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Sentimental/Romanesque
maria : Anna n'aimait plus les femmes
 Publié le 27/02/20  -  15 commentaires  -  15209 caractères  -  215 lectures    Autres textes du même auteur

Anna, sept ans, ne s'intéressait pas aux enfants, se méfiait des hommes et elle n'aimait plus les femmes.


Anna n'aimait plus les femmes


À sept ans, Anna redoublait le cours préparatoire, mais ses progrès furent salués par l’instituteur qu’elle admirait. Il savait lire et écrire tous les mots. Et il dessinait, de ses mains lisses et propres, les pays et les océans, sur le tableau. Il se distinguait ainsi des hommes qu’elle connaissait ici ou de ceux restés là-bas, et qui tenaient toujours un manche de quelque chose dans leurs mains rugueuses.

Dictée pour les petits. Les élèves concernés ouvrirent le cahier de classe et sortirent le stylo-bille noir de leur trousse. Anna posa discrètement ses yeux baissés sur le sien. Le niveau d’encre était bas. Elle se ravit intérieurement d’avoir « écrit tout ça ! »



Après la relecture, la sonnerie retentit. Récréation. Les élèves silencieux sortirent en file indienne puis envahirent la cour. Insensible à leurs pétarades de cris de joie, Anna avança lentement et, comme d’habitude, s’adossa contre un poteau à l’entrée du préau. Elle portait un anorak bleu clair à pois bleu foncé, un pull à col roulé, une jupe plissée, des collants et des bottines fourrées. Seuls ses longs cheveux noirs et sa posture de sentinelle la différenciaient vraiment des autres élèves. Elle suivit du regard les distractions de ses camarades sans ciller.

Regroupées au pied du platane, quatre grandes du cours moyen tenaient un conciliabule de bigotes, tout en reluquant Anna. Sur leur droite, des garçons accroupis jouaient aux osselets ou aux billes. Les plus hardis d’entre eux se levèrent et se défièrent à la course de pneus. À trois mètres devant Anna, quelques filles s’appliquaient à la marelle, tracée à la craie. Celle au bonnet de velours boudait parce qu’on ne lui avait pas laissé marquer le ciel. Peu intéressée par ces vétilles Anna se retira mentalement.

Elle repensa à sa mère, retournée au pays, la semaine dernière, pour l’enterrement d’un aïeul. Elle ne voulait pas partir sans Anna mais le père en décida autrement. Ce fut un déchirement pour elles. Mais la fillette eut d’étranges pensées, sur le quai de la gare. Secrètement, elle souhaita que sa mère restât là-bas, avec la petite sœur, loin de son mari qui la battait.

Comme la veille du départ quand il la tira par les cheveux, la traîna hors du lit, la gifla et lui asséna un coup de pied dans le ventre. Cela se passa dans leur chambre. Anna le vit. Elle eut la force de ne pas crier, et poussa la porte d’un coup sec. Stupeur. Ta mère est tombée du lit, la pauvre ! Oui, Anna, j’ai glissé ! Mensonges. Mensonges trop grands pour qu’elle arrivât à en saisir immédiatement le sens.

Alors, ce matin-là, lorsque sa sœur et sa mère montèrent dans le wagon, ce fut aux humiliations, aux injures et aux coups qu’Anna espéra avoir dit adieu.



La classe reprit peu après qu’une bagarre eut éclaté au fond de la cour, entre garnements, pilotes de pneus. Monsieur Tamalet rendit les cahiers, corrigés pendant la récréation. Sourire discret pour Anna. Zéro faute. Clin d’œil furtif. Il en avait repris une de l’année dernière. Ils furent contents tous les deux et elle écouta attentivement les leçons qui suivirent. Sans penser au reste. Plus tard, elle se délecta des souvenirs de ces moments, extérieurs à la vie familiale, parce qu’elle n’avait jamais été tant heureuse que lorsqu’elle fut élève.


Avant la sonnerie de dix-sept heures qui libéra les enfants, l’instituteur écrivit les trois mots dont ils devaient connaître le sens et copier dix fois « parenthèse », pour les C.P.

Anna resta avec l’instituteur qui recevait tous les parents individuellement, cette semaine-là. Le père d’Anna interrompit sa journée de maçonnerie, et se présenta à l’heure au rendez-vous. L’entretien eut lieu dans le bureau de l’accueil.

« Anna est une élève à l’écoute et appliquée… elle rend des devoirs soignés… je lui ai attribué la note dix sur dix en dictée, aujourd’hui… elle continue de progresser… oui monsieur, parlez uniquement en français à la maison… vous avez pris la bonne décision, monsieur. Anna ne devait pas accompagner votre épouse ; elle ne devait pas manquer des jours d’école… »

Pendant leur discussion, le père d’Anna garda la main posée sur la tête de la fillette. La main avec laquelle il avait battu sa femme. L’instituteur s’adressa à lui avec politesse et bienveillance. Stupéfaction d’Anna. Il connaissait tous les grands noms de l’histoire de France mais ne savait quel genre d’homme était son père. Elle en fut étonnée, peinée et déçue, pensant qu’elle avait à se méfier de lui aussi. Dépitée, elle aboutit à la même conclusion « maman ne devrait jamais revenir en France ».


