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Brèves littéraires
Passant75 : Souvenirs muets
 Publié le 06/05/26  -  7 commentaires  -  3922 caractères  -  46 lectures    Autres textes du même auteur

Extrait du « Traité des continuités disjointes de la mémoire »
(auteur inconnu)


Souvenirs muets


Il est mentionné, dans certains écrits fragmentaires du début du XXe siècle, l’existence d’un phénomène que les neurologues modernes ont longtemps refusé de considérer autrement que comme une métaphore : la sélection non cumulative des souvenirs compatibles.

Selon cette hypothèse, la mémoire humaine ne serait pas un dépôt, mais un système d’équilibre instable. Toute nouvelle réminiscence exigerait la disparition simultanée d’une autre, non pas par oubli, mais par impossibilité logique de coexistence.


I. Le cas de Cédric (document C-18)

Le cas le plus souvent cité est celui d’un certain Cédric, patient dont les dossiers médicaux, bien que complets, présentent une anomalie : aucune pathologie identifiable ne correspond à ses symptômes.

Il affirme avoir progressivement perdu l’accès à des souvenirs « isolés mais cohérents entre eux », notamment ceux associés à une figure nommée Céline.

Fait notable : chaque tentative de documentation de ces souvenirs entraîne leur disparition immédiate des supports matériels.

Photographies, enregistrements, et notes deviennent indétectables après consultation, comme si l’acte même de lecture annulait leur persistance.


II. Hypothèse de disjonction mémorielle

Le professeur C. (Université de Genève, archive non confirmée) propose que la mémoire humaine fonctionne selon une contrainte implicite : « Deux ensembles de souvenirs sont incompatibles s’ils génèrent des identités contradictoires dans un même sujet. »

Ainsi, le système cognitif ne supprimerait pas les souvenirs faux ou traumatiques, mais ceux qui empêchent la continuité d’un « soi stable ».


Dans cette perspective, le cas de Cédric ne relèverait ni de la maladie ni de la censure psychologique, mais d’un mécanisme d’optimisation identitaire.


III. Le phénomène Céline

Aucune trace stable du nom Céline n’a pu être conservée dans les archives associées au cas C-18.

Il est cependant récurrent dans les témoignages initiaux avant leur effacement progressif.

Certains chercheurs ont proposé que « Céline » ne désigne pas une personne, mais un ensemble de souvenirs incompatibles regroupés artificiellement par l’esprit du sujet afin de les rendre manipulables.

Cette hypothèse est séduisante, car elle explique pourquoi toute tentative de stabilisation du phénomène entraîne sa disparition.


IV. Observation du point de rupture

Lors d’un entretien rapporté dans une note partiellement effacée, Cédric aurait déclaré :

« Je me souviens de moi, mais jamais entièrement. »

À cet instant précis, l’observateur note une interruption du flux narratif du témoignage. Les lignes suivantes du document sont absentes, sans altération visible du support.

Certains interprètent ce phénomène comme une preuve de l’hypothèse suivante : d’une part, la mémoire ne supprimerait pas le contenu incompatible et, d’autre part, elle supprimerait la cohérence nécessaire pour le percevoir.


V. Conséquences ontologiques

Si l’hypothèse est correcte, plusieurs conséquences s’imposent :

1. Un individu ne peut jamais accéder à la totalité de ses souvenirs.

2. Toute tentative de reconstruction complète entraîne une perte immédiate d’autres éléments constitutifs du soi.

3. L’identité personnelle n’est donc pas un état, mais une sélection momentanée.


Ainsi, ce que nous appelons « passé » ne serait pas un registre stable, mais un champ de possibilités concurrentes, dont seule une configuration peut être maintenue à la fois.


VI. Note finale du compilateur (anonyme)

Le document original se termine par une phrase isolée, retrouvée dans une marge partiellement effacée : « On croit perdre des souvenirs. En réalité, on perd les autres versions de soi. »


Aucune signature n’est présente.

Mais certains archivistes affirment avoir vu, dans les premières versions du document, le nom « Cédric » apparaître comme auteur.

Ce détail n’a jamais pu être confirmé.


Fin du fragment


 
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   GLOEL   
1/5/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
bonjour,

Ce texte est remarquablement cohérent : il utilise la structure rigoureuse du rapport scientifique pour rendre crédible l'impossible.

Sa force réside dans son final récursif, où le chercheur et le sujet fusionnent, transformant le lecteur en témoin d'une disparition en temps réel.
L'idée que la mémoire n'est pas un oubli mais une "incompatibilité logique" est une trouvaille puissante.

