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Aventure/Epopée
ervian : Perdu
 Publié le 09/05/26  -  2 commentaires  -  8496 caractères  -  3 lectures    Autres textes du même auteur

Une banale histoire de recherche d'adresse dans un village inconnu.


Perdu


Ça non, ils ne savaient pas, ils ne connaissaient pas, n'en avaient jamais entendu parler !


– C'est un pays perdu ici où il ne passe jamais personne.


Oui, ils connaissaient tout le monde quoique depuis ces dernières années beaucoup de gens fussent venus s'installer ici qu'ils ne connaissaient pas et que d'ailleurs ils ne voulaient pas connaître, des étrangers pour eux !


L'homme était devant moi, bien décidé à rester silencieux. Après tout, il ne savait peut-être rien du renseignement que je lui demandais. Il disait peut-être vrai. On ne peut pas tout savoir, connaître tout le monde. C'est vrai qu'il devait connaître des gens de sa génération, mais les autres… ! Et puis les gens de son âge étaient de moins en moins nombreux, forcément.


Malgré moi, je sentais que j'avais affaire à une sorte de paysan butté qui sous sa casquette plate avait décidé de toute façon de ne rien me dire. Je sentais aussi qu'il n'y aurait pas moyen de l'amadouer avec du tabac ou je ne sais quel cadeau. Il n'y avait pas de café dans les environs et nous étions loin du village. Ici comme partout le vin délie les langues.

Moi, je tentais d'expliquer ce que je voulais. Je faisais voir mon papier, j'articulais des mots. Lui faisait semblant de ne rien entendre à cause du vent et portait sa main à son oreille pour donner l'impression qu'il s'intéressait à mes questions mais bientôt son regard se perdait dans le décor. Il regardait au loin une péniche qui passait, faisait un signe amical à un cycliste ou demeurait les mains dans les poches, indifférent.

Quand je lui montrais mon papier, il me faisait signe qu'il n'avait pas ses lunettes mais ne montrait aucune intention d'aller les chercher à la maison.

Apparemment, il se méfiait de moi puisqu'il m'avait laissé dehors avec mes interrogations. Pourtant l'hiver était peu clément dans cette région bien qu'aujourd'hui il y eût un timide rayon de soleil. C'est sans doute ce qui les avait encouragés à sortir sur le pas de leur porte sans manteau, au risque d'attraper du mal. Quand même, moi je n'étais pas habitué et un bon feu m'aurait fait du bien. Au village on m'avait indiqué que dans cette direction je trouverais bien quelqu'un qui me renseignerait mais je n'avais trouvé que ces deux vieux sur le pas de leur porte qui regardaient passer les gens.

On aurait dit qu'ils avaient l'habitude de la rudesse du climat et que le froid ne leur faisait pas peur, surtout à lui avec son vieux chandail raccommodé et sa casquette vissée sur sa tête comme une habitude. Quand je m'étais arrêté à leur hauteur j'avais pensé que j'aurais plus de chance avec des personnes âgées. Il y avait bien sa femme mais avec elle, c'était pareil, elle calquait son attitude sur celle de l'homme. Ce n'était pas difficile. Ils semblaient mariés depuis longtemps bien que ni l'un ni l'autre n'eût d'alliance. Après tout c'était peut-être un couple illégitime ! Elle restait constamment en retrait, comme dans l'ombre de cet homme et se demandait bien ce que je lui voulais. Elle portait le deuil, d'un enfant ou d'un proche parent peut-être ? L'idée me vint qu'elle était peut-être veuve et qu'elle vivait maintenant avec ce compagnon mais cela était sans doute la marque de mon imagination. En tout cas elle affichait sa peine comme c'est l'usage à la campagne pour se faire plaindre ou se faire respecter. Ses cheveux blancs étaient tirés en un chignon maigre et des rides profondes barraient son visage. Lui donner un âge était bien hasardeux.

