! Il a encore soupiré :


- Travailler, se lever tôt, rentrer tard ! Vivre sa vie loin de chez soi, quelle horreur, non ?

- Mais papa, c'est ce que je vis, moi ! Je me lève tôt pour aller à l'école et on travaille toute la journée !

- Ah, mais mon gamin, toi, c'est pas pareil ! C'est obligatoire, voyons !... Et puis sans les prestations familiales, parce que ton frère et toi, vous allez à l'école, comment on s'en sortirait, avec tout ce que vous dépensez ?


Presta... qu'est-ce que c'est que ça ? Il emploie de ces mots, papa ! C'est un savant !… De toutes manières, j’ai pensé sans rien dire : André, il va même plus à l’école, maintenant ! Alors ?…

Il a haussé les épaules en grommelant que je comprendrais tout ça plus tard... Puis il est parti au fond de la salle chercher l'inspiration aux tables des joueurs de cartes.

Sacré papa ! Bientôt il aura rempli de vers toute une page d'un petit cahier d'écolier. Quel grand poète ! Un jour, il me l'a montré, son poème. Oh là là ! J'ai rien compris ! Y avait même des mots latins.


- Ça parle d'amour, qu'il m'a expliqué.


Cunnilingus, fellation, vagin... je sais pas ce que c'est tout ça, moi.


- Tu comprendras quand tu seras plus grand !qu'il m'a encore répété.


Papa, quand il me parle, il termine souvent par cette phrase. Il m'énerve un peu. Il a toujours pas compris que je suis grand, maintenant. Je suis en CM1 ! Et j'ai dix-sept ans ! Enfin...


Les copains de la cité, ils ont compris, eux, que je suis grand (et depuis, papa est devenu content de moi.). Car y en a un, l'autre jour (un grand noir, balaise. Vieux : vingt-cinq ans, peut-être) qui m'a demandé si je voulais bien rapporter son cartable à son neveu qui l'avait oublié chez lui. Il habite en dehors de la cité. Il m'a donné l'adresse et m'a dit que j'étais grand; donc pas besoin de la noter, je me rappellerai. Il avait l'air pressé que j'accepte... Au retour, il m'a appris qu'il était un copain de mon frère et il m'a payé pour ce service. Il m'a demandé après, si je pourrais de temps en temps, lui rendre le même genre de petit service. Ça me rapporterait un peu.


- De quoi mettre dans les épinards, qu'il a fait.


C’est drôle, hein ? Comme si on mettait des billets dans les épinards !… André lui avait enfin dit que je voulais travailler et gagner un peu de sous. Chouette ! C'est facile, comme boulot, et en plus, c'était rigolo. Il a fallu que je slalome entre les flics qui avaient envahi la cité. Ils me connaissent, maintenant et m'embêtent jamais, les flics.


Papa a été très ravi quand je lui ai raconté et il m'a laissé un billet. Je vais pouvoir m'acheter des bonbons. J'aime pas les cigarettes ! Elles me font cracher et elles m'énervent le cerveau : après je me mets toujours en colère.

Il a souri papa (j'aime quand il sourit) et a fait remarquer qu'il savait qu'en venant ici, ça se passerait comme ça un jour ou l'autre. Il est fort. Il m'a caressé les cheveux. Ça montrait qu'il était super content. C'est rare qu'il me fasse ce geste. Il faut dire qu'il doit se mettre sur la pointe des pieds. Il est pas très grand, papa, comme je l’ai déjà dit...

En fait, papa connaît le grand noir. Je les ai vus discuter ensemble. Depuis, le noir me paye plus... Enfin, maintenant, il donne directement l'argent à papa, qui me laisse quelques billets. En tout cas, c'est une sacrée liasse de billets qu'il reçoit, papa ! Il est riche, maintenant et maman est très contente. On est tous très, très heureux. Et quand je suis heureux, je danse. Alors je danse beaucoup, maintenant.


