Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Fantastique/Merveilleux
Erick_Amohe : La petite fille du marais salant
 Publié le 21/11/20  -  11 commentaires  -  3510 caractères  -  58 lectures    Autres textes du même auteur

Peut-on croire aux personnages des contes quand on se retrouve en panne au crépuscule au milieu d'un marais salant ?


La petite fille du marais salant


Je reste échoué au cœur de la presqu'île où j'attends maintenant, stupide, la voiture inutile sur le bas-côté, le moteur désespérément muet. La route serpente dans le marais salant et s'enfonce dans l'incertain de cette nuit naissante. J'attends. Le bourg de Batz disparaît déjà. Seul le clocher Saint-Guénolé pointe encore. De l'autre côté, Guérande, le pays blanc, domine sur son coteau. De l'un à l'autre, le plat marais, paysage d'argile et de sel. J'attends. Les nuages jouent avec les restes de lumière, emprisonnent, libèrent, filtrent le dernier soleil. Les œillets sont nués : rouges de l'algue Dunaliella, l'instant suivant nus et gris. La foule ailée déserte cieux et vasières. Comme le jour, les cris, ricanements volatils, s'éteignent jusqu'au silence. Un silence vivant où le vent ourdit une sourde rumeur.

Je me sens las. Je me sens lourd. La panne perd toute matérialité, il n'en reste que cette attente. C'est l'heure du jour où tout sombre : le ciel dans la terre, la pensée dans le regard. Je contemple, la tête vide, le noir baiser qui scelle l'horizon. Seules les lumières du village troublent le jeu d'ombre vaguement sinistre de la nuit. L'une des fenêtres de Batz semble se détacher du bourg. Elle quitte sa rassurante immobilité et se jette dans le salant. Malgré la route sinueuse, elle court droit sur moi. Une étrange impression s'insinue. Ce petit éclat jaunâtre m'apparaît plus important que la nuit entière comme si s'y concentrait toute la vie du bourg, du marais, de la presqu'île. Les interrogations se multiplient. Est-ce une automobile ? Ou bien... une simple illusion ? Elles restent en suspens...


C'est une courte silhouette gracile et fragile, juchée sur une bicyclette, qui soudain, à quelques mètres, se découvre. Lunaire, voilée d'une étoffe hyaline. Spectrale, nimbée d'une aura opaline. Merveilleuse, la silhouette efface la saline. Sélénite, lémure ou korrigane ? Les interrogations restent en suspens...

C'est une fillette, souriante au vent, seule, désespérément seule et improbable. La fillette en bicyclette est déjà passée lorsque je lève le bras. Je le lève pour retenir la lumineuse apparition, pour oublier la nuit du marais, de ma vie, effacer l'attente de la panne, de ma vie. Je lève un bras mais la fillette en bicyclette est déjà passée. Je contemple alors la luciole pourpre qui grime l'horizon, le nez d'un clown dans un conte de fées. Personne n'en rit. Silence. Le clown triste lève le bras qui ne sait retomber, figé. L'habitude du raisonnable, l'enfant devrait être au lit ; l'adulte devrait avoir la main dans le moteur. La respiration du marais est suspendue au fil de l'eau. De là naissent d'inaccessibles réponses. Je ne sais en retenir la moindre.

Le feu rouge disparaît. Perdu, je me sens perdu, vide comme le joueur qui voit ramasser sa dernière plaque. Je sais bien que les Salorges sont trop lointaines, la saline trop plane. Aucun arbre, ni aucun virage ne sauraient dissimuler une telle force. Je le sais et me sens vieux. Je ne crois plus aux contes. Dernière apparition. Le marais hurle un rire sardonique. Mouettes, sternes et aigrettes emportent les interrogations. Toute la masse volante se découvre pour grouiller au ras de l'eau et se communiquer la nouvelle : la petite fille a disparu.

