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emju : Promenons-nous dans le bois
 Publié le 23/02/20  -  10 commentaires  -  5954 caractères  -  85 lectures    Autres textes du même auteur

"Le monde de la réalité a ses limites ; le monde de l'imagination est sans frontières".
Jean-Jacques Rousseau


Promenons-nous dans le bois


Ciselée dans un ciel bleu criblé de moutons blancs, l'oasis de verdure est un lieu mystérieux et fascinant.

Cela fait longtemps que j'ai envie de fouiller son ventre, voler ses couleurs pour les étaler sur la toile de mon imagination.


Maintenant, le petit bois sans atours et dénudé me regarde vert de rage.


Je me sens fébrile, impatiente de l'habiller à mon goût car il doit me plaire.


Commence sa métamorphose ; mes yeux sont des pinceaux dont les cils vont repeindre un endroit enchanteur.


Je trace des lignes verticales qui s'élancent vers le ciel. Ce sont les troncs rugueux aux écailles mordorées que j'agrémente, ici et là, de chapeaux aux feuilles vertes et drues. Petit à petit, les arbres forment une armée aux coiffes rebelles qui s'emmêlent et se confondent. Les chevelures flottent au vent, comme des voiles sur un océan marine. Sur la canopée d'une mer démontée, les couleurs se disputent la meilleure place ; bleu et vert mènent la danse.


Sur les branches aux cous tendus, je plante des becs jaunes et des plumes chatoyantes. Là, sur le tarmac boisé, des oiseaux aux ailes bigarrées se préparent à l'envol. Sous un soleil éclatant, leurs corps lisses et soyeux brillent comme des astres en équilibre sur la voûte azurée du ciel.

Puis ils disparaissent faisant un dérapé gris-bleu que j'éclaircis d'une nuance de blanc.


Mon imagination continue de galoper. Je poursuis mon dessin dans un train d'enfer. Au sein touffu des arbres, surgissent des nids aux formes arrondies comme les ventres de futures mères. Ils sont ronds, dorés comme des petits pains, fragiles comme la vie.

L'oiseau, jamais fatigué, effectue toute la journée de sempiternels allers-retours pour amasser des brindilles, des feuilles, de la paille. Il se constitue ainsi un inestimable trésor pour fabriquer son nid. Les couveuses improvisées relèvent d'une architecture anarchique et haute en couleur. Les murs sont tricotés en fil marron et vert ; l'intérieur est moussu et confortable à souhait.


Maintenant, les arbres explosent de vie sur ma toile. Sur la palette, les couleurs délaissées bavent d'envie, impatientes de vêtir une fleur, d'habiller un écureuil ou de voler avec les insectes.


Mes cils courent sur le bois naissant ; jaune, rouge et mauve s'attaquent aux reines du bois, par petites touches, pour ne pas les froisser. Les demoiselles, joliment parées, étalent leurs robes multicolores, froufrous bruissant comme du satin.


Les cœurs sont à prendre.


Je ne peux détacher mes yeux du spectacle féerique ; il manque à cette parade l'essentiel, un bataillon ailé.

Vite, du jaune et du noir feront l'affaire. Abeilles et guêpes, corsetées, aux tailles fines, forment l'escadron prêt pour l'abordage.

Au-dessus des corolles offertes, les insectes en uniformes bariolés planent puis piquent sur les calices pour aspirer le nectar délicat. Rassasiés, les pirates délaissent les tavernes fleuries et s'envolent titubants, gris et vaporeux.


Le regard suspendu, j'attends l'inattendu. Je dessine alors un long ruban qui glisse et se faufile au milieu des pétales rosis de confusion. Les fleurs lasses d'avoir été butinées ne voient pas venir le danger.

La couleuvre au corps brillant est une championne du camouflage. Comme le phasme, elle possède l'arme redoutable, le mimétisme. Elle se fond dans la nature, fait la morte et bondit sur sa proie.

D'un coup sec, je donne vie à la magicienne ; deux yeux noirs et perçants, une langue fourchue.


Le serpentin s'aventure sous les robes tachetées des fleurs qui, indignées, rougissent encore de plus belle.