Les jeunes de la cité aiment beaucoup danser, eux aussi. Ils font du hip-hop, ils appellent ça. Et ils m'aiment bien car ils disent que moi aussi, en marchant, et naturellement, je fais du hip-hop. Mes tremblements les rendent jaloux. C'est vrai que quand je suis mal à l’aise, inquiet, je me dandine, je bouge, je m'agite en avançant. Au village, on n'appréciait pas ça et on se moquait de moi (alors André leur cassait les dents !). Ici, au contraire, on aime. Quand ils sont avec moi, les gars essayent de faire comme moi, en riant et en rythme. Puis ça y est, ils sont partis : ils tremblent, pirouettent, s'agitent, font des gestes bizarres, des acrobaties... Certains tournent même sur la tête !... Je crois bien que beaucoup sont dingues !

En tout cas ils sont vraiment pas comme les gens du village. Ici, même les garçons se maquillent : ils ont plein de boucles d'oreilles, et des anneaux à plein d'endroits ! C'est marrant !...


Maman a laissé tomber son boulot. Elle s'occupe maintenant d'handicaps du cerveau. Pour rendre service, elle aussi. Y en a quelques-uns dans la cité (mais je me suis trompé, c'est pas ceux qui dansent sur leur tête ! Pourtant...) Ils se promènent avec moi et on rend des tas de petits services pour le grand noir et d'autres de ses copains. Y a toujours des cartables ou des paquets oubliés à ramener, ou des cadeaux d'anniversaires à offrir en dehors de la cité (quand c'est trop loin ou trop compliqué, maman nous accompagne). Ils sont donc très gentils, les gens d'ici, ils n'oublient pas les autres et ils s'entraident. Les gens au village croyaient que non. Ils disaient qu'à la ville, ils sont tous des égoïstes. Ben, ils se trompaient !

Donc avec les handicaps du ciboulot, comme les appelle papa...

D'ailleurs pourquoi handicaps ? Ils sont comme moi !... C'est vrai, je suis un peu différent des autres, peut-être. En tout cas de ceux d'ici... Alors j'ai dit ça à papa et maman. Maman, elle m'a pris dans ses bras et a murmuré :


- Mon tout petit !


C'était ridicule, je suis largement plus grand qu'elle ! Alors comme je la sentais triste, je me suis dégagé et je l'ai entourée de mes bras. Et je l'ai soulevée. Elle a ri. J'aime mieux. Puis j'ai dit :


- Non, en fait, tes handicaps, maman (Handicapés. Des handica-pés, elle a murmuré), ils sont quand même pas comme moi. Ils savent presque pas parler. Ils ont pas appris. Je vais leur apprendre.

- Bonne idée ! a fait papa.


Depuis, je suis leur maître. Je leur nomme tout ce que je vois quand on marche. C'est rigolo. Mais ils répètent pas beaucoup ! Papa a dit qu'il fallait continuer. Il leur fallait beaucoup de travail. Alors je continue. Quand on croise les flics (y en a souvent, dans cette cité !), ils sourient de me voir faire. Alors je leur fais un petit signe de la main. Ils répondent toujours ! Ils sont vraiment polis !

Voilà, ma vie.

Papa dit qu'il est très fier de moi. Et que bientôt, on partira tous les quatre, très loin, dans un coin tranquille. Pourquoi pas une île ? Et on habitera une immense maison toute blanche. Moi, je veux bien. Papa pourra faire plein de vers, en paix. Ça sera chouette et ça me donne envie de danser. Mais je crois pas que ça plaira à André !...



Voilà ce que j'avais envie de dire, petit magnétophone. Et aussi que tu es beau, comme appareil. Tout brillant avec plein de boutons que je connais pas encore tous. Je suis content de t'avoir acheté avec tous mes sous. Même s'il a fallu donner d'autres sous pour avoir un micro, pour pouvoir que je m'enregistre. C'est ça que je voulais, moi. Et aussi écouter de la musique... D'ailleurs, j'arrête de parler et je vais en mettre. C'est papa et maman qui m'ont payé des chanteurs. Et aussi, j'oubliais, le micro. À la prochaine, petit magnéto...