Monsieur Tamalet les accompagna jusqu’à la grille. La fillette n’arriva pas à remonter la fermeture éclair de son anorak d’un premier geste. Elle se tourna vers eux, fit un pas, mais elle résista à l’envie de demander leur aide, parce qu’elle ne savait pas si c’était un travail d’homme.

Le père enfourcha sa mobylette puis la pencha pour Anna. Elle s’installa à l’arrière, son petit cartable orange sur les cuisses et s’agrippa au porte-bagages pour ne pas s’accrocher à lui. Il démarra. Anna redouta le feu rouge. Feu vert. Elle crut pouvoir échapper à sa voix, qu’elle n’aimait pas. Mais arrivés devant la maisonnée des Dos Santos, il arrêta le moteur, et attrapa sa fille par la taille et l’aida à descendre. Il se baissa à sa hauteur, lui mit la capuche en arrière, caressa sa longue queue de cheval et prit son visage entre ses mains. Anna se sentit pâlir et elle eut la nauséeuse impression que la petite maison et ce qui l’environnait reculaient. Lui, il ouvrit la bouche, la referma aussitôt et il se tortilla les lèvres pendant de longs instants avant de lui avouer enfin, sur le ton de la confidence, ce qu’il manigançait.

« Vendredi soir, nous dormirons, tous les deux, chez nous. (Il rapprocha sa bouche de l’oreille de la fillette et chuchota la suite.) Je t’emmènerai au cinéma, samedi après-midi. Tu vois… on est bien comme ça. Tous les deux. Ta mère n’aime pas la France, et ta… (Il fut coupé par un : Holà !) Allez, vas-y. À demain ma chérie. »

Le bruit du moteur couvrit les gémissements de la fillette. Elle comprit : lui non plus ne souhaitait pas son retour, mais pour d’autres raisons. Elle aimait sa mère ; lui, une autre. Elle se frotta les yeux.


Manuel attendait sa nièce. Il l’embrassa affectueusement et la fit entrer dans sa vaste cuisine qu’ambiançait un imposant poêle en fonte. Elle se délesta du cartable et de l’anorak et le suivit. À l’aide d’une pique il fourragea dans le brasier et y lança quelques boulets de charbon. Il invita la fillette à s’asseoir et lui proposa du lait chaud. Elle préféra un café ; il céda et lui en servit un fond de verre qu’il noya d’eau sucrée.

Il la questionna à nouveau sur sa mère qu’il avait trouvée vieillie la dernière fois qu’il l’avait aperçue. Anna lui répéta que sa vie était dure, que son père était mauvais avec elle, ce à quoi il rétorqua que la fatigue du travail rendait les hommes nerveux. Puis il parla de la pluie annoncée. Il ne voulait rien avoir à reprocher à son beau-frère, arrivé en France bien avant eux. Il avait besoin de lui. Comme il ne le contredisait jamais, il s’efforça de s’adresser à sa nièce en français.

« J’ai des bricoles à faire pour la propriétaire… tu peux être seule ? Tata Alice passe le fer dans la maison de Raoul, après, elle va venir. »

Anna fit oui de la tête et sortit Rémi et Colette de son cartable. Il y avait encore, dans leur vie, des mots qu’elle ne comprenait pas, surtout ceux qu’on n’employait jamais dans la sienne.


Pendant ce temps, le repassage terminé, Alice descendit à la cave. Sans désir.

Deux billets l’attendaient. Elle s’approcha de l’établi, monta sur le marchepied, se pencha, posa son ventre sur la planche, allongea les bras et pria en silence.

Elle arriva essoufflée… d’avoir couru. Il n’est pas là ? Non tata.

Alice cacha un billet sous la toile cirée, se précipita sur l’évier, ôta sa culotte et la savonna. Anna vit le sang. Elle savait où Raoul mettait son énorme sexe. Elle savait que ça faisait mal à Alice. Qu’il faisait comme ça pour qu’elle ne retombât pas enceinte. Elle avait entendu les sœurs parler de tout ça, et de l’argent qui était pour leur père malade. Là-bas.


– Va au centre, demain. Dis au docteur pour le sang. Les gens comme nous ne paient pas le jeudi, supplia Anna.


Alice plongea sa main dans la bassine et remua nerveusement l’eau pour la faire mousser.


– Non, et non. Je veux pas qu’on regarde dans mon cul ! Je veux pas.


Puis elle s’arrêta brusquement de frotter. Étonnée, épatée, même. Elle, femme docile, osa dire non. Elle se demanda si ce n’était pas la première fois et ça la fit sourire.


– On fait la soupe ?

– Oui tata.


Alice sourit à nouveau, et avec une mine espiègle : « On est que toutes les deux ; c’est pas obligé qu’on parle français. Hein ? »

Trop tard. Elles entendirent le couinement du portillon et continuèrent à trier la soupe, en français. La tante lui promit qu’elle l’emmènerait le lendemain à la poste, téléphoner à sa mère. Timidement la fillette s’inquiéta encore du sang sur la culotte, mais la tante ne voulut plus parler de cette histoire qui ne pouvait se terminer encore.


Manuel arriva, chargé d’une corbeille de raisin qu’il déposa au centre de la table après avoir enlevé le napperon brodé. Puis il détailla tout le travail accompli chez leur propriétaire. Il fanfaronnait et sa femme le badait. Anna se sentit mal à l’aise. Elle ne se souvint plus si son oncle était au courant pour Raoul et prétexta une envie de pipi pour les laisser se raconter leur journée.