Maintenant, faune et flore occupent toute ma toile. Le petit bois m'invite à entrer.


Ses hôtes sont accueillants et chaleureux ; les arbres me tendent les bras, les oiseaux chantent, les fleurs s'éclatent.


Soudain le vent qui jusqu'à présent s'était tenu à l'écart se lève. À souffles feutrés, il arpente le ciel devenu terreux. Les moutons perdent peu à peu leur blancheur pour revêtir un manteau grisâtre. Le soleil n'est plus qu'une boule évanescente, emportant avec lui sa provision de lumière.

Puis, l'azur brouillon se transforme en champ de bataille. Le vent souffle par rafales, les nuages se mettent à crever déversant sur mon bois des obus ronds et transparents comme l'eau claire.


Désemparée, je vois mon tableau perdre ses couleurs ; les arbres si fiers courbent l'échine, baissent la tête, échevelés.


Tandis que le ciel noir charbon est zébré de courants électriques, les oiseaux effrayés regagnent leurs cocons. Certains nids trop fragiles, mal consolidés, gisent à terre démembrés.


Les fleurs déflorées par les diamants d'eau font grise mine. Sans corolles, nues et fragiles, elles exposent leurs corps meurtris au rideau transparent qui les fouette et les décapite. L'escadron ailé a déserté.


Je cligne des yeux pour mieux appréhender ma toile. J'y cherche une planche de salut, un rescapé de la bataille. J'ai beau forcer, je ne parviens pas à retrouver mes empreintes noyées dans le déluge. Toutes mes belles couleurs ont disparu, englouties dans la grisaille et la noirceur du ciel.


En y regardant de plus près, je distingue dans le coin en bas à gauche, une traînée sombre d'où émergent deux brillants. La couleuvre me défie du regard, m'hypnotise. En la peignant, n'aurais-je pas dû deviner qu'elle serait le signe annonciateur d'une curée picturale.


Je ferme les yeux pour ne plus la voir.


Une légère chaleur, douce comme une caresse, me tire de mon retranchement visuel. Mes paupières un peu lourdes reprennent leur élasticité, s'ouvrent, éblouies par des rayons d'or.


Sur la voûte céleste débarrassée des moutons noirs et ventrus, l'arc-en-ciel se tient en selle fier comme un cavalier conquérant. Il porte une cape majestueuse et irisée ; aucune couleur ne manque. Il y a de quoi faire une jolie palette pour repeindre mon bois dévasté.


Du rouge, de l'orange, du jaune, du vert, de l'indigo et du violet.


 
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   maria   
27/1/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

Une belle démarche artistique.
Je me imaginée me tenir derrière la créatrice, suivre ses gestes et explorer ce qui vient d'être dessiné.
Il y a les couleurs, les mouvements, les bruits.
Une écriture magnifique pour une description poétique d'un paysage.
Il manque une présence humaine, peut-être.

Merci pour le partage et à bientôt.
Maria en E.L.

   Tiramisu   
2/2/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

Très joli texte, prose poétique sensible. Je me demande juste que fait cette poésie en réflexion/ dissertation.

C'est une ode à la nature, au vivant. Avec la couleuvre, un tableau du douanier Rousseau m'est apparu.

Il y a des phrases qui m'ont arrêtées par leur justesse, leur beauté, leur originalité comme :
"surgissent des nids aux formes arrondies comme les ventres de futures mères. Ils sont ronds, dorés comme des petits pains, fragiles comme la vie."
"Au-dessus des corolles offertes, les insectes en uniformes bariolés, planent puis piquent sur les calices pour aspirer le nectar délicat. Rassasiés, les pirates délaissent les tavernes fleuries et s'envolent titubants gris et vaporeux."
"Tandis que le ciel noir charbon est zébré de courants électriques, les oiseaux effrayés regagnent leurs cocons. Certains nids trop fragiles, mal consolidés, gisent à terre démembrés."
"Les fleurs déflorées par les diamants d'eau, font grise mine."
"En y regardant de plus près, je distingue dans le coin en bas à gauche, un traînée sombre d'où émergent deux brillants. La couleuvre me défie du regard, m'hypnotise. En la peignant, n'aurais-je pas dû deviner qu'elle serait le signe annonciateur d'une curée picturale."