C'est moi qui reprends la parole aujourd'hui. Mais ce n'est pas mon joli magnétophone qui m'enregistre : je l'ai cassé. C'est un monsieur qui m'a prêté un autre appareil. Mais c'est pas le mien...

Je suis triste... Ils sont partis... Dans leur île. Sans moi ! Même André a suivi !...

Je suis dans une grande maison toute blanche, mais c'est pas celle que je voulais ! Et y a pas papa et maman !...

Bon, y a tous mes copains handicaps de la cité avec moi ! Ça, c'est bien ! Je suis content pour ça ! ... Car ils sont sympas...


On se marre encore de la grande bataille qu'on a fait à la cité, tous ensemble. On s'est vengé. C'est vrai, quoi, c'est pas notre faute si un type (un blanc) nous a piqué le cartable qu'un neveu au noir a encore oublié ! Le noir, il s'est mis en colère et a pas voulu nous payer alors qu'on avait beaucoup marché pour lui : on était presque arrivé ! Ni voulu pour papa ! Il était pas content, papa ! Il faisait la gueule !

Donc j'ai pas pu acheter avec mes sous les bonbons que je donne chaque fois aux handicaps. Ils étaient pas contents, eux aussi !...

Alors quand, de la fenêtre du sixième étage, j'ai vu passer, en bas, le méchant noir, ça m'a donné envie de m'énerver. J'ai piqué un paquet de cigarettes à papa (il les cache en haut du placard, à cause de moi) et j'en ai fumé deux. J'ai été furax ! Et quand le noir est repassé, j'ai jeté mon magnétophone sur lui. Il est tombé très vite, le magnéto. Le noir aussi. Sa tête a éclaté ! Y avait du sang partout. Ça m'a encore plus énervé, tout ce rouge, et les copains handicaps aussi. On a pris plein de choses qui traînaient et on les a balancées en bas...


C'est là que papa et maman ont pris peur : quand ils ont vu l'autre, le noir, écrasé en bas, et tout ce qu'on avait jeté, qui avait blessé du monde. Ils ont mis tout un tas de choses dans des grandes valises et des sacs; surtout des papiers et beaucoup d'argent. Puis on a dévalé l'escalier chargés comme des bœufs. On est passé par les caves et on est arrivé au parking. Papa nous a fait engouffrer dans la voiture toute neuve qu'il venait d'acheter. Et on est parti à toute vitesse.

Je ne savais pas que papa savait conduire, moi ! C'était marrant de le voir tourner le volant et d'entendre les pneus crisser.

Coup de bol, on a croisé André. Papa a freiné à mort. Ça a fait un de ces boucans ! Les gens ont tous regardé vers nous. Mais papa, y s'en foutait. Il a tiré brutalement André, qui rouspétait, dans la voiture. Il voulait pas venir, André ! Mais une fois dedans, maman lui a murmuré à l'oreille. Il s'est calmé et m'a regardé. J'ai souri et j'ai dit :


- On va faire une chouette de balade. Tu vas voir, y conduit bien papa ! T'es content de venir alors ?


Il m'a encore regardé longtemps, sans rien dire puis il a baissé lentement la tête...

Après... Après, j'ai mis ma tête à la fenêtre et j'ai fait coucou à tout le monde. Quand ma tête est rentrée dans la voiture, ils se disputaient. J'ai entendu papa dire, les dents serrées, qu'il avait la trouille que les flics découvrent à la maison... ce qu'on savait… des traces… avec la police scientifique maintenant, comme à la télé… Car à cause de... (il m'a regardé !) ils allaient fouiner partout, c'est sûr. Ils allaient interroger les gens, la banque... fouiller... Il fallait partir ! André n'était pas d'accord. Au contraire : il fallait pas fuir. Il a dit que papa avait perdu son sang-froid (je ne savais pas qu'il en avait, du sang pas chaud !). Il fallait dire que c'était un accident. Et vu... (comme papa, il m'a regardé), ça allait bien se goupiller. Il fallait donc retourner. Papa n'a pas voulu. Il a dit que c'était trop tard et qui est-ce qui commande ici, tu es mon fils tu dois m'obéir, etc. Moi, je comprenais pas pourquoi ils se disputaient. Je comprenais que dalle à leur charabia ! Il s'est encore énervé, papa, et a appuyé encore plus sur le champignon. Ça a fait taire André. Il n'était pas tranquille. Il s'est cramponné à son siège et n'a plus rien dit.