« Je me souviens de moi, mais jamais entièrement », est une phrase puissante et inquietante.
« On croit perdre des souvenirs. En réalité, on perd les autres versions de soi » est brilliant.

Le style est sobre et efficace. Le ton neutre accentue en realite l'angoisse de la perte d'identité.

En conclusion, un texte court mais profond qui redéfinit l'identité non pas comme ce que l'on possède, mais comme ce que l'on accepte de ne pas oublier.

   Donaldo75   
4/5/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime bien
Bonjour,

J'ai trouvé ce texte très abouti. L'idée de départ est originale, surtout dans un format de brève littéraire dont la définition mériterait parfois une approche scientifique tellement elle est élastique. Et ici, de l'élasticité il n'y en a pas besoin. Le système cognitif est verrouillé même jusque dans les souvenirs de Cédric. La forme ne donne pas mal au crâne et reste remarquablement cohérente, ça fait limite peur. J'ai tout compris, même la vanne de fin.

Trop cool !

   marcolev   
6/5/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour Passant75,

Ce texte dans un style froid et clinique qui renforce son ambiance métaphysique me fait penser au film « Blade Runner » ou à des écrits de Borges.

L’idée que la mémoire n’est pas cumulative, mais sélective et mutuellement exclusive apporte une dimension philosophique sur la fragilité de l’identité et qu’être soi implique la perte d’autres sois

Il met en cause la fiabilité du passé et suppose que l’individu ne peut jamais être complet : il est une version cohérente temporaire, issue d’un tri invisible (si j’ai bien compris tout compris ...).

Bravo et merci pour cette excellente nouvelle.

   Polza   
7/5/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Quand je lis fragment (s), j’ai tendance à faire une asociation d’idées quasi immédiate avec « Fragments d’un enseignement inconnu « de Piotr Demianovitch Ouspenski, disciple de Georges Ivanovitch Gurdjieff, fascinant personnage s’il en est, et homme remarquable, comme son livre intitulé « Rencontre avec des hommes remarquables ».

Mais rien à voir avec votre fragment !

Je n’ai pu m’empêcher de penser à ce formidable film de Michel Gondry « Eternal Sunshine of the Spotless Mind », j’ai senti une certaine influence dans cette brève, influence ne voulant pas dire copier !

J’ai trouvé l’ensemble original et très bien écrit (à la base j’étais venu pour commenter une autre nouvelle et je suis tombé sur la vôtre !).

Il y a également quelque chose de nietzschéen (je vous laisse un passage de « Les Considérations inactuelles » ci-bas) dans ce récit.

Enfin bref, je trouve cette brève littéraire franchement originale (malgré les influences citées) et très réussie…



« Dans le plus petit comme dans le plus grand bonheur, il y a quelque chose qui fait que le bonheur est un bonheur : la possibilité d’oublier, ou pour le dire en termes plus savants, la faculté de sentir les choses, aussi longtemps que dure le bonheur, en dehors de toute perspective historique.

L’homme qui est incapable de s’asseoir au seuil de l’instant en oubliant tous les événements du passé, celui qui ne peut pas, sans vertige et sans peur, se dresser un instant tout debout, comme une victoire, ne saura jamais ce qu’est un bonheur et, ce qui est pire, il ne fera jamais rien pour donner du bonheur aux autres.


Imaginez l’exemple extrême : un homme qui serait incapable de ne rien oublier et qui serait condamné à ne voir partout qu’un devenir ; celui-là ne croirait pas à sa propre existence, il ne croirait plus en soi, il verrait tout se dissoudre en une infinité de points mouvants et finirait par se perdre dans ce torrent du devenir. Finalement, en vrai disciple d’Héraclite, il n’oserait même plus bouger un doigt.

Toute action exige l’oubli, comme la vie des êtres organiques exige non seulement la lumière mais aussi l’obscurité. Un homme qui ne voudrait sentir les choses qu’historiquement serait pareil à celui qu’on forcerait à s’abstenir de sommeil ou à l’animal qui ne devrait vivre que de ruminer et de ruminer sans fin. Donc, il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le démontre l’animal, mais il est encore impossible de vivre sans oubli.

Ou plus simplement encore, il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens, historique qui nuit au vivant et qui finit par le détruire, qu’il s’agisse d’un homme, d’une peuple ou d’une civilisation. »


Édition

En lisant les autres commentaires, je m’aperçois qu’il y a âprement quelque chose de cinématographique dans votre nouvelle, du moins qui faisait penser à des scénaristes ayant écrit sur la mémoire.