Le fil conducteur de cette couleuvre est intéressant et tient en alerte.

Beau texte poétique. Même l'adepte que je suis des nouvelles avec histoires, personnages, intrigue et chute a été séduite. Je ne cache pas que cela me manque quand même.

Merci pour cette lecture.

   plumette   
3/2/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
j'ai beaucoup aimé me promener dans ce petit bois, qui est beaucoup plus que cela, puisqu'il y a aussi beaucoup de fleurs et d'insectes.

L'écriture est en effet habile à peindre tout cela, j'ai vu la création, la récréation dans le plaisir de la contemplation puis la destruction de ce tableau si coloré par l'effet du vent, de l'orage, de la pluie.

Une belle idée, servie par une plume habile, un texte qui rend hommage à la nature, un vrai bon moment de lecture.

Plumette

   Donaldo75   
23/2/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Bonjour emju,

Autant le dire tout de suite, sans passer par des fioritures diplomatiques, des circonvolutions analytiques et des pets de travers, j’ai carrément adoré ce texte, encore plus en le relisant qu’au cours de mes premières lectures. En plus, j’adore l’exergue, Jean-Jacques Rousseau et un monde sans frontières tel que l’est l’Univers dans mon imaginaire hors de la théorie des cordes, des délires de Stephen Hawking, des messages du pape même s’il prend les traits de Jude Law et de toutes les choses qui sont égales par ailleurs comme le déclame si poétiquement Michel Sapin les longues soirées d’hiver devant une Ségolène sérieuse.

Bref !

Ce que j’aime dans ce texte, c’est qu’il constitue une forme peu coutumière sur Oniris, celle du récit dont la poésie l’emporte sur la narration, tout en restant une nouvelle. Je sais, ça peut en choquer certains qui regrettent probablement le mur de Berlin le bon vieux temps où l’Est et l’Ouest représentaient chacun un monde tellement différent qu’aucun transfuge ne survivait, qu’aucune hybridation n’était possible. Je ne sais pas si la poésie est à l’Est et les nouvelles à l’Ouest mais pour parodier Serge Gainsbourg dans une célèbre chanson expirée par une actrice brune aux yeux bleus « je suis dans un état proche de l’Ohio » quand je lis des textes capables de renverser ces barrières mentales.

L’usage de la première personne permet cette poésie car le contradicteur ne peut invoquer un manque de réalisme, du moins à mon avis, puisque le narrateur peut ressentir et non uniquement relater ce qu’il voit. Certes, mes neurones taquins pourraient invoquer le théorème de la nouvelle, à savoir une histoire avec un début, un milieu et une fin avec un ressort dramatique pour corser le tout, et si possible un lot d’indices narratifs pour rester dans la ligne droite du parti. Mais qu’ils sont coquins ces neurones car ils n’en croient pas une miette, une once de cette littérature de catalogue où tout devrait s’expliquer, bridant l’interprétation du lecteur venu forcer son imaginaire trop longtemps confiné dans la réalité de son quotidien, de maman, des gamins, des impôts et des faits divers exposés à la télévision par un Jean-Pierre qui a forcément abusé de l’anisette. Au contraire, ces neurones veulent un monde virevoltant de nouveauté, de fantaisie, d’autre chose que la froideur du macadam, ce lit de bitume omniprésent dans notre réalité et qu’une telle nouvelle permet de renvoyer un instant dans les arcanes du monde réel, celui que nous avons construit comme une prison alors que notre espèce est capable d’envoyer des sondes à des milliards de kilomètres de nous, d’imaginer des univers multiples où nous moi toi eux vous ils n’existeraient plus en une seule version, composer des rhapsodies pour bohémien j’en passe et des plus étonnantes.

« Du rouge, de l'orange, du jaune, du vert, de l'indigo et du violet. »

Je te cite, parce que ça fait du bien de ne pas résumer l’univers à un spectre radial, à une constante de Planck, à des zéros et des uns, un début et une fin, le Diable et le Bon Dieu, le socialisme et le libéralisme, papi et mami, c’était mieux avant et c’est la merde maintenant.

