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Sentimental/Romanesque
Den : Mon vieux
 Publié le 11/04/08  -  4 commentaires  -  9989 caractères  -  14 lectures    Autres textes du même auteur

Un père et son fils....


Mon vieux


- 1 -


Je me lève et je descends dans la cuisine. J'ai les cheveux hirsutes et la tête encore dans le cul... Et je trouve mon paternel chialant devant un bout de papier griffonné !
Il se retourne et se jette dans mes bras, tout secoué par son chagrin.


- Ta mère m'a quitté ! bredouille-t-il.


La douche froide ! Pour le coup, me voilà réveillé pour de bon (à moins que ce ne soit un cauchemar !). J'y crois pas. Devant mon regard incrédule, mon père bafouille la même phrase (en désordre, cette fois, on dirait !) en me désignant le morceau de papier sur la table. Mais il m'empêche de bouger. Il se cramponne à moi.
Moi, je reste les bras ballants, inerte. J'ai envie de le consoler, de le serrer dans mes bras et en même temps j'ai honte ! Honte de voir ce grand bonhomme pleurer comme un môme sur l'épaule d'un garçon de douze ans.


- Ta mère m'a quitté !


Et puis, moi aussi j'ai envie de pleurer !


- Ta mère m'a quitté !


Moi aussi, j'ai envie qu'on me serre dans des bras, qu'une grande personne me console !


« Maman m'a quitté ! » Qu'une grande personne m'entoure de tendresse, me dise des mensonges : « Mais non, ta maman t'a pas abandonné ! Elle est partie se reposer un peu, voilà tout ! Elle va revenir, et en forme ! Patience ! »


- Ma femme m'a quitté !


Merde, y a pas que lui que sa femme a quitté ! Y a moi ! Y a nous, ses gosses : mon petit frère et moi ! Maman nous a quittés ! Et c'est autrement plus triste !
Bon Dieu, qu'est-ce que je vais dire à Sébastien, ce petit bout de six ans ?


Machinalement j'étreins mon père. Puis je le repousse (doucement). Merde, si elle est partie, c'est bien à cause de lui ! Cet abruti de paternel ! Ce mou, ce faible...
Ce mou, ce faible... Je l'aime mon vieux... Je le regarde chialer et j'ai envie de le frapper ! Et je l'aime ! Et ça me met en rage de l'aimer. Pourquoi je l'aime ? Il est gentil… doux... injuste... et il me fait rire... et il pleurniche. Pourquoi je l'aime ? Sans doute parce que je sais qu'au fond de moi, on se ressemble : faibles et désarmés devant la vie... Je le soutiens et je le protège, comme un autre moi-même... J'ai peur de devenir comme lui ! Aurai-je alors quelqu'un pour me rassurer ?
« Maman nous a quittés ! »
J'ai envie de mourir...


Dans mes moments de découragement – et j’en ai souvent ! - moi le fou d’entomologie, j'imagine les instants de bonheur et de malheur, comme des insectes qui tourbillonnent autour de moi. Certains se posent sur mon corps. Les insectes du bonheur ont de jolies ailes multicolores et de minuscules pattes. Ils se posent sur moi, mais n'arrivent pas à s'agripper et glissent à terre. Les insectes du malheur, eux, m'apparaissent comme des hybrides entre les tiques et les morpions (j'ai vu des images prises au microscope à balayage dans un livre). Ils se posent aussi sur ma peau mais s'y maintiennent plus longtemps. Ils enfoncent leur rostre, fouillent, aspirent ma chair. Leurs pattes crochues griffent ma peau et quand enfin ils glissent à terre, repus, ils laissent de longs et profonds sillons sanguinolents à la surface de mon corps... Je sens que ce matin, une tique particulièrement énorme et dure, farfouille dans mon cœur !


Je pleure et je secoue mon père.


- Salaud, c'est ta faute si elle est partie !

- Oui je sais, bredouille-t-il.


Il n'a même pas la force de m'envoyer paître, le courage de me remettre à ma place ! Moi j'aurais hurlé : « J'suis ton père ! Tu n'as pas à me parler comme ça ! Que sais-tu de la vie ! Et que sais-tu de la vie d'un couple, même celui de tes parents... Que... » Je ne sais pas ce que j'aurais crié ! Plein de choses !