En sortant des cabinets, elle crut percevoir le bruit d’une mobylette. Décontenancée, elle regarda partout jusqu’où elle put voir, sans savoir vraiment ce qu’elle cherchait.

De la fenêtre, Manuel interrogea : « C’est ton père ? » Anna se concentra sur le bruit qui avançait. « Oui. C’est lui. »

Le père d’Anna resta quelques instants assis sur le cyclomoteur, le moteur arrêté, les feux éteints. Anna comprit, plus tard, qu’il lui avait fallu un moment de concentration, pour qu’après, il ait pu afficher un visage si enjoué.

Il poussa le portillon. Une pluie lourde se déversa dans la cour. Le père et la fille rentrèrent.


Elle se mit un peu à l’écart du trio.


– Qu’est-ce qui se passe ? demanda Manuel, étonné de la présence et de l’état d’excitation de son beau-frère.


Les yeux écarquillés et avec un sourire étiré, sorti de sa bouche ouverte, le père d’Anna brandit un papier bleu.


– Un télégramme ! clama-t-il, en agitant la feuille, serrée entre le pouce et l’index.


Puis il se tourna vers sa fille :


– Un télégramme, de… maman ! Je vais te le dire en français Anna. (Elle le trouva grotesque, mais, comme d’habitude elle lui montra un visage atone).


Avec un temps d’arrêt entre chaque syllabe :


« EN CEIN TE. AR GENT. TRAIN. T’as entendu, Anna ? Maman va revenir avec ta sœur… et elle va avoir un bébé… mais, ce sera toujours toi, la plus grande… ça compte être la plus grande, hein ? »


Les adultes exprimèrent leur joie. Les hommes parlaient fort, Alice s’affairait. Leurs visages riaient, leurs bouches lançaient des vivats puis leurs regards se jetèrent sur Anna. Ne sachant où poser le sien, insupportée par leur félicité jouée, elle s’enfuit à nouveau, pour un pipi.


Manuel sortit une autre bouteille de dessous l’évier et quand Anna rentra, l’odeur du potage avait parfumé la pièce et calmé l’ambiance. On s’attabla et on pensa tranquillement à l’avenir. Après la soupe, le père d’Anna prit congé. Un travail à terminer ou à préparer. Il ne sut plus trop ; mais il portait une chemise blanche ! Avant de refermer la porte, Manuel lui fit un clin d’œil. D’homme à homme.


Le repas terminé, Anna passa les assiettes à Alice. Manuel bougonnait, mais finit par dire ce qui n’allait pas.


– T’es… t’es pas gen… gentille… a… avec ton… ton pè… re… A… Anna… tu… tu… dis oui, non, c’est… c’est tout… i… il t’ai… t’aime beau… beaucoup. I… il me l’a… a dit.


Lorsqu’il se rendit compte que le vin rouge l’avait rendu bègue, il se leva avec les gestes de la mauvaise humeur d’un homme gris. Avant de sortir, il prit le flacon d’eau de Cologne du placard et, d’un coup sec, le mit sur la table. Machinalement, elles se tournèrent l’une vers l’autre, et, embarrassées, l’une comme l’autre, elles terminèrent la vaisselle et désencombrèrent l’évier, sans se regarder ni se parler.


L’avant-veille, quand la même scène s'était produite, la tante avait expliqué à la nièce, avec un léger ricanement : « Tonton veut que je sens ça, quand il se met sur moi ; ça le fait penser à la mer ; il dit que c’est comme si on est là-bas. »

Elles firent leur toilette côte à côte. Dès que la tante eut fini de se frictionner les seins, le ventre, les cuisses et les fesses, la nièce ramassa le bouchon, tombé au fond de la cuvette et le lui tendit, la tête levée vers elle. Elle posa, sur le visage d’Alice, un regard insistant. Mais, ce fut d’une voix innocente et fragile qu’elle voulut savoir si elle était obligée de faire la chose quand il voulait ; si, comme Raoul, il la commandait. La tante eut l’air offusqué et laissa échapper un petit oh ! Puis elle rappela à sa nièce : « Ma chérie, tu es trop petite pour parler de ces choses ! Tu le sais ! »


Elle se recouvrit d’un châle et de la porte entrouverte, elle appela Manuel pour qu’il dépliât le petit lit. Il arriva avec une bûche qu’il déposa sur les braises de charbon, s’occupa de la couche de la fillette, et alla attendre dans la chambre.

Alice hésita, mais osa prendre le temps de brosser les longs cheveux d’Anna, qui accueillit ses caresses, les yeux fermés, pour mieux s’abandonner aux souvenirs heureux avec sa maman et sa petite sœur. Elle se remémora avec ravissement leurs visages, leurs rares sourires ; mais soudain, elle s’inquiéta à nouveau de leur retour, de la peur revenue et en voulut à sa mère.


Elles sursautèrent au hurlement de Manuel : « Alice ! »

« Je viens, mon amour ! »


Les réverbères des rues éclairaient le visage de la fillette, assise sur le lit, les bras autour de ses jambes repliées et la tête contre le mur de la cour.