Je ne veux pas y croire, ni fées, ni fantômes, ni folies. Je me retourne et oublie l'apparition. J'allume une cigarette pour retrouver malgré la nuit la pose sage de l'adulte. Il est temps pour moi de m'occuper de la panne mécanique.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   socque   
27/10/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un joli instantané je trouve, résolument breton. En quelques mots vous mettez du sel sur les lèvres ! Je trouve touchant ce portrait d'homme désabusé qui voudrait tant accueillir le merveilleux dans sa vie plate comme un marais... Tout cet épisode m'apparaît métaphorique.

Si j'ai trouvé l'écriture à la fois délicate et efficace, j'ai un bémol ici :
Lunaire, voilée d'une étoffe hyaline. Spectrale, nimbée d'une aura opaline. Merveilleuse, la silhouette efface la saline.
Les rimes sont trop apparentes pour de la prose à mon avis, je "sens" trop la recherche d'effets, c'est pour moi comme un coup de trompette dans la paix morne du soir.

   plumette   
27/10/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
un très joli dépaysement de lieu et de saison avec pour la lectrice que je suis une impression curieuse un peu comme entre rêve et sommeil, grâce à ces belles descriptions d'un paysage tout à fait singulier dans cette heure bleue.

"C'est une courte silhouette gracile et fragile, juchée sur une bicyclette, qui soudain, à quelques mètres, se découvre. Lunaire, voilée d'une étoffe hyaline. Spectrale, nimbée d'une aura opaline. Merveilleuse, la silhouette efface la saline. Sélénite, lémure ou korrigane ? Les interrogations restent en suspens..."

ce court passage est un régal de sonorités qui va fort bien avec l'étrangeté de la vision !

j'ai bien aimé la "fatigue " du personnage échoué sur ce bord de route.

le texte est court mais cela me parait tout à fait opportun pour garder la magie de l'apparition.

Merci pour cette lecture.

Plumette

   SaulBerenson   
3/11/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
La solitude d'un vieil homme seul au crépuscule.
Une fillette passe, il lève le bras, trop tard, la vie est passée.
Bien écrit, de phrases courtes et longues qui donnent un rythme juste à cette mélancolie.

   Charivari   
21/11/2020
Bonjour.
Un texte résolument poétique, bien écrit. J'aime cette alternance du matériel (la panne automobile) et de l'évanescent, le temps qui s'arrête pour cette description bretonne. C'est un bon texte. Cependant, je pense qu'il gagnerait à chercher plus encore la forme poésie en prose que le récit (ou si c'est un récit, un peu plus fouillé). Et peut-être aller plus loin dans le sentiment provoqué par la description chez ce narrateur que je trouve un peu trop neutre.

   Donaldo75   
22/11/2020
Je suis mitigé. 😶

Je dirais que ce texte pourrait tenir du récit poétique et encore je n'en suis pas complètement persuadé. Ici, l'ensemble est certes bien écrit mais ce n'est pas une nouvelle pour autant, du moins dans ma compréhension de cette catégorie de texte. Il ne se passe rien et la magie contemplative ne m'a pas semblé évidente. En même temps, est-ce que c'est évident, la magie ?

Bref, je viens de lire un joli texte de prose poétique qui plaira probablement aux amateurs de stylistes, aux aficionados de l’écriture pour l’écriture.

   Eclaircie   
23/11/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Érik_Amohé, et bienvenue sur Oniris ainsi qu' à ce récit fantastique en publication.

Je suis très bon public de ce genre de récit, fantastique, merveilleux, poétique.
Ce grand moment de solitude illuminé par ce mirage, m'atteint.
Un détail :
"comme si s'y" dans "....comme si s'y concentrait toute la vie du bourg...."ne m'a pas paru très heureux.
Le soin dans les descriptions, le vocabulaire, sont un plus.
La dernière phrase est très percutante, elle ramène à une réalité tangible, tout en laissant planer tant de doutes.
Une nouvelle qui, pour moi, laisse grande place au lecteur, merci.