- Oui, je sais !


Il a un visage pitoyable. J'ai envie de lui faire mal.


- Si Maman est partie, c'est parce que...


Je lui balance ses échecs, j'exhibe ses faiblesses, je lui rappelle ses promesses jamais tenues, je lui rechante ses rodomontades... Il dit oui à tout, tout !


Oui, oui, quand il s'est fait virer de son boulot, il n'avait pas osé dire qu'il n'était pour rien dans le déclenchement de la grève. Il s'était mis en avant pour faire plaisir, rendre service. Et quand il s'est fait jeter, personne ne l'a aidé. Ceux-là même qui le poussaient lui ont simplement dit : « Tu as de la chance, toi, tu as une femme qui travaille et qui gagne bien. C'est pas comme nous ! Tu comprends ?» Oui, oui, il n'avait pas ouvert la bouche, pas protesté. Et il fréquentait toujours ces gens-là, leur serrait la main, jouait aux cartes, buvait un coup avec eux ! Encore maintenant...
Oui, oui, il prêtait à ces faux-culs l'argent de Maman.
Oui, oui, il ne savait pas dire non, ce qui l'entraînait dans des aventures abracadabrantes.
Oui, oui, il n'aimait pas les conflits avec les gens : il se faisait toujours avoir. Il n'aimait pas faire du mal à quelqu'un, même un salaud : il se faisait encore avoir.
Oui, oui, il se trouvait bien à ne pas travailler depuis des années.
Oui, oui...


Je regarde mon vieux et je pleure. Et mes larmes font en glissant sur mon visage : « Oui, oui, ta maman nous a quittés, oui, oui, c'est la fin du monde, oui, oui, elle t'a abandonné, abandonné... »
Abandonné ! Ce mot atroce me déchire. Comment est-ce possible ? Comment a-t-elle pu faire ça ? À nous ! Ses enfants ! Ses enfants qu'elle aime, oui, oui, qu'elle aime, j'en suis sûr !
Je lance, rageur, à mon père :


- Elle t'a quitté aussi, parce que tu bois trop. Hier encore tu t'es saoulé avec tes copains !


Il approuve du menton et pleurniche :


- Promis, je ne boirai plus de bière !


On entend du bruit dans l'escalier. On se fige. C'est Sébastien qui s'est réveillé ! Vite, on s'essuie les yeux, on se défripe le visage et les vêtements. Vite, Papa déchire le bout de papier de Maman et le jette dans la poubelle.
Je dis à Sébastien :


- Maman est partie faire une course, elle va revenir.


Et je m'accroche à ce mensonge...


Quand Maman revient, il est presque midi. Elle dépose ses paquets et nous sourit. Elle nous trouve petite mine et drôle d'air. Seul Sébastien répond à son sourire. On s'écrie Papa et moi :


- T'étais où ?

- Mais... j'ai laissé un mot ! J'étais en ville, pardi ! Et très tôt ! Les soldes ont commencé ce matin. J'étais dans les premières...


Je n'écoute plus, je fixe Papa d'un air mauvais.
Papa n'écoute plus, il me jette un regard incrédule et gêné.
On n'écoute plus, on se regarde, Papa et moi.


Quand Maman, lasse de ses trop longues emplettes, va s'étendre dans sa chambre, mon petit frère accroché à ses basques, je me précipite vers la poubelle et la vide. Parmi divers détritus je récupère le puzzle griffonné et le reconstitue. Il y a écrit : « Mon amour, je te quitte... » Puis le stylo a eu des ratés, il n'y avait presque plus d'encre. Le reste de la phrase est tracé avec une encre bleue très pâle, presque blanche. Maman n'a pas eu le temps de chercher un autre stylo : elle ne voulait pas rater ses soldes !


« Mon amour, je te quitte de bonne heure et pour quelques heures : c'est les soldes. J'espère être dans les premières arrivées et faire de bonnes affaires. Dors bien et à tout à l'heure. Pleins de poutous. Ta Françoise. »


Voilà ce que je déchiffre ! Et que je lis à voix haute.


Je relève le nez et lance à mon père :


- T'avais pas tes lunettes ce matin, hein Papa ?