Moi, j'ai beaucoup parlé. Je ne me rappelle plus ce que j'ai dit. Mais j'étais super excité : les cigarettes, le voyage, André avec nous... tout ça. Maman a voulu qu'on s'arrête à une pharmacie pour des médicaments pour moi. Elle avait oublié les miens. Ensuite, elle m'en a donné plein. Pouah, ils avaient un drôle de goût ! C'était pas les mêmes.

Après ?... Je me suis réveillé ici dans ce grand bâtiment tout blanc. Enfin, je crois qu'il est tout blanc ! Je l'ai pas vu dehors, encore. En tout cas ma chambre, elle, elle est toute blanche. Et on peut même pas ouvrir les fenêtres ! Ni la porte !


Le matin en me réveillant, j'ai vu une voiture de police, tout en bas. Marrant, ici aussi y a des flics ! C'est vrai qu'ils sont partout, comme ils disent à la cité ! Même qu'un, resté en bas, a levé la tête et m'a regardé. Tiens, c'était un de la cité. J'ai fait un petit bonjour de la main. Y m'a pas répondu et a baissé les yeux ! Ils sont fâchés, les flics ?...


Ça fait plusieurs jours que je suis ici. Ils sont gentils, mais posent plein de questions. Moi je préfère parler au magnéto. Je préfère te parler, magnéto, même si tu es pas le mien. Et moins joli.

Je préfère aussi quand on nous met ensemble, mes copains, les handicaps et moi. Alors, on rigole. Ils aiment bien rigoler. Ils rigolent même quand je parle de la cité, que je rappelle nos promenades payées. Ils rigolent tout le temps.

Certains essayent de raconter. Y a des cris qui sortent, des bruits, de leurs bouches. J'y comprends rien et ça me fait encore plus rire.

Parfois, y a des gens en blouses blanches qui s'asseyent au bout de la pièce et ils écrivent. Ça m'agace. Alors ils disparaissent. Mais je sais qu'ils nous écoutent, derrière la grande vitre, là. Je ne suis pas bête (je suis en CM1 !). J'ai vu ça à la télé.


Le soir, c'est le plus triste. Je pense à papa, maman, André. Et j'ai envie de pleurer. Je pleure parfois. Faudrait pas ! Car ils vont venir me reprendre, je le sais ! Ils m'ont pas abandonné, juste déposé, pour être moins lourds.

En me réveillant ici, j'avais la précieuse chevalière de papa au doigt, la jolie chaîne de maman au cou et le porte-clefs porte-bonheur d'André (lui qui s'en sépare jamais, jamais !) dans la poche. C'est pas une preuve, ça ? La preuve qu'ils m'aiment et m'abandonneront jamais, jamais, JAMAIS !



 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Cyberalx   
29/5/2007
Quel beau texte !

Le personnage qui raconte son histoire me fait beaucoup penser à Lennie Small de « Des souris et des hommes » de Steinbeck. J’ai un faible pour ce genre de personnage : des bras d’Hercule et des yeux d’enfant ; aussi, ça m’a fait plaisir de pouvoir en retrouver un, on passerait des heures à écouter (lire) ce sympathique incompris qui nous fait aller du sourire au rire en passant par les larmes (meuh non j’ai pas pleuré, j’suis un warrior).

C’est assez bien écrit, la seule chose que je trouve dommage (mais ça ne vient peut être que de moi), ce sont les précisions entre parenthèses « (débile !) Et (rouge de colère sans doute !) », Je trouve ça assez superflu et tranchant avec la personnalité du conteur qui est assez candide.