   Hananke   
23/11/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour
J'ai un peu de mal, malgré une bonne écriture a recevoir cette nouvelle comme du merveilleux ou fantastique.
Il me semble qu'une apparition en vélo est plus matérialiste qu'autre chose.
Je m'attendais quand même a mieux.
Il demeure un bon récit même si la catégorie n'est pour moi
guère respectee.

   Bellini   
24/11/2020
 a aimé ce texte 
Bien
« Je reste échoué au cœur de la presqu'île où j'attends maintenant, stupide, la voiture inutile sur le bas-côté, le moteur désespérément muet. »
Cette première phrase est mal conçue, on lit que le narrateur attend la voiture qui est sur le bas-côté. On voit déjà venir certaines circonvolutions qui vont suivre.

« La route serpente dans le marais salant et s'enfonce dans l'incertain de cette nuit naissante. »
Dans l’incertain de cette nuit naissante. ?? En poésie c’est déjà pas terrible, mais alors en prose romanesque…

« La foule ailée déserte cieux et vasières. »
Déjà recalée en poésie pour allitération défectueuse (la foulélé), celle-ci explose désagréablement en bouche dans un récit. Trop de poésie tue la poésie.

Le récit semble même parfois versifié :
« Lunaire, voilée d'une étoffe hyaline.
Spectrale, nimbée d'une aura opaline.
Merveilleuse, la silhouette efface la saline. »


Le meilleur dosage prose/poésie se situe pour moi dans quelques passages comme celui-ci :
« Seules les lumières du village troublent le jeu d'ombre vaguement sinistre de la nuit. L'une des fenêtres de Batz semble se détacher du bourg. Elle quitte sa rassurante immobilité et se jette dans le salant. Malgré la route sinueuse, elle court droit sur moi. Une étrange impression s'insinue. »
C'est parfait.

Je m’arrête là. Le texte est un sage délire poétique. La plume est talentueuse, c’est certain, mais l’enflure quasi systématique du style retire à la fois de la qualité à la poésie et de l’attrait au récit. Je pourrais citer cette phrase de la 4e de couverture du superbe roman de Henry James, Le tour d’écrou, dans lequel il est aussi question d’apparitions : « Le fantastique rejoint le quotidien et s’impose, comme une version possible de la réalité ».

Bellini

   Ombhre   
24/11/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Erick_Amohe,

pour commencer, j'ai bien aimé ce texte, bien écrit et qui se lit avec plaisir. Je l'ai d'ailleurs lu à trois reprises pour en savourer les arômes.

Mais je reste néanmoins partagé, car pour moi il oscille entre poème en prose et nouvelle, sans vraiment choisir, et du coup reste dans un entre-deux qui ne me convainc pas.
Trop long et factuel pour être en poème en prose, même si certains passages sont très poétiques et décrivent avec délicatesse un paysage que je connais fort bien, il dessine néanmoins un moment, une lumière, une ambiance. Mais plusieurs détails nuisent à cette même poésie.
Trop court pour être une nouvelle, il se contente d'une - belle - description mais délaisse toute intrigue, toute réelle surprise, et le fantastique / merveilleux évoqué l'est bien trop rapidement et succinctement.

Je reste donc sur ma faim, que ce soit pour un poème ou une nouvelle, mais j'ai apprécié l'écriture et l'ambiance générale.

Merci pour le partage.
Ombhre.

   Babefaon   
27/11/2020
 a aimé ce texte 
Un peu
Une belle écriture pour ce texte poétique, qui ne m'a hélas pas convaincu en tant que nouvelle. Un peu trop court pour moi !

Peut-être mériterait-il d'être retravaillé, de manière à installer la situation et créer une intrigue qui me permettrait davantage de m'attacher aux personnages, y compris au plus évanescent.

Mais il y a matière, car les idées sont là, le style aussi. Y a plus qu'à... même si parfois c'est tout ce qui nous vient à l'esprit sur le moment ou c'est tout simplement ce que l'on souhaitait raconter, et rien d'autre. Ça mérite quand même réflexion.

Merci pour ces belles images !

   Quieto   
28/11/2020
Bonjour Erick_Amohe,

Du bon et du moins bon, pour moi.