Elle eut envie de pleurer… parce qu’elle n’aimait plus les femmes. Ni sa mère, ni sa tante, ni sa grand-mère qui, chaque mois, attendait l’argent de Raoul. Ça la rendit malheureuse, mais quand elle sentit des friselis de larmes lui piquer les yeux, elle bondit et se mit à battre les paupières très vite et à lancer des regards circulaires sur la pièce, très vite aussi ; et ces mouvements étudiés empêchèrent ses larmes de couler.


Épuisée, elle se laissa glisser sur le côté, détendit ses jambes puis, petit à petit, Anna disparut sous la couverture. Les réverbères des rues n’eurent d’yeux que pour les siens. Brillants et noirs.

Soudain elle se souvint du dix en dictée et eut le réflexe du mot nouveau : pa-ren-thè-se. Elle le murmura encore : p a r e n t h è s e. La lune en avait dessiné une dans le ciel instruit pour la nuit. Anna lui sourit et s’endormit.


Elle n’alla pas à l’école le lendemain. C’était jeudi. Et l’après-midi, elle regarda la télévision chez la voisine française.


 
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   Louison   
26/1/2020
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Bonjour, j'ai du lire plusieurs fois pour comprendre de quoi il s'agissait. Le passé simple mêlé au présent, les non-dits un peu flous m'ont perdue plusieurs fois.
Je pense que le fond de l'histoire est intéressant, cette impression de traîtrise que ressent Anna avec les réactions inattendues des adultes, cette misère qui fait accepter aux unes et aux autres l'indicible, mais je n'ai pas toujours compris la structure du texte.

Par exemple :"Le père d’Anna resta quelques instants assis sur le cyclomoteur, le moteur arrêté, les feux éteints. Anna comprit, plus tard, qu’il lui fallut un moment de concentration, pour qu’après, il ait pu afficher un visage si enjoué.

Il poussa le portillon. Une pluie lourde se déversa dans la cour. Le père et la fille rentrèrent." Anna n'était pas sortie, comment rentre t-elle avec son père ? Plusieurs éléments m'ont ainsi freinée dans ma lecture.

Une autre fois sans doute.

Louison en EL

   Corto   
28/1/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Cette histoire crue est d'une vérité criante, voire hurlante.
La tension qui y règne nous ferait presque prendre soin de la petite Anna pour la protéger du présent et du futur.

Les personnages féminins traités en objets répondent aux masculins grossiers et dominateurs sans vergogne.

Au fur et à mesure du récit l'angoisse étreint le lecteur qui se doute que le sort réservé à la petite fille ne sera guère différent. Mais le lecteur n'est pas convié à intervenir dans son destin: situation cruelle .

On se laisse prendre à ce récit, on entre en résonance avec les angoisses de la petite fille qui pourtant est consciente des événements. L'importance de l'école est bien montrée en tant que milieu protecteur, mais dont on sait que cette protection sera trop limitée.

Le texte se déroule avec clarté et rigueur, quelques maladresses exceptées. On sent que l'auteur a pris soin de présenter une rédaction de qualité.
Voici un texte qui ne peut laisser indifférent, comme une présentation d'une domination odieuse.

Le final ouvre pourtant une fenêtre plus positive vers l'avenir "Soudain elle se souvint du dix en dictée et eut le réflexe du mot nouveau : pa-ren-thè-se. Elle le murmura encore : p a r e n t h è s e. La lune en avait dessiné une dans le ciel instruit pour la nuit. Anna lui sourit et s’endormit."

Bravo à l'auteur.

   plumette   
29/1/2020
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai de la sympathie pour ce texte.
Je suis entrée avec plaisir dans cette salle de classe, j'ai assisté à la récréation, les marqueurs d'époques que sont les osselets, les billes et la marelle sont venus réveiller mes propres souvenirs.
Les sentiments de la fillette qui découvre que l'instituteur n'a aucune intuition sur le genre d'homme qu'est son père sont très bien rendus.

et puis le texte change d'ambiance avec ce paragraphe ambiguë du père qui ramène la fillette sur sa mobylette. Le père a une attitude incestueuse: est-ce l'annonce d'un inceste véritable à venir? A-t-il déjà été consommé? La perception de l'enfant de l'attitude anormale de son père ( elle a la nausée, elle pâlit et gémit ) semble révéler qu'il s'est déjà passé quelque chose. Or, si tel est le cas, je pense qu'il faudrait que le texte soit plus clair. Si c'est simplement un climat précurseur alors je trouve que le texte va trop loin dans les réactions de cette enfant vis à vis de son père.

Après je me suis un peu perdue avec les personnages: Manuel- Alice- Raoul- il m'a fallu 2 lectures pour bien situer les lieux, les protagonistes. Cette nouvelle m'a donné l'impression d'être l'extrait d'un récit plus long qui nous aurait déjà permis de faire connaissance avec les personnages.

Et sur la fin, le fait que cette petite de 7 ans soit à ce point mêlée à la sexualité des adultes m'a vraiment questionnée, tout comme le conseil qu'elle donne à sa tante
"Va au centre, demain. Dis au docteur pour le sang. Les gens comme nous ne paient pas le jeudi, supplia Anna." J'ai pensé qu'elle pourrait avoir plutôt 10 ou 11 ans.