Sinon, c’est un très bon texte qui procure des émotions en peu de temps et je crois sincèrement que c’est là, la marque de qualité d’une bonne nouvelle.

Au plaisir de vous relire.

   Tchollos   
30/5/2007
C'est très bien écrit, très juste dans les détails, très vivant. Pathétique et drôle, surtout au début. C'est vrai que les parenthèses sont inutiles, elles ne sonnent pas juste avec le reste de la déclamation du héros.

Je suis très touché par les textes "sociaux" où l'on parle d'immigration, de pauvreté, de débrouille, etc. Ils sont trop rares à mes yeux.

Celui-ci me touche mais il me trouble aussi (J'adore ces deux émotions qui me garantissent un bon moment de lecture).

Me touche : parce que c'est bien vu, ironique, rythmé, triste.

Me trouble : parce qu'il trouve un écho puissant dans l'actualité, c'est sûr, mais aussi parce que, finalement, Jacquou n'est pas vraiment (ou seulement) la victime d'un système mais aussi et surtout de son père (fier représentant de la "france qui ne se lève pas tôt"). J'aurais préféré que cela tourne plus sur le "poids du destin", du "pas né au bon endroit" mais c'est subjectif. Votre angle attaque est différent, plus psychologique que social, ça me plait moins (mais vous n'êtes pas là pour m'écrire du sur mesure ;) ). Cela reste tout de même très fort, très aboutit, j'apprécie énormément. Le texte semble léger mais est d'une grand complexité. Un grand bravo. Si vous avez l'occasion de nous en parler dans la partie du forum post-rédaction, ce serait chouette...

Sur la forme, peu de chose à dire, sur le fond, on pourrait disserter des heures. Bonne continuation.

   Ninjavert   
30/5/2007
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Pas grand chose à ajouter après ces deux commentaires forts complets.

Le texte est très bien écrit. J'ai aussi pensé à Steinbeck, mais également au petit Nicolas. Les idées sont admirablement transmises au lecteur via ce language simple et enfantin, qui sous entend juste ce qu'il faut pour que nos yeux d'adultes en déduisent le sens (à peine) caché.
Comme les autres, je trouve les parenthèses inutiles et malvenues.

Sinon, c'est un vrai régal. Le message est clair et pertinent, le contexte admirablement posé. Le rythme, comme les personnages, sont totalement maîtrisés et hauts en couleurs...

Bravo !

   Ama   
7/6/2007
Bien écrit, je suis d'accord avec Tchollos tout particulièrement : pour la forme, presque rien à redire. Pour le fond, j'aurais aussi préféré qu'il n'y ait pas deux sujets aussi importants entremêlés. D'abord parce que je me doutais assez vite qu'il était handicapé et donc y a pas eu d'effet surprise, ensuite parce que c'était plus dur de suivre les deux sujets à la fois. Je pense que ç'aurait été encore mieux si ça avait été l'histoire d'un handicapé et de sa famille ou bien l'histoire d'un enfant/jeune qui déménage dans une cité. Le psychologique ou le social. Alléger un peu le tout. Mais ce texte prouve une capacité réelle à traiter des sujets importants.

   Maëlle   
13/7/2007
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Moi, en lisant, je pense à un petit garçon (de 14ans), croisé en colonie de vacances, et oui, en fait, presque tout ici sonne juste. Sauf l'âge. A 17 on ne peut plus être en CM1, c'est pas possible.

   jensairien   
8/1/2008
 a aimé ce texte 
Bien
J’aime beaucoup cette nouvelle que je trouve finement écrite, avec une bonne dose d’humour et de tendresse.

Le début est très drôle (le papa poupouette qui confond un reportage télé avec une promotion sociale)

Pour les critiques sur les parenthèses, je les trouve seulement inadaptées au langage parlé.

Par contre je trouve toute la deuxième partie (le second magnétophone) beaucoup trop longue.

La scène de la fuite dépare le rythme et le ton du texte et le rend boiteux


Oniris Copyright © 2007-2019