Je vois un homme en panne autant que l’est sa voiture, connaissant un moment d’existentialisme avant de revenir par dépit ou par défaut au matérialisme, au morne factuel qui l’y avait pourtant contrait. Je vois un homme revoyant surgir l’enfance, mais trop lent pour l’arrêter ou en profiter, et j'entends un homme se demandant « Qu’as-tu fait de l’enfant que tu étais, qu’à tu fais de ta vie ? ».

Ça, c’est le bon.

Le moins bon, c’est une expression poétique par moments trop forcée et une syntaxe très curieuse, vraisemblablement fautive (multiplement) dans la première phrase du texte (ce qui est particulièrement dommageable à cet endroit).

« Je reste échoué au cœur de la presqu'île où j'attends maintenant, stupide, la voiture inutile sur le bas-côté, le moteur désespérément muet. »
« Je » est le sujet de la phrase. Dès lors, « le moteur désespérément muet » ne peut se rapporter qu’à « Je ». Soit c’est fautif, soit c’est intentionnel pour signifier que le moteur du narrateur et non celui de la voiture est en panne, mais dans ce dernier cas, je trouverais cela maladroit. Le qualificatif « stupide » est ambigu. Il pourrait qualifier le narrateur ou la voiture. Dans le cours linéaire et progressif de la phrase, il devrait désigner le narrateur. En soi, ce ne serait pas un problème si ceci n'alourdissait pas une phrase déjà bien mal partie lorsqu’on se demande pourquoi le narrateur attend la voiture. Attendre la voiture ? Le narrateur a-t-il sifflé pour que la voiture vienne à lui ? On pourrait par exemple démêler ces nœuds grâce à un participe présent (« la voiture demeurant inutile sur le bas-côté »). Resterait encore à résoudre le problème de l’appartenance du moteur.
Vous répétez ceci plus loin dans le texte : « effacer l'attente de la panne ». L’attente de la panne ? Ne serait-ce pas plutôt une attente consécutive à la panne ? Je suppose que le narrateur n’attend pas que la voiture tombe en panne.

Je n’ai pas noté d’autres choses de ce genre dans le texte, ce qui est étonnant.

En revanche, la recherche poétique est parfois un peu lourde, mais j’admets qu’il ne s’agit là peut-être que de goût personnel. La lumière qui commence par être celle d’une fenêtre pour devenir celle d’un phare de vélo, ça me plait, mais prenons autre chose : « Les nuages jouent avec les restes de lumière, emprisonnent, libèrent, filtrent le dernier soleil. » Pour le début, ok, pourquoi pas. Sans plus, mais pourquoi pas. Mais filtrer le dernier soleil, c’est quand même très limite. Substituer « soleil » à « rayons du soleil », on pourrait considérer qu’il s’agit d’une figure de style, de métonymie, mais je la trouverais personnellement peu compatible avec une logique dont je ne pourrais en l’espèce me départir. Je ne suis pas fan non plus de « Un silence vivant où le vent ourdit une sourde rumeur. » Il y aurait, je crois, moyen de faire mieux que cette nouvelle logique un peu trop tordue et, surtout, que d’utiliser « où » plutôt que « dans lequel » ou autre formulation, c’est-à-dire d’éviter un abus de langage dans un texte globalement soigné et, surtout, qui se veut l’être. Le SISI de « comme si s'y concentrait » n’est peut-être pas non plus du plus bel effet.

Il aurait été préférable, je crois, de ne pas brandir de panneau à l'intention du lecteur à certain endroits. Lorsque vous écrivez « pour oublier la nuit du marais, de ma vie », « de ma vie » me parait superflu. J’avais compris.

Enfin bref, je ne veux pas multiplier les exemples négatifs au point de vous croire que je n’ai pas aimé votre texte. Je suis seulement partagé. Du bon et du moins bon, disais-je. Une question de goût personnel, aussi, sans doute, pour certaines choses.


Oniris Copyright © 2007-2020