Sur le plan de la forme, il y a des problèmes de concordance des temps, je pense que cela relève de la correction, ce serait dommage que cela pénalise le texte que je trouve vraiment intéressant.

Plumette

   Tiramisu   
30/1/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

On suit le cheminement d'une petite fille de sept ans à un moment de sa vie, la fin n'est pas vraiment une chute, cela pourrait continuer.

Je trouve que le regard à hauteur d'enfant est souvent bien fait. Ce qui n'est pas facile. Il y a des bonnes trouvailles par exemple : quand Anna s'étonne que l'instituteur qui connait tous les grands noms de l'Histoire et ne connait pas son père.

C'est une enfant mûre mais c'est une enfant. Elle veut protéger sa mère de ce père violent. En revanche, a-t-elle compris vraiment ce qui se passe entre Raoul et Alice, à 7 ans ? J'ai plus de doute.
Elle se sent proche des femmes, et puis, elle les trouve trop proche de Raoul, donc, elle s'en éloigne.

Elle oscille entre le monde des adultes et son monde d'enfant, avec son dix en dictée, comme une parenthèse.


Bonne continuation

   Mokhtar   
31/1/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Télégramme, congé du jeudi, on peut situer ce récit vers les années 60.

Ce texte contient un certain nombre de maladresses, et aurait mérité d’être un peu revu, remanié, affiné, tant dans l’exposé des circonstances, que dans le style (notamment pour les concordances des temps).

Exemple :
« Alors, ce matin là, lorsque sa sœur et sa mère montèrent dans le wagon, ce fut aux humiliations, aux injures et aux coups qu’Anna espéra avoir dit adieu. ». C’est la mère qui est frappée. Donc, c’est la fin du risque du spectacle de violence qu’Anna escompte. La tournure est à revoir, car elle laisserait supposer que la mère frappe Anna

2e exemple : La réception du télégramme, probablement en portugais puisque le père annonce qu’il traduit. Or il affecte le style télégraphique à sa traduction. Ce qui n'a pas de sens.

Enfin, ce qui gêne le plus, c’est le niveau de réflexion d’une fillette de 7 ans, qui semble quand même peu crédible. Même si dans les milieux défavorisés et frustes, la maturité vient plus vite. La gamine de sept ans qui conseille à sa tante d’aller voir le médecin ???. On aurait mieux admis qu’elle ait une dizaine d’années.

Mais les défauts d’écriture ne doivent pas altérer le fonds du texte qui est loin de manquer d’intérêt. Dire qu’Anna n’aime pas sa mère et sa tante, c’est bien sûr constater le mal ressenti par la fillette à la vision des souffrances de ces femmes à la vie sordide. Mais c’est aussi, dans le contexte de l’époque, l’éveil de la conscience de l’iniquité de la condition féminine, notamment chez les Méditerranéens. Et le besoin qui naît d’en sortir, définitivement, pas seulement le temps d’aller faire pipi. Et fermer la parenthèse d’une enfance douloureuse.

Parce que face à l’image de son père et de son oncle, il y a celui de l’instituteur : le sachant, le bienveillant, le respectueux…celui que l’on peut admirer. Et que c’est à l’école, d’abord à l’école, que les filles trouveront la force, la légitimité, la culture et les moyens intellectuels d’imposer l’égalité des sexes.

À la maison, les femmes ploient en silence sous l’ignominie de la violence et de l’esclavage sexuel. Mais Anna a en elle la graine de la révolte. Et c’est le modèle féminin incarné par sa mère et sa tante qu’elle rejette instinctivement : ce qu’elle traduit dans son langage en disant ne plus aimer les femmes.

Une interrogation : je souhaiterais que soit expliquée la signification de l’annonce de la grossesse, et de la grossesse elle-même, dont l’annonce aurait pu attendre le retour de la mère. Il y a quelque chose qui m’échappe.

Quoi qu’il en soit, je me sens enclin à soutenir l’auteur(e) sur ce texte, souhaitant toutefois qu’il (elle) s’efforce de soigner la rédaction. On a là un texte réfléchi et intéressant, mais qui fait trop « premier jet ». Si l’important est d’avoir des choses à dire, il faut cependant accrocher le lecteur, surtout sur un site d’écriture. On finit par comprendre le « message » de l’auteur, mais après plusieurs lectures : ce qui est un risque de rejet prématuré.

Au plaisir de vous relire.

Mokhtar en EL

Nota : j’ai critiqué l’écriture, mais la fin est joliment rédigée

   Anonyme   
1/2/2020
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour,

Le point de vue d'Anna, écolière comme les autres, du moins en apparence, tel qu'il est présenté dès le début du texte, tranche trop avec le point de vue plus adulte de sa tante Alice et des autres protagonistes de l'histoire. A partir de ce moment, je trouve que la focalisation ne se fait plus d'un point de vue enfantin, mais avec un ressenti d'adulte, cela désoriente. Un point à revoir selon moi.
Je trouve également qu'Anna est beaucoup trop jeune pour être autant mise en relation avec la sexualité de ses proches, mais je suis plutôt vieux jeu en la matière...

   sympa   
1/3/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

Il m'est bien compliqué de comprendre votre nouvelle, même si il règne dans votre histoire un climat malsain qui me met mal à l'aise.
Je pense inceste, pédophilie, soumission ( fillettes et femmes )... dégoûtant.
On ressent l'autorité des hommes, " fais ce que je te dis, laisses toi faire et tais toi" ce qui me met hors de moi .