Devant eux, devant leur silence, leur incompréhension peut-être feinte, j'étais démuni. C'était un peu comme s'ils s'étaient donné le mot. Ils me regardaient en coin. Ce que c'est qu'une vie passée ensemble, on finit par se comprendre sans rien se dire, sans avoir besoin de se parler. On calque ses gestes sur ceux de l'autre, on interprète ses attitudes et on les fait siennes.

Puis un jour l'un des deux mourra, l'homme peut-être parce que les statistiques ne connaissent que les veuves. Elle restera ici, dans cette maison, parce qu'elle y a toujours vécu et qu'elle n'a pas ailleurs où aller. Elle pleurera son époux, ira chaque jour au cimetière porter des fleurs sur sa tombe et nettoyer un peu. Cela se fait et puis cela occupera son temps. Elle lui racontera sa journée un peu comme avant, quand il était vivant. Elle lui donnera des nouvelles des gens qu'il connaissait, lui parlera de sa pension qu'on tarde à lui verser, du temps qu'il fait et du temps qui passe, du fleuve qui coule et des péniches, de ses rhumatismes qui la font de plus en plus souffrir et de la maison qu'il faut réparer…

Elle cultivera des fleurs dans son jardin uniquement pour lui et continuera à regarder la route où il passe de moins en moins de gens à cause de la voie rapide qui maintenant contourne le village. C'est le progrès et on n'y peut rien !


Pour l'instant ils étaient tous les deux en face de moi à mimer la surdité pour ne rien me dire. C'est vrai que je devais les déranger avec mes questions, et les vieux, il ne faut pas grand-chose pour les importuner, pour bousculer leurs habitudes. Leur vie est bien réglée et un rien suffit à la bouleverser.

Devant cette maison, construite près du fleuve, à l'écart du village, face à ces deux vieux, je savais que je n'avais aucune chance d'obtenir mes renseignements, mais que faire ? Je n'allais pas revenir au village. Ce doit être la région qui veut ça. On avait dû me diriger dans une mauvaise direction pour se débarrasser de moi… Alors revenir ne servirait à rien.

J'ai pourtant insisté, j'ai montré mon papier, mais il fallait aller chercher les lunettes et ils n'avaient pas l'intention de se déplacer.


– C'est qu'on marche difficilement à nos âges. Vous, vous êtes jeune. Plus tard vous verrez, ce n'est pas drôle de vieillir !


Jeune, jeune, c'est vite dit et puis tout est relatif, moi aussi j'ai mes douleurs, mais laissons cela. Je comprenais qu'il ne fallait pas insister. La phrase d'ailleurs sonnait comme une sentence définitive.


– Comment dites-vous qu'il s'appelle ?… Ah ! je ne connais pas !


C'était étonnant, ils donnaient l'impression de n'être jamais partis d'ici, lui peut-être pour son service militaire ou pour faire la guerre, mais pas elle.

C'est vrai que l'homme s'appuyait sur une canne et que ses pieds gonflés ne semblaient tolérer que les chaussons. Les jambes difformes de la femme indiquaient qu'elle avait du mal à se déplacer. Ils devaient passer leurs journées d'été au bord de la route à l'ombre de la façade, assis sur une chaise et l'hiver devant l'âtre. Drôle de distraction quand même ! Pour elle c'était sûrement la messe le dimanche et pour lui le bistrot avec les copains à taper le carton. Là sans doute ils pouvaient se déplacer. Il y avait aussi les enterrements mais cela, c'était une autre histoire. Pourtant à cette époque de l'année je les aurais plutôt imaginés au coin du feu à regarder les flammes mais ce rayon de soleil avait eu raison de leur indolence. Ils étaient sortis de chez eux et puis j'étais arrivé avec mes questions. Évidemment ils ne m'attendaient pas et je leur gâchais un peu leur plaisir. Et puis on n'aime guère les étrangers dans le coin. Ma tête ne leur plaisait peut-être pas ou bien ils avaient décidé de rester muets. Il paraît que dans cette région les gens sont têtus, allez savoir… !