(Il dit toujours que ça le vieillit ! Il veut rester jeune, Papa !)
Piteux il acquiesce avec la tête ; puis il se dirige vers le réfrigérateur. Il en sort une bière et s'exclame :


- J'en ai besoin après toutes ces émotions !

- Mais tu as juré de ne plus en boire ! me récrié-je.


Il me regarde par en dessous, ses beaux yeux charmeurs encore embués de larmes ; et le goulot de la bouteille de bière déjà à la bouche, il murmure :


- Ça ne marche plus ! Maman n’est pas partie n’est-ce pas ?


Le salaud !…



- 2 -


J'ai retrouvé Papa ce matin en train de pleurer, un journal à la main. Il redresse péniblement la tête à mon approche et geint :


- Elle m'a quitté !


Pauvre Papa ! Il avait tellement eu peur cette fois-là ! (Et moi aussi avec mes douze ans dans la cuisine !) Tellement eu peur que Maman l'ait quitté, qu'une semaine après, il trouvait du boulot ! Il avait aussi espacé ses virées avec les salopards de son ex-travail et finalement avait cessé de les fréquenter. Il avait arrêté de boire. Ça avait été plus long. C'est devenu un type bien, Papa.


Elle avait pourtant fini par le quitter trois ans plus tard ! Trois ans plus tard, elle nous abandonnait !


Il a tellement eu peur cette fois-là que les mots : quitter, abandonner, partir... sont bannis de son langage. Ça lui donne des angoisses ces mots-là ! Même à présent quand il découvre un de ces mots au détour d'un journal, il panique, Papa...
Moi aussi, depuis ce jour j'ai gardé une certaine fragilité dans mon cœur. Une fêlure. J'ai toujours peur que ma petite femme me quitte !


- Elle m'a quitté !


Quand Papa m'a dit cela, trois ans plus tard (j’avais alors quinze ans), là, j'ai su que c'était vrai, que c'était pour de bon. On s'est serrés l'un contre l'autre (bientôt rejoints par Sébastien) et on a pleuré. Oh ! Comme on a pleuré !
Maman nous avait bien abandonnés. La pauvre ! En ce mois de début d'année, elle venait de s'arrêter de respirer ! Le hideux crabe l'avait entièrement envahie !
Elle laissait trois orphelins : Papa, Sébastien et moi...


- Elle m'a quitté !


Je froisse le journal dont le titre en lettres capitales proclame : « ELLE L’A QUITTÉ ! ». Suit un long article sur la séparation d'un grand acteur d'avec sa femme, actrice très connue elle aussi... Je le jette dans la corbeille à papier et je rassure ce vieux monsieur qu'est devenu Papa...
Il ne s'est jamais remis de sa frayeur, Papa. Elle le hante encore.


- Je veux pas qu'elle me quitte ! pleurniche-t-il.


Pauvre Papa, après plus de trente ans de veuvage, il l'aime toujours...



 
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   Cassanda   
12/4/2008
 a aimé ce texte 
Un peu
J'ai bien aimé l'idée de la première partie, le coup des soldes et de cette peur d'être quitté que tu retranscris pas trop mal. En revanche, tes changements de style dans l'écriture m'ont fait tiquer... Tu commences par un style très familier, puis bascules dans une écriture plus soutenue, et finalement tu choisis l'entre-deux... Ca fait bizarre et on a du mal à rester accrochés, à entrer complètement dans l'histoire et donc compatir pour tes personnages... Je reste partagée,
Merci quand même de cette lecture,

Cass'

   Anonyme   
12/4/2008
 a aimé ce texte 
Un peu
C'est un point de vue.. forcément partiel
celui d'un jeune garçon de 12 ans..mon vieux.
Et le crabe qui ne vient pas par hasard bouffer la vie.

Une courte nouvelle..et plein de choses suspendues à la question

Assez bien écrit malgré les variations signalées.. Style simple et direct

   David   
15/4/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour Den,

L'histoire de ce père qui se trompe en lisant un petit mot de sa femme, ça m'a bien accroché, le regard du fils qui fait le récit aussi, j'ai bien aimé.

   Anonyme   
1/3/2009
Beau texte. Belle histoire. Des émotions aussi. Le tout bien dosé.


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