"« Vendredi soir, nous dormirons, tous les deux, chez nous. (Il rapprocha sa bouche de l’oreille de la fillette et chuchota la suite.) Je t’emmènerai au cinéma, samedi après-midi. Tu vois… on est bien comme ça. Tous les deux"

Ce passage me fait penser au pire pour cette fillette dégoutée et nauséeuse.
Et la suite, le sang suite à ce que l'on sait...quelle horreur.

Je ne suis pas certaine d'avoir tout compris, je n'ai pris aucun plaisir à vous lire tant ça fait mal, mais ces situations existent.

Bref, c'est bien écrit en général mais on s'y perd avec les protagonistes au fil de l'histoire.
Un peu brouillon.

Je n'évalue pas mais je salue votre travail , et d'avoir osé traiter de comportements inacceptables .

Edit suite à ton retour.

   hersen   
27/2/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour maria,

La nouvelle me laisse perplexe sur beaucoup de points.

Ana est systématiquement confrontée à des aspects sexuels de son entourage d'adultes. Elle a sept ans. je sais que des situations difficiles font mûrir vite, mais néanmoins, je verrais plus Ana vers les 10-11 ans. Par ses propos : une enfant de sept ans connaîtrait les horaires de jours gratuits au dispensaire ? Elle pourrait l'avoir su, je pense qu'il est sous-entendu -parce que sa mère en a eu besoin ?-
Elle semble tout comprendre de ce qui arrive à sa tante. Il n'y a à mon avis pas suffisamment de confusion à ce sujet dans ce qu'elle exprime, même s'il se peut qu'elle soit abusée par son père (c'est sous-entendu, mais pas sûr) mais dans ce cas, il ne me semble pas qu'une enfant dans ce cas se sentirait si libre de parler de sexe à sa tante. Elle serait je pense muette sur la question.

Tu réussis assez bien l'ambiance délétère régnant dans cette famille, cette maison. Où malgré tout on continue à "trier" la soupe (expression inconnue pour moi, mais assez colorée !), à faire comme si tout allait bien, pour que tout aille bien. Mais sans doute que pour eux tout va bien ? qu'ils ne voient pas la vie autrement, même la tante ?

Ce que je trouve difficile, en tant que lectrice, c'est un peu de savoir où on en est, parmi tous ces personnages. Par contre, je dois dire que le père, dans ses histoires et ses réactions, est "taillé maison".
Il est difficile à suivre, mais c'est parce que lui-même navigue constamment dans des eaux troubles.

Peut-être que je me trompe, mais je lis dans ce texte un tableau sordide de ce qu'est la vie dans certaines familles. Mais le défaut est que nous pourrions être tentés de l'élargir à une communauté, et là, je ne suis plus preneuse.

Commencer par l'école et finir par l'école est une bonne idée, car ce pourrait être effectivement la seule voie par laquelle Ana pourra se sortir de son milieu. Même si j'ai de mal à penser qu'elle peut concevoir n'être que dans une "parenthèse", et que sa vie sera meilleure un jour.

Donc pour moi, c'est une nouvelle dense, qui gagnerait à plus de clarté sur certains points.

   Alfin   
27/2/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Chère Maria,
Bravo déjà pour le travail important d'écriture. À quelques exceptions près, l'écriture est immersive, fluide et bien à propos, tout en retenue. Si le texte semble un peu chaotique, personnellement je penses que la vie des protagonistes l'est et que le texte ne fait que représenter ce chaos.
La souffrance ne se dit pas, elle se vie, les dents serrées en espérant que demain sera plus doux. Mais demain n'est pas plus doux et le temps passe. Il met à nu les incohérences de l'adulte. Ils ne se remettent pas en question, convaincus d'avoir toujours raison, d'être dans leur droit, forts qu'ils sont de siècles de patriarcat et de règne sans partage sur la vie. Elles sont enfermées dans leurs craintes sans se rebeller, ce qui n'est pas un jugement, car elles n'avaient pas vraiment le choix.
L'histoire, si elle est vraie, est absolument dramatique. Si c'est une pure fiction, elle a le mérite de dire ce qui était tu. Mais elle a un défaut de crédibilité par l'âge d'Anna. Je viens de lire le récit de la jeunesse d'une fille de quatorze ans, pas sept ans.
Je serais au rendez-vous pour lire les explications si vous en proposez.

Merci beaucoup pour ce partage

Alfin

   thierry   
27/2/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Texte difficile, lourd et même grave.

Les problèmes de forme rencontrent très étrangement les problèmes de fonds : la concordance des temps se percute sur la cohérence des personnages.

Il y a une ambience assez incroyable, issue de passages suggérés et je cherche dans le non dit toute la misère de ce qui y est exprimée, notamment ce climat malsain de sexe et de violence.

Je suis aussi frappé qu'Oniris propose autant de thèmes liés à la violence faite aux enfants, aux femmes et à la situation dramatique de ces familles dans un environnement global d'immigration.

J'aime beaucoup cet aspect cinématographique de votre écriture. J'ai eu l'impression de surfer sur un script ou d'entendre la voix d'un François Truffaut.

Je vous attends sur d'autres textes et des sujets complètement différents !