Merci et bravo !

Don

   hersen   
23/2/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
La démarche est belle, intéressante.
Nous sommes résolument dans un monde de couleurs et l'image se crée petit à petit, par petites touches.
C'est foisonnant sous la plume, ce qui est appréciable, par contre un peu top insistant quelquefois, alors qu'on a déjà compris, déjà l'image. Comme par exemple : impatiente de l'habiller à mon goût, car il doit me plaire. C'est un peu redondant et de mon point de vue la poésie pure en est un peu amoindrie.
Par contre, j'aime beaucoup l'idée d'avoir mêlé une tempête au récit.

merci de la lecture !

   Alfin   
23/2/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Emju, êtes vous aussi douée avec un pinceau qu'avec une plume? si ce tableau, bien qu'éphémère existe, avez vous pu en prendre une photo avant la tempête ? N'a t'il pas aussi une beauté terne et délavée après la tempête ?

Merci pour cette fugace envolé créative, composée comme un tableau par touches successives, laissant sur la palettes des couleurs qui bavent d'envie d'aller composer des merveilles. C'est magnifique, merci de nous avoir invité dans ce tourbillon de couleurs.

Au plaisir de vous lire

Alfin

   Corto   
24/2/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Ce n'est pas seulement "dans le bois" que je me suis promené mais dans l'intimité de l'artiste. On sent comme une aspiration vers le monde intérieur et unique de la créatrice "Maintenant, le petit bois sans atours et dénudé me regarde vert de rage. Je me sens fébrile, impatiente de l'habiller".

Là est pour moi l'excellence de cette nouvelle: faire partager cette impulsion à construire l'oeuvre qui tient tellement au cœur de l'artiste. Découvrir un ensemble "le petit bois" puis explorer chaque détail qui a une importance évidente pour composer la vision, celle que je ne vois pas en tant que spectateur.

Le processus créatif prend une ampleur impressionnante, et l'on comprend qu'il 'habite' totalement la peintre.
De cet extérieur où reste le spectateur on saisit 'un peu' ce qui en d'autres temps habitait/obsédait un Van Gogh ou un Renoir.

On voit aussi l'immensité du parcours "Je ne peux détacher mes yeux du spectacle féerique; il manque à cette parade l'essentiel, un bataillon ailé." Bref ce n'est jamais fini: encore et encore !

Cette passion communicative est parfaitement rendue, même si le spectateur ne peut que rester modeste devant ce qu'il ressent car il perçoit aussi qu'il reste extérieur à la démarche intime de l'artiste, celle qui ne veut pas se laisser arrêter: "aucune couleur ne manque. Il y a de quoi faire une jolie palette pour repeindre mon bois dévasté."

Bravo et merci emju.

   Hananke   
24/2/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour

Je pense qu'on est à mi-chemin entre la nouvelle et la prose poétique.
Ce qui, personnellement, ne me dérange pas.
Cet écrit me remémore, également, la symphonie "pastorale"
de Beethoven.
Je pense que cette musique irait bien sur ce texte, notamment avec
l'apparition de l'orage et de la sérénité qui suit.

Un texte pastoral qui se lit avec plaisir.

   Babefaon   
25/2/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte original et coloré, mâtiné de poésie, qui nous fait entrer dans le processus de la peinture au gré des aléas climatiques. Beaucoup d'images se succèdent, sous une plume fluide et dans un rythme presque effréné. On imagine aisément l'urgence du peintre à fixer sur la toile ses impressions au fur et à mesure des éléments changeants. Mais bon, rien n'est jamais figé, même sur une toile où l'on a parfois la sensation d'entendre le bruit de ces mêmes éléments et une nouvelle palette de couleurs sera certainement à l'origine d'une nouvelle création bientôt, peut-être...
Merci pour ce voyage sur la toile !

   in-flight   
2/4/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Une peinture mentale que l'on suit avec plaisir.

Jai pensé à Pygmalion traçant les contours de Galatée, puis devenant soumis à ce que son imagination avait rendu concret.

Le final en arc en ciel est bien trouvé.


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