Je n’avais pas pensé à cela en première lecture, mais C-18 m’a fait penser à ma jeunesse, quand je regardais assidûment tous les épisodes du célèbre manga Dragon Ball (C-18 [人造人間18号, Jin'zōnin'gen jū-hachigō] était à l’origine une humaine du nom de Lazuli. Elle fut capturée avec son frère jumeau Lapis par le Dr Gero).

À juste titre, je trouve, Myndie a évoqué Christopher Nolan. Je ne compte pas vous citer tous les films ou les romans auxquels je pense à présent, mais pour n’en citer qu’un dernier, je me suis souvenue du court-métrage (Kourtrajmé diraient Kim Chapiron, Toumani Sangaré, Romain Gavras et Vincent Cassel) « La jetée » de Chris Maker que j’avais découvert à l’institut Lumière à Lyon quand il exerçait les fonctions de directeur artistique aux côtés du président Bertrand Tavernier avant d’être promu président au poste de délégué artistique du Festival de Cannes…

Ce court-métrage (filmé façon roman-photo) était présenté pour l’avant-première du film « 12 Monkeys » du génialissime Terry Gilliam.

Ce qui m’y a (Wallace) fait penser, c’est cette histoire de mémoire et de boucle temporelle : « Mais certains archivistes affirment avoir vu, dans les premières versions du document, le nom “Cédric” apparaître comme auteur. »

Je vous laisse en juger par vous-même, avec sous-titres espagnols en option !

https://youtu.be/Pf4AY_DI9BE?si=6wpfzBlLXtVqgose

   Myndie   
6/5/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Quelle originalité dans le concept ! C'est excellent. J'ai eu l'impression de relire « Psychanalyse de la vie quotidienne » du bon vieux Sigmund mais avec mes travers de cinéphile,s'il s'agissait d'un film, je dirais que c'est du Nolan.
Je ne sais par quelle virtuosité ou quelle magie vous avez réussi à rendre l'absence palpable,évidente, mais cette lecture m'a laissée dans une vraie sensation d'angoisse.
« Ainsi, ce que nous appelons « passé » ne serait pas un registre stable, mais un champ de possibilités concurrentes, dont seule une configuration peut être maintenue à la fois. » Et si c'était vrai ?
« Je me souviens de moi, mais jamais entièrement. » ce qui voudrait dire que l’idée que la mémoire n’est pas un oubli par érosion est une métaphore puissante de la construction de l’identité : pour être « Un », il faut exclure les versions de soi qui ne concordent pas.
Et là, j'ai envie de crier « au secours ! »
J'adore cette mise en abîme aussi angoissante qu'elle est spéculative. C'est vraiment une réussite .

   Lariviere   
9/5/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime un peu
Bonjour Passant75,

Alors je l'avoue, en première lecture, je me suis demandé où se trouvait l'intérêt littéraire de ce texte.

En littérature, j'aime le style. Je pense comme Céline, que ce qui fait un auteur c'est principalement, pour ne pas dire exclusivement, le style. Ici, c'est volontairement écrit comme une "note", d'un sociologue, d'un psy, quelque chose comme ça. Une fiche technique, assez froide, sans carnation.

Bien entendu, j'ai compris que c'était l'intention dans l'écriture. Mais voilà, c'est tout personnel, ce texte ne m'a pas fait vibrer.

En revanche, le thème, le propos, le rapport au réel qui est développé, ca, je l'ai trouvé intéressant et tout bonnement excellent.

Après plusieurs lectures, je me dis que la forme correspond au fond, dans l'axe de traitement souhaité par l'auteur et qu'effectivement le choix de présenter comme "scientifique" la thèse assez subversive sur le plan de la compréhension de la cognition humaine renforce et légitime l'hypothèse. Je ne critique donc pas ce choix, car c'est un bon choix, et je suis assez content de lire quelque chose qui en terme d'intention, sort de l'ordinaire, où il y a un aspect décalé et donc surprenant et plaisant, et une certaine prise de risque.

Ce n'est juste pas ce que je préfère sur mes ressentis émotionnels bruts, mais mon intellect lui, est comblé...

Merci pour cette lecture et bonne continuation !

   solinga   
16/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
D'emblée happée par votre texte !
Brève d'une grande profondeur (égal : vérité !) quant au fond, merveilleuse de justesse sur la qualité insaisissable et polymorphe de la mémoire, sur la dimension fluviale et mouvante de notre -non, nos-identité-s.
La forme choisie, au cachet sobre et objectif, n'a fait (paradoxalement) qu'accentuer l'émotion qui me prenait à la lecture, l'impression de toucher quelque chose d'intensément vrai. Comme en lisant en effet certains textes de Borges.


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