Merci pour ce moment

   Pepito   
29/2/2020
Modéré : Commentaire hors charte (se référer au point 6 de la charte).

   rosebud   
27/2/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Je suis surpris des réticences de la plupart des commentateurs sur le style.
On ne peut pas dire que ce soit académique, et alors ? La manière un peu décousue de la narration a pour moi au moins deux atouts. Elle colle bien à cette petite fille tellement chahutée dans la vie, mais elle laisse aussi la part au doute un peu partout : famille de névrosés ? La gentille petite Anna y compris? Inceste ? (pour moi, sûrement pas)
Je n’aime pas tout ; le suremploi des passés simples me gêne. Mais Maria excelle dans les phrases ultra courtes et les dialogues : « On est que toutes les deux ; c’est pas obligé qu’on parle français. Hein ? »

Cette histoire chargée de lourds secrets et de choses indicibles rappelle l’autre nouvelle « le Salto ». On y retrouve certains thèmes de prédilection de Maria : l’exil, la tromperie, le gouffre qui sépare l’enfance et les adultes. Ça tourne à l’obsessionnel. Et cette manière un peu foutraque de raconter des histoires me convient vraiment.
Et quel titre!

   Malitorne   
28/2/2020
 a aimé ce texte 
Bien
J’ai l’impression au vu de ce que vous nous avez déjà confié, que vos textes s’inspirent de votre propre histoire. Vous nous aviez également décrit l’arrivée en France, avec ses péripéties, d’une fillette en provenance du Portugal, les relations familiales, etc. C’est bien écrit, pas inintéressant, mais attention à ne pas vous répétez. Soit vous écrivez un roman qui retrace entièrement cette émigration, soit je vous conseille de varier vos thèmes. Sinon quand on verra un texte de Maria, on se dira inévitablement : « Ah, elle va encore nous parler du Portugal et de la famille ! » Certains s’en accommoderont avec plaisir, d’autres se lasseront vite. Et je rajouterai qu’explorer des horizons divers est bénéfique car ça oblige à changer de style, excellent pour progresser dans l’écriture.

   Louis   
28/2/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Anna est une jeune fille à qui l’on a dérobé son enfance. Très jeune, et pourtant, elle n’est déjà plus une enfant, ne se comporte plus comme telle.
Elle a perdu l’insouciance des jeunes de son âge, elle ne s’adonne pas aux jeux puérils, aux amusements futiles et frivoles : ainsi dans la cour de l’école, elle observe indifférente les « distractions de ses camarades sans ciller », sans la moindre émotion, sans le moindre intérêt, sans nul désir de participation pour ce qui lui apparaît comme de pures « vétilles ».
Ses préoccupations ont une tout autre dimension que les chamailleries des cours de récréation.

Son regard est empreint de gravité, son attitude celle d’un retrait hors de l’univers infantile, un « retrait mental », et une immersion dans la dure réalité du monde adulte.
Dans la cour de l’école, « adossée à un poteau », elle adopte une «posture de sentinelle ». Aux aguets, elle redoute un danger, une menace. Le monde ne lui apparaît pas apaisé, mais effrayant et menaçant. Anna ne connaît pas de quiétude souriante, ni ce divertissement ludique des enfants de son âge qui détourne le regard loin des ombres projetées par le monde des adultes.

De façon contrastée, la salle de classe lui paraît un monde plus serein.
Bien qu’elle ait redoublée le CP, elle ne se sent pas en échec, et reçoit au contraire des encouragements de la part de son instituteur. Fille d’immigrés, qui ne parlent pas toujours la langue française en famille, elle subit ce handicap de la langue. Mais l’acquisition de la lecture et de l’écriture, elle le sent bien, l’introduisent dans un autre monde que celui de sa famille, monde représenté par l’instituteur, maître des mots et de la langue française, qui « savait lire et écrire tous les mots », et maître aussi des représentations, des espaces, des territoires, de la terre : « il dessinait… les pays et les océans sur le tableau ».
Un homme, un adulte gouverne l’univers de la classe, mais il se distingue de tous ces hommes qu’elle connaît dans son « monde », ces hommes pour lesquels, on le sent déjà chez Anna, elle éprouve crainte et défiance. L’instit a « les mains lisses et propres », il manie la craie blanche, alors que les autres adultes masculins de sa connaissance ont les mains « rugueuses » et sales, qui tiennent « toujours un manche de quelque chose ». Ce qui est « tenu en main» est symbole de pouvoir. Pouvoir culturel, blanc, propre et lisse, sans faute et sans tache – ce qui vaut surtout au sens moral, de la part de l’instit ; pouvoir dominateur du « manche », symbole phallique, de la part des autres hommes, pouvoir phallocratique, machiste et violent, « rugueux » et sale.
L’instit ne serait presque pas un « homme », il n’a pas leur manifestation virile ( la fonction d’instit n’est-elle pas d’ailleurs aujourd’hui la plupart du temps reléguée à des femmes ?), il serait du côté féminin, mais il sera, lui aussi, comme le seront toutes les autres femmes, une déception aux yeux d’Anna.