Parfois le vieux se grattait la tête, faisait un geste en direction de nulle part et grommelait quelque chose d'incompréhensible. Derrière la femme approuvait d'un hochement de tête. Alors je redoublais de questions me disant qu'enfin je finirais peut-être par savoir quelque chose mais j'étais vite déçu et je me perdais dans les bribes de ses explications incompréhensibles, incapable de déchiffrer et de comprendre ce qu'il pouvait bien vouloir me dire. Il m'a semblé que cela pouvait être un jeu pour eux mais cela ne m'amusait guère. Ce n'est pas que je fusse pressé, mais quand même, j'avais perdu beaucoup de temps pour venir jusqu'ici. Je sentais que j'approchais du but mais le soleil commençait à décliner, l'air à fraîchir…


Moi finalement c'était simple, j'étais perdu, je demandais mon chemin. Ma carte routière s'arrêtait là et je ne trouvais plus de panneaux. Je m'étais égaré sur cette route qui longeait le fleuve.

Ce que je voulais c'était retrouver cette adresse avant la nuit, celle d'un copain de régiment avec qui je correspondais depuis plus de quinze ans et que je n'avais jamais pris le temps de venir voir malgré ses nombreuses invitations.


 
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   GLOEL   
1/5/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour,

Ce récit capture avec brio l’essence d’une photographie de Cartier-Bresson : l’art de l’instant suspendu.
La photographie suspend le temps mais non la pensee, qui imagine devoir completer le tableau.

Une réflexion poignante sur le déclin, l'isolement et l'incommunicabilité entre les générations. Un bel exercice d'écriture, à la fois sobre, réaliste et profondément évocateur.

À travers une prose mélancolique, vous opposez magistralement l’agitation du narrateur, pressé par le temps, à l’immobilité quasi minérale d’un vieux couple rural.

La psychologie de ce « paysan butté » et de son épouse, soudés par un silence complice, illustre parfaitement la fermeture d’un monde ancien face à l’étranger. On y ressent la rudesse du climat et le poids des habitudes qui transforment une simple demande de chemin en une confrontation existentielle. L’ironie de la situation — être si proche d’un ami de quinze ans tout en étant bloqué par des gardiens invisibles — souligne la solitude humaine.

C'est ce qui rend la fin si amère : le narrateur n'est pas seulement perdu sur une route, il est perdu face à l'énigme de l'autre. Une très belle réussite littéraire qui prolonge l'œuvre de Cartier-Bresson avec une vraie profondeur humaine.

Votre plume, sensible et visuelle. Elle rend hommage à la grisaille des bords du Rhin.
C'est en fin de compte une réflexion poignante sur le déclin, l'isolement et l'incommunicabilité entre les générations.

Un bel exercice d'écriture, à la fois sobre, réaliste et profondément évocateur.

J'aime beaucoup la melancolie du texte...

Frank

   Cyrill   
5/5/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour.
J’aime beaucoup cette brève, c’est presque un arrêt sur image tant son immobilité capture le relief des personnages. Le lien avec Cartier-Bresson n’est pas anodin, chaque détail du quotidien devient chargé de sens et de mystère. L’écriture suggère plus qu’elle ne dit, ma lecture s’installe dans une lenteur hypnotique, à l’instar de ces deux personnes âgés. Je trouve très réussi le jeu entre perception et projection. Le narrateur interprète, imagine, et glisse d’une simple scène réaliste vers une méditation plus large, faite autant d’a priori que d’élucubrations plus fantaisistes. Belle transformation d’une scène ordinaire en une réflexion sensible sur des mondes qui ne se rencontrent plus.
Dommage, la chute fait perdre un peu de son sens au récit. Elle me ramène à la réalité avec une information qui n’apporte pas de matière supplémentaire. Savoir que le locuteur ‘cherche’ m’était suffisant pour éprouver cette sensation d’errance existentielle. Ce qu’il cherche me paraît superflu et d’ailleurs j’en sais suffisamment, dès ces considérations :
« Après tout, il ne savait peut-être rien du renseignement que je lui demandais. Il disait peut-être vrai. On ne peut pas tout savoir, connaître tout le monde. C'est vrai qu'il devait connaître des gens de sa génération, mais les autres... ! » 
Merci pour la lecture.


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