Déçue, Anna, des mensonges de sa mère qui ne reconnaît pas la vérité des violences infligées par son mari, de cette mère avec laquelle elle est pourtant très liée ; déçue par son attitude soumise et résignée. Elle en arrive à souhaiter qu’elle ne revienne pas de son voyage « au pays » pour l’enterrement d’un « aïeul », désir déchirant pour elle, mais c’est le désir que sa mère se mette à l’abri des violences, c’est le désir que la mère manifeste une révolte, un refus de l’inacceptable, qu’elle agisse enfin pour dire non à sa condition de femme battue, humiliée, méprisée : « Alors, ce matin-là, lorsque sa sœur et sa mère montèrent dans le wagon, ce fut aux humiliations, aux injures, aux coups qu’Anna espéra avoir dit adieux».
Combien grande sera sa déception quand elle apprendra le retour de la mère, enceinte de plus, le ventre gros, ce ventre qui avait pourtant reçu les coups de son mari avant son départ !

Déçue encore, Anna, par sa tante Alice, qui accepte pour de l’argent, de satisfaire les désirs sexuels de Raoul. Conduite avilissante dictée par la misère, l’argent « c’était pour leur père malade. Là-bas ». Mais ce qui déçoit Anna, c’est qu’Alice refuse la suggestion qu’elle lui fait de voir un médecin, elle qui sait déjà qui l’on peut consulter, où et quand, gratuitement. Un refus de soumission, un refus de résignation, sans volonté de se protéger, de remédier aux risques encourus.
Pour la première fois, Alice dit « non » : « Elle, femme docile, osa dire non. Elle se demanda si ce n’était pas la première fois et ça la fit sourire ». Alice réussit à dire non, mais c’est la négation d’une négation, un non à la proposition d’Alice de dire non à une situation, et comme chacun sait, la négation d’une négation revient à une affirmation, une affirmation-acceptation ici d’un inacceptable.

Alice ne sait pas plus dire non aux exigences sexuelles de son mari, Manuel, se niant elle-même et niant ses propres désirs, dans cette incapacité à s’affirmer dans la négation de ce qui la nie.

Décidément, les femmes qui entourent Anna ne correspondent pas à l’image qu’elle se fait de la femme adulte, de l’image de ce qu’elle devrait être : libre, autonome, active, insoumise.
Elle comprend, sans que l’idée soit claire et formulée par elle, elle encore trop jeune, que la soumission des femmes au pouvoir brutal masculin, n’est pas lié à la nature féminine qui pèserait sur elles comme un destin fatal, elles pourraient être autrement, elles devraient se comporter autrement. D’où la déception d’Anna. Anna qui n’aime plus les femmes, les femmes comme elles sont, quand elles ne savent pas dire non, quand elles se résignent à n’être que des objets sexuels soumis aux caprices des hommes.

Anna a peur pour elle-même. Peur surtout des hommes, qui eux aussi pourraient être autrement, à l’image de l’instit, qu’elle «admire». Mais ils sont brutaux et violents, autoritaires et tyranniques. Elle a peur de son père et de ses paroles allusives, qui laissent entendre qu’elle prendra la place de la mère absente, violentée comme elle ; qu’elle sera entièrement spoliée de son enfance pour subir le sort des femmes adultes, soumises aux exigences du mâle dominant.

Elle a peur de devenir l’une de ces femmes qu’elle n’aime pas, qu’elle n’aime plus.

Elle sent que son seul espoir de salut se trouve du côté de l’école. Là, il est possible d’apprendre les mots et les idées avec lesquelles on peut dire « non ». Y apprendre le mot « parenthèse » qui suggère l’idée que le sort des femmes, et de tous ceux qui subissent la violence et l’oppression, s’étant un jour ouvert, pourra peut-être un jour être refermé, pour passer à un autre monde que l’on peut au moins imaginer, fait de respect et de liberté.

Merci Maria pour ce texte d’un réalisme sans concession.

   papipoete   
5/3/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément
bonjour maria
votre texte a suscité bien des remous, de la part d'un lecteur indélicat, aussi ai-je laissé retomber la tempête, avant de venir vous lire.
Avec une histoire qui démarre tranquillement, sur les bancs puis dans la cour d'école, où je revois les filles dans leur partie, de l'autre côté de la barrière avec marelles et cordes à sauter.
Puis Anna nous entraîne chez elle, où règne le " droit de cuissage " sur l'épouse, sans que malheureusement la femme dise NON ! Et Anna vivra à travers ces lignes ce chemin de croix, qu'en ces temps-là on ne refusait pas...Mais Anna jurait en elle que jamais pour elle, ainsi cela serait !
NB j'ai écrit dernièrement un poème sur les violences faites aux femmes, et votre nouvelle ( en plus long ) évoque ce sacrilège ; votre écriture est dotée d'un vocabulaire des plus " ordinaire ", mais toutes ses phrases sont claires et limpides, à l'opposé de ce " Alice ! - je viens mon amour ! " quand à l'ordre de ce kapo de mari, la femme soumise accoure pour " soulager " ce Manuel qui mérite bien cela quand-même...
L'on comprend quand Anna comprend...qu'elle en vienne à détester ces femmes, sa Mère en premier qui n'hésita pas à laisser sa fille, toute seule avec ce monstre...parce que : il en avait décidé ainsi !
L'on tremble beaucoup pour la fillette, quand ce " père " se montre si doux, et que nous réserve la suite de l'histoire, que l'auteure ne nous dévoile